Christian Plantin - CNRS

29 nov. 2005 ... On est dans un cas classique de conflit des valeurs, qui constitue peut-être le domaine d'exercice par excellence de l'argumentation. ..... rien n'autorise à attribuer une émotion à Pierre, sa rougeur n'est pas forcément l'indice qu'il est sous l'emprise d'une émotion ; peut-être est-il en train de courir, de boire ...


un extrait du document



l s'agit de rendre compte de l'orientation explicite d'un discours (D) vers l'expression d'un affect :
On a des raisons d'être indigné. En effet, (D)
Eh bien, moi, j'en suis fier, parce que (D)
Ne craignez rien ! (D)
Pourquoi serais-je honteux ? (D)
Dans ces exemples, la prédication d'un “terme d'émotion” (être indigné, être fier, craindre, être honteux) est justifiée par un discours D, lui-même composé d'un ou de plusieurs énoncés.
Le §1 examine la place faite aux émotions dans les théories logico-normatives de l'argumentation, et souligne la rupture qu'elles instaurent avec la tradition de l'argumentation rhétorique. Le §2 définit les notions d'argumentation et d'émotion utilisées. Le §3 dégage un ensemble de règles, les “topoi de l'émotion”, sur lesquelles repose la construction argumentative des émotions. Le fonctionnement de cette “topique de l'émotion” est enfin testé sur un texte militant à propos de la guerre en ex-Yougoslavie (§4).
1. Entre rhétorique manipulatrice et argumentation alexithymique
Les théories rhétoriques mettent l'émotion au centre de la communication argumentative ; les théories logico-normatives de l'argumentation préconisent l'élimination ou le contrôle rationnel et social des émotions.
1.1. Le primat rhétorique de l'éthos et du pathos sur le logos
La gestion stratégique des émotions est essentielle dans l'orientation globale du discours rhétorique vers la persuasion. Dans sa forme la plus accomplie, la rhétorique est une technique du discours visant à déclencher une action : faire penser, faire dire, faire éprouver et, finalement, faire faire. C'est l'action accomplie qui fournit l'ultime critère de la persuasion complète, qu'on réduirait indûment à un simple état mental, à une “adhésion de l'esprit”. On ne peut pas dire que le juge rhétorique a été persuadé s'il ne prononce pas en faveur de la partie qui l'a convaincu.
Pour atteindre ces buts — non seulement faire croire, mais aussi orienter la volonté et déterminer l'action — la technique rhétorique exploite, on le sait, trois types de preuves. Le catéchisme rhétorique nous apprend que la persuasion complète est obtenue par la conjonction de trois “opérations discursives” : le discours doit enseigner, plaire, toucher (docere, delectare, movere). Il doit d’abord “enseigner”, c'est-à-dire informer (raconter, narrer) et argumenter ; cet enseignement emprunte la voie intellectuelle vers la persuasion, celle des preuves objectives, de préférence de forme propositionnelle. Mais information et argumentation, menacées par l'ennui (taedium), ne suffisent pas à déclencher le “passage à l'acte”, d'où la nécessité de fournir aux auditeurs des indices périphériques de vérité (preuves liées à l'ethos : “Aie confiance…”) et des stimuli émotionnels quasi physiques (pathos). Par opposition aux preuves objectives, on parle parfois de preuves subjectives pour désigner les moyens de pression et d'orientation éthiques et pathétiques.

Supposons que ces distinctions soient claires. Les textes classiques insistent sur la supériorité des preuves subjectives sur les preuves objectives. Ainsi Aristote affirme le primat du caractère (ethos) :
c'est le caractère qui, peut-on dire, constitue presque la plus efficace des preuves (Rhét. : 1356a),
et met en garde contre le recours, trop efficace, au pathos :
Il ne faut pas pervertir le juge, en le portant à la colère, la crainte ou la haine ; ce serait fausser la règle dont on doit se servir. (Rhét. : 1354a)
Une affirmation éclatante de cette supériorité se trouve chez Cicéron, dans la bouche de l'orateur Antoine :
J'étais pressé d'en venir à un objet plus essentiel : Rien n'est en effet plus important pour l'orateur, Catulus, que de gagner la faveur de celui qui écoute, surtout d'exciter en lui de telles émotions qu'au lieu de suivre le jugement et la raison, il cède à l'entraînement de la passion et au trouble de son âme. (De or. : II, 178)
De même, Quintilien :
Et, de fait, les arguments naissent, la plupart du temps, de la cause et la meilleure cause en fournit toujours un plus grand nombre, de sorte que si l'on gagne grâce à eux, on doit savoir que l'avocat a seulement fait ce qu'il devait. Mais faire violence à l'esprit des juges et le détourner précisément de la contemplation de la vérité, tel est le propre rôle de l'orateur. Cela le client ne l'enseigne pas, cela n'est pas contenu dans les dossiers du procès. (Inst. Or. : VI, 2, 4-5)
On se scandalisera du caractère cynique, immoral et manipulatoire ainsi ouvertement reconnu à l'entreprise de persuasion ; mais l'affaire n'est pas forcément si tragique. On peut tout d'abord lire aussi ces proclamations comme des slogans publicitaires destinés à magnifier les pouvoirs du rhéteur, et éventuellement à faire monter les enchères. D’autre part, comme le fait remarquer Romilly à propos de Gorgias, on transfère volontiers à la parole rhétorique les vertus prêtées à la parole magique :
Qu'est-ce à dire, sinon que, par des moyens qui semblent irrationnels, les mots lient l'auditeur et l'affectent malgré lui ? (Romilly, 1988 : 102)
Quoi qu'il en soit, il convient de garder un certain sens de l'humour :
Plutarque cite le mot d'un adversaire de Périclès à qui l'on demandait qui, de lui ou de Périclès, était le plus fort à la lutte ; sa réponse fut : « Quand je l'ai terrassé à la lutte, il soutient qu'il n'est pas tombé, et il l'emporte en persuadant tous les assistants » (Périclès, 8). (Romilly, 1988 : 119)

Nous n'aborderons pas les notions d'éthos et de pathos sous l'angle historique ou philologique (pour cette approche, voir par exemple Eggs : 1984 ; Rorty : 1995). En sciences du langage, la question de l'éthos est traitée dans le cadre de la théorie de la polyphonie (“locuteur en tant que tel” vs le locuteur tel que le désigne le pronom je, Ducrot 1984 : 200). Construire un éthos, c'est construire un point de vue, ce qui renvoie à la problématique de la subjectivité dans le discours (Kerbrat-Orecchioni : 1980). Si l'opération réussit, les auditeurs, venant se placer “à l'origine de ce point de vue”, prennent en charge le discours qui leur est proposé. L'orateur a ainsi construit un “nous”, ce qui est sans doute l'opération clé de son “travail éthique”. Les éléments constituant l'orateur en pôle d'identification peuvent être d'ordre comportemental, particulièrement linguistique (le locuteur est capable de “parler aux gens d'ici dans leur langage”) ou bien de l'ordre du dire ; dans ce dernier cas seulement, les “preuves éthiques” sont propositionnelles (“moi aussi j'habite en banlieue”). On touche là aux problèmes psychologiques de la construction de l'autorité, particulièrement sous ses aspects charismatiques. La question de l'identification “éthique” renvoie ainsi à la problématique psychologique de l'empathie (sur l'empathie, voir Cosnier 1994 ; 1997).
D'autre part, l'éthos a aussi une “structure pathémique” dans la mesure où l'émotion (ou la retenue émotionnelle) manifestée dans le discours rejaillit forcément sur la source de ces manifestations, ce qui renvoie au traitement discursif des émotions, qui sera développé infra, § 2. Avant d'en venir à ces questions, nous devons examiner rapidement comment se sont constituées des “théories pures” de l'argumentation, pures au sens où les affects et les valeurs subjectives en sont retranchées, dans le but de sauvegarder leur dimension rationnelle.
1.2. Restauration du logos : L'argumentation comme théorie des fallacies
La question des émotions ne fait pas vraiment recette dans les théories contemporaines de l'argumentation. Le Traité de l'argumentation de Perelman & Olbrechts-Tyteca se satisfait d'opposer classiquement la raison aux passions. A l'index, la seule référence à éthos renvoie à la définition des “Anciens” ; émotion ne figure pas, non plus que pathos. Mais on trouve passions, définies systématiquement comme l'élément irrationnel, obstacle à l'action de la raison ; le discours passionnel est un discours figuré, c'est-à-dire dégradé (1958/1970 : 606). La citation suivante, à priori assez énigmatique, semble toutefois reconnaître un rôle plus positif aux passions (cf. infra, §1.2.5) :
Notons que les passions en tant qu'obstacle ne doivent pas être confondues avec les passions qui servent d'appui à une argumentation positive, et qui seront d'habitude qualifiées à l'aide d'un terme moins péjoratif, tel que valeur par exemple. (1958/1970 : 630)
Quant à la théorie des paralogismes, elle applique un système de normes aux argumentations quotidiennes. Dans sa version classique, il s'agit d'un système logique, enrichi des règles générales de la méthode scientifique ; la “nouvelle dialectique” y ajoute des normes communicationnelles. Dans les deux cas, émotions et sentiments sont soumis à un régime d'exclusion ou, pour le moins, de contrôle, qui semble fondamental pour la constitution d'une théorie autonome de l'argumentation.
1.2.1. Locke et l’exclusion de l’éthos
Locke a proposé une distinction entre quatre sortes d'argumentations, opposant l'argumentation ad judicium qui, seule « brings true instruction with it, and advances us in our way to knowledge » à trois formes d'argumentations qui ont leur origine dans les circonstances particulières de l'interaction : les argumentations ad hominem, ad ignorantiam, et ad verecundiam. Cette dernière forme d'argumentation repose précisément sur la difficulté de contredire un homme “de caractère” (ou un locuteur appuyant ses dires sur un tel personnage) :
I. [argumentum ad verecundiam] is, to allege the opinions of men, whose parts, learning, eminency, power, or some other cause has gained a name, and settled their reputation in the common esteem with some kind of authority. When men are established in any kind of dignity, it is thought a breach of modesty for others to derogate any way from it, and question the authority of men who are in possession of it. This is apt to be censured, as carrying with it too much pride, when a man does not readily yield to the determination of the approved authors, which is wont to be received with respect and submission by others : and it is looked upon as insolence for a man to set up and adhere to his own opinion against the current stream of antiquity ; or to put it in the balance against that of some learned doctor or otherwise approved writer. Whoever backs his tenets with such authorities, thinks he ought thereby to carry the cause, and is ready to style it impudence in any one who shall stand out against them.This I think may be called argumentum ad verecundiam. (Essay : chap. 17, § 19-22)
En termes rhétoriques, exclure l'argumentum ad verecundiam, c'est annuler le poids de l'éthos dans l'argumentation. Cette orientation caractérise le “traitement standard” des paralogismes.
1.2.2. Le “traitement standard” des fallacies et la question des émotions
La théorie des paralogismes (en anglais fallacies) est une théorie critique de l'argumentation. L'ouvrage classique de Hamblin, Fallacies (1971) reprend l'histoire des “fallacies”, sans mettre spécialement l'accent sur les problèmes de l'émotion. Pour le “traitement standard” des fallacies (qui correspond à une banalisation de l'approche aristotélicienne), certains paralogismes sont d'origine logico-linguistique et n'ont rien à voir avec l'émotion : ambiguïté, fausse cause, questions multiples, pétition de principe, affirmation du conséquent, etc. Mais d'autres argumentations sont considérées comme fallacieuses à cause de leur enracinement dans diverses formes d'appel à la subjectivité des interactants.
Comme nous l'avons vu, l'argument d'autorité, argumentum ad verecundiam, correspond à l'appel à l'éthos. D'une façon générale, il y a « argumentum ad passiones » dès qu'il y a appel au pathétique :
I add finally, when an argument is borrowed from any Topics which are suited to engage the Inclinations and Passions of the Hearers on the side of the speaker, rather than to convince the Judgement, this is Argumentum ad Passiones, an Address to the passions: or, if made publickly, 'tis called an Appeal to the People. (I. Watts, Logick, 1725, cité in Hamblin 1971 : 164)
Les arguments en ad suivants, extraits de la liste proposée par Hamblin, font clairement référence aux émotions ou au caractère :
ad misericordiam…, populum, baculum, passiones, … imaginationem, invidiam (envy)…, quietem (repose, conservatism), metum (fear), … socordiam (weak-mindedess), superbiam (pride), odium (hatred), … amicitiam (friendship)… (Hamblin, 1971 : 41)
La forme la plus connue d'argumentation mettant en cause un appel à l'émotion est peut-être l'argumentum ad misericordiam, l'appel à la pitié. Il s'agit d'un argument
engaging the hearer's emotions to the detriment of his good judgement (Hamblin, 1970 : 43).
Pour le “traitement standard” des paralogismes, cette perversion du jugement par le sentiment caractérise toutes les formes d'appel aux émotions ou aux passions ; on retrouve, en négatif, les proclamations rhétoriques du § 2.1. Sous l'opposition, soulignons en effet la convergence : la même puissance est reconnue à l'éthos et au pathos, pour être glorifiée dans un cas, honnie dans l'autre.
1.2.3. L'argumentation au risque de l'alexithymie ?
La “théorie standard” des fallacies considère que les émotions disloquent le discours et font obstacle à l'acquisition de la vérité et à l'action rationnelle qui en découle. Elle développe en conséquence un système de contrôle social-rationnel des émotions. Incontestablement, l'élimination des différences d'opinion passe parfois par la mise entre parenthèses de certaines formes de subjectivité émotionnelle. Mais cette exigence est-elle définitoire de tout discours argumentatif ? Une réponse positive court le risque de faire du discours alexithymique l’idéal du discours argumentatif. Les psychologues utilisent le terme d'alexithymie (a-lexis-thymos : manque de mots pour l'émotion) pour désigner un langage d'où est banni toute expression des sentiments et des émotions (Cosnier 1994 : 160) :
Alexithymie : terme proposé par Sifneos pour désigner des patients prédisposés à des atteintes psychosomatiques et caractérisés par : 1/ l'incapacité à exprimer verbalement ses affects ; 2/ la pauvreté de la vie imaginaire ; 3/ la tendance à recourir à l'action ; 4/ la tendance à s'attacher à l'aspect matériel et objectif des événements, des situations et des relations.
Le discours argumentatif est alors réduit à l'expression de la « pensée opératoire » :
mode de fonctionnement mental organisé sur les aspects purement factuels de la vie quotidienne. Les discours qui permettent de la repérer sont empreints d'objectivité et ignorent toute fantaisie, expression émotionnelle ou évaluation subjective. (Cosnier 1994 : 141).
D’autre part, cette conception du discours argumentatif fait écho à une théorie psychologique des émotions comme trouble, dysfonctionnement ; à la question : « L'émotion est-elle un désordre de la conduite ou au contraire une réaction organisée ? » Fraisse répond par la première hypothèse ; l'émotion correspond à une « baisse du niveau d'adaptation », à une « diminution du niveau de la performance » (Fraisse 1968 : 98) :
On se met en colère quand on substitue paroles et gestes violents aux efforts pour trouver une solution aux difficultés qui se présentent (résoudre un conflit, tourner un obstacle). Mais une réaction émotive comme la colère a une organisation et des traits communs que l'on retrouve de colère en colère. Elle est aussi une réponse adaptée à la situation (frapper sur un objet ou une personne qui vous résiste), mais le niveau de cette réponse est inférieur à ce qu'il devrait être, compte tenu des normes d'une culture donnée.
L'exclusion de l'éthos et du pathos risque de transformer l'argumentation en discipline opératoire, alexithymique. Cet argument n'est peut-être que sentimental et sans valeur : “— Si c'était ainsi, le monde serait trop triste — Mais le monde est triste”. La multiplicité des théories est un des éléments qui contribuent à le rendre plus gai. D'autres approches reconnaissent en effet des rôles plus positifs, et plus complexes, à l'émotion. Par exemple, toujours en psychologie, pour Piaget, les émotions fournissent l'énergie nécessaire à l'action. Comme les textes argumentatifs prétendent orienter vers l'action, ils intègrent, d'une façon ou d'une autre, une composante émotionnelle, dont la structuration constitue un légitime objet d'analyse pour la théorie de l'argumentation.
La "nouvelle dialectique” de van Eemeren & Grootendorst, et les analyses de Walton (1992) illustrent excellemment la façon dont peut être abordé positivement le rôle de l'émotion dans le cadre de ce qu'on peut appeler une “théorie standard étendue” des fallacies, intégrant sous condition les émotions dans l'argumentation.
1.2.4. La "nouvelle dialectique” de van Eemeren & Grootendorst
La “nouvelle dialectique”, ou théorie « pragma-dialectique » de l'argumentation, développe une conception du débat comme méthode de résolution des différences d'opinion. Le débat critique est rationnel dans la mesure où il respecte un système de dix Règles ; il s'agit donc d'une théorie normative de l'argumentation. La question de l'émotion est abordée par le biais de la Règle 4 (1992 : 132) :
Rule 4 : A party may defend his standpoint only by advancing argumentation relating to that standpoint
Cette règle est violée par des « ruses rhétoriques » si l'une des parties défend son point de vue par des moyens de persuasion non argumentatifs. L'argumentateur se voit donc interdire d'une part, de jouer sur les émotions et les préjugés du public (substituant le pathos au logos), et, d'autre part, de mettre en avant ses propres qualités (substituant l'éthos au logos). Les sophismes pathétiques sont l'instrument de choix des vrais démagogues, s'adressant à de vastes publics. Ils exploitent les émotions de l'assistance et jouent sur ses préjugés non pertinents au regard de la thèse défendue (op. cit. : 133 sq).
Deux restrictions tempèrent ce que peut avoir de trop radical la Règle 4. D'une part, le chapitre 12 qui lui est consacré fait état de certaines restrictions sous l'intitulé « Complications regarding the means of defense », qui discutent les conditions de validité des argumentations émotionnelles typiques que sont ad verecundiam, ad misericordiam et ad hominem (cf. Walton sur ces mêmes paralogismes § 1.2.5). Soulignons d'autre part qu'il n'y a rien d'extraordinaire à normer un discours et une interaction, rien qui relève d'un “ordre moral”, scandaleux ou bienvenu, qu'on prétendrait imposer à l'argumentation. Il s'agit simplement de procéder à une évaluation en référence à une norme imposée à un dialogue dont le but a fait l'objet de négociations et de conventions à priori. Une telle décision peut être fondée s'il s'agit de régler un conflit d'opinion ; il se peut que cette fin exige ce moyen, c'est-à-dire la mise entre parenthèses des personnes et de leurs sentiments.
On a cependant affaire à un interdit très lourd. Si l'objet d'étude ne se limite pas au dialogue cherchant à résoudre les différences d'opinion, si le but de l'analyse est de rendre compte du jeu des émotions et des valeurs dans la communication argumentative, alors la recherche peut, non moins légitimement, prendre des directions différentes.

Van Eemeren & Grootendorst proposent l'exemple suivant de violation de la Règle 4.
The positive emotions that may be exploited include for example, feelings of safety and loyalty ; the negative ones, fear, greed, and shame. Negative group emotions often have to do with social and ethnic prejudice. To the extend that group-related emotions are involved, identification with the group interest plays an important role. The more powerful the presence of these emotions in an audience, the more effectively they can be exploited in an argumentum ad populum. A speaker, for example, who wishes to restrict the numbers of foreigners in a fashionable residential area may only have to appeal to the audience's group interest by invoking their prejudice that letting in more foreigners will endanger their own identity, to sway them to his way of thinking. If he can at the same time appeal to their individual interests by invoking their materialistic prejudices with a suggestion about the falling of house values, a critical discussion about the subject may become quite unnecessary. (1992 : 134)
Les argumentations proposées se fondent sur une valeur et sur un intérêt. Les expressions désignant une valeur rentrent dans le contexte “au nom de…” : “au nom de l'identité syldave…” Quant aux intérêts, s'ils doivent être différenciés des valeurs, on peut les ramener largement à la célèbre trilogie “honos, uoluptas, pecunia”, le pouvoir, le plaisir, l'argent. Seul le dernier a été étiqueté (ad pecuniam), mais de toute évidence on parlerait aussi bien d'argument ad uoluptatem ou d'argument ad honorem. Il y a un lien des valeurs aux intérêts, et, à priori, leur mise en cause s'accompagne forcément d'émotion.
Rappelons rapidement (i) quelle direction peut prendre la discussion des argumentations fondées sur des valeurs, et (ii) qu'il n'y a pas de raison de diaboliser l'appel à des valeurs comme l'identité de groupe ou les intérêts financiers. Supposons en effet que l'argumentation sur les valeurs ait la forme du syllogisme pratique suivant :
(a) V est une valeur positive / négative
(b) X promeut / s’oppose à la valeur V
Règle : On doit combattre, agir, pour ses valeurs
(c) Promouvons / combattons X !
(i) Appliqué à la question de l’identité, ce “syllogisme des valeurs” fournit l'enchaînement suivant :
(1) L’identité du groupe est une valeur positive
(2) L’ouverture aux étrangers met en danger l’identité du groupe
(3) Combattons l’ouverture aux étrangers, fermons nos frontières et nos quartiers !
Deux cas doivent être distingués, selon qu’est en débat la prémisse (1) ou la prémisse (2).
— Premier cas : L'identité du groupe est / n'est pas une valeur positive. Toute valeur affronte une contre-valeur ; elle peut et doit être évaluée et critiquée : est-elle une valeur positive ou négative (une non-valeur, un préjugé) ? quel est son degré d'universalité ? Dire que l'identité du groupe est une valeur n'est pas constituer ladite valeur en absolu.
On peut ainsi refuser la conclusion (3) en rejetant la prémisse (1) : l'identité du groupe est une non-valeur, refusée par l'analyste parce que synonyme de xénophobie, d'ethnocentrisme. Cette position constitue une affirmation substantielle, sur la correction des valeurs. Mais dans ce cas, ce n’est pas la technique argumentative d’appel à une valeur qui est invalidée, mais l’appel à cette valeur ; la contre-valeur qui fonde ce rejet par exemple celle qui valorise le “village planétaire” (le “métissage”, “je suis l'autre”…) n'en est pas moins une valeur : on ne peut pas exclure les valeurs, on peut seulement en changer ou les hiérarchiser différemment.
Autre possibilité donc : l'identité du groupe est bien considérée comme une valeur positive, mais elle est subordonnée à une autre valeur plus haute, par exemple la valeur “fraternité”. Dans ce cas, la déduction ne doit pas s'opérer à partir de (1) mais de (1') :
(1') La valeur fondamentale qui régit les rapports humains n'est pas l'identité groupale mais la fraternité
On est dans un cas classique de conflit des valeurs, qui constitue peut-être le domaine d'exercice par excellence de l'argumentation.
— Second cas : l'ouverture aux étrangers porte / ne porte pas atteinte à cette valeur. Il s’agit maintenant de déterminer si l’appel à telle valeur est fondé ou non dans la situation en question “Devons-nous accueillir les étrangers dans notre quartier ?”. On peut admettre (1) et refuser (2), en soutenant par exemple que l'ouverture aux étrangers renforce l'identité du groupe, en l'enrichissant ; ou bien que l'identité du groupe est incertaine aussi longtemps qu'elle n'a pas subi l'épreuve de l'ouverture à autrui.

Dans les deux cas, la conclusion sera que s'il y a quelque chose de fallacieux, c'est ou bien l'appel à une valeur déclarée fallacieuse par l'analyste, ou bien le recours fallacieux à telle valeur dans tel contexte, mais dans aucun cas l'appel aux valeurs lui-même. Ce recours paraît au contraire fondamental dans toute argumentation engageant les locuteurs, c'est-à-dire précisément dans les échanges dont prétend rendre compte la théorie de l'argumentation comme “logique non formelle”.

(ii) D'autre part, il est facile de montrer que l'appel à des valeurs comme “l’identité du groupe” ou “l’intérêt financier” fonctionne dans des argumentations d’allure parfaitement honorable, qui constituent des cas parallèles au précédent.
— Pour imposer un régime de quota aux films syldaves :
(1) L’identité du groupe est une valeur
(2) L’importation sauvage de films syldaves compromet l’identité du groupe
(3) Contingentons l’importation de films syldaves !
— Contre une extension des pistes de l’aéroport :
Je peux argumenter contre l'extension des pistes de l'aéroport proche de mon domicile « par l’évocation d’un préjudice matériel (en faisant craindre par exemple une chute des valeurs immobilières) », par une impeccable argumentation ad pecuniam :
(1) Mes intérêts financiers exigent au moins la préservation de la valeur de ma maison
(2) L’extension des pistes de l’aéroport fait perdre de la valeur à ma maison
Règle d’action : Il est légitime de défendre ses intérêts
(3) Non à l’extension des pistes de l’aéroport !
Là aussi, je serai accessible à une contre-argumentation me montrant que l'intérêt collectif est une valeur supérieure à mon intérêt particulier, et doit donc prévaloir, surtout si elle s'accompagne d'une juste compensation financière. Ainsi va l'humaine rationalité.
1.2.5. L'approche de Walton
L'ouvrage de Walton The place of emotion in argument « focuses on the four emotional arguments ad – the ad baculum, ad misericordiam, ad hominem, and ad populum » (1992 : 27) ; le cadre théorique est celui de la pragma-dialectique (op. cit. : 27). La valeur rationnelle de l'appel à une émotion est évaluée en fonction d'un ensemble de principes, qu'il est possible d’interpréter comme un contre-discours adressable aux argumentations fondées sur cette émotion. Considérons par exemple l'ensemble des critères qui permettent d'évaluer l'appel à la pitié (op. cit. : 140) : nous y voyons une illustration parfaite du fonctionnement d'une émotion comme une valeur parmi tant d'autres. L'appel à la pitié peut être :
1. Reasonable. … some appeals to pity are reasonable and appropriate…
Dans ce premier cas, l'appel à la pitié correspond à l'appel à une valeur supposée partagée, par exemple la fraternité, ou, d'un point de vue religieux, à la vertu de charité.
2. Weak, but not irrelevant or fallacious. … it presents only one side of the issue.
Comme toutes les valeurs, l'appel à la pitié doit être confronté aux autres valeurs en jeu dans la situation donnée.
3. Irrelevant. An appeal to pity may be irrelevant. For example, in a scientific inquiry an appeal to pity may be totally inappropriate…
Ce troisième point rappelle la pluralité des normes de rationalité en fonction des situations et des types de discours argumentatifs.
4. Not enough information given. Not enough information on the particulars of the case has been given.
Ce principe d'évaluation général vaut évidemment pour toutes les formes d’argumentations, fondées ou non sur les valeurs et les émotions, de même que le suivant :
5. Fallacious. The appeal to pity is not just a weak argument open to critical questioning. It is used to prevent critical questions in subsequent dialogue
L'appel à la pitié est un élément d'un tout, qui, faible ou non, renvoie à l'ensemble des valeurs mobilisables dans telle situation. Que vaut le sentiment de “pitié” pour les travailleurs licenciés (ad misericordiam) face à la nécessité de préserver les intérêts des actionnaires (ad pecuniam contre ad misericordiam) ? ou de placer l'entreprise en bonne position sur le marché où elle est aux prises avec la concurrence internationale (“ad rivalitatem” contre ad misericordiam) ? ou de préserver les emplois des autres salariés de l'entreprise (ad misericordiam contre ad misericordiam) ?
1.3. La coupure rhétorique / argumentation
On touche ainsi à l'évidence d'une opposition fondamentale entre rhétorique et argumentation, selon que sont ou non pris en compte les affects. S'il y a une argumentation dans la rhétorique (inventio), il y a une argumentation qui se construit contre la rhétorique, contre la parole libérée du monde et entièrement tournée vers l'expression de soi et l'action sur autrui. Par rapport aux préceptes rhétoriques toujours offensifs, les règles critiques argumentatives sont défensives. La rhétorique est orientée vers la production, l'argumentation vers une théorie de la réception critique du discours rhétorique. L'une, la rhétorique, trouve son application dans la formation de l'orateur et l'autre, l'argumentation, son aboutissement dans la pesée normative des arguments, dans la formation du juge.
Il faut s'extraire de ces grandes antinomies vite stérilisantes. Si le but de la recherche est de rendre compte du donné linguistique, il est impossible de faire l'économie d'une série de problèmes, au premier rang desquels celui d'une définition de travail des “émotions”. Certes, puisque tout le monde éprouve des émotions, tout un chacun “sait” ce qu'est une émotion, mais cette connaissance ne suffit pas pour l'analyse du discours argumentatif.
2. L’analyse du discours argumentant une émotion
Le §2.1 définit les deux termes clés de cet intitulé, argumentation et émotion ; la suite propose une méthode d'analyse du discours argumentant une émotion.
L'analyse linguistique de l'émotion dans la communication argumentative est une tâche extrêmement complexe, que l'on peut aborder à partir d'une série de problèmes, par exemple : les marques linguistiques de l'émotion ; l'engendrement, les effets et la gestion des éprouvés affectifs ; les normes de l'émotion et leur “mise en scène” ; les stéréotypes émotionnels ; les discours à contenu émotionnel explicite : narration, description, argumentation des émotions. Comme l'annonçaient les exemples de l'introduction, c'est sur ce dernier point, l'argumentation des émotions, que porte cette recherche. Il y a argumentation d'une émotion lorsque le discours justifie un éprouvé ; il faut donc d'abord déterminer qui est supposé éprouver quoi. En d'autres termes, pour étudier l'argumentation de l'émotion, il faut savoir quelle est la conclusion que l'on poursuit (l'émotion que l'on veut construire argumentativement). Pour qu'on puisse travailler de façon significative, il faut que cette conclusion (c'est-à-dire l'intention du discours) soit relativement bien explicitée. Elle sera formulée comme un énoncé d'émotion, attribuant un état psychologique, désigné par un terme d'émotion, à un sujet déterminé, acteur du discours (§ 2.2).
En troisième lieu, on s'intéressera aux types de raisons fournies en soutien de ces conclusions. L'objectif est de préciser les principes (ou topoi) qui assurent la cohérence du “discours ému” (§ 2.3).
2.1. Argumentation, émotion : les mots et les concepts
2.1.1. Le trilogue argumentatif
Il faut distinguer le terme argumentation et les concepts d'argumentation. Dans aucune langue humaine la simple connaissance linguistique du mot ne nous donne de surcroît le savoir de l'éventuel concept homonyme fonctionnant dans un domaine scientifique donné. La description du sens et des usages du mot argumentation en français est fournie par les lexicographes ; ces significations constituent, au plus, des “proto-théories” de l'argumentation, porteuses d'indications largement contradictoires. Aucune théorie ne peut prendre en charge l'intégralité des significations et des associations sémantiques et stéréotypiques liées à ce terme (Plantin 1995 : 15).
Le domaine des études d'argumentation est construit à partir d'une gamme de questions, ou de disjonctions plus ou moins exclusives (Plantin 1995 : §3B) :
a. L'argumentation est une question de langage / une question de pensée.
b. L'argumentation est dans la langue / dans le discours ; si elle est dans le discours, on peut encore poser que tout discours est nécessairement argumentatif ; ou que certains discours seulement sont argumentatifs.
c. L'étude de l'argumentation prend fondamentalement pour objet le discours monologique / la situation dialogique, le débat.
d. L’étude de l’argumentation est non normative / normative.
e. Si l'étude est normative, la norme peut être l'efficacité / la vérité ; si la norme est la vérité, on peut encore adopter des approches “formalistes” et “non formalistes” de la vérité.
f. Le but de l'activité argumentative est la construction d'un consensus/ l'activation et l'approfondissement des dissensus.
Conséquence inévitable : à chaque théorie de l'argumentation correspond une approche différente de la question des affects. Par exemple, si, dans la “nouvelle dialectique” de van Eemeren et Grootendorst (1996), la légitimité conditionnelle de l'appel aux émotions est scellée dans une règle, dans la théorie dite de “l'argumentation dans la langue” d'Anscombre & Ducrot, le problème des émotions ne se pose pas (Anscombre & Ducrot, 1983 ; Anscombre, 1994).

Dans ce qui suit, l'interaction argumentative est définie comme une situation de confrontation discursive au cours de laquelle sont construites des réponses antagonistes à une question.
L'interaction argumentative est vue comme une interaction à trois rôles (ou actants), une forme particulière de trilogue. Les trois rôles argumentatifs sont les rôles de Proposant, d'Opposant et de Tiers. Trois positions discursives sont corrélées à ces trois rôles : le Proposant tient un discours de proposition ; l'Opposant, un contre-discours, ou discours d'opposition ; le Tiers est en charge de la question. L'interaction entre proposition, contre-proposition et doute est fondamentale pour toute description de l'échange argumentatif (Plantin 1996b). Dans une interaction spécifique, chacun des trois rôles peut être tenus par plusieurs personnes, ou par des groupes, fonctionnant en alliance ; ils peuvent également être tenus par la même personne, à différents moments de son monologue sur la question.
En résumé, et en fonction des critères précédents, ce travail sur les émotions s'inscrit dans le cadre d'une approche linguistique de la communication argumentative, admettant des différences de degré d'argumentativité entre les données discursives. Son objet fondamental est l'échange. Son approche de la question des normes est immanente (la fonction normative est attribuée d'abord au contre-discours). Elle pose à la base de l'activité argumentative une question donnant lieu à des discours de réponse divergents.
2.1.2. Le concept psychologique d'émotion et le mot émotion
Les définitions du concept d' “émotion”, comme celles des concepts de “colère”, “peur”, “fierté”, “honte”, “gaiet锅 sont à rechercher chez les psychologues. Selon Wierzbicka, ces reconstructions, telles qu'on les trouve dans les travaux contemporains de psychologie, souffrent de déformations ethnocentriques / anglocentriques. Les langues catégorisent l'expérience humaine de multiples façons, comme on peut le voir aux contrastes existant entre les lexiques des émotions dans des langues familières comme l'anglais, le français et l'italien :
French has no noun corresponding to an undifferentiated ‘feeling’ (although it has the verb sentir corresponding to the verb feel. It does have the term sentiment, which, (in contemporary French) stands exclusively for a cognitively based feeling. Furthermore, French has the word émotion, which, however, differs in meaning from the English emotion, and whose range is more narrow […] Generally speaking, the French émotion is thought of as involuntary, sudden, intense, and typically positive rather than negative. For example, tristesse “sadness” or colère “anger” are not considered by my French informants as typical “émotions”, whereas in English sadness and anger rate very highly on the list of prototypical emotions […] Again, in French scholarly literature the word émotion is used in a sense modelled on that of the English emotion and borrowed from English scientific publications. (Wierzbicka 1995)
Quoi que l'on pense de cette brève analyse du français, et du risque d'alignement des concepts sur les particularités linguistiques de l'anglais, il reste que le but de l'analyse linguistique n'est pas de construire une théorie des émotions.
En linguistique française, il semble qu'on emploie peu volontiers le terme émotion, et qu'on lui préfère sentiment, comme le montre le numéro de Langue Française intitulé Grammaire des sentiments (Balibar-Mrabti, 1995). Il y a au moins une raison d'ordre pratique à l'usage de ce terme, émotion donne en effet accès à une famille de dérivés facilement exploitables : émotif, émotionnel, ému, émouvoir, émouvant, alors que la famille de sentiment est réduite à sentimental, si l'on passe sur ressentir, ressentiment. On peut par exemple discuter de la communication “émotive” ou “émotionnelle” en français, alors que la communication “sentimentale” renvoie à un tout autre domaine. Suivant la proposition de Cosnier (1994 : 14), on parlera également d'affects et d'éprouvés.
2.2. Les énoncés d'émotion, conclusions des argumentations
2.2.1. Lexique et grammaire des émotions
L'intérêt pour le lexique des émotions est partagé par les psychologues et les linguistes. Parmi les psychologues, Scherer a insisté sur l'importance des “étiquettes verbales” [verbal labels] utilisées pour désigner les émotions, et sur la difficulté qu'il y a à borner ce domaine (Scherer 1984/1993 : 106 ; Galati : 1986 ; Cosnier 1994 : 44-45). Il semble ainsi que les psychologues préfèrent partir des substantifs ; les linguistes travaillent non seulement sur le lexique des émotions, mais aussi sur les verbes d'émotions, et par voie de conséquence, sur les énoncés d'émotions (Balibar-Mrabti 1995). Deux types de travaux syntaxiques abordent le problème de l'émotion au niveau de l'énoncé, la théorie générative et celle du lexique-grammaire, auxquelles nous empruntons le concept de base d'énoncé d'émotion.
La grammaire générative travaille sur les “verbes psychologiques”, verbes qui « expriment des sentiments ou des émotions » (Bouchard 1995 : 6). Si on prend des énoncés comme :
Jean méprise l'argent
L'argent dégoûte Jean
on voit que, dans un cas, le terme désignant le  lieu psychologique yð, c'est-à-dire la personne qui éprouve le sentiment, est en position sujet, dans l'autre cas, en position objet. Dès lors, pour la grammaire générative, le problème est de rendre compte systématiquement d'une éventuelle relation existant entre ces deux énoncés.
Dans le cadre du lexique-grammaire de M. Gross « dont le postulat fondamental localise les éléments de sens dans des phrases élémentaires et non pas dans des mots ». L'énoncé de sentiment est « formalisé » sous la forme « P(sent,h) » « « où P est une relation prédicative qui lie deux variables, un sentiment sent et un humain h » (Gross, 1995 : 70).
Les énoncés conclusions auxquels nous nous intéressons sont de tels énoncés d'émotion, tous les énoncés d'émotions n'étant pas forcément argumentés. Deux questions se posent, celle de la détermination des lieux psychologiques et celle de la détermination des sentiments.
2.2.2. Technique d'analyse
Au sens strict, il y a argumentation d'une émotion lorsque la question qui se dégage de la confrontation discursive porte sur une émotion, et qu'en conséquence, les discours construisant les réponses visent à légitimer une émotion, comme dans le dialogue suivant :
X : — Le nouvel Hôtel de ville est le plus beau de la région, j'en suis fier !
Y : — Quand je pense à tout ce qu'on aurait pu faire pour les mal logés de la commune avec tout l'argent qu'il a coûté, moi, j'ai honte !
Dans ce paragraphe, nous déterminerons les conditions de reconstruction de l’énoncé d'émotion, conclusion de l'argumentation ; en d'autres termes, il s'agit de résoudre pour le cas particulier de la visée émotionnelle le problème général de la détermination de la conclusion visée dans un acte argumentatif.
Pour cela, il faut d'abord déterminer quels sont les acteurs du texte, chacun de ces acteurs étant un lieu psychologique potentiel (§ 2.2.2.1.) ; ensuite, il faut préciser ce qu'on entendra par “terme d'émotion” (§ 2.2.2.2.).
2.2.2.1. Détermination des lieux psychologiques
Le premier point de l'enquête consiste donc à déterminer les lieux psychologiques possibles, à qui seront éventuellement attribués des éprouvés. Pour cela, on constitue des paradigmes de désignation, c'est-à-dire l'ensemble des termes (noms communs ou propres) et expressions qui désignent les différents acteurs du texte.
D'une façon générale, les lieux psychologiques potentiels sont d'abord les humains, sans exclure les animaux, au moins supérieurs. Le locuteur et l’interlocuteur, en tant que référents des pronoms de 1e et 2e personne (je/tu, nous/vous) sont des lieux psychologiques comme les autres.
D'autre part, on attribue à l'énonciateur l'épouvante exprimée dans :
Ces massacres épouvantables
ou le soulagement exprimé par l'adverbe de phrase heureusement :
Heureusement, le capitaine est arrivé à temps
Selon la “Règle de sincérité émotionnelle”, les émotions attribuées à l'énonciateur sont celles du sujet parlant. De même que si Pierre dit “Paul est arriv锠il croit, sous peine de mensonge, que Paul est arrivé, s'il parle de “ces massacres épouvantables”, il éprouve, sous peine de mensonge émotionnel, un sentiment d'horreur à leur égard. Ces considérations jouent un rôle essentiel dans la constitution de l'éthos.
Remarquons que le texte n'attribue pas forcément des éprouvés à chacun de ces lieux psychologiques potentiels qu'il met en scène.
2.2.2.2 Détermination des émotions dites
Dans un second temps, il faut repérer les termes d'émotions, afin de les affecter à un lieu psychologique. On recherche d'abord les contenus émotionnels explicites, ce qui renvoie au problème de l'expression linguistique des émotions. Sur quels arguments peut-on s'appuyer pour conclure que tel terme est un “terme d'émotion” ? Comment organiser un inventaire systématique ? Nous partirons de l'organisation suivante.

(i) Désignation directe de l'émotion
Quelquefois, l'émotion est clairement désignée par un terme d'émotion :
Luc irrite Léa
On a affaire à deux lieux psychologiques potentiels, Luc et Léa, à un seul de ces lieux est attribué un sentiment, l'irritation. De même dans les constructions où l'émotion est assignée indirectement à un lieu psychologique :
Un éclair de joie brilla dans le regard de Luc
Pour délimiter la classe des termes de sentiment / émotion (substantifs, verbes, adjectifs) nous utiliserons les deux caractéristiques suivantes :
— les noms de sentiment / émotion apparaissent dans les contextes suivants (Anscombre, 1995 : 41 ; Balibar-Mrabti, 1995 : 88) :
un sentiment de + Nom de sentiment
Pierre éprouve, ressent de + Art + Nom de sentiment
On obtient la classe des termes de sentiment en considérant l'ensemble des dérivés morpho-lexicaux de ces substantifs de base. Par exemple, à partir de haine on récupère haïr, haineux.
— Il est également possible de partir non pas des substantifs mais des verbes. Gross a montré que les verbes de sentiment se localisent dans deux des tables caractérisant les verbes français sur la base de leurs propriétés syntaxiques, les tables 4 et 12 (Gross : 1975).
— Enfin, on peut utiliser les listes de vocabulaire construites par les psychologues ou les linguistes autour des termes “émotion” ou “sentiment”. En français, on dispose entre autres de la liste des termes constituant le champ de « l'affectivité », qui réunit « les émotions, les sentiments, les états » (Béraud, Euzen-Dague & Rémi-Giraud 1988 : 111-113) ; elle est tout-à-fait compatible avec la liste établie, dans le cadre des études de psychologie, par Cosnier (1994 : 44-45).

Des problèmes plus aigus surgissent avec les désignations indirectes. On peut s'autoriser les reconstructions suivantes.

(ii) Désignation indirecte, reconstruction sur la base d'indices linguistiques.
— Termes de couleurs. Si on constate que “Pierre rougit”, rien n'autorise à attribuer une émotion à Pierre, sa rougeur n'est pas forcément l'indice qu'il est sous l'emprise d'une émotion ; peut-être est-il en train de courir, de boire de l'alcool, dans une pièce où la température est trop élevée, etc…
En outre, si, étant donné la situation, on peut penser qu'il s'agit bien d'une émotion, l'indice de la rougeur la laisse sous-déterminée : en français, on rougit de honte, de colère, etc. ; certaines émotions, comme la peur, sont toutefois exclues. Si ce rouge “monte au front”, on a plutôt affaire à de la honte, car il semble qu'en français, le “rouge” de la colère ne monte pas “au front”. Par convention, pour signaler qu'on a affaire à une émotion reconstruite, on notera le terme d'émotion entre barres obliques : /peur/, /honte/, etc.
De même, de l'énoncé “Pierre était vert” on peut déduire que l'énonciateur attribue à Pierre /rage/, /peur/ ou /jalousie/. Bien entendu, ceci vaut pour tous les indices physiques : on a affaire à un continuum (cf. infra, les énoncés d'attitude).

— Verbes sélectionnant une émotion. Certains énoncés « font apparaître un nom abstrait de sentiment, très contraint par le choix lexical du verbe » (Balibar-Mrabti 1995 : 94) ; par exemple, le verbe consumer appelle en position sujet les noms de sentiment suivant :
le chagrin, la curiosité, la fureur, la haine, la jalousie, la rage, les remords, la tristesse.
Sur la base d'un énoncé comme
Pierre se consumait
il est donc légitime d'attribuer à Pierre l'un des sentiments contraints par le choix du verbe. Ce type d'étude correspond aux recherches sur les métaphores émotionnelles développées par Kövecses (1990).

(iii) Désignation indirecte, reconstruction sur la base de lieux communs situationnels et attitudinaux.
Le discours culturel lie à certaines émotions certains lieux communs. Par exemple, si tel personnage se demande :
Comment supporterai-je le regard de mes enfants ? Je n’oserai plus me regarder dans la glace.
on peut lui attribuer un sentiment de /honte/.
Il est également possible d'interpréter des énoncés descriptifs d'attitude comme indices d'émotion éprouvée par le sujet. Dans la mesure où à chaque émotion correspond à une composante « d'expression motrice » plus ou moins conventionalisée dans chaque culture, chaque fois qu'est attribuée à un acteur une des « facettes » de cette composante (vocabulaire de Scherer ; cf. infra, § 2.4.4), on est en droit de lui attribuer l'émotion correspondante. Exemple :
Il baissa la tête
Baisser la tête renvoie de façon stéréotypée à /chagrin/, /honte/… certainement pas /joie/.. Dans le cas de :
Son front se plissa
on songera plutôt à /souci/, /perplexité/…
Lorsqu'il n'est pas possible de nommer plus finement l'émotion, on ne fera figurer comme émotions reconstruites que des émotions du type “émotions de base” : peur, colère, joie…, l'indétermination de l'émotion au niveau des énoncés pouvant évidemment être levée par le contexte.

(iv) Enoncés psychologiques et énoncés d'émotion
Pierre réfléchit
La réflexion n'est pas une émotion ; on se heurte au problème de la différenciation du cognitif et de l'émotif. Certains termes, comme confusion sont clairement polysémiques. On retrouve une remarque de M. Gross, qui, à propos de la terminologie la plus adéquate, “verbes de sentiment” ou “verbes psychologiques”, note que « la difficulté de fixer de tels termes peut paraître seulement terminologique, il s'agit en fait d'une question sémantique profonde. » (1995 : 71).
2.2.2.3. Enoncés d'émotion
Les lieux psychologiques ayant été inventoriés, les émotions désignées et les émotions reconstruites recensées et assignées à leurs lieux psychologiques, on peut dresser l'inventaire des énoncés d'émotion. Il est alors possible de procéder à des regroupements, c'est à dire de reconstruire le profil émotionnel d'un acteur du discours. Bien évidemment ce profil peut évoluer au cours d'un échange ou d'un texte, l'acteur passant par exemple de la honte à la fierté.
2.3. Topique des émotions
La recherche précédente permet un premier parcours textuel, et une première assignation des émotions dites, directement ou indirectement. Nous analysons comme arguments pour une émotion les énoncés qui ne contiennent pas de termes d'émotion, mais sont orientés vers une émotion. Est considéré comme argument tout énoncé qui contient un ou plusieurs « traits argumentatifs » (Plantin 1990 : 152) ; pour tenir compte du fait qu'il s'agit de marqueurs d'orientation émotionnelle, on pourrait appeler “pathèmes” ces traits argumentatifs émotionnels.
Il s'agit maintenant de préciser, dans la mesure du possible, les principes généraux qui règlent cette orientation vers une émotion. Cette recherche s'appuie sur des règles dégagées par la rhétorique ancienne et classique (§ 2.3.1), ainsi que sur des propositions faites en analyse du discours (§ 2.3.2), en pragmatique (§ 2.3.3) et en psychologie ; l'ensemble de règles le plus complet semble en effet être celui que Scherer a proposé pour l'analyse de la composante cognitive des émotions (§ 2.3.4). Il existe heureusement des recoupements entre ces différents systèmes (§ 2.3.5).
2.3.1. Les techniques de l'émotion dans la rhétorique ancienne
Nous avons vu que la rhétorique attache la plus grande importance au pathos, à la production d'émotions chez l'interlocuteur. Lausberg rassemble sept figures d'émotion sous la rubrique « affektische Figuren » (1960 : § 808-851). Il rattache donc les “figures de l'affect” aux figures en plusieurs mots, et, par-delà, à l'ornement. Nous considérons ces “figures” non pas comme des ornements, mais comme les instruments destinés à susciter de l'émotion chez l'interlocuteur, les principes générateurs d'émotion. Au §257.3 Lausberg énumère trois types de moyens pour susciter l'émotion, que nous exprimerons comme des règles ou des préceptes.

(i) Règle sur l'émotion jouée, (R1)   : “Montrez-vous ému !”. L'orateur doit se mettre d'abord dans l'état émotionnel qu'il souhaite transmettre. Il doit produire en lui-même les phantasiai qui soutiendront son émotion (op. cit. : § 257.3). En d'autres termes l'orateur doit se mettre en empathie avec son public ; il doit ressentir / simuler pour stimuler :
Quant aux figures qui sont le mieux adaptées pour faire croître l'émotion, elles consistent surtout dans la simulation. Car nous feignons la colère, et la joie, et la crainte, et le chagrin, et l'indignation et le désir, et d'autres sentiments semblables. (Quintilien Inst. or. : IX, 2, 26).
D'où les figures d'exclamation, les interjections, les interrogations… qui authentifient l'émotion du sujet parlant. C'est un moment essentiel de la construction de l'éthos.

(ii) Règles sur la présentation et la représentation
— (R2) “Montrez des objets !” (signa) : le poignard de l'assassin, la poupée de la petite fille, la plaie du blessé, les cadavres défigurés…
— (R3) “Montrez des peintures !” : peinture d'objets ou de scènes émouvantes — technique promise à un grand avenir : “Filmez la tache de sang”.
Comme cas particulier de la représentation figure la représentation portant sur l'émotion, d'où la règle (R4) : “Montrez de l'émotion !” : Montrez les larmes de la mère de la petite fille violée et assassinée, la joie des vainqueurs, la déception des vaincus…

(iii) Règles sur la mimesis (R4) : “Décrivez des choses émouvantes !”, autrement dit, à défaut de pouvoir montrer, utilisez des moyens cognitifs-linguistiques. Si vous ne pouvez montrer ni l'objet, ni le film, alors décrivez ces objets et ces événements émouvants ; non seulement décrivez, mais “Amplifiez ces données émouvantes !” ; utilisez
un langage qui tend à exaspérer les faits indignes, cruels, odieux. (Quintilien, Inst. Or. : 6, 2, 24)
Au besoin rendez par exemple effroyables des choses qui ne seraient pas spontanément perçues comme telles par l'interlocuteur, d’où (R4’) “Rendez émouvantes les choses indifférentes !” ; c'est le procédé de la “deinosis” :
Car, bien que certaines choses paraissent graves en elles-mêmes, telles le parricide, le meurtre, l'empoisonnement, il en est d'autres aussi que l'orateur doit faire paraître telles. (Quintilien Inst. or. : 6, 2, 21)

Tableau 1 : Instruments rhétoriques du pathos

R1 : Règle d'affichage des affectsMontrez-vous affecté ! (éthos)
Montrez des gens affectés !R2 : Règle de monstration Montrez des objets émouvants !Règles de la mimesis émotionnelle
R3 : Règle de représentation
R4 : Règle de description / amplification
R4’ : Règle de dramatisation 
Montrez des images émouvantes !
Décrivez / amplifiez les choses émouvantes !
Rendez les choses émouvantes !
Lausberg ajoute (1960 : §257.3) « Die affectus können aus allen loci geholt werden » : c'est une idée que nous allons retrouver dans les tableaux suivants.
2.3.2. Les principes de l'inférence émotionnelle de Ungerer
Ungerer (1995) propose une théorie des inducteurs (déclencheurs) d'émotion dans le texte journalistique. Suivant cette analyse, les émotions du lecteur sont déclenchées conformément à trois « principles of emotional inferencing. »

Tableau 2 : Ungerer (1995) « Principles of emotional inferencing »

Principles of emotional inferencinglinguistic triggers1. Principles of emotional relevance
— Principle of proximity : “us vs them”. Focus on what is close to the reader
— Principles of animacy (“life & death” principle). Focus on what is life-endangering or life-generating for human beings
— Principle of rank and number : Focus on what concerns many and important people

Deictic items, kinship terms, endearing, forms of address
‘Calamity’ vocabulary : (murder, rape, assault, earthquaque, casualties, kill, injure)

Numerals and other quantity expressions, titles2. Principle of emotional evaluation
Provide evaluations based on the norms of your culture

Commenting adverbs, lexical items with positive/negative connotations3. Principle of intensity of presentation
Be drastic

Use vivid details and metaphorical links with emotionally established domains (Bible)4. Principle of emotional content
Mention emotional aspects of events explicitly

Descriptive emotion terms (adjectives, nouns, verbs)
2.3.3. Dimensions psychologiques et dimensions linguistiques des émotions
Dans le cadre de la pragmatique, la question des émotions a été discutée par Caffi & Janney (1994a et 1994 b) :
We see pragmatics as the place where [linguistic and psychology] could finally and fruitfully meet, partly through the medium of rhetoric. (1994a : 247)
Reprenant à Marty la distinction discours émotif / discours émotionnel, Caffi & Janney montrent comment l'investigation linguistique sur la « communication émotive » peut s'orienter selon les trois catégories de l'évaluation, de la quantité et du contrôle, bien connues des psychologues (1994 : 338). L'axe le plus complexe est celui du contrôle, auquel correspondent quatre catégories linguistiques : « proximity, specificity, evidentiality, volitionality ». Ces catégories psychologiques sont mises en parallèle avec six catégories linguistiques, chacune correspondant à une opposition type que nous reproduisons ci-dessous :

Tableau 3 : Catégories linguistiques de construction de l'émotion, d'après Caffi & Janney 1994b.

psychological categorieslinguistic categoriesmain contrastevaluationevaluation positive / negativeproximitynear / farcontrolspecificityclear / vagueevidentialityconfident / doubtfulvolitionalityassertive / non assertivequantityquantitémore / less intense
La stratégie de recherche consiste alors à déterminer, pour chacune de ces six catégories la liste des indices linguistiques [emotive devices] auxquels elle correspond. Par exemple, la dimension essentielle “évaluation” est définie comme suit :
all types of verbal and non verbal choices that suggest an inferrable positive or negative evaluative stance on the part of the speaker with respect to a topic, part of a topic, a partner or partners in discourse. (1994b : 354)
elle regroupe
all discourse activities which can be interpreted as indices of pleasure or displeasure, agreement or disagreement, like or dislike, and so forth, e. g. : smiling vs frowning facial expression, friendly vs hostile voice qualities, choice of emotion terms, evaluative vocatives, diminutives […] (1994b : 356)
2.3.4. La composante cognitive des émotions d'après Scherer
D'après Scherer, toute émotion, fût-elle émotion de base, est analysable en plusieurs « composantes » (ou systèmes) (Scherer, 1993/1984 : 99) :
— une composante d'évaluation cognitive des stimulations ou des situations
— une composante physiologique d'activation
— une composante d'expression motrice
— une composante d'ébauche d'action et de préparation du comportement
— et une composante subjective, celle du sentiment.
Toutes ces composantes concourent à définir de l'émotion, qui est donc considérée comme un syndrome. Certaines études auraient montré que les synchronisations entre ces diverses composantes sont faibles, et que leur mode d'articulation reste problématique (Battachi & al., 1996 : 18). Quoi qu'il en soit, les psychologues semblent s'accorder sur la nécessité de développer des recherches portant sur les composantes spécifiques de l'émotion.
La composante d'évaluation cognitive semble particulièrement intéressante pour l'analyse du discours. Cette composante intéresse pratiquement toutes les émotions :
il n'existe guère d'états émotionnels qui ne présuppose un nombre important de processus cognitifs. (Scherer, 1993/1984 : 107)
C'est elle qui, toujours d'après Scherer, « garantit un contrôle permanent des stimulations internes et externes » ; elle apprécie « leur caractère nocif ou utile pour l'organisme » en les mettant en rapport avec les « besoins, projets ou préférences » de l'individu (Scherer, 1993/1984 : 103 ; 110 ; 101). Cette composante revêt une importance centrale pour le traitement de l'émotion car :
le nombre des perceptions et des cognitions est pratiquement illimité. De plus les facettes qui doivent permettre de décrire ce système revêtent une importance particulière, car, […] la nature de l'émotion semble déterminée en première ligne par les processus cognitifs d'évaluation. (Scherer, 1993/1984. : 114)
Scherer fournit deux variantes du système d'évaluation cognitive (Scherer, 1993/1984 : 115 ; 129 ; nous avons introduit la numérotation des facettes).

Tableau 4A, d'après Scherer 1984/1993 : 115 — Facettes entrant dans la composante de traitement cognitif de l'information (première formulation). La facette F5 figure dans la version anglaise seulement, Scherer 1984 : 302.

F1Intervention de l'événement Moment, attente, probabilité, prévisibilitéF2Evaluation de l'action / résultat de l'événementAgrément intrinsèque, l'importance du but, la signification pour l'atteinte du but, légitimitéF3Inférence quant à la cause de l'événementIdentité de l'agent, mobile/origine, légitimationF4Evaluation du potentiel de maîtrise
Possibilité d'influencer l'événement ou ses conséquences, potentiel de puissance existant pour dominer ses effetF5Comparison with external or internal standardsConformity to cultural expectations or norms
Consistency with real and/or ideal self image.
Nous donnons le second système dans sa version anglaise (Scherer 1993/1984 : 129).

Tableau 4B, d'après Scherer 1984/1993 : 129 — Facettes entrant dans la composante de traitement cognitif de l'information (2e formulation)

F6Consequences for selfgain/loss of life, health, material goods, relationships, status, self-esteem, time experiencesF7Expectationsplans coming true/not true, role/norm demands satisfied/not satisfiedF8Durations of effectsshort/long term, permanent, periodicF9Type of activity
achievement-task, transport, socio-emotional, leisure, service, basic drives, observationF10Location of eventnature, street, institutions, homeF11Agent of effectnatural forces, society, groups, individual, self, objectF12Relationship to agentintimacy, attitude, statusF13Action of agentchance, type of intention, role/norm demands.
Les stimuli sont donc traités par une série d’opérations cognitives dont l'émotion particulière est la résultante. La direction de recherche que nous proposons consiste à travailler sur les opérations linguistiques correspondant à ces opérations cognitives.
2.3.5. Topique de l’émotion
Lorsque le fait primaire inducteur potentiel d'émotion est lointain, plus ou moins connu — et ceci couvre notamment le champ immense des émotions créées par les médias et par les récits —, alors la genèse de ce qu'on pourrait appeler “l'émotion différée” n'est pas descriptible en faisant abstraction de sa composante discursive. La représentation de l'événement stimulus est une construction argumentative, rhétorique, réglée par une topique. On sait qu'une topique est un ensemble de règles qui gouvernent la production des arguments ; plus généralement, c’est un système de mise en carte du réel, de collecte de l'information et de traitement de l'événement, à finalités multiples, narrative, descriptive, argumentative.
Les topiques connaissent différents degrés de généralité ; la plus générale a la forme célèbre « qui a fait quoi, quand, où, comment, pourquoi, … ». D'autres correspondent à des domaines spécifiques et fonctionnent dans une communauté homogène, aux normes partagées. Par exemple la topique de la délibération politique est constituée par l’ensemble des questions qu’il convient de se poser avant de prendre la décision d’adopter ou de rejeter une mesure d’intérêt général : « Deliberative speakers still ask themselves these questions (and others, related or subordinated to them : 
1. Is it just ? Is it lawful ?
2. Is it expedient ? Is it useful ? Is it necessary ? Is it safe ?
3. Is it possible ? Is it easy ?
4. Is it honorable ? Is it pleasant ?
5. What is the anticipated effect ?
(Nadeau 1958 : 62)
Une topique peut recevoir plusieurs formes, affirmative, interrogative ou impérative ; par exemple, la topique délibérative peut être mise sous forme :
— Prescriptive : “Si vous voulez recommander une mesure, faites cela ! C'est-à-dire montrez qu'elle est juste, nécessaire, réalisable, glorieuse, et qu'elle aura des conséquences positives”.
— Interrogative : “Si vous cherchez à savoir si telle mesure est ou non recommandable, alors demandez vous si elle est juste, nécessaire, réalisable, glorieuse, et si elle aura des conséquences positives”. La topique est alors utilisée comme une heuristique.
— Assertive ; Sous cette forme, la topique sert à l’analyse, éventuellement à la critique d’un discours : “Le discours montre que la mesure est juste, nécessaire et glorieuse ; (mais) il ne dit rien sur ses conséquences et sur les modalités pratiques de sa réalisation”.

Le système topique forme en quelque sorte la contrepartie discursive du système cognitif de Scherer. Le lien du traitement linguistique des stimuli au traitement cognitif renvoie à une série de problèmes classiques sur les rapports des formes linguistiques et des processus cognitifs. On peut considérer que ces opérations langagières, qui constituent la “composante discursive” du traitement des stimuli émotionnels, sont la trace d'opérations cognitives “plus profondes”, ce qui oriente vers une vision du langage reflet, et, sinon à une négation, du moins à une minoration de l'autonomie de l'ordre du discours. On peut également considérer que les opérations linguistiques provoquent des ébauches de processus cognitifs, avec les difficultés symétriques. Ces questions ne seront pas abordées ici.
Dans la formulation du psychologue, la composante d’évaluation cognitive construit l’émotion des sujets selon telles facettes ; dans la formulation du linguiste, les énoncés d'émotion apparaissent dans des types de textes dont la cohérence est régie par tel oensemble de règles topiques. Le rhétoricien dira qu'il part d'un événement (malléable jusqu'à la manipulation), s'appuie sur des règles rhétoriques dont il on peut montrer empiriquement qu'elles peuvent engendrer l'émotion E chez yð (l'interlocuteur, la cible). Cette production est régie par le principe empathique (cf. §1.1) : pour être sûr d'engendrer E en yð, le rhéteur doit d'abord engendrer E en lui-même ; autrement dit, pour reprendre un titre de Boudon (1990), l'art de persuader suppose un « art de se persuader ». Les règles rhétoriques pour l'interlocuteur fonctionnent comme des principes cognitifs pour le rhéteur. Le psychologue travaille avec une version intériorisée des topoi ; la distance à la cible devient la distance à soi, il y a fusion du rhéteur et du public.
Dans ce qui suit, la structure de la composante discursive du traitement de l’émotion est traitée comme un problème autonome, les règles qui la composent devant être déterminées et mises à l'épreuve empiriquement sur des discours particuliers.

La topique proposée dans le tableau 5 a été mise au point à partir des données rhétoriques classiques, des principes d'inférence émotionnelle proposés par Ungerer, des catégories linguistiques de construction de l'émotion de Caffi & Janney, ainsi que du système de facettes théorisé par Scherer (§ 2.4.1. à 2.4.4). Les remarques qui suivent le tableau soulignent ces relations.

Tableau 5 : Topique des émotions
Les topoi figurent sous la forme interrogative classique, qui correspond à une perspective de mise en communication (Première colonne : numéro du topos, question caractéristique du topos – Seconde colonne : exemples).

T1 : Quoi ? Mariage / enterrement ; exploit / déconfiture ; mauvais tour / belle action ; ami / ennemiT2 : Qui ? Des femmes, des enfants, le Président, un clochard, des notables, …T3 : Comme ?On aurait dit un champ de bataille…T4 : Quand ? Le jour de ses 20 ans - Mort à la guerre le 10 novembre 1918T5 : Où ?Le camion explose dans un camping - Meurtre dans la cathédraleT6 : Combien ? La plus grande catastrophe du transport aérien de tous les temps - Une explosion formidableT7 : Pourquoi ? L'accident a été provoqué par un glissement de terrain / par un chauffard ivreT8 : Conséquences ? On dit que notre franc est fort, et il en faudra sept pour avoir un seul Euro !T9 : Normes ?La patrie est en dangerT10 : Contrôle ?Inexorablement…T11 : Distance à yð ?Des étrangers - des gens comme vous et moiT12 : Agrément ? C'est super !

T1. L'événement : Quoi ? Cette question renvoie à tous les préconstruits euphoriques ou dysphoriques (pulsion de vie / pulsion de mort ). Elle correspond aux règles rhétoriques de la mimésis émotionnelle : les contenus émouvants engendrant de l'émotion, “Décrivez des données émouvantes !”. Elle capte également le “Principle of animacy” de Ungerer. On peut assimiler en partie le principe “Be drastic” de Ungerer aux règles rhétoriques R4 et R4', sur la dramatisation des choses indifférentes (cf. aussi le topos T6).
Rentrent dans l'inventaire des données émouvantes tous les rapports d'antécédents qui, dans les relations sociales ordinaires provoquent de l'émotion (Cosnier, 1994 : chap. 3 ; Scherer, Walbott & Summerfield, 1986). La nature de ces données est évidemment liée à une culture.
A la limite, l’émotion mimésique est produite en faisant halluciner la scène par le lecteur. A l'article “évidence” de son Dictionnaire de rhétorique, Molinié mentionne « cette fameuse et ridicule suppression de l'écran du discours, avec l'idée que l'auditeur est transformé en spectateur » ( 1992 : 145) ; mais il reste à rendre compte, par exemple, de l'effet hallucinatoire du récit d'horreurs.
T2. Les personnes affectées : Qui ? L'émotion varie avec la personne affectée. D'une part, certaines personnes sont émotionnellement plus “sensibles” que d'autres, la mort d'un enfant affecte “plus” que celle d'un vieillard ; d'autre part, le même événement “gagner le gros lot” ne suscite pas les mêmes sentiments selon qu'il affecte “un gros notable” ou “une famille dont le père est au chômage”.
T2 capte le “Principle of rank” de Ungerer. Mais il faut tenir compte du fait que les événements qui affectent les “gens de peu” sont également émouvants de façon spécifique : “un clochard / un gangster est retrouvé assassiné” induisent des sentiments bien différents, indignation dans un cas, perplexité ou réjouissance dans l'autre.
T3. Les analogues : Comme ? A quoi cela fait-il penser ? De quelle classe d'événements l'événement en question relève-t-il ? L'importance de l'analogie dans la production des émotions est bien exprimée par le principe de Ungerer, “use metaphorical links with emotionally established domains”.
T4. Temps : Quand ? Cette question renvoie au mode de construction temporelle et aspectuelle des événements, les excluant ou les incluant dans la temporalité subjective de la personne à émouvoir. Elle est essentielle, dans la mesure où l'on considère que la surprise est une composante de toute émotion. T4 correspond à la facette F1 de Scherer, et renvoie également aux techniques rhétoriques de chronographie.
T5. Lieu : Où ? Où l’événement s’est-il produit ? dans un lieu émotionnellement marqué ? T5 correspond à la facette F10 de Scherer, et renvoie également aux techniques rhétoriques de topographie. Sa subjectivisation renvoie au “Principle of proximity” de Ungerer. Les exemples cumulent les topos T1 (meurtre, explosion) et T4.
En combinaison avec T11 (distance à yð)ð,ð T4 et T5 reconstruisent l'événement selon les coordonnées spatio-temporelles de la personne cible selon l'axe proche / lointain :
à Srebrenica / quelque part dans les Balkans / à deux heures d'avion de Paris
au moment même où je vous parle&
T6. Quantité : Combien ? Avec quelle intensité ? L'émotion est liée au nombre de personnes concernées par l'événement, elle peut naître également d'une opposition entre l'unique / le nombreux. T5 correspond à l'axe quantitatif d'Osgood et des psychologues ; au principe “Be drastic” et au “principle of number” de Ungerer ; à la dimension “Quantity” de Caffi & Janney.
T7. Cause / agent : Pourquoi ? quelle est la cause, la raison, le motif ? Ce topos essentiel renvoie aux facettes F3 et F11 de Scherer. Il est notamment à l'origine des variations d'émotions liées à l'imputation de responsabilité . L'accident est dû à la fatalité (“glissement de terrain”) ou à un acte délibéré (“un chauffard ivre et sans permis leur a foncé dessus”) ; il y a douleur simple dans le premier cas, colère dans le second.
T8. Conséquences ? : T8 correspond aux facettes F6, F7 et F8 de Scherer.
T9. Conformité / Incompatibilité avec les normes de yð : Comment l événement rentre-t-il dans les normes éthiques et sociales de yð ? Ce topos couvre le lien des émotions aux valeurs. Il correspond à la facette F5 de Scherer, et au  Principle of emotional evaluation d'Ungerer,  Provide evaluation based on the norms of your culture , et plus précisément, sur les normes du destinataire.
Les émotions sont fondamentalement marquées par la division des valeurs et des intérêts. Pour prendre un exemple extrême, supposons une situation de guerre. Si yð ðassiste à la mort de yð', je ne connais rien des émotions qu'il convient d'attribuer à yð en fonction de ce fait brut ; il faut connaître la relation yð-yð' : sont-ils dans le même camp ? étaient-ils engagés dans un combat à la vie à la mort ? Il y a des communautés émotionnelles, comme il y a des communautés discursives et des communautés d'intérêts. Dans le cas des sentiment liés à la mort, la gamme émotionnelle couvre au moins le spectre suivant :
— Emotions du type /joie/ : joie, réjouissance, exultation, … pour des motivations (au nom de valeurs) très différentes : “Mon fils est un martyr” / “ça fera toujours un salaud de moins”.
— Emotions du type /indifférence/ : indifférence, apathie, …
— Emotions du type /douleur/ : douleur, abattement, tristesse, ou du type /colère/ avec d'éventuels sentiments de vendetta : désir de vengeance, …
D'une façon générale, dans le cas où la situation est conflictuelle on peut postuler que s'applique un principe de complémentarité des émotions : “le bonheur des uns fait le malheur des autres.” D'où l'importance de la construction argumentative des émotions.
T10. Possibilité de contrôle de l'événement par yð : Cf. la facette F4 de Scherer. Ce topos correspond à certains des éléments analysés par Caffi & Janney sous les entrées  proximity, specificity, evidentiality, volitionality devices (1994 : 356-8).
T11 : Quelle est la distance à yð ? Quelle est la nature du lien de l événément de yð, le degré de proximité ou d intimité (intimacy, involvment, solidarité) ? On retrouve la facette F12 de Scherer, mais aussi des éléments entrant dans la dimension  control de Caffi & Janney.
Les topoi précédents admettent des interprétations absolues ou relatives à un sujet yð. La première interprétation correspondrait à la genèse de l'émotion attachée à un événement dans l'absolu. La seconde ramène l'événement à un point de vue particulier : l événément est + / -  pour yð , il implique ou non des personnes qui lui sont liées, il entre ou non dans son système d'émotions stabilisées, il est proche ou lointain de yð temporellement ou spatialement, les causes et les conséquences concernent ou non yð, entrent ou non dans son système de valeurs& . T11 explicite cette focalisation subjective de la production des émotions.
T12. Est-ce agréable ou désagréable pour yð ? Ce topos est à la fois élémentaire et conclusif, il correspond à l'évaluation globale de l'événement. Cf. l'axe agréable / désagréable des psychologues, et de Caffi-Janney, ainsi que le “principle of emotional evaluation” de Ungerer.

La dernière partie (§3) met à l'œuvre ces principes sur un cas de communication émotionnelle. Le cas considéré étant “sensible”, le § 3.1 propose en préambule une discussion des paradoxes de l'argumentation.
3. Analyse de cas
3.1. Paradoxes de l'argumentation
La théorie de l'argumentation se teste et se construit sur des exemples et des analyses de cas portant sur des objets de tous ordres, les uns relativement “futiles”, les autres extrêmement “sérieux”, au sens où ils engagent les positions de tout citoyen, donc en particulier de l'analyste. Le texte qui va être pris pour objet porte sur des événements qui comptent parmi les plus graves qui aient touché l'Europe depuis la fin de la seconde guerre mondiale. A-t-on le droit moral de choisir un tel objet ? L'analyse argumentative peut-elle faire l'économie d'une déontologie ?
Le risque vient d'abord du soupçon généralisé pesant sur toutes les manifestations de l'argumentation et particulièrement sur l'argumentateur. Le lexique tient tout prêt les termes clés d'un contre-discours qui en fait un raisonneur, un ergoteur, un sophiste — pour ne rien dire des jeux de mots non lexicalisés sur “l'argumenteur”.
A priori, l'argumentation connecte de bonnes et de mauvaises raisons à de bonnes et des mauvaises causes. Si l'on se propose de construire une théorie critique de l'argumentation, ayant pour objectif de traquer sophismes et paralogismes, on sera tenté de prendre plutôt pour objet des textes que la communauté réprouve ; il est en effet plus facile d'invalider le discours d'un fasciste, d'un sexiste, d'un raciste, d'un xénophobe, d'un ségrégateur, d'un pétrolier pollueur ou d'un fumeur, que les déclarations d'un démocrate, d'un partisan de l'égalité des sexes, d'un antiraciste, d'un anti-ségrégationniste, d'un écologiste ou d'un non-fumeur. Si, de toute évidence, les bonnes causes peuvent être défendues par de bonnes raisons :
je ne fume pas, fumer donne le cancer,
ces mêmes bonnes raisons n'excluent pas les mauvaises causes :
je fume pour préserver les emplois dans l'agriculture.
Que les mauvaises causes soient défendues par de mauvaises raisons ne pose pas de problème :
Je fume pour créer autour de moi une ambiance agressive,
mais il faut se demander si les bonnes causes peuvent être défendues par de mauvaises raisons ? Evidemment oui :
Je ne fume pas, fumer m'empêche d'être agressif,
de même qu'une mauvaise analyse semble compatible avec une bonne décision :
Si les explications de la Réserve Fédérale, la banque centrale américaine, sont très mauvaises, les résultats de leur action sont en revanche satisfaisants. (M. Friedman , Interview, L'Express, 19/10/95, p. 90)
Certes, les mauvaises raisons n'invalident pas les bonnes causes ; conclure que l'échec de l'argumentation avancée en faveur d'une conclusion invalide la conclusion, serait se rendre coupable d'une forme de sophisme sur l'ignorance. Mais le soupçon existe néanmoins, en vertu de la loi d'exhaustivité : si la raison avancée pour la bonne cause est mauvaise, et si l'on s'en tient là, c'est qu'il n'y en a pas de meilleure. Donc que la cause défendue est mauvaise, au moins dans cette bouche.

Le seul fait de s'intéresser aux arguments signale qu'il y a débat, qu'on n'est pas dans l'ordre du “vrai immédiatement saisi par une intuition transcendantale”. De fil en aiguille, dire qu'il y a débat, c'est dire qu'il y a contre-discours et doute ; donc, à la limite, légitimer le discours que l'on combat. Van Eemeren & Grootendorst posent, par leur Règle 1 pour la discussion critique que :
Parties must not prevent each other from advancing standpoints or casting doubt on standpoints. (1992 : 108)
A-t-on pour autant le droit de mettre en doute tout et n'importe quoi ? La réponse d'Aristote est non :
Il ne faut pas, du reste, examiner toute thèse ni tout problème : c'est seulement au cas où la difficulté est proposée par des gens en quête d'arguments, et non pas quand c'est un châtiment qu'elle requiert ou qu'il suffit d'ouvrir les yeux. Ceux qui, par exemple, se posent la question de savoir s'il faut ou non honorer les dieux et aimer ses parents, n'ont besoin que d'une bonne correction, et ceux qui se demandent si la neige est blanche ou non, n'ont qu'à regarder. (Top., I, 11)
Pour se convaincre de la gravité de l'acte de mise en doute, on se reportera à Vidal-Naquet à propos du “débat” soulevé par les écrits révisionnistes. C'est ainsi que démonter une argumentation en faveur d'une cause semble systématiquement affaiblir la cause : tel est le paradoxe de l'argumentation. La croyance par induction sera toujours considérée comme inférieure à la croyance par affirmation simple ; Newman a formulé cette idée de façon particulièrement énergique, d'abord en épigraphe de sa Grammaire de l'assentiment (1870/1975), par la bouche de Saint Ambroise :
Ce n'est pas dans la dialectique qu'il a plu au Seigneur de sauver son peuple,
et encore :
Beaucoup sont capables de vivre et de mourir pour un dogme ; personne ne voudra être martyr pour une conclusion. […] Pour la plupart des gens, l'argumentation rend le point en question encore plus douteux et considérablement moins impressionnant. (op. cit. : 153 ; 154)
Le simple fait de prendre pour exemple un texte jette un soupçon sur ce texte ; on s'attache aux mots, pas aux choses. La prise de distance annonce la mise à distance et la désapprobation. Elle met l'analyste dans une position suspecte lorsque le texte est approuvé. La prise en compte des émotions redouble ce soupçon : si l'argumentation contient de l'émotion, c'est qu'elle est manipulatoire. Le but de ce travail est précisément de montrer que l'inférence est trop hâtive.
3.2. De la honte à la fierté : Une argumentation politique des sentiments
L'analyse porte sur les quatre premiers paragraphes du texte en annexe.
3.2.1. Dispositif communicationnel
3.2.1.1 Conditions spécifiques
Le texte analysé est le premier d'une brochure intitulée Ex-Yougoslavie – Compte-rendu de la troisième rencontre ICE, ENS Ulm, Paris, décembre 1992. Cette brochure est publiée par une “Association à caractère politique”, l'association ICE “Initiative de Citoyens en Europe”. Il projette un contrat de lecture militant.
Le texte renvoie à un énonciation orale originelle, dans un rapport orateur / auditoire. Il se rattache donc au genre rhétorique du texte publié après avoir été prononcé (discours politique, communications à des colloques, etc.).

3.2.1.2 Conditions génériques
Sous cet intitulé est discutée la position du texte par rapport au modèle de l'argumentativité présenté § 2.1.1. D'une façon générale, le discours argumentatif ne met pas forcément en scène l'argumentateur, son opposant ni sa cible, les tiers ; il peut rester impersonnel. Tout est une question de degré de dialogisme du texte. Déterminons d'abord les acteurs ( = les lieux psychologiques potentiels) et les actants de l'argumentation.

(i) Les acteurs cruciaux du texte sont les suivants (ils sont désignés par un terme du paradigme de désignation) :
— L'acteur je
— L'acteur nous
sous nos yeux [§1, l.4]
nous réaliserons [§1, l.7], etc.
— Les acteurs désigné comme les fous de Palé
quelques féodaux qui se sont trompés de siècle [§1, l.6]
des hommes ayant interprété à leur manière ce que d'aucuns appellent la « verticale épique » des grands récits du Moyen Age [§4, l.3]
quelques dirigeants politiques [qui] ont sombré dans un repli identitaire qui s'est vite transformé en folie [§3, l.3]
les fous de Palé [§4, l.7]
— Les acteurs désignés comme nos gouvernants
nos gouvernants [§2, l.1]
les responsables politiques et militaires occidentaux [§3, l.1]
Le texte mentionne d'autres agents humains, lieux psychologiques potentiels, comme l’opinion publique, les victimes, ou bien les extrémistes Croates.

(ii) Du point de vue maintenant des actants, le texte met en scène les trois actants argumentatifs, Proposant, Opposant et Tiers, sous la forme de figures intra-discursives :
— L'argumentateur (comme sujet parlant) apparaît comme je dans le texte ;
— Le tiers cible de l'argumentation apparaît classiquement comme vous ; ici, il n'y a pas de vous mais seulement nous. Ce nous réunit donc argumentateur et tiers.
— L'opposant est ici traité à la troisième personne : nos gouvernants.
3.2.2. L'argumentation du conflit programmé [§3-4]
3.2.2.1. Contre-discours et opposants
Les éléments essentiels du contre-discours des Opposants (nos gouvernants) pris en compte pour être réfuté, sont les suivants.
— Sur la nature de la guerre :  
Contrairement à ce que les responsables politiques et militaires occidentaux tentent de nous faire croire en parlant de conflit inextricable [§3, l.1]
Ce qui se passe à Sarajevo et en Bosnie n'a rien d'une guerre civile [§4, l.1]
Cette guerre n'est pas un hasard de l'histoire [§4, l.4]
Il est possible de retrouver sous les négations les trois conclusions majeures du discours de l'Opposant ; cette guerre est
un conflit inextricable
une guerre civile
un hasard de l'histoire.
— Sur l'identité des victimes :
il est non moins clair et démontré que les victimes des bombardements sont des civils, et les personnes massacrées en majorité des Musulmans [§3, l.6]
La préface « il est non moins clair et démontré [que P1 et P2] » suppose que P1 et P2 ont été pour le moins en question. Il est donc possible de reconstruire deux éléments supplémentaires du discours d'Opposition ; les victimes :
sont autant des combattants que des civils
sont également serbes et musulmanes.
— Un argument du CD est retenu à titre de concession :
Même s'il est incontestable que des populations serbes, notamment en Herzégovine, subissent aussi des violences commises par des extrémistes Croates [§3, l.7]
3.2.2.2. Discours (D) du proposant
Le discours de l'Opposant aboutit à trois conclusions majeures :
— Sur la nature de la guerre : « c'est une guerre de conquête » [§4, l.1]
s'emparer de la République [§4, l.5]
guerre programmée [§4, l.5]
— Sur l'identité des victimes :
il est non moins clair et démontré que les victimes des bombardements sont des civils, et les personnes massacrées en majorité des Musulmans [§3, l.6]
— Sur la façon dont la guerre est conduite.
un crime contre l'humanité [§4, l.2]
Ces conclusions renvoient à des “lois de la guerre”, du types de celles qui sont formalisées dans la Convention de Genève, et qui posent l'illégitimité de la guerre de conquête et condamnent les crimes de guerre et les crimes contre l'humanité.
Elles sont soutenues par deux types de validation, l'une fondée sur des argumentations dites, l'autre sur les conditions du dire. Le texte tire en effet une première forme de validation d'avoir été originellement énoncé en un lieu éminemment légitimant, l'Ecole Normale Supérieure de la rue d'Ulm. Il s'agit d'une forme d'autorité montrée. D'autre part, ces conclusions sont soutenues par trois arguments coordonnés, que nous allons examiner rapidement [§4, l.5] :
Il suffit de considérer Arg 1 et de prendre en compte Arg 2 mais surtout de prêter attention à Arg 3.
— Arg. 1, Argument technique :
considérer la mécanique militaire mise en place
C'est un argument technique militaire : il est possible de dire si une armée a adopté un dispositif de défense ou d'attaque. Dans la mesure où ils sont susceptibles de résister à une critique technique, de tels arguments sont probants.

— Arg. 2, Argument d'autorité :
prendre connaissance des différents rapports sur les camps en Bosnie
Comme tous les arguments d'autorité, cet argument doit être confronté à un ensemble de principes critique qui structurent tout discours “contre l'autorité”. Dans l'évaluation de cet argument intervient donc le fait que ces rapports ont été ou non établis par des organismes démocratiques, que leurs responsables sont connus ou non, ainsi que leurs méthodes d'investigation, etc.

Ces deux premiers arguments sont peu développés. Il y a plus rappel du script argumentatif qu'argumentation. Certaines approches critiques de l'argumentation, fondées sur l'analyse d'épisodes isolés au coup par coup, pourraient reprocher à ces arguments leur brièveté. A notre sens, ce prétendu défaut ne serait qu'un artefact d'une analyse ne tenant pas compte de l'histoire de la question argumentative liant l'orateur à son public.

– Arg. 3, Argument du témoignage vécu :
prêter attention à ce que disent les fous de Palé, comme les appellent les habitants de Sarajevo, leur ville [§4, l.6]
Cet énoncé introduit une longue séquence de témoignage, que nous n’analyserons pas. C'est l'argument rhétoriquement le plus fort, puisqu'il repose sur la personne du locuteur. Comme dans le cas précédent, l'argument du témoignage peut être confronté au discours “contre les témoins”.

Cet ensemble argumentatif constitue la voie intellectuelle vers la persuasion, l'objet traditionnel des études d'argumentation. Les résultats livrés par son analyse peuvent être coordonnés à ceux que livre une autre forme d'argumentation, tendant à délégitimer certains sentiments et à en légitimer d'autres.
3.2.3. L'argumentation des sentiments
3.2.3.1. Les termes d'émotion : identification des sentiments
Considérons les deux premiers paragraphes du texte. Certains sentiments sont désignés directement :
[être choqué] [§2, l.2] (cf. infra)
horreur [§2, l.2]
d'autres indirectement, et nous les reconstruisons sur la base de la méthode présentée au § 2.2.2.2 :
— Frémir [§1, l.2] : en français, on peut frémir de joie, mais le contexte l'exclut ; seuls sont appropriées des émotions du type /horreur/, /indignation/, /colère/.
— Le rouge nous montera au visage et nous resterons muets devant les questions gênantes de nos enfants [§1, l.8] : /colère/, /honte/ sont des sentiments associés à la rougeur. L'énoncé coordonné mentionne le sentiment de gêne, dans une scène prototypique de la honte : “devant les enfants”. Reste donc la /honte/.
 — Il semble qu'aucun crime ne nous choque et que nous nous habituions à l'horreur [§2, l.2], où on lit en négatif (reproche) les sentiments qui devraient être éprouvés, être choqué et /être indigné/ par l'horreur. Les expressions “s'habituer à l'horreur”, “n'être choqué par rien” définissent l'/apathie/.

On peut regrouper ces différents sentiments en trois familles :
— être choqué, /horreur/, /indignation/, / être indigné/, /colère/
— /honte/
— /apathie/.

3.2.5.2 Les énoncés d'émotion : attribution des sentiments
Ces sentiments sont attribués à différents acteurs (lieux psychologiques) tels qu'ils ont été déterminés au § 3.2.1 ; on obtient trois énoncés d'émotion 
{ être choqué, /horreur/, /indignation/, / être indigné/, /colère/ : toutes les consciences [§1, l.1] }
{ /honte/ : nous [§1, l.8-9] }
{ /apathie/ : nous [§2, l.2] }
Il est intéressant de noter que tous les acteurs ne sont pas forcément affectés d'émotions. Par exemple, les émotions des victimes sont passées sous silence, ce qui rend impossible l'identification avec les victimes. On a là un élément important de différenciation d'avec le récit d'horreur.
3.2.3.2. Les arguments soutenant les énoncés d'émotion
— Argumentation de [être choqué, /l'horreur/, /l'indignation/, /la colère/]. Les éprouvés sont justifiés par la nature des faits, la quantité des victimes, leur nature, l'existence d'un agent responsable, la similarité des faits avec d'autres faits ayant provoqué l'horreur et l'indignation. Ces arguments mobilisent les topoi suivants.
T1, Quoi ? Des situations dysphoriques :
guerre, morts, réfugiés [§1, l.1, 2]
[des camps où] l'on torture et massacre [§1, l.4]
T2, Qui ? Des civils (vs des militaires) :
80% de civils [§1, l.3]
T6, Combien ? En grande quantité :
165 000 morts [§1, l.2]
des dizaines de milliers de civils enfermés [§1, l.3]
T4, Temporalité ? Liée à nous :
Sous nos yeux … demain … après demain … [§1, l.4, 5, 7]
T6, Agent / Cause ? Désigné explicitement et négativement (vs causalité anonyme)
quelques féodaux qui se sont trompés de siècle [§1, l.6]
la folie nationaliste [§1, l.8]
T3, Comme ? catégorisation ? Génocide, la seconde guerre mondiale :
des camps [§1, l.3]
la plus grande entreprise d'extermination ethnique depuis la dernière guerre [§1, l.4]
le général hiver [§1, l.5]
— Argumentation de /l'apathie/. Il faut souligner que l'apathie a aussi ses raisons. Elle est le sentiment associé au discours réfuté, celui qui définit le conflit comme inextricable, une guerre civile, un hasard de l'histoire : le conflit est construit comme coupé d'un nous dont l'absence d'affect est ainsi justifié.
Si l'on tient compte du fait que les émotions ont une composante d'action (cf § 2.4.4), on remarque que l'apathie est coupée de l'action, alors que l'indignation et la colère sont orientés vers l'action.

— Argumentation de /la honte/ et parcours émotionnel du tiers. Chaque argumentation construit donc son émotion, le Discours /l'indignation,/ le contre-discours /l'apathie/. Réfuter le contre-discours c'est donc aussi réfuter une émotion. Or il y a une logique de l'enchaînement des sentiments : si /l’apathie/ a été réfutée, et si l'argumentation a conclu à la légitimité de /l’indignation/, alors le nous se trouve précisément dans l'état de /honte/. En d'autres termes, prouver à nous qu'il devrait être indigné alors qu'il est apathique, c'est par définition lui faire honte. La honte apparaît comme une sorte de sentiment de second niveau, un sentiment discursif par excellence.

On peut ainsi rendre compte d'une particularité intéressante de ce texte : il argumente, et il met en scène les effets de cette argumentation. En résumé, le parcours émotionnel attribué à l'auditeur idéal implicite est le suivant.
— Stade initial : un nous adhérant au contre-discours, siège d'un sentiment d'apathie, coupé de l'action.
— Stade intermédiaire: un nous convaincu par le Discours, siège d'un sentiment de honte, produit par le conflit du sentiment éprouvé /apathie/ et du sentiment qui devrait être éprouvé, /indignation/.
— Stade final : un nous adhérant au Discours, dans l'état émotionnel coordonné /indignation/, orienté par ce sentiment vers l'action. Il n'est pas interdit de penser que la proclamation des valeurs qui suit sanctionne par de la /fierté/ la réussite totale de l'argumentation (cf. le topos T9). Cette /fierté/ succède à la honte, qui n'est plus tout-à-fait la même : on avait honte “pour soi” ; maintenant on a honte“pour les autres” :
Nous sommes des citoyens d'Europe et nous tentons dans la mesure de nos moyens de comprendre et d'agir pour que l'espace européen soit préservé du racisme, de la xénophobie et de l'intolérance en général. La situation de la Bosnie et l'inaction des états européens nous afflige et nous fait honte. [§7, l.1]
4. Conclusion
Dès que l'on s'intéresse à l'analyse de l'argumentation, on ne peut manquer d'être frappé par le contraste entre la profondeur émotionnelle de nombreux discours argumentatifs, traduisant l'implication du locuteur, personne et valeurs, dans ses dires, et le manque d'instruments théoriques permettant de prendre en compte cette dimension dans les approches logiques standard de l'argumentation. On voit alors poindre le risque de faire de l'étude de l'argumentation une discipline alexithymique réifiant ses points aveugles et posant comme idéal un langage objet dont est banni toute expression des sentiments. La richesse des recherches sur l'émotion et les sentiments en psychologie, en linguistique de la phrase, en analyse du discours et en pragmatique de l'interaction rendrait la prolongation d'une telle situation de plus en plus incompréhensible.

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Sarajevo : la citoyenneté assassinée
Yann de Kerorguen, journaliste ICE, Paris

[§1] Cela fait plus de neuf mois que la BosnieHerzégovine connaît la guerre, et un bilan à faire frémir toutes les consciences: 165 000 morts dont 80 % de civils, plus de 9 millions de réfugiés et des dizaines de milliers de civils enfermés dans des camps dont certains – cela a été prouvé – sont des camps où l'on torture et massacre. Sous nos yeux se déroule la plus grande entreprise d'extermination ethnique depuis la dernière guerre. Demain, il suffit au général hiver d'intervenir à sa manière pour achever ce programme de nettoyage entrepris par quelques féodaux qui se sont trompés de siècle. Et lorsque aprèsdemain, quand il faudra faire les comptes, nous réaliserons la quantité de dégâts humains causés par la folie nationaliste, le rouge nous montera au visage et nous resterons muets devant les questions gênantes de nos entants.
[§2] Impuissance de nos gouvernants, démobilisation de l'opinion, l'Europe reste interdite. Il semble que plus aucun crime contre l'humanité ne nous choque et que nous nous habituions à l'horreur.
[§3] Contrairement à ce que les responsables politiques et militaires occidentaux tentent de nous faire croire en parlant de conflit inextricable, les faits sont clairs. A partir d'une inquiétude légitime sur le sort des minorités serbes, quelques dirigeants politiques ont sombré dans un repli identitaire qui s'est vite transformé en folie. N'acceptant pas le verdict du vote en BosnieHerzégovine, ils ont purement et simplement décidé de s'emparer de la République sous l'œil bienveillant du président Milosevic. Il est non moins clair et démontré que les victimes des bombardements sont des civils, et les personnes massacrées, en majorité des Musulmans. Même s'il est incontestable que des populations serbes, notamment en Herzégovine subissent aussi des violences commises par des extrémistes croates, rien ne peut justifier la façon dont cette inquiétude s'est traduite sur le terrain, se transformant en machine infernale que rien ne semble pouvoir arrêter.
[§4] Ce qui se passe à Sarajevo et en Bosnie n'a rien d'une guerre civile; c'est une guerre de conquête doublée d'un crime contre l'humanité, la négation absolue de la dignité humaine. Ces meurtres sont commis par des hommes ayant interprété à leur manière ce que d'aucuns appellent la « verticale épique » des grands récits du Moyen Age. Cette guerre n'est pas un hasard de l'Histoire, elle est programmée. Il suffit de considérer la mécanique militaire mise en place et de prendre connaissance des différents rapports sur les camps de détention en Bosnie, mais surtout de prêter attention à ce que disent les fous de Palé, comme les appellent les gens de Sarajevo, leur ville.

[§5] J'ai eu l'occasion, comme journaliste, d'effectuer un voyage en Bosnie au mois de juin et j'ai pu rencontrer ces hommes de Palé, cette petite ville qui surplombe Sarajevo et où sont massés les positions d'artillerie. Imaginez la Suisse à 30 km de l'enfer de Sarajevo, une ambiance de cure thermale et des hôtels panoramiques où sont installés Karadzic, Koljevic, Mladic, Osotoic, Dutina... Il est clair dans leurs propos que le nettoyage ethnique est l'ossature du programme « Grand Serbe », même s'ils utilisent le concept pudique de transfert de populations. Exemple: Dutina, chef du service de la propagande, qui dit se battre pour la beauté dans le monde. Je rapporte ses propos: « Nous sommes un rempart contre l'lslam, l'Europe devrait nous remercier. Je suis en faveur d'un traitement frontal. même s'il est très violent ». La destruction de Sarajevo ne le gène pas: « C'est une ville laide, c'est une ville turque ».
[§6] Tous ceux que j'ai rencontré à Palé m'ont parlé de littérature et de fatalité, d'héroïsme et de sacrifice. A grand renfort de citations historiques. Par exemple: les exploits de Marko Kraljevic contre les Turcs, son caractère invincible, sa force incomparable. D'après la légende, ce Roland serbe n'est pas mort, il dort seulement, et, à son réveil, le peuple serbe rentrera en possession de sa liberté et réalisera enfin son union. Il se trouve que je suis tombé récemment sur un roman de Mircéa Eliade, L'éternel retour, dans lequel il traite de la nostalgie d'un retour périodique au temps mythique des origines. Il avance que, pour pouvoir supporter l'Histoire – défaites militaires ou humiliations politiques –, certaines nations font appel aux mythes ou plus exactement à la « mythisation » des personnages historiques. Et il parle de Marko Kraljevic dont le rôle historique fut négligeable mais la légende bien vivace. Marko combat un dragon à trois têtes et le tue. Il combat aussi son frère Andrija et le tue. Aujourd'hui la Bosnie est pleine de Marko qui ne supportent pas l'Histoire. Car l'Histoire, pensentils, leur a souvent été défavorable. Curieusement, ces Marko sont souvent poètes, littérateurs, psychiatres ou historiens. Ils ne vivent plus dans le monde de l'individu mais dans le monde de l'exemplaire, de la fiction. Une fiction guerrière, une fiction aveugle et qui tue. En ce sens, les habitants de Sarajevo ont raison, les hommes de Palé sont devenus fous. Leur programme « littérairement prouvé », comme on dit scientifiquement prouvé, n'a pas son pareil en Europe. Il est le premier exemple du grand choc des forces régressives avec la modernité.

[§7] Nous sommes des citoyens d'Europe et nous tentons, dans la mesure de nos moyens, de comprendre et d'agir pour que l'espace européen soit préservé du racisme, de la xénophobie et de l'intolérance en général. La situation de la Bosnie et l'inaction des États européens devant ce cauchemar nous afflige et nous fait honte. Je pense à Nedim Locarevic, rédacteur en chef à la télévision de Sarajevo, qui était avec nous l'année passée, lors de nos dernières rencontres. Il fait partie de ces journalistes remarquables qui continuent à témoigner de cette chose incroyable: la destruction d'une capitale européenne sous la torture des bombardements incessants, tout comme Zlatco Dizdarevic, Zdravko Grebo, Ibrahim Spaphic et bien d'autres... Je pense à Sarajevo la citoyenne, seule, abandonnée, désarmée, meurtrie et qui continue à se défendre. Sarajevo, ville des grands rassemblements pour la paix, ville de la liberté d'expression, ville de culture qui croyait en l'Europe plus que les Européens euxmêmes (ceux de la Communauté). Je pense à ses habitants qui n'ont rien demandé d'autre que de continuer à vivre ensemble, Musulmans, Croates, Serbes mélangés. Je songe aussi à ce que disait Svébor Dizdarevic à cette même tribune, en octobre 1991. Il nous alertait déjà sur les massacres à venir et disait que seule une pression menaçante de l'Europe pouvait enrayer la machine infernale.
[§8] La raison de ces rencontres l.C.E. à l'École normale supérieure de la rue d'Ulm n'est pas seulement intellectuelle, elle est d'abord politique.

[§9] Cela fait plusieurs mois que nous nous élevons contre le fait que les discussions relatives à cette guerre n'ont jamais permis aux citoyens de se faire entendre. Peu de médias leur ont donné la parole et les responsables politiques ont fait preuve d'une grande indifférence à leur égard. Quant aux négociations, leur accès n'est autorisé qu'aux partis nationalistes. Et nous continuerons d'insister pour que la voix des gens « normaux » soit enfin entendue. Nous demandons aux hommes politiques, aux personnalités de la société civile et représentants des médias de reconnaître et de promouvoir le rôle politique des forces démocratiques dans les Républiques de l'exYougoslavie afin que l'espoir qu'elles incarnent rencontre le plus large soutien. Tel était le sens de nos premières rencontres l'année dernière. Tel est de manière plus prononcée aujourd'hui Le sens de ce rendezvous auquel nous avons convié des personnes qui se sont distinguées par leurs prises de position courageuses. Ils sont journalistes et universitaires. Ils viennent de Bosnie, de Croatie du Montenegro, de Serbie et du Kosovo. Comme nous, ils estiment que les criminels de guerre qui ont entrepris la purification ethnique doivent savoir qu'ils ne resteront pas impunis. Plus que nous, ils savent que la voix des médias indépendants, aujourd'hui menacée, est capitale pour que cesse la guerre. Ces invités ne sont pas les représentants d'une quelconque communauté. Ils s'expriment au nom d'une exigence morale, au nom d'une conscience civique qu'ils espèrent voir partagée.

 Il y aurait beaucoup à dire sur la mise en ritournelle des concepts rhétoriques, et sur l'obstacle épistémologique que constitue l'effet d'évidence ainsi obtenu à bon marché.
 Les argumentations ad hominem et ad ignorantiam sont définies comme suit. Ad hominem : « to press a man with consequences drawn from his own principles or concessions » ; ad ignorantiam : « to require the adversary to admit what [men] allege as proof, or to assign a better ».
 S'il est permis d’utiliser le terme en français ; fallace existe également, au moins jusqu'au XVIe siècle.
 A ma connaissance, la littérature classique sur les paralogismes n'exploite pas les riches observations faites par les anciens rhétoriciens sur la miseratio, ou appel à la pitié. Cf. Rhétorique à Herennius, p. 80-83.
 D'un point de vue philosophique, on s'intéressera à la pluralité des normes rationnelles. D’un point de vue rhétorique-linguistique, on dira qu'un discours est rationnel dès qu'il se trouve un locuteur pour le soutenir sérieusement, ou dès qu'il est compréhensible par un interlocuteur. Quoi qu'il en soit, le problème d'une critique du discours est une question réelle, que doit affronter l'analyse du discours. On peut lui apporter un début de réponse respectant le principe d'immanence de l'analyse linguistique, en recherchant la norme du discours dans le contre-discours auquel il se heurte, ou encore dans le système de valeurs du tiers que l'on cherche à persuader (Plantin, 1995a : chap. 3 ; 1995b ; 1996, chap. 5)
 Ces différentes questions sont reprises de l'appel à communications pour le colloque “Les émotions dans les interactions communicationnelles”, CNRS / Lyon 2, 17-19 sept. 1997.
 On voit que les énoncés pris pour exemples en grammaire générative font intervenir, outre le terme de sentiment (dégoûter) et le lieu psychologique (Jean), la cause de l'émotion (l’argent).
 Intuitivement, on dirait que la loyauté est plutôt une valeur ; or “un sentiment de loyauté” sonne bien en français. Cf. Perelman (cité § 1.2.) et van Eemeren & Grootendorst (cités § 1.2.3) qui considèrent que la “loyalty” correspond à une forme de « positive emotion »
 Cf sur ce terme Scherer 1984/1993 : 106.
 Exclamatio, evidentia, sermocinatio, fictio personæ, expolitio, similitudo, aversio
 Les conceptions de la topique oscillent entre le cognitif et le linguistique : on trouve déjà dans Cicéron l'idée que l'invention ne fait pas vraiment partie de la rhétorique et qu'elle relève plutôt de mécanismes généraux de l'esprit.
 Raisons dites telles en fonction d'un système de valeurs que chacun est libre de ne pas partager ; un autre système fera aussi bien l'affaire, cf. § 1.2.4.
 P. Vidal-Naquet, “Un Eichmann de papier”, in Les assassins de la mémoire, Paris : La Découverte, p. 11-13.
 Le chiffre entre crochets renvoie au paragraphe et au numéro de la ligne du texte analysé ; les italiques signalent qu'il s'agit d'une citation de ce texte.
 Il y a une différence entre les opposants et les ennemis, désignés par le paradigme “les fous de Palé”.
 Cf. note 5.

 DATE 29/11/05  PAGE 30  TIME \@ "H:MM" 16:39