Le droit de rêver. - Exercices corriges

Depuis 2008, la filière ostréicole française est soumise à une mortalité massive des naissains la mettant en péril avec une chute continue de la production des huitres creuses. « L'huitre va-t-elle devenir une perle rare ? ». La Mission Agrobiosicences interroge Jean-Pierre Braud, biologiste et spécialiste des mollusques à ...


un extrait du document






Gaston Bachelard [1884-1962]
[1970]



ÉPISTÉMOLOGIE

TEXTES CHOISIS PAR
DOMINIQUE LECOURT Agrégé de philosophie


Un document produit en version numérique par Maurice KOUEPOU, bénévole,
Psychologue clinicien, professeur des Écoles Normales d’Instituteurs, dans le nord du Cameroun
Courriel : Maurice KOUEPOU :  HYPERLINK "mailto:kmkouepou@yahoo.fr" kmkouepou@yahoo.fr
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Jean-Marie Tremblay, sociologue
Fondateur et Président-directeur général,
LES CLASSIQUES DES SCIENCES SOCIALES.

Cette édition électronique a été réalisée par Maurice KOUEPOU, Psychologue clinicien, professeur des Écoles Normales d’Instituteurs, dans le nord du Cameroun, à partir de :

Gaston Bachelard (1934),

ÉPISTÉMOLOGIE.

Paris : Les Presses universitaires de France, 3e édition, 1980, 250 pp. Collection “Les grands textes”, bibliothèque classique de philosophie.

Polices de caractères utilisée : Times New Roman, 14 points.

Édition électronique réalisée avec le traitement de textes Microsoft Word 2008 pour Macintosh.

Mise en page sur papier format : LETTRE US, 8.5’’ x 11’’.

Édition numérique réalisée le 26 mars 2016 à Chicoutimi, Ville de Saguenay, Québec.



Gaston Bachelard (1980)

ÉPISTÉMOLOGIE
Textes choisis par Dominique Lecourt Agrégé de philosophie


Paris : Les Presses universitaires de France, 3e édition, 1980, 250 pp. Collection “Les grands textes”, bibliothèque classique de philosophie.


« LES GRANDS TEXTES»
BIBLIOTHÈQUE CLASSIQUE DE PHILOSOPHIE


ÉPISTÉMOLOGIE
TEXTES CHOISIS PAR DOMINIQUE LECOURT Agrégé de philosophie


PAR

GASTON BACHELARD





PRESSES UNIVERSITAIRES DE FRANCE

1980, 3e édition.



REMARQUE


Ce livre est du domaine public au Canada parce qu’une œuvre passe au domaine public 50 ans après la mort de l’auteur(e).

Cette œuvre n’est pas dans le domaine public dans les pays où il faut attendre 70 ans après la mort de l’auteur(e).

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[213]


ÉPISTÉMOLOGIE. Textes choisis par Dominique Lecourt
Table des matières


 HYPERLINK \l "epistemologie_avertissement" Avertissement [5]
 HYPERLINK \l "epistemologie_liste_ouvrages" Liste des ouvrages épistémologiques de Bachelard [7]

 HYPERLINK \l "epistemologie_depart" Points de départ [9]
I.  HYPERLINK \l "epistemologie_depart_I" La « nouveauté » des sciences contemporaines [9]
A.  HYPERLINK \l "epistemologie_depart_I_A" « Des messages d'un monde inconnu... » [9]
B.  HYPERLINK \l "epistemologie_depart_I_B" Rupture avec la connaissance commune [12]
II.  HYPERLINK \l "epistemologie_depart_II" La « paresse » de la philosophie [14]
A.  HYPERLINK \l "epistemologie_depart_II_A" Négligence [14]
B.  HYPERLINK \l "epistemologie_depart_II_B" Prétentions [16]
III.  HYPERLINK \l "epistemologie_depart_III" Les questions de l’épistémologue [20]

Section I.  HYPERLINK \l "epistemologie_section_I" Les régions de l’épistémologie [23]
I.  HYPERLINK \l "epistemologie_section_I_I" La notion de région épistémologique [23]
II.  HYPERLINK \l "epistemologie_section_I_II" Épistémologie de la physique [27]
A)  HYPERLINK \l "epistemologie_section_I_II_A" La « provocation » relativiste [27]
1.  HYPERLINK \l "epistemologie_section_I_II_A_1" « Cette nouveauté est une objection... » [27]
2.  HYPERLINK \l "epistemologie_section_I_II_A_2" Dévaluation des « idées premières » [28]
3.  HYPERLINK \l "epistemologie_section_I_II_A_3" « L'objectivation d'une pensée en quête du réel... » [30]
4.  HYPERLINK \l "epistemologie_section_I_II_A_4" La méconnaissance réaliste [32]
B)  HYPERLINK \l "epistemologie_section_I_II_B" Histoire épistémologique de 1'« électrisme » [33]
1.  HYPERLINK \l "epistemologie_section_I_II_B_1" L'empirisme du XVIIIe siècle [33]
2.  HYPERLINK \l "epistemologie_section_I_II_B_2" « Déréalisation » du phénomène électrique [37]
3.  HYPERLINK \l "epistemologie_section_I_II_B_3" Formation du concept de « capacité électrique » [38]
4.  HYPERLINK \l "epistemologie_section_I_II_B_4" La « formule » du condensateur [41]
5.  HYPERLINK \l "epistemologie_section_I_II_B_5" « Socialisation » de l'électrisme [44]
C)  HYPERLINK \l "epistemologie_section_I_II_C" L'atomisme [49]
I.  HYPERLINK \l "epistemologie_section_I_II_C_I" La notion de corpuscule dans la physique contemporaine [49]
1. Caractères principaux [49]
2. Défaite du « chosisme » [56]
3. Défaite du « choquisme » [58]
II.  HYPERLINK \l "epistemologie_section_I_II_C_II" Le concept scientifique de matière dans la physique contemporaine [60]
1. La physique contemporaine est « matérialiste » [60]
2. Elle n'est pas empiriste [62]
3. Elle ne décrit pas, elle « produit » des phénomènes [65]
4. C'est une science d'« effets » [66]
III.  HYPERLINK \l "epistemologie_section_I_III" Épistémologie de la chimie [68]
A)  HYPERLINK \l "epistemologie_section_I_III_A" Les obstacles au « matérialisme rationnel » [68]
1.  HYPERLINK \l "epistemologie_section_I_III_A_1" Rétrospections intempestives [68]
2.  HYPERLINK \l "epistemologie_section_I_III_A_2" Analogies immédiates [72]
3.  HYPERLINK \l "epistemologie_section_I_III_A_3" La catégorie philosophique de matière [74]
B)  HYPERLINK \l "epistemologie_section_I_III_B" Le « matérialisme rationnel » [76]
1.  HYPERLINK \l "epistemologie_section_I_III_B_1" Classification des éléments [76]
2.  HYPERLINK \l "epistemologie_section_I_III_B_2" Le symbolisme chimique [88]
3.  HYPERLINK \l "epistemologie_section_I_III_B_3" La « socialisation » de la chimie contemporaine [92]
4.  HYPERLINK \l "epistemologie_section_I_III_B_4" Le concept scientifique de matière dans la chimie contemporaine [102]

Section II.  HYPERLINK \l "epistemologie_section_II" Les catégories majeures de l’épistémologie [106]
I.  HYPERLINK \l "epistemologie_section_II_I" Le rationalisme appliqué [106]
A)  HYPERLINK \l "epistemologie_section_II_I_A" La notion de « rationalisme intégral » [106]
1.  HYPERLINK \l "epistemologie_section_II_I_A_1" Ce n'est pas un rationalisme « de tous les temps et de tous les pays » [106]
2.  HYPERLINK \l "epistemologie_section_II_I_A_2" C'est un rationalisme dialectique [108]
B)  HYPERLINK \l "epistemologie_section_II_I_B" Rationalisme appliqué et philosophie [111]
1.  HYPERLINK \l "epistemologie_section_II_I_B_1" Mathématiques et expérimentation [111]
2.  HYPERLINK \l "epistemologie_section_II_I_B_2" Le spectre philosophique [115]
C)  HYPERLINK \l "epistemologie_section_II_I_C" Concepts fondamentaux du rationalisme appliqué [118]
1.  HYPERLINK \l "epistemologie_section_II_I_C_1" Une épistémologie historique [118]
2.  HYPERLINK \l "epistemologie_section_II_I_C_2" La notion d'objectivité [122]
3.  HYPERLINK \l "epistemologie_section_II_I_C_3" La notion de « problématique » [128]
4.  HYPERLINK \l "epistemologie_section_II_I_C_4" La notion de « méthode scientifique » [129]
5.  HYPERLINK \l "epistemologie_section_II_I_C_5" La notion d'application [134]
II.  HYPERLINK \l "epistemologie_section_II_II" Le matérialisme technique [136]
1.  HYPERLINK \l "epistemologie_section_II_II_1" Instruments et précision [136]
2.  HYPERLINK \l "epistemologie_section_II_II_2" La « cité scientifique » [140]
3.  HYPERLINK \l "epistemologie_section_II_II_3" Les questions du déterminisme [148]
III.  HYPERLINK \l "epistemologie_section_II_III" La psychanalyse de la connaissance objective [158]
A)  HYPERLINK \l "epistemologie_section_II_III_A" Principes [158]
1.  HYPERLINK \l "epistemologie_section_II_III_A_1" La notion d'« obstacle épistémologique » [158]
2.  HYPERLINK \l "epistemologie_section_II_III_A_2" Quelques obstacles [163]
B)  HYPERLINK \l "epistemologie_section_II_III_B" Illustrations historiques [174]
1.  HYPERLINK \l "epistemologie_section_II_III_B_1" « Extension abusive d'une image familière » [174]
2.  HYPERLINK \l "epistemologie_section_II_III_B_2" Chimie et alchimie du feu [179]

Section III.  HYPERLINK \l "epistemologie_section_III" Vers l'histoire des sciences [185]
I.  HYPERLINK \l "epistemologie_section_III_I" Continuité ou discontinuité ? [185]
II.  HYPERLINK \l "epistemologie_section_III_II" Qu'est-ce qu'une synthèse historique ? [195]
1.  HYPERLINK \l "epistemologie_section_III_II_1" Une « synthèse transformante » [195]
2.  HYPERLINK \l "epistemologie_section_III_II_2" « Des sciences sans aïeux » : un « acte épistémologique » [196]
III.  HYPERLINK \l "epistemologie_section_III_III" L'actualité de l'histoire des sciences [201]

 HYPERLINK \l "epistemologie_index_noms_cites" Index des principaux noms cités [207]
 HYPERLINK \l "epistemologie_index_matieres" Index des matières [211]
[4]





























ISBN 2 13 036556 6
3e édition : 3e trimestre 1980
Presses Universitaires de France, 1971
[5]


ÉPISTÉMOLOGIE. Textes choisis par Dominique Lecourt
AVERTISSEMENT



 HYPERLINK \l "tdm" Retour à la table des matières
Un mot sur le principe qui a guidé le choix de ces textes. Il essaie de répondre à une exigence double et contradictoire : donner un accès facile à une épistémologie qui a précisément fait de la difficulté la marque distinctive du travail productif— scientifique et philosophique. On a donc, par souci pédagogique, restitué in extenso les exemples qui ne requièrent pas une information scientifique trop spécialisée, au risque de livrer au lecteur des textes d'une longueur inhabituelle dans cette collection ; en revanche, on lui a évité l'aridité des pages où la retranscription du détail des calculs risquait de rebuter. Mais on n'a pas voulu pour autant alimenter certaine image — trop répandue — d'un bachelardisme débonnaire qui, sur la seule foi d'une lecture sans critique de cet ouvrage ambigu qu'est La formation de l'esprit scientifique, se réduirait à la juxtaposition inorganique de quelques principes méthodologiques généraux, de certains conseils pédagogiques judicieux et de plusieurs notations de fine psychologie plus ou moins unifiés sous l'aimable bannière d'une psychanalyse édulcorée. La réalité de l'épistémologie bachelardienne est tout autre : elle se constitue d'une attention tendue, pendant près d'un quart de siècle, aux progrès contemporains des sciences physique et chimique, d'une vigilance polémique sans défaillance à l'égard des théories philosophiques de la connaissance, et, fruit de ces intérêts combinés, d'une rectification progressive, dans une « autopolémique » constante, de ses propres catégories. L'ordre ici adopté voudrait rendre compte de ce triple caractère. Le lecteur aura déjà compris que, par principe, ce recueil ne prétend pas donner de l'épistémologie de Bachelard un tableau systématique : c'est que, dans son « recommencement » perpétuel, elle exclut la forme du système pour faire de son inachèvement essentiel l'indice de [6] sa progressivité. Qu'on ne prenne donc pas le voisinage de textes apparemment semblables pour simples répétitions : chacun marque une étape du travail bachelardien ; qu'on ne s'étonne pas non plus de voir ces textes s'achever sur une série de questions théoriques portant sur l'Histoire des Sciences : c'est que cette « épistémologie historique » ouvrait le champ d'une nouvelle discipline, où d'autres, depuis, se sont engagés, « l'histoire épistémologique des sciences ». Ce n'est pas là son moindre intérêt.

D. L.
[7]


ÉPISTÉMOLOGIE. Textes choisis par Dominique Lecourt
Liste des ouvrages épistémologiques de Bachelard

(Abréviations employées)


Livres


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 HYPERLINK "http://classiques.uqac.ca/classiques/bachelard_gaston/essai_connaissance_approchee/essai.html" Essai sur la connaissance approchée, Ed. Vrin, 1928 (Essai).
Étude sur l'évolution d'un problème de physique, Ed. Vrin, 1928 (Étude).
La valeur inductive de la relativité, Ed. Vrin, 1929 (Valeur inductive).
Le pluralisme cohérent de la chimie moderne, Ed. Vrin, 1932 (Pluralisme).
Les intuitions atomistiques, Ed. Boivin, 1933 (Intuitions).
 HYPERLINK "http://dx.doi.org/doi:10.1522/030331551" Le nouvel esprit scientifique, Presses Universitaires de France, 1934 (Nouvel Esprit).
 HYPERLINK "http://dx.doi.org/doi:10.1522/030331545" La dialectique de la durée, Presses Universitaires de France, 1936.
L'expérience de l'espace dans la physique contemporaine, Presses Universitaires de France, 1937 (Expérience).
 HYPERLINK "http://dx.doi.org/doi:10.1522/030331552" La formation de l'esprit scientifique, Ed. Vrin, 1938 (Formation).
 HYPERLINK "http://dx.doi.org/doi:10.1522/030331548" La philosophie du Non, Presses Universitaires de France, 1940 (Philosophie).
Le rationalisme appliqué, Presses Universitaires de France, 1949 (Rationalisme).
L'activité rationaliste de la physique contemporaine, Presses Universitaires de France, 1951 (Activité).
 HYPERLINK "http://dx.doi.org/doi:10.1522/030331550" Le matérialisme rationnel, Presses Universitaires de France, 1953 (Matérialisme).
 HYPERLINK "http://dx.doi.org/doi:10.1522/030331549" La psychanalyse du feu, Gallimard, collection « Idées » (Psychanalyse).
[8]

Articles principaux

La richesse d'inférence de la physique mathématique, Scientia, 1928.
Noumène et microphysique, Recherches philosophiques, I, 1931 (reproduit in Etudes, Vrin, 1970).
Le Monde comme caprice et miniature, Recherches philosophiques, III, 1933 (reproduit in Etudes, Vrin, 1970).
Idéalisme discursif, Recherches philosophiques, IV, 1934 (reproduit in Etudes, Vrin, 1970).
Le surrationalisme, Inquisitions, n° 1, 1936 (reproduit in L'engagement rationaliste, P.U.F., 1972).
Lumière et substance, Revue de Métaphysique et de Morale, 1938 (reproduit in Etudes, Vrin, 1970).
Univers et réalité, Travaux du IIe Congrès des sociétés de philosophie à Lyon, 1939 (reproduit in L'engagement rationaliste, P.U.F., 1972).
Discours du Congrès international de Philosophie des Sciences, Ed. Hermann, 1949 (reproduit in L'engagement rationaliste, P.U.F., 1972).
L'idonéisme et l'exactitude discursive, ex. Etudes de philosophie des sciences, Neuchâtel, Ed. du Griffon, 1950 (reproduit in L'engagement rationaliste, P.U.F., 1972).
L'actualité de l'histoire des sciences, Ed. du Palais de la Découverte, octobre 1951 (reproduit in L'engagement rationaliste, P.U.F., 1972).
[9]




ÉPISTÉMOLOGIE. Textes choisis par Dominique Lecourt

POINTS DE DÉPART





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[9]


ÉPISTÉMOLOGIE. Textes choisis par Dominique Lecourt
POINTS DE DÉPART
I
La «nouveauté» des sciences contemporaines


A) « Des messages d'un monde inconnu... »


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[1] A la fin du siècle dernier, on croyait encore au caractère empiriquement unifié de notre connaissance du réel. C'était même une conclusion où les philosophies les plus hostiles se réconciliaient. En effet, l'unité de l'expérience apparaît à un double point de vue : pour les empiristes, l'expérience est uniforme dans son essence parce que tout vient de la sensation ; pour les idéalistes, l'expérience est uniforme parce qu'elle est imperméable à la raison. Dans l'adoption comme dans le refus, l'être empirique forme un bloc absolu. De toute manière, croyant écarter tout souci philosophique, la science du siècle dernier s'offrait comme une connaissance homogène, comme la science de notre propre monde, au contact de l'expérience quotidienne, organisée par une raison universelle et stable, avec la sanction finale de notre intérêt commun. Le savant était, au sens de Conrad, « l'un d'entre nous ». Il vivait dans notre réalité, maniait nos objets, s'éduquait avec notre phénomène, trouvait l'évidence dans la clarté de nos intuitions. Il développait ses démonstrations en suivant notre géométrie et notre mécanique. Il ne discutait pas les principes de la mesure, il laissait le mathématicien au jeu des axiomes. Il comptait des choses séparées, il ne postulait pas des nombres qui ne sont plus tout à fait nos nombres. De lui à nous, c'était [10] tout naturellement la même arithmétique. La science et la philosophie parlaient le même langage.
C'est encore cette science pour philosophes que nous enseignons à nos enfants. C'est la science expérimentale des instructions ministérielles : pesez, mesurez, comptez ; méfiez-vous de l'abstrait, de la règle ; attachez les jeunes esprits au concret, au fait. Voir pour comprendre, tel est l'idéal de cette étrange pédagogie. Tant pis si la pensée va ensuite du phénomène mal vu à l'expérience mal faite. Tant pis si la liaison épistémologique ainsi établie va du prélogique de l'observation immédiate à sa vérification toujours infaillible par l'expérience commune, au lieu d'aller du programme rationnel de recherches à l'isolement et à la définition expérimentale du fait scientifique toujours factice, délicat et caché.
Mais voici que la Physique contemporaine nous apporte des messages d'un monde inconnu. Ces messages sont rédigés en « hiéroglyphes », suivant l'expression de Walter Ritz. En essayant de les déchiffrer, on s'aperçoit que les signes inconnus s'interprètent mal dans le plan de nos habitudes psychologiques. Ils paraissent en particulier réfractaires à l'analyse usuelle qui sépare une chose de son action. Dans le monde inconnu qu'est l'atome, y aurait-il donc une sorte de fusion entre l'acte et l'être, entre l'onde et le corpuscule ? Faut-il parler d'aspects complémentaires, ou de réalités complémentaires ? Ne s'agit-il pas d'une coopération plus profonde de l'objet et du mouvement, d'une énergie complexe où convergent ce qui est et ce qui devient ? Finalement, comme ces phénomènes ambigus ne désignent jamais nos choses, c'est un problème d'une grande portée philosophique de se demander s'ils désignent des choses. D'où un bouleversement total des principes réalistes de la syntaxe de l'infiniment petit. Dans cette syntaxe, le substantif est désormais trop mal défini pour régner sur la phrase. Ce n'est donc plus la chose qui pourra nous instruire directement comme le proclamait la foi empirique. On n'augmentera pas la connaissance d'un objet ultra-microscopique en l'isolant. Isolé, un corpuscule devient un centre d'irradiation pour un phénomène plus gros. Pris dans son rôle physique, il est plutôt un moyen d'analyse qu'un objet pour la connaissance empirique. C'est un prétexte de pensée, [11] ce n'est pas un monde à explorer. Inutile de pousser l'analyse jusqu'à isoler à tous les points de vue un objet unique, car il semble bien que dans le monde de la microphysique, l'unique perde ses propriétés substantielles. Il n'y a alors de propriétés substantielles qu'au-dessus — non pas au-dessous — des objets microscopiques. La substance de l'infiniment petit est contemporaine de la relation.
Si le réel se désindividualise physiquement en allant vers ces régions profondes de la physique infinitésimale, le savant va donner plus d'importance à l'organisation rationnelle de ses expériences au fur et à mesure qu'il en fera croître la précision. Une mesure précise est toujours une mesure complexe ; c'est donc une expérience organisée rationnellement. D'où un deuxième bouleversement dans l'épistémologie contemporaine. Nous devons en souligner l'importance philosophique. Il nous semble, en effet, que la construction mathématique des hypothèses atomiques vient contredire la théorie qui attribuait à ces hypothèses un rôle effacé et provisoire. On prenait au XIXe siècle les hypothèses scientifiques comme des organisations schématiques ou même pédagogiques. On aimait à répéter qu'elles étaient de simples moyens d'expression. La science, croyait-on, était réelle par ses objets, hypothétique par les liaisons établies entre les objets. À la moindre contradiction, à la moindre difficulté expérimentale, on abandonnait ces hypothèses de liaison que l'on taxait de conventionnelles, comme si une convention scientifique avait d'autre moyen d'être objective que le caractère rationnel ! Le nouveau physicien a donc renversé la perspective de l'hypothèse patiemment dessinée par Vaihinger. Ce sont maintenant les objets qui sont représentés par des métaphores, c'est leur organisation qui fait figure de réalité. Autrement dit, ce qui est hypothétique maintenant, c'est notre phénomène ; car notre prise immédiate sur le réel ne joue que comme une donnée confuse, provisoire, conventionnelle, et cette prise phénoménologique réclame inventaire et classement. Par contre, c'est la réflexion qui donnera un sens au phénomène initial en suggérant une suite organique de recherches, une perspective rationnelle d'expériences. Nous ne pouvons avoir a priori aucune confiance en l'instruction que le donné immédiat prétend nous fournir. Ce n'est pas un juge, ni [12] même un témoin ; c'est un accusé et c'est un accusé qu'on convainc tôt ou tard de mensonge. La connaissance scientifique est toujours la réforme d'une illusion. Nous ne pouvons donc plus voir dans la description, même minutieuse, d'un monde immédiat qu'une phénoménologie de travail dans le sens même où l'on parlait jadis d'hypothèse de travail. (Noumène et microphysique, in Etudes, Vrin, 1970.)

B) Rupture avec la connaissance commune

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[2] Les sciences physiques et chimiques, dans leur développement contemporain, peuvent être caractérisées épistémologiquement comme des domaines de pensées qui rompent nettement avec la connaissance vulgaire. Ce qui s'oppose à la constatation de cette profonde discontinuité épistémologique c'est que « l'éducation scientifique » qu'on croit suffisante pour la « culture générale » ne vise que la physique et la chimie « mortes », cela dans le sens où l'on dit que le latin est une langue « morte ». Il n'y a rien là de péjoratif si seulement on veut bien remarquer qu'il existe une science vivante. Emile Borel a lui-même montré que la mécanique classique, la mécanique « morte », restait une culture indispensable pour l'étude des mécaniques contemporaines (relativiste, quantique, ondulatoire). Mais les rudiments ne sont plus suffisants pour déterminer les caractères philosophiques fondamentaux de la science. Le philosophe doit prendre conscience des nouveaux caractères de la science nouvelle.
Le seul fait du caractère indirect des déterminations du réel scientifique nous place dans un règne épistémologique nouveau. Par exemple, tant qu'il s'agissait, dans un esprit positiviste, de déterminer les poids atomiques, la technique — sans doute très précise — de la balance suffisait. Mais quand au XXe siècle on trie et pèse les isotopes, il faut une technique indirecte. Le spectroscope de masse, indispensable pour cette technique, est fondé sur l'action des champs électriques et magnétiques. C'est un instrument qu'on peut bien qualifier d'indirect si on le compare à la balance. La [13] science de Lavoisier qui fonde le positivisme de la balance est en liaison continue avec les aspects immédiats de l'expérience usuelle. Il n'en va plus de même quand on adjoint un électrisme au matérialisme. Les phénomènes électriques des atomes sont cachés. Il faut les instrumenter dans un appareillage qui n'a pas de signification directe dans la vie commune. Dans la chimie lavoisienne on pèse le chlorure de sodium comme dans la vie commune on pèse le sel de cuisine. Les conditions de précision scientifique, dans la chimie positiviste, ne font qu'accentuer les conditions de précision commerciale. D'une précision à l'autre, on ne change pas la pensée de la mesure. Même si on lit la position de l'aiguille fixée au fléau de la balance avec un microscope, on ne quitte pas la pensée d'un équilibre, d'une identité de masse, application très simple du principe d'identité, si tranquillement fondamental pour la connaissance commune. En ce qui concerne le spectroscope de masse, nous sommes en pleine épistémologie discursive. Un long circuit dans la science théorique est nécessaire pour en comprendre les données. En fait, les données sont ici des résultats.
On nous objectera que nous proposons une distinction bien délicate pour séparer la connaissance commune et la connaissance scientifique. Mais il est nécessaire de comprendre que les nuances sont ici philosophiquement décisives. Il ne s'agit rien moins que de la primauté de la réflexion sur l'aperception, rien moins que de la préparation nouménale des phénomènes techniquement constitués. Les trajectoires qui permettent de séparer les isotopes dans le spectroscope de masse n'existent pas dans la nature ; il faut les produire techniquement. Elles sont des théorèmes réifiés. Nous aurons à montrer que ce que l'homme fait dans une technique scientifique [...] n'existe pas dans la nature et n'est même pas une suite naturelle des phénomènes naturels. (Rationalisme, chap. VI, p. 101-102.)
[14]


ÉPISTÉMOLOGIE. Textes choisis par Dominique Lecourt
POINTS DE DÉPART
II
La «paresse» de la philosophie

A) Négligence


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[3] Si l'on dressait un tableau général de la philosophie contemporaine, on ne manquerait pas d'être frappé du peu de place qu'y tient la philosophie des sciences. D'une manière plus générale encore, les philosophies de la connaissance semblent de nos jours en défaveur. L'effort du savoir paraît entaché d'utilitarisme ; les concepts scientifiques pourtant si bien accordés sont tenus pour de simples valeurs d'ustensilité. L'homme de sciences, à la pensée si opiniâtre et si ardente, à la pensée si vivante, est donné comme un homme abstrait. De proche en proche, toutes les valeurs de l'homme studieux, de l'homme industrieux reçoivent un discrédit. La science n'est plus qu'une petite aventure, une aventure dans les pays chimériques de la théorie, dans les labyrinthes ténébreux d'expériences factices. Par un paradoxe incroyable, à entendre les critiques de l'activité scientifique, l'étude de la nature détournerait les savants des valeurs naturelles, l'organisation rationnelle des idées nuirait à l'acquisition des idées nouvelles.
Si un philosophe parle de la connaissance, il la veut directe, immédiate, intuitive. On finit par faire de la naïveté une vertu, une méthode. On donne corps au jeu de mots d'un grand poète qui enlève une lettre n au mot connaissance pour suggérer que la vraie connaissance est une co-naissance. Et l'on professe que le premier éveil est déjà pleine lumière, que l'esprit a une clarté native.
Si un philosophe parle de l'expérience, les choses vont aussi vite, il s'agit de sa propre expérience, du développement [15] tranquille d'un tempérament. On finit par décrire une vision personnelle du monde comme si elle trouvait naïvement le sens de tout l'univers. Et la philosophie contemporaine est ainsi une ivresse de personnalité, une ivresse d'originalité. Et cette originalité se prétend radicale, enracinée dans l'être même ; elle signe une existence concrète ; elle fonde un existentialisme immédiat. Ainsi chacun va tout de suite à l'être de l'homme. Inutile d'aller chercher plus loin un objet de méditation, un objet d'étude, un objet de connaissance, un objet d'expérience. La conscience est un laboratoire individuel, un laboratoire inné. Alors les existentialismes foisonnent. Chacun a le sien ; chacun trouve sa gloire dans sa singularité.
Eh bien ! Dans l'activité scientifique on n'est pas original à si bon marché ; la pensée scientifique ne trouve pas si facilement la permanence et la cohésion d'une existence. Mais en revanche, la pensée scientifique se désigne comme une évidente promotion d'existence. Et c'est cette promotion d'existence sur laquelle je voudrais attirer votre attention.
Bref, au lieu d'une existence à la racine de l'être, dans le repos d'une naturelle persévérance à l'être, la science nous propose un existentialisme à la pointe de l'être pensant. La pensée est une force, ce n'est pas une substance. Plus grande est la force et plus haute est la promotion d'être. C'est donc aux deux moments où l'homme élargit son expérience et où il coordonne son savoir, qu'il s'institue vraiment dans sa dynamique d'être pensant. Quand un existentialiste célèbre nous avoue tranquillement : « Le mouvement est une maladie de l'être », je lui rétorque : L'être est une obstruction du mouvement, un arrêt, une vacance, un vide. Et je vois la nécessité d'une inversion radicale de la phénoménologie de l'être humain, de manière à décrire l'être humain comme promotion d'être, dans son essentielle tension, en doublant systématiquement toute ontologie par une dynamologie. En d'autres termes, il me semble que l'existence de la science se définit comme un progrès du savoir, que le néant symbolise avec l'ignorance. Bref la science est un des témoignages les plus irréfutables de l'existence essentiellement progressive de l'être pensant. L'être pensant pense une pensée connaissante. Il ne pense pas une existence.
[16]
Que sera alors, désignée dans un style moderne, la philosophie des sciences ? Elle sera une phénoménologie de l'homme studieux, de l'homme tendu dans son étude et non pas seulement un vague bilan d'idées générales et de résultats acquis. Elle aura à nous faire assister au drame quotidien de l'étude quotidienne, à décrire la rivalité et la coopération de l'effort théorique et de la recherche expérimentale, à nous mettre au centre de ce perpétuel conflit de méthodes qui est le caractère manifeste, le caractère tonique de la culture scientifique contemporaine. (Congrès international de Philosophie des Sciences, 1949.)

B) Prétentions

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[4] Le concept de limite de la connaissance scientifique a-t-il un sens absolu ? Est-il même possible de tracer les frontières de la pensée scientifique ? Sommes-nous vraiment enfermés dans un domaine objectivement clos ? Sommes-nous asservis à une raison immuable ? L'esprit est-il une sorte d'instrument organique, invariable comme la main, limité comme la vue ? Est-il astreint du moins à une évolution régulière en liaison avec une évolution organique ? Voilà bien des questions, multiples et connexes, qui mettent en jeu toute une philosophie et qui doivent donner un intérêt primordial à l'étude des progrès de la pensée scientifique.
Si le concept de limite de la connaissance scientifique semble clair à première vue, c'est qu'on l'appuie de prime abord sur des affirmations réalistes élémentaires. Ainsi, pour limiter la portée des sciences naturelles, on objectera des impossibilités toutes matérielles, voire des impossibilités spatiales. On dira au savant : vous ne pourrez jamais atteindre les astres ! Vous ne pourrez jamais être sûr qu'un corpuscule indivisé soit indivisible ! Cette limitation toute matérielle, toute géométrique, toute schématique est à la source de la clarté du concept de frontières épistémologiques. Naturellement on a toute une série d'interdictions plus relevées mais aussi brutales. On objectera par exemple l'impossibilité de triompher de la mort, de connaître l'essence de la vie, l'essence de l'esprit, l'essence de la matière. Peu à peu, [17] d'une manière plus philosophique, on entourera la pensée par un ensemble de positions prétendues essentielles. En d'autres termes, on refusera à la pensée discursive la possibilité de connaître les choses en soi et on attribuera à une pensée plus intuitive, plus directe, mais non scientifique, le privilège de connaissances ontologiques. Les partisans de la limitation métaphysique de la pensée scientifique se donneront aussi le droit de poser a priori des bornes qui sont sans rapport avec la pensée qu'elles limitent. Cela est si vrai que le concept obscur de chose en soi est utilisé presque inconsciemment pour spécifier les impossibilités des sciences particulières. Ainsi, le métaphysicien répétera : vous ne pouvez dire ce qu'est l'électricité en soi, la lumière en soi, la matière en soi, la vie en soi.
Or nous ne devons pas être dupes de la fausse clarté de cette position métaphysique. En fait, pour prouver que la connaissance scientifique est limitée, il ne suffit pas de montrer son incapacité à résoudre certains problèmes, à faire certaines expériences, à réaliser certains rêves humains. Il faudrait pouvoir circonscrire entièrement le champ de la connaissance, dessiner une limite continue infranchissable, marquer une frontière qui touche vraiment le domaine limité. Sans cette dernière précaution, on peut déjà dire que la question de frontière de la connaissance scientifique n'a aucun intérêt pour la science. L'esprit scientifique serait alors fort capable de prendre de faciles revanches. Il pourrait arguer qu'un problème insoluble est un problème mal posé, qu'une expérience décrite comme irréalisable est une expérience où l'on place l'impossibilité dans les données. Trop souvent l'énoncé d'une limitation implique une condamnation à échouer parce que le problème impossible impose déjà une méthode de résolution défectueuse.
Insistons sur ce point et nous allons voir que la constatation d'une impossibilité n'est nullement synonyme d'une limitation de la pensée. Par exemple, qu'on ne puisse résoudre la quadrature du cercle, cela n'apporte nullement la preuve d'une infirmité de la raison humaine. Cette impossibilité prouve purement et simplement que le problème de la quadrature du cercle est mal posé, que les données de la géométrie élémentaire ne sont pas suffisantes pour cette [18] solution, que le mot quadrature implique déjà une méthode de solution vicieuse. Il faut donc laisser au mathématicien le soin d'énoncer à nouveau la question intuitivement mal posée ; il faut lui donner le droit de mettre en œuvre une méthode de transcendance appropriée au problème judicieusement rectifié. Pour jouer tout de suite la difficulté, on pourrait arguer d'une manière analogique que le problème de la mort est en quelque sorte le problème de la quadrature du cercle biologique et qu'il est sans doute bien mal posé quand on en réclame la solution au niveau de l'humain, par exemple comme le maintien d'une personnalité dont nous n'avons pas même au cours de notre vie la garantie qu'elle est vraiment une et permanente. On nous demande de conserver ce que nous ne possédons pas. Pour résoudre le problème insoluble de la mort, il faudra sans doute avoir recours à des transcendances expérimentales, à des transcendances biologiques, au sens même du mathématicien qui complète son matériel d'explication devant un nouvel objet mathématique.
Mais en suivant son adversaire sur ce terrain, l'esprit scientifique ne tend qu'à montrer qu'au besoin il serait beau joueur. En réalité le débat n'est pas là. Ce n'est pas à propos d'interdictions lointaines et brutales qu'il convient de discuter. La science seule est habilitée à tracer ses propres frontières. Or pour l'esprit scientifique, tracer nettement une frontière, c'est déjà la dépasser. La frontière scientifique n'est pas tant une limite qu'une zone de pensées particulièrement actives, un domaine d'assimilation. Au contraire, la frontière imposée par le métaphysicien apparaît au savant comme une sorte de frontière neutre, abandonnée, indifférente. (Concept de frontière, VIIIe Congrès international de Philosophie, 1934.)
[5] Scientifiquement, la frontière de la connaissance ne paraît marquer qu'un arrêt momentané de la pensée. Elle serait difficile à tracer objectivement. Il semble que c'est plutôt en termes de programme que d'obstacle absolu, en termes de possibilité plutôt que d'impossibilité que la limitation de la pensée scientifique est désirable. On souhaiterait que chaque science pût proposer une sorte de plan quinquennal.
[19]
Philosophiquement, toute frontière absolue proposée à la science est la marque d'un problème mal posé. Il est impossible de penser richement une impossibilité. Dès qu'une frontière épistémologique paraît nette, c'est qu'elle s'arroge le droit de trancher à propos des intuitions premières. Or les intuitions premières sont toujours des intuitions à rectifier. Quand une méthode de recherche scientifique perd sa fécondité, c'est que le point de départ est trop intuitif, trop schématique ; c'est que la base d'organisation est trop étroite. Le devoir de la philosophie scientifique semble alors très net. Il faut ronger de toutes parts les limitations initiales, réformer la connaissance non scientifique qui entrave toujours la connaissance scientifique. La philosophie scientifique doit en quelque manière détruire systématiquement les bornes que la philosophie traditionnelle avait imposées à la science. Il est à craindre en effet que la pensée scientifique ne garde des traces des limitations philosophiques. En résumé la philosophie scientifique doit être essentiellement une pédagogie scientifique. Or, à science nouvelle, pédagogie nouvelle. Ce dont nous manquons le plus c'est d'une doctrine du savoir élémentaire d'accord avec le savoir scientifique. Bref, les a priori de la pensée ne sont pas définitifs. Eux aussi doivent subir la transmutation des valeurs rationnelles. Nous devons réaliser les conditions sine qua non de l'expérience scientifique. Nous demandons par conséquent que la philosophie scientifique renonce au réel immédiat et qu'elle aide la science dans sa lutte contre les intuitions premières. Les frontières opprimantes sont des frontières illusoires. (Ibid.)
[20]


ÉPISTÉMOLOGIE. Textes choisis par Dominique Lecourt
POINTS DE DÉPART
III
Les questions de l’épistémologie



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[6] Aux philosophes, nous réclamerons le droit de nous servir d'éléments philosophiques détachés des systèmes où ils ont pris naissance. La force philosophique d'un système est quelquefois concentrée dans une fonction particulière. Pourquoi hésiter à proposer cette fonction particulière à la pensée scientifique qui a tant besoin de principes d'information philosophique ? Y a-t-il sacrilège, par exemple, à prendre un appareil épistémologique aussi merveilleux que la catégorie kantienne et à en démontrer l'intérêt pour l'organisation de la pensée scientifique ? Si un éclectisme des fins brouille indûment tous les systèmes, il semble qu'un éclectisme des moyens soit admissible pour une philosophie des sciences qui veut faire face à toutes les tâches de la pensée scientifique, qui veut rendre compte des différents types de théorie, qui veut mesurer la portée de leurs applications, qui veut, avant tout, souligner les procédés très variés de la découverte, fussent-ils les plus risqués. Nous demanderons aussi aux philosophes de rompre avec l'ambition de trouver un seul point de vue et un point de vue fixe pour juger l'ensemble d'une science aussi vaste et aussi changeante que la Physique. Nous aboutirons alors pour caractériser la philosophie des sciences à un pluralisme philosophique seul capable d'informer les éléments si divers de l'expérience et de la théorie, si éloignés d'être tous au même degré de maturité philosophique. Nous définirons la philosophie des sciences comme une philosophie dispersée, comme une philosophie distribuée. Inversement la pensée scientifique nous apparaîtra comme une méthode de dispersion bien ordonnée, comme une méthode d'analyse [21] très fine, pour les divers philosophèmes trop massivement groupés dans les systèmes philosophiques.
Aux savants, nous réclamerons le droit de détourner un instant la science de son travail positif, de sa volonté d'objectivité pour découvrir ce qui reste de subjectif dans les méthodes les plus sévères. Nous commencerons en posant aux savants des questions d'apparence psychologique et peu à peu nous lui prouverons que toute psychologie est solidaire de postulats métaphysiques. L'esprit peut changer de métaphysique ; il ne peut se passer de métaphysique. Nous demanderons donc aux savants : comment pensez-vous, quels sont vos tâtonnements, vos essais, vos erreurs ? Sous quelle impulsion changez-vous d'avis ? Pourquoi restez-vous si succincts quand vous parlez des conditions psychologiques d'une nouvelle recherche ? Donnez-nous surtout vos idées vagues, vos contradictions, vos idées fixes, vos convictions sans preuve. On fait de vous des réalistes. Est-il bien sûr que cette philosophie massive, sans articulations, sans dualité, sans hiérarchie, corresponde à la variété de vos pensées, à la liberté de vos hypothèses ? Dites-nous ce que vous pensez, non pas en sortant du laboratoire, mais aux heures où vous quittez la vie commune pour entrer dans la vie scientifique. Donnez-nous, non pas votre empirisme du soir, mais votre vigoureux rationalisme du matin, l'a priori de votre rêverie mathématique, la fougue de vos projets, vos intuitions inavouées. Si nous pouvions ainsi étendre notre enquête psychologique, il nous semble presque évident que l'esprit scientifique apparaîtrait lui aussi dans une véritable dispersion psychologique et par conséquent dans une véritable dispersion philosophique, puisque toute racine philosophique prend naissance dans une pensée. Les différents problèmes de la pensée scientifique devraient donc recevoir différents coefficients philosophiques. En particulier, le bilan de réalisme et de rationalisme ne serait pas le même pour toutes les notions. C'est donc, à notre avis, au niveau de chaque notion que se poseraient les tâches précises de la philosophie des sciences. Chaque hypothèse, chaque problème, chaque expérience, chaque équation réclamerait sa philosophie. On devrait fonder une philosophie du détail épistémologique, une philosophie scientifique différentielle qui ferait pendant à [22] la philosophie intégrale des philosophes. C'est cette philosophie différentielle qui serait chargée de mesurer le devenir d'une pensée. En gros, le devenir d'une pensée scientifique correspondrait à une normalisation, à la transformation de la forme réaliste en une forme rationaliste. Cette transformation n'est jamais totale. Toutes les notions ne sont pas au même moment de leurs transformations métaphysiques. En méditant philosophiquement sur chaque notion, on verrait aussi plus clairement le caractère polémique de la définition retenue, tout ce que cette définition distingue, retranche, refuse. Les conditions dialectiques d'une définition scientifique différente de la définition usuelle apparaîtraient alors plus nettement et l'on comprendrait, dans le détail des notions, ce que nous appellerons la philosophie du non. (Philosophie, Avant-propos, p. 10-13.)

[23]




ÉPISTÉMOLOGIE. Textes choisis par Dominique Lecourt

SECTION I

Les régions de l’épistémologie








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ÉPISTÉMOLOGIE. Textes choisis par Dominique Lecourt
SECTION I. Les régions de l’épistémologie
I
La notion de région épistémologique



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[7] Puisque nous voulons caractériser le rationalisme dans son pouvoir d'application et dans son pouvoir d'extension, il devient [...] indispensable d'examiner des secteurs particuliers de l'expérience scientifique et de chercher à quelles conditions ces secteurs particuliers reçoivent non seulement une autonomie mais encore une autopolémique, c'est-à-dire une valeur de critique sur les expériences anciennes et une valeur d'emprise sur les expériences nouvelles. Cette thèse du rationalisme actif s'oppose à la philosophie empirique qui donne l'idée comme un résumé de l'expérience en détachant l'expérience de tous les a priori de la préparation. Elle s'oppose aussi à la philosophie platonicienne qui professe que les idées déclinent en s'appliquant aux choses. Au contraire, si l'on accepte la valorisation par l'application que nous proposons, l'idée appliquée n'est pas un simple retour vers l'expérience primitive, elle augmente la « distinction » de la connaissance au sens cartésien du terme. L'idée n'est pas de l'ordre de la réminiscence, elle est plutôt de l'ordre de la prescience. L'idée n'est pas un résumé, elle est plutôt un programme. L'âge d'or des idées n'est pas derrière l'homme, il est devant. Nous reviendrons, en toutes les occasions, sur cette valeur d'extension des notions rationnelles.
[24]
Les régions du savoir scientifique sont déterminées par la réflexion. On ne les trouve pas dessinées dans une phénoménologie de première prise. Dans une phénoménologie de première prise, les visées sont affectées d'un subjectivisme implicite que nous aurions à préciser si nous pouvions travailler un jour à la science du sujet soucieux de cultiver les phénomènes subjectifs en déterminant une phénoméno-technique de la psychologie. Mais alors même que la visée donnerait toute garantie d'extraversion et qu'elle indiquerait à l'être pensant la direction du savoir sûrement objectif, on n'aurait encore rien pour justifier la partialité de l'intérêt de connaissance, intérêt qui non seulement fait choisir au sujet un secteur particulier mais surtout qui fait persister le sujet dans son choix. Il nous faut donc dépasser les descriptions phénoménologiques qui restent, par principe, soumises à l'occasionalisme des connaissances. Tout devient clair, net, droit, sûr, quand cet intérêt de connaissance est l'intérêt spécifique pour les valeurs rationnelles.
Ainsi, en prise directe sur le monde phénoménal — la puissance d'élimination ne s'étant pas encore exercée —, les régions du savoir ne sont pas constituées. Elles ne peuvent être cernées dans un premier dessin que si la faculté de discerner a fixé ses raisons de fonctionner. Nous nous trouvons toujours devant le même paradoxe : le rationalisme est une philosophie qui n'a pas de commencement ; le rationalisme est de l'ordre du recommencement. Quand on le définit dans une de ses opérations, il a déjà depuis longtemps recommencé. Il est la conscience d'une science rectifiée, d'une science qui porte la marque de l'action humaine, de l'action réfléchie, industrieuse, normalisante. Le rationalisme n'a à considérer l'univers que comme thème de progrès humain, en terme de progrès de connaissance. Un poète l'a bien vu dans l'audace de ses images : c'est lorsque Christophe Colomb découvrit l'Amérique que la Terre sûre d'être ronde s'est enfin mise résolument à tourner . Alors la rotation des cieux s'arrêta, alors les étoiles fixes devinrent — pendant les quatre siècles qui attendirent Einstein — les repères d'un espace absolu.
Tout cela parce qu'un bateau s'en alla à l'envers au pays des épices.
[25]
Il fallait que le fait de la rotation de la Terre devînt une pensée rationnelle, une pensée qui s'appliquait dans des domaines différents pour que fussent détruites toutes les preuves de l'immobilité de la Terre trouvées dans l'expérience commune.
Ainsi les faits s'enchaînent d'autant plus solidement qu'ils sont impliqués dans un réseau de raisons. C'est par l'enchaînement, conçu rationnellement, que les faits hétéroclites reçoivent leur statut de faits scientifiques. Que la Terre tourne, c'est donc là une idée avant d'être un fait. Ce fait n'a primitivement aucun trait empirique. Il faut le mettre à sa place dans un domaine rationnel d'idées pour oser l'affirmer. Il faut le comprendre pour l'appréhender. Si Foucault cherche, avec le pendule du Panthéon, une preuve terrestre de ce fait astronomique, c'est parce qu'un long préambule de pensées scientifiques lui a donné l'idée de cette expérience. Et quand Poincaré dit que sur une terre couverte de nuages cachant les étoiles, les hommes auraient pu découvrir la rotation de la Terre par l'expérience de Foucault, il ne fait que donner un exemple de rationalisme récurrent répondant à la formule : on aurait pu, on aurait dû prévoir, ce qui revient à définir la pensée rationnelle comme une prescience.
Mais sur un exemple aussi scolaire, aussi scolarisé que la rotation de la Terre, la révolution strictement épistémologique que nous proposons pour mettre en pleine lumière le rationalisme (l'ordre des raisons) et en position subalterne l'empirisme (l'ordre des faits) peut paraître simple paradoxe. De l'enseignement scientifique de l'école, on retient les faits, on oublie les raisons et c'est ainsi que la « culture générale » est livrée à l'empirisme de la mémoire. Il nous faudra donc trouver des exemples plus modernes où l'on peut suivre l'effort effectif d'instruction.
Nous aurons à prouver que les régions du rationnel dans les sciences physiques se déterminent dans une expérimentation nouménale du phénomène. C'est là, et non point à la surface des phénomènes, que l'on peut sentir la sensibilité de l'adaptation rationnelle. Les structures rationnelles sont plus visibles en deuxième position qu'en première donnée ; elles reçoivent vraiment leur perfectibilité quand on atteint les modèles expérimentaux de deuxième approximation ou, [26] au moins, quand la loi se désigne rationnellement au-dessus de ses fluctuations. Si une organisation de pensée ne peut être le récit d'un progrès de pensée, elle n'est pas encore une organisation rationnelle. C'est pourquoi une deuxième approximation donne souvent à une notion ainsi précisée la signature de la rationalité. Dès qu'apparaît la deuxième approximation, la connaissance s'accompagne nécessairement d'une conscience de perfectibilité. La connaissance de deuxième approximation prouve donc que la connaissance prend de la valeur. Si cette deuxième approximation engage des problèmes de méthode, c'est-à-dire des problèmes qui demandent des discussions rationnelles, les valeurs apodictiques se manifestent. C'est en cela que le rationalisme appliqué doit être mis au rang d'une philosophie engagée, si profondément engagée qu'une telle philosophie n'est plus esclave des intérêts de premier engagement. Le rationalisme se réalise en un dégagement des intérêts immédiats ; il se pose dans le règne des valeurs réfléchies, ce qu'on peut aussi bien exprimer comme le règne de la réflexion sur les valeurs de connaissance. (Rationalisme, p. 121-124.)

[27]


ÉPISTÉMOLOGIE. Textes choisis par Dominique Lecourt
SECTION I. Les régions de l’épistémologie
II
Épistémologie de la physique

A) La « provocation » relativiste

1. « Cette nouveauté est une objection... »


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[8] Un des caractères extérieurs les plus évidents des doctrines relativistes, c'est leur nouveauté. Elle étonne le philosophe lui-même devenu subitement, en face d'une construction aussi extraordinaire, le champion du sens commun et de la simplicité. Cette nouveauté est ainsi une objection, elle est un problème. N'est-ce pas d'abord une preuve que le système n'est pas contenu tout entier dans ses postulats, prêt à l'explication, apte à la déduction, mais qu'au contraire la pensée qui l'anime se place résolument devant une tâche constructive où elle cherche les compléments, les adjonctions, toute la diversité que fait naître le souci de la précision ? Autrement dit, la nouveauté relativiste n'est pas d'essence statique ; ce ne sont pas les choses qui viennent nous surprendre, mais c'est l'esprit qui construit sa propre surprise et se prend au jeu des questions. La Relativité, c'est plus qu'un renouvellement définitif dans la façon de penser le phénomène physique, c'est une méthode de découverte progressive. Historiquement parlant, l'apparition des théories relativistes est également surprenante. S'il est en effet une doctrine que des antécédents historiques n'expliquent pas, c'est celle de la relativité. On peut dire que le premier doute relativiste a été apporté par Mach. Mais ce n'est alors qu'un doute sceptique ; ce n'est aucunement un doute méthodique susceptible de préparer un système. [...] En somme, la Relativité n'a de [28] rapport avec l'histoire que sur le rythme d’une dialectique. Elle se pose en s'opposant. Elle exploite le terme jusqu’alors négligé d'une alternative initiale. On s'explique donc qu’elle rompe avec un enseignement et des habitudes particulièrement solides et qu'elle apparaisse comme proprement extraordinaire. (Valeur inductive, Intr., p. 5-7.)

[9] La Relativité s'est [...] constituée comme un franc système de la relation. Faisant violence à des habitudes — peut-être à des lois — de la pensée, on s'est appliqué à saisir la relation indépendamment des termes reliés, à postuler des liaisons plutôt que des objets, à ne donner une signification aux membres d'une équation qu'en vertu de cette équation, prenant ainsi les objets comme d'étranges fonctions de la fonction qui les met en rapport. Tout pour la synthèse, tout par la synthèse, tel a été le but, telle a été la méthode. Des éléments que la sensation présentait dans un état d'analyse qu'on peut bien, à plusieurs titres, qualifier de naturelle, ont été mis en relation et ils n'ont désormais reçu un sens que par cette relation. On a atteint ainsi un phénomène d'ordre en quelque sorte mathématique qui s'écarte autant des thèses de l'absolu que de celles du réalisme. Quel plus bel exemple que celui de la fusion mathématique de l'espace et du temps ! Cette union a tout contre elle : notre imagination, notre vie sensorielle, nos représentations ; nous ne vivons le temps qu'en oubliant l'espace, nous ne comprenons l'espace qu'en suspendant le cours du temps. Mais l'espace-temps a pour lui son algèbre. Il est en relation totale et relation pure. Il est donc le phénomène mathématique essentiel.
La Relativité n'a pu concevoir son épanouissement que dans l'atmosphère d'une mathématique perfectionnée ; c'est pourquoi la doctrine manque vraiment d'antécédent. (Valeur inductive, chap. III, p. 98-99.)


2. Dévaluation des « idées premières »

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[10] Ce n'est pas à propos de la figure du Monde, comme astronomie générale, que la Relativité a pris son essor. Elle est née d'une réflexion sur les concepts initiaux, d'une mise en doute des idées évidentes, d'un dédoublement fonctionnel [29] des idées simples. Par exemple, quoi de plus immédiat, quoi de plus évident, quoi de plus simple que l'idée de simultanéité ? Les wagons du train partent tous simultanément et les rails sont parallèles : n'est-ce point là une double vérité qui illustre à la fois les deux idées primitives de parallélisme et de simultanéité ? La Relativité attaquera cependant la primitivité de l'idée de simultanéité, comme la Géométrie de Lobatchewsky a attaqué la primitivité de l'idée de parallélisme. Par une exigence subite, le physicien contemporain nous demandera d'associer à l'idée pure de simultanéité l'expérience qui doit prouver la simultanéité de deux événements. C'est de cette exigence inouïe qu'est née la Relativité.
Le Relativiste nous provoque : comment vous servez-vous de votre idée simple ? Comment prouvez-vous la simultanéité ? Comment la connaissez-vous ? Comment vous proposez-vous de nous la faire connaître, à nous qui n'appartenons pas à votre système de référence ? Bref, comment faites-vous fonctionner votre concept ? Dans quels jugements expérimentaux l'impliquez-vous, car l'implication des concepts dans le jugement n'est-ce point là le sens même de l'expérience ? Et quand nous avons répondu, quand nous avons imaginé un système de signaux optiques pour que des observateurs différents puissent convenir d'une simultanéité, le Relativiste nous contraint à incorporer notre expérience dans notre conceptualisation. Il nous rappelle que notre conceptualisation est une expérience. Le monde est alors moins notre représentation que notre vérification. Dorénavant, une connaissance discursive et expérimentale de la simultanéité devra être attachée à la prétendue intuition qui nous livrait d'emblée la coïncidence de deux phénomènes dans le même temps. Le caractère primitif de l'idée pure n'est pas maintenu ; l'idée simple n'est connue qu'en composition, par son rôle dans les composés où elle s'intègre. Cette idée qu'on croyait première ne trouve une base ni dans la raison ni dans l'expérience. Comme le remarque M. Brunschvicg , « elle ne saurait être ni définie logiquement par la raison suffisante, ni constatée physiquement sous une forme positive. Elle [30] est dans son fond une négation ; elle revient à nier qu'il faille un certain temps pour la propagation de l'action de signalement. Nous apercevons alors que la notion de temps absolu, ou plus exactement la notion de la mesure unique du temps, c'est-à-dire d'une simultanéité indépendante du système de référence, ne doit son apparence de simplicité et d'immédiate réalité qu'à un défaut d'analyse ». (Nouvel Esprit, chap. II, p. 43-44.)

3. « L’objectivation d'une pensée en quête du réel...  »

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[11] Si nous essayons maintenant de recenser et de juger les garanties réalistes des doctrines de la Relativité, nous ne pouvons nous défendre de cette impression qu'elles sont bien tardives et qu'elles reposent sur des phénomènes peu nombreux et d'une finesse déconcertante. Les réalisateurs se détournent de ces doctrines, car pour eux la réalité n'attend pas ; il faut la prendre immédiatement, dans son premier phénomène et il faut l'éprouver dans l'ordre de grandeur de l'expérience positive. L'expérience est ainsi pressante et péremptoire. Au contraire, les Relativistes prétendent faire un système de leur liberté spirituelle et organiser leur prudence : d'abord, ils ne prendront de l'expérience que des caractères entièrement assimilables par leurs méthodes de référence, avouant ainsi ne pas s'attacher à toute la réalité ; ensuite, ils mettront tout leur soin à lier les phénomènes par raison suffisante, faisant prévaloir l'objectivation sur l'objectivité.
C'est à tort en effet qu'on veut voir dans le réel la raison déterminante de l'objectivité, alors qu'on ne peut jamais apporter que la preuve d'une objectivation correcte. « La présence du mot réel, dit très bien M. Campbell, est toujours le signe d'un danger de confusion de pensée. » Si l'on veut rester dans la clarté, il faut en venir à poser le problème systématiquement en termes d'objectivation plutôt que d'objectivité. Déterminer un caractère objectif, ce n'est pas mettre la main sur un absolu, c'est prouver qu'on applique correctement une méthode. On objectera toujours que c'est parce que le caractère décelé appartient [31] à l'objet qu'il est objectif, alors qu'on ne fournira jamais que la preuve de son objectivité par rapport à une méthode d'objectivation. La raison avancée est gratuite, la preuve, au contraire, est positive. Nous croyons donc qu'il vaut mieux ne pas parler d'une objectivation du réel mais plutôt de l'objectivation d'une pensée, en quête du réel. La première expression ressortit à une métaphysique, la deuxième est plus susceptible de suivre l'effort scientifique d'une pensée. Précisément la Relativité [...] nous paraît un des plus méthodiques efforts de la pensée vers l'objectivité.
Cette modification dans la direction du processus d'objectivation revient à dire que le problème de la vérité d'une doctrine n'est pas dérivé du problème de sa réalité, mais qu'au contraire le jugement de réalité doit être posé en fonction d'une organisation de pensée qui a déjà donné les preuves de sa valeur logique. M. Campbell a indiqué cet ordre philosophique dans des termes particulièrement clairs. En se plaçant au point de vue même du physicien, il se demande si la Relativité a pour but de découvrir la vraie nature du monde réel. C'est là une question, dit-il, à laquelle il faut répondre par des questions. Voici alors les questions primordiales  : « Est-ce que les physiciens (je ne dis rien des mathématiciens ou des philosophes) croient à la réalité d'une certaine chose pour une autre raison que le fait que cette chose résulte d'une conception d'une loi vraie ou d'une théorie vraie ? Avons-nous quelque raison d'affirmer que les molécules sont réelles, si ce n'est le fait que la théorie moléculaire est vraie — vraie dans le sens de prédire exactement et d'interpréter les prédictions en termes d'idées acceptables ? Quelle raison avons-nous jamais eue pour dire que le tonnerre et l'éclair ont lieu réellement au même temps, si ce n'est que la conception de la simultanéité, qui est telle que cette affirmation est vraie, rend possible la mesure des intervalles de temps ? Quand on aura répondu à ces questions, il sera temps de discuter si la Relativité nous dit quelque chose sur le temps réel et sur l'espace réel. »
C'est bien, comme on le voit, soulevé par un physicien, le problème philosophique des rapports du vrai et du réel.
[32]
Nous proposons de le formuler de la manière suivante : comment le vrai peut-il préparer le réel, ou même, dans un certain sens, comment le vrai peut-il devenir le réel ? C'est en effet sous cette forme que ce problème semble le plus susceptible d'accueillir l'importante contribution apportée par la Relativité. De toute évidence, la doctrine relativiste apparaît comme vraie avant d'apparaître comme réelle, elle se réfère longtemps à elle-même pour être d'abord certaine d'elle-même. Elle est une manière de doute provisoire plus méthodique encore et surtout plus actif que le doute cartésien, car il prépare et fonde une véritable dialectique mathématique. On ne voit guère d'ailleurs ce que la preuve expérimentale pourrait faire contre ce doute essentiellement constructif érigé en un système d'une telle cohérence mathématique. Une fois engagé dans la Relativité, on se rend compte qu'on doit placer dans le cours de la construction l'assertorique bien après l'apodictique. Il faut avant tout prendre conscience de la nécessité construc-tive et se faire une loi de rejeter, comme le dit Sir Lodge, tout ce qui ne semble pas nécessaire. Plus encore que de la nécessité, la construction du réel a besoin de la preuve de cette nécessité : ce n'est pas seulement à une nécessité qui viendrait d'une réalité que la construction du réel peut se confier, il faut que la pensée constructive reconnaisse sa propre nécessité. Par contrecoup, l'assurance de la construction par une réalité toute faite ne peut et ne doit être que surérogatoire. (Valeur inductive, chap. VIII, p. 242-246.)

4. La méconnaissance réaliste

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[12] Ce qui doit d'abord retenir notre attention, c'est la rapidité avec laquelle le Réaliste a recours aux expériences proprement géométriques. Pressez-le un peu. Objectez-lui que nous connaissons bien peu de chose sur ce réel qu'il prétend saisir comme un donné. Le Réaliste acquiescera ; mais il vous répondra aussitôt : « Qu'importe que nous ne sachions pas ce qu'est l'objet ; tout de même nous savons que l'objet est puisqu'il est là ; vous comme moi, nous pouvons toujours le trouver dans une région désignée de l'espace. » Le lieu apparaît comme la première des qualités [33] existentielles, la qualité par laquelle aussi toute étude doit finir pour avoir la garantie de l'expérience positive. Pourrait-on parler d'une réalité qui serait partout ? Autant dire qu'elle ne serait nulle part. En fait, l'espace est le moyen le plus sûr de nos différenciations et le Réaliste, au moins dans ses polémiques, se fonde toujours sur la désignation d'objets spatialement différenciés. Une fois que le Réaliste aura assuré la racine géométrique de son expérience de localisation, il conviendra facilement du caractère non objectif des qualités sensorielles, et même des qualités le plus directement en rapport avec la géométrie de la localisation. Par exemple, le Réaliste abandonnera la discussion au sujet de la forme et du volume. En attribuant la voluminosité à toutes les sensations, il en fera une métaphore dont il ne garantira plus l'objectivité . Il consentira à ce que l'objet tienne mal sa figure, à ce qu'il soit déformable, compressible, poreux, fuyant. Mais du moins, fût-ce par un seul point, l'objet sera retenu dans l'existence géométrique, et cette sorte de centre de gravité ontologique se présentera comme la racine de l'expérience topologique. (Expérience, chap. I, p. 5-6.)

B) Histoire épistémologique de « l'électrisme »

1. L'empirisme du XVIIIe siècle

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[13] En lisant les nombreux livres consacrés à la science électrique au XVIIIe siècle, le lecteur moderne se rendra compte, selon nous, de la difficulté qu'on a eue à abandonner le pittoresque de l'observation première, à décolorer le phénomène électrique, à débarrasser l'expérience de ses traits parasites, de ses aspects irréguliers. Il apparaîtra alors nettement que la première emprise empirique ne donne même pas le juste dessin des phénomènes, même pas [34] une description bien ordonnée, bien hiérarchique des phénomènes.
Le mystère de l'électricité une fois agréé — et il est toujours très vite fait d'agréer un mystère comme tel — l'électricité donnait lieu à une « science » facile, toute proche de l'Histoire naturelle, éloignée des calculs et des théorèmes qui, depuis les Huyghens, les Newton, envahissaient peu à peu la mécanique, l'optique, l'astronomie. Priestley écrit encore dans un livre traduit en 1771 : « Les expériences électriques sont les plus claires et les plus agréables de toutes celles qu'offre la Physique. » Ainsi ces doctrines primitives, qui touchaient des phénomènes si complexes, se présentaient comme des doctrines faciles, condition indispensable pour qu'elles soient amusantes, pour qu'elles intéressent un public mondain. Ou encore, pour parler en philosophe, ces doctrines se présentaient avec la marque d'un empirisme évident et foncier. Il est si doux à la paresse intellectuelle d'être cantonnée dans l'empirisme, d'appeler un fait un fait et d'interdire la recherche d'une loi ! Actuellement encore tous les mauvais élèves de la classe de Physique « comprennent » les formules empiriques. Ils croient facilement que toutes les formules, même celles qui découlent d'une théorie fortement organisée, sont des formules empiriques. Ils imaginent qu'une formule n'est qu'un ensemble de nombres en attente qu'il suffit d'appliquer à chaque cas particulier. Au surplus combien l'empirisme de la première Electricité est séduisant ! C'est un empirisme non seulement évident, c'est un empirisme coloré. Il n'y a pas à le comprendre, il faut seulement le voir. Pour les phénomènes électriques, le livre du Monde est un livre d'images. Il faut le feuilleter sans essayer de préparer sa surprise. Dans ce domaine il paraît si sûr qu'on n'aurait jamais pu prévoir ce que l'on voit ! Priestley dit justement : « Quiconque aurait été conduit (à prédire la commotion électrique) par quelque raisonnement, aurait été regardé comme un très grand génie. Mais les découvertes électriques sont tellement dues au hasard que c'est moins l'effet du génie que les forces de la Nature qui excitent l'admiration que nous leur accordons » ; sans doute, c'est une idée fixe chez Priestley que de rapporter toutes les découvertes scientifiques au hasard. Même lorsqu'il s'agit de ses découvertes personnelles, patiemment [35] poursuivies avec une science de l'expérimentation chimique très remarquable, Priestley se donne l'élégance d'effacer les liaisons théoriques qui l'ont conduit à monter des expériences fécondes. Il a une telle volonté de philosophie empirique que la pensée n'est plus guère qu'une sorte de cause occasionnelle de l'expérience. À entendre Priestley, le hasard a tout fait. Pour lui, chance prime raison. Soyons donc tout au spectacle. Ne nous occupons pas du Physicien qui n'est qu'un metteur en scène. Il n'en va plus de même de nos jours où l'astuce de l'expérimentateur, le trait de génie du théoricien soulèvent l'admiration. Et pour bien montrer que l'origine du phénomène provoqué est humaine, c'est le nom de l'expérimentateur qui est attaché — sans doute pour l'éternité — à l'effet qu'il a construit. C'est le cas pour l'effet Zeeman, l'effet Stark, l'effet Raman, l'effet Compton, ou encore pour l'effet Cabannes-Daure qui pourrait servir d'exemple d'un effet en quelque manière social, produit par la collaboration des esprits.
La pensée préscientifique ne s'acharne pas à l'étude d'un phénomène bien circonscrit. Elle cherche non pas la variation, mais la variété. Et c'est là un trait particulièrement caractéristique : la recherche de la variété entraîne l'esprit d'un objet à un autre, sans méthode ; l'esprit ne vise alors que l'extension des concepts ; la recherche de la variation s'attache à un phénomène particulier, elle essaie d'en objectiver toutes les variables, d'éprouver la sensibilité des variables. Elle enrichit la compréhension du concept et prépare la mathématisation de l'expérience. Mais voyons l'esprit préscientifique en quête de variété. Il suffit de parcourir les premiers livres sur l'électricité pour être frappé du caractère hétéroclite des objets où l'on recherche les propriétés électriques. Non pas qu'on fasse de l'électricité une propriété générale : d'une manière paradoxale, on la tient à la fois pour une propriété exceptionnelle mais attachée aux substances les plus diverses. Au premier rang — naturellement — les pierres précieuses ; puis le soufre, les résidus de calcination et de distillation, les bélemnites, les fumées, la flamme. On cherche à mettre en liaison la propriété électrique et les propriétés de premier aspect. Ayant fait le catalogue des substances susceptibles d'être électrisées, Boulanger en tire la conclusion que « les substances les plus [36] cassantes et les plus transparentes sont toujours les plus électriques » . On donne toujours une grande attention à ce qui est naturel. L'électricité étant un principe naturel, on espéra un instant avoir là un moyen pour distinguer les diamants vrais des diamants faux. L'esprit préscientifique veut toujours que le produit naturel soit plus riche que le produit factice. (Formation, chap. I, I, p. 29-31.)

Un exemple : la bouteille de Leyde

[14] La bouteille de Leyde fut l'occasion d'un véritable émerveillement . « Dès la même année où elle fut découverte, il y eut nombre de personnes, dans presque tous les pays de l'Europe, qui gagnèrent leur vie à aller de tous côtés pour la montrer. Le vulgaire de tout âge, de tout sexe, et de tous rangs considérait ce prodige de la nature, avec surprise et étonnement » . « Un Empereur pourrait se contenter, pour revenu, des sommes qui ont été données en schillings et en menue monnaie pour voir faire l'expérience de Leyde. » Au cours du développement scientifique, on verra sans doute une utilisation foraine de quelques découvertes. Mais cette utilisation est maintenant insignifiante. Les démonstrateurs de rayons X qui, il y a trente ans, se présentaient aux directeurs d'école pour offrir un peu de nouveauté dans l'enseignement ne faisaient certes pas d'impériales fortunes. Ils paraissent avoir complètement disparu de nos jours. Un abîme sépare désormais, du moins dans les sciences physiques, le charlatan et le savant.
Au XVIIIe siècle, la science intéresse tout homme cultivé. On croit d'instinct qu'un cabinet d'histoire naturelle et un laboratoire se montent comme une bibliothèque, au gré des occasions ; on a confiance : on attend que les hasards de la trouvaille individuelle se coordonnent d'eux-mêmes. La Nature n'est-elle pas cohérente et homogène ? Un auteur anonyme, vraisemblablement l'abbé de Mangin, présente son Histoire générale et particulière de l'électricité avec ce sous-titre bien symptomatique : « Ou ce qu'en ont dit de [37] curieux et d'amusant, d'utile et d'intéressant, de réjouissant et de badin, quelques physiciens de l'Europe. » Il souligne l'intérêt tout mondain de son ouvrage, car si l'on étudie ses théories, on pourra « dire quelque chose de net et de précis sur les différentes contestations qui s'élèvent tous les jours dans le monde, et au sujet desquelles les Dames mêmes sont les premières à proposer des questions... Tel cavalier à qui jadis un filet de voix et une belle taille eussent pu suffire pour se faire un nom dans les cercles, est obligé à l'heure qu'il est de savoir au moins un peu son Réaumur, son Newton, son Descartes » . (Formation, chap. I, I, p. 33.)

2. « Déréalisation » du phénomène électrique

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[15] Les progrès de la connaissance des phénomènes électriques ont mis en évidence une véritable déréalisation. Il a fallu détacher le phénomène électrique des spécifications matérielles qui semblaient être sa condition profonde. Jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, l'électricité a été tenue pour une propriété de certaines substances. Elle a été étudiée comme une histoire naturelle qui collectionne des substances. Même quand eut commencé le premier effort de distinction des phénomènes, quand on eut reconnu non seulement les phénomènes d'attraction, mais aussi les phénomènes de répulsion, on ne put maintenir la désignation des deux électricités comme vitrée et résineuse. Ces désignations sont philosophiquement fautives. Dès 1753 Canton reconnut (Mascart, Traité d'électricité statique, t. I, p. 14) « qu'un bâton de verre dépoli à l'émeri prenait l'électricité résineuse quand on le frottait avec de la flanelle, et de l'électricité vitrée avec une étoffe de soie huilée et sèche ». Les conditions du frottement peuvent modifier totalement les phénomènes.
Hegel a noté ce mouvement épistémologique (Philosophie de la nature, trad., t. II, p. 194) : « On sait comment la différence de l'électricité, qu'on avait d'abord liée à des objets empiriques déterminés — au verre et à la résine, ce [38] qui a amené l'électricité vitrée et l'électricité résineuse —, s'est idéalisée et changée en une différence spéculative (Gedankenunterschied), en électricité positive et en électricité négative, à mesure que l'expérience s'est agrandie et complétée. On a là l'exemple qui montre d'une manière remarquable comment l'empirisme, qui, d'abord, prétend saisir et fixer le général sous une forme sensible, finit par supprimer lui-même cette forme. »
Et Hegel insiste à sa manière en montrant « combien peu la nature physique et concrète du corps s'engage dans l'électricité ».
La désignation des corps en idio-électriques et en anélectriques ne peut non plus être maintenue. On reconnut que si l'électricité ne se manifestait pas sur les métaux frottés c'était parce que l'électricité produite s'écoulait dans le sol par la main de l'expérimentateur. Il a suffi de mettre un manche isolant pour que l'électricité apparaisse sur le métal.
D'une manière définitive, comme l'indique Mascart (t. I, p. 90) : « Coulomb a vérifié que l'électricité ne se répand dans aucun corps par une affinité chimique ou par une attraction élective, mais qu'elle se partage entre différents corps mis en contact, d'une manière indépendante de leur nature et uniquement en raison de leur forme et de leurs dimensions. »
En somme, dès la fin du XVIIIe siècle, toute référence intérioriste avait peu à peu été éliminée. L'usage du verre, de la résine, du soufre pour la production de l'électricité n'était plus décidé qu'en raison de leur commodité . (Rationalisme, chap. VIII, p. 144-145.)

3. Formation du concept de « capacité électrique »

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[16] Mais nous allons suivre avec un peu de détail, en vue de donner un exemple extrêmement simple, l'activité conceptualisante qui constitue la notion de capacité électrique. [39] Cet exemple suffira à prouver que la conceptualisation dans la pensée scientifique n'est pas suffisamment caractérisée si l'on se place au seul point de vue de l'empirisme. Quand nous aurons rappelé la formation historique du concept de capacité électrique, nous passerons à la formation épistémologique de ce concept en insistant sur les diverses valeurs opératoires. Nous croyons ainsi pouvoir définir un nouveau conceptualisme qui se trouvera placé précisément dans cette zone intermédiaire, entre le nominalisme et le réalisme, où nous groupons toutes nos remarques épistémologiques.
Pour le premier développement nous pourrions le résumer sous le titre : de la bouteille de Leyde au condensateur.
On ne peut guère s'imaginer aujourd'hui le prodigieux intérêt soulevé au XVIIIe siècle par les phénomènes de la bouteille électrique. Pour Tibère Cavallo, la grande découverte faite « dans l'année mémorable 1745 de cette merveilleuse bouteille » « donna à l'Electricité une face toute nouvelle » (Traité complet d'électricité, trad. 1785, p. XXIII). Quand aujourd'hui, par récurrence, on retrouve dans la bouteille de Leyde les caractéristiques d'un condensateur, on oublie que ce condensateur fut primitivement une véritable bouteille, un objet de la vie commune. Sans doute, cette bouteille avait des particularités qui devaient embarrasser un esprit attentif aux significations communes ; mais la psychanalyse des significations n'est pas aussi facile que le postulent les esprits scientifiques sûrs de leur instruction. En fait, la notion de capacité est une notion difficile à enseigner à de jeunes esprits et sur ce point, comme sur tant d'autres, l'historicité accumule les difficultés pédagogiques. Essayons de voir au travail un esprit réfléchi qui s'instruit dans un laboratoire du XVIIIe siècle.
N'oublions pas d'abord les idées claires, les idées qu'on comprend tout de suite. Par exemple, que l'armature interne soit terminée par un crochet, voilà qui est bien naturel puisqu'on doit suspendre la bouteille à la barre de cuivre de la machine de Ramsden. Et puis cette chaîne de cuivre qui va du crochet aux feuilles métalliques qui tapissent l'intérieur de la bouteille, on en comprend facilement le rôle en un siècle où l'on sait déjà que les métaux sont les meilleurs conducteurs de l'électricité. Cette chaîne est le principe [40] concret de la conduction électrique. Elle fournit un sens électriquement concret à la locution abstraite : faire la chaîne pour transmettre entre dix personnes le coup électrique. Le crochet, la chaîne métallique, la chaîne des mains qui sentiront la commotion, voilà des éléments facilement intégrés dans l'image facile de la bouteille électrique. En accumulant de telles naïvetés nous risquons sans doute de lasser le lecteur instruit. Nous sommes pourtant devant le problème même du conflit des significations : signification usuelle et signification scientifique. Il faut objectiver les phénomènes scientifiques malgré les caractères des objets communs. Il faut déterminer l’abstrait-concret, en effaçant les premiers aspects, les premières significations. Si l'on prenait attention à la phénoménologie du pédagogisme, on reconnaîtrait l'importance nocive des premières convictions. En fait, sur l'exemple si simple que nous proposons, on peut voir combien l'intégration facile entraîne de pensées obscures qui s'associent aux pauvres idées trop claires que nous énumérons. Ainsi se forme une monstruosité pseudoscientifique que la culture scientifique devra psychanalyser.
Un mot suffit pour désigner la monstruosité qui prolifère dans le domaine des fausses explications de la connaissance vulgaire : la bouteille de Leyde n'est pas une bouteille. Elle n'a aucune, absolument aucune, des fonctions de bouteille. Entre une bouteille de Leyde et une bouteille de Schiedam , il y a la même hétérogénéité qu'entre un chien de chasse et un chien de fusil.
Pour sortir de l'impasse de culture où nous mènent les mots et les choses, il faut faire comprendre que la capacité de la bouteille de Leyde n'est pas la capacité d'un récipient, qu'elle ne contient pas vraiment de l'électricité en fonction de sa grosseur et qu'on n'en appréciera pas les dimensions en fonction de l'avidité d'un buveur.
Et cependant plus la bouteille de Leyde est grosse et plus forte est, avec la même machine de Ramsden, la commotion électrique ! D'où vient la liaison grosseur et commotion ?
Voici la réponse à cette première question précise : si la bouteille est grosse, la surface des armatures est grande. [41] C'est la grandeur de la surface des armatures qui est la première variable technique.
Naturellement, les premiers techniciens eurent tout de suite la connaissance du rôle des surfaces puisqu'ils armèrent l'intérieur et l'extérieur de la bouteille de feuilles métalliques. Mais il faut que cette notion de surface active soit bien au clair pour que soit retranchée toute référence confuse au volume de la bouteille. C'est par sa surface, par la surface d'une armature que la bouteille électrique reçoit « une capacité ».
Un autre facteur moins apparent intervient bientôt, c'est l'épaisseur du verre. Plus le verre est mince, plus la capacité est grande. On ne peut cependant prendre des verres trop minces car la décharge électrique pourrait les traverser On cherche donc techniquement à avoir des verres bien réguliers, sans bulles internes. L'épaisseur du verre est donc la deuxième variable technique.
Enfin on reconnaît l'influence d'un troisième élément plus caché : la matière même du verre. En remplaçant le verre par une autre matière, on découvre que chaque matière a une vertu spécifique, que certaines matières donnent des phénomènes plus forts que d'autres matières. Mais cette référence à un pouvoir diélectrique spécifique ne peut avoir lieu que lorsqu'on a obtenu quelques moyens plus ou moins grossiers de mesure. Volta comparait encore la capacité de deux conducteurs en comptant le nombre de tours d'une machine électrique qui donnait à chacun de ces conducteurs leur charge maxima. Il faudra des mesures plus précises pour que le facteur K qui spécifie l'action particulière du diélectrique dans la condensation soit bien déterminé. (Rationalisme, chap. VIII, p. 147-149.)

4. La « formule » du condensateur

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[17] Mais nous avons donné une suffisante ébauche de la préhistoire empirique des condensateurs électriques, puisque nous avons obtenu les variables techniques qui vont maintenant permettre une instrumentation plus libre. Au lieu de ce condensateur particulier qu'était la bouteille de Leyde, nous pouvons maintenant envisager les condensateurs de [42] formes les plus variées. Un condensateur sera constitué par deux feuilles métalliques séparées par un isolant (cet isolant pouvant être l'air). Le mot condensateur est d'ailleurs lui aussi un mot qui doit être intégré dans une signification scientifique, il faut le détacher de son sens usuel. À proprement parler, un condensateur électrique ne condense pas l'électricité : il reçoit la quantité d'électricité qui lui sera impartie par les lois que nous allons schématiser.
Nous avons mis en garde contre l'acception usuelle du mot capacité. Bientôt la notion sera éclairée par la théorie. Mais si nous devions expliquer un peu le mot avant la chose, nous suggérerions de l'employer dans le sens d'un brevet de capacité. Par sa capacité, un condensateur — ou d'une manière plus générale un conducteur isolé — est capable de réagir d'une manière déterminée dans des conditions que nous aurons à préciser .
Quel coup de lumière quand apparaît enfin la formule qui donne la capacité d'un condensateur ! Comme tout ce que nous avons relaté sur les difficultés psychologiques des premiers accès à la science devient, tout d'un coup, psychologiquement périmé ! C'est en vertu de ce rationalisme qui se constitue dans une formule qu'on peut fort justement critiquer nos soucis de psychanalyste de la connaissance scientifique. Mais nous n'écrivons pas seulement pour les [43] rationalistes convaincus, pour les rationalistes qui ont éprouvé les cohérences de la pensée scientifique. Il nous faut donc assurer nos arrières, être bien sûr que nous ne laissons pas par-derrière nous des traces d'irrationalisme. C'est pourquoi sur le cas précis que nous étudions, nous avons voulu donner toute la psychologie d'effacement indispensable pour fonder rationnellement la science physique.
Voici donc la formule qui peut maintenant être le point de départ d'une rationalisation de la condensation électrique :

 EMBED Equation.DSMT4 
S = surface d'une armature (étant bien entendu que l'autre armature doit avoir, aux infiniment petits près, la même surface) ; e = épaisseur de l'isolant (supposée bien uniforme) ; K = pouvoir diélectrique de l'isolant (supposé bien homogène).

Dans cette formule l'étude philosophique du facteur K va nous permettre de ranimer le débat entre l'empirisme et le rationalisme et de montrer l'action de la rationalisation technique.
Le facteur K dépend de la matière employée. On pourra donc en faire le signe philosophique de l'irrationalité qui résiste à l'intégration des phénomènes dans une forme algébrique simple. L'empiriste prendra appui sur ce fait en quelque manière inconditionné pour montrer que la science ne peut atteindre, dans ses explications, le caractère intime, le caractère qualitatif des choses. L'électricité aurait, dans cette vue, ses substances singulières.
Il est dès lors intéressant de montrer que ce caractère irrationnel attaché à une substance particulière peut en quelque manière être dominé à la fois par le rationalisme et par la technique.
Notons d'abord qu'on est amené à parler du pouvoir diélectrique du vide. On prend même ce pouvoir diélectrique du vide comme unité. Il nous semble que cela suffit déjà à prouver que la matérialité de premier aspect, celle qui touche nos sens, n'est pas totalement engagée dans la notion de capacité d'un condensateur.
[44]
D'ailleurs, si l'on prend conscience de la rationalité des rôles, le rôle de K et le rôle de e dans la formule
 EMBED Equation.DSMT4 
vont pouvoir s'éclairer par des compensations. Puisqu'on peut augmenter la capacité aussi bien en diminuant e qu'en augmentant K, l'intelligence technique réalise une entière rationalisation du facteur matériel. La matière n'est plus utilisée que comme un subterfuge pour éviter les e trop petits. Un condensateur avec une lame d'air d'épaisseur trop petite se déchargerait par une étincelle entre les plateaux. En substituant une lame de mica à la lame d'air, on obvie à cet inconvénient, du moins dans certaines limites.
Ainsi, quand l'empiriste nous objectera le caractère réaliste inconditionné du pouvoir diélectrique d'une substance, quand il nous dira que ce pouvoir diélectrique est représenté par un nombre sans structure, un nombre avec des décimales sans loi rationnelle, nous pourrons répondre que le technicien ne voit là pas plus d'irrationalité que dans une longueur déterminée. Techniquement le pouvoir diélectrique reçoit une parfaite équivalence géométrique.
Bien entendu, nous avons borné notre discussion au cas où l'on prend comme lame isolante des substances naturelles, comme le mica, ou des substances fabriquées sans souci d'un emploi spécial, comme le verre. Nous aurions des arguments nouveaux si nous nous référions à la technique même des matières, aux possibilités offertes par une chimie qui peut créer des substances aux propriétés physiques bien définies.
De toute manière, la technique réalise en toute sécurité la formule algébrique de la capacité d'un condensateur. C'est là un cas bien simple, mais particulièrement net, de la jonction du rationalisme et de la technique. (Rationalisme, chap. VIII, p. 150-152.)

5. « Socialisation » de l'électrisme

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[18] Montrons d'abord comment la technique qui a construit la lampe électrique à fil incandescent rompt vraiment avec toutes les techniques de l'éclairage en usage dans toute [45] l'humanité jusqu'au XIXe siècle. Dans toutes les anciennes techniques, pour éclairer il faut brûler une matière. Dans la lampe d'Edison, l'art technique est d'empêcher qu'une matière ne brûle. L'ancienne technique est une technique de combustion. La nouvelle technique est une technique de non-combustion.
Mais pour jouer de cette dialectique, quelle connaissance spécifiquement rationnelle il faut avoir de la combustion ! L'empirisme de la combustion ne suffit plus qui se contentait d'une classification des substances combustibles, d'une valorisation des bons combustibles, d'une division entre substances susceptibles d'entretenir la combustion et substances « impropres » à cet entretien. Il faut avoir compris qu'une combustion est une combinaison, et non pas le développement d'une puissance substantielle, pour empêcher cette combustion. La chimie de l'oxygène a réformé de fond en comble la connaissance des combustions.
Dans une technique de non-combustion, Edison crée l'ampoule électrique, le verre de lampe fermé, la lampe sans tirage. L'ampoule n'est pas faite pour empêcher la lampe d'être agitée par les courants d'air. Elle est faite pour garder le vide autour du filament. La lampe électrique n'a absolument aucun caractère constitutif commun avec la lampe ordinaire. Le seul caractère qui permet de désigner les deux lampes par le même terme, c'est que toutes deux elles éclairent la chambre quand vient la nuit. Pour les rapprocher, pour les confondre, pour les désigner, on en fait l'objet d'un comportement de la vie commune. Mais cette unité de but n'est une unité de pensée que pour celui qui ne pense pas autre chose que le but. C'est ce but qui majore les descriptions phénoménologiques traditionnelles de la connaissance. Souvent les philosophes croient se donner l'objet en se donnant le nom, sans bien se rendre compte qu'un nom apporte une signification qui n'a de sens que dans un corps d'habitudes. « Voilà bien les hommes. On leur a une fois montré un objet, ils sont satisfaits, cela a un nom, ils ne l'oublieront plus ce nom. » (Jean de Boschère, L'obscur à Paris, p. 63.)
Mais on nous objectera qu'en prenant pour exemple la lampe électrique, nous nous sommes placé sur un terrain trop favorable à nos thèses. Il est bien sûr, dira-t-on, que [46] l'étude des phénomènes aussi nouveaux que les phénomènes électriques pouvait donner à la technique de l'éclairage des moyens tout nouveaux. Mais notre débat n'est pas là. Ce que nous voulons démontrer c'est que, dans la science électrique elle-même, il y a institution d'une technique « non naturelle », d'une technique qui ne prend pas ses leçons dans un examen empirique de la nature. Il ne s'agit pas en effet, comme nous allons le souligner, de partir des phénomènes électriques tels qu'ils s'offrent à l'examen immédiat.
Dans la science naturelle de l'électricité, au XVIIIe siècle, on pose précisément une équivalence substantielle entre les trois principes feu, électricité, lumière. Autrement dit, l'électricité est prise dans les caractères évidents de l'étincelle électrique, l'électricité est feu et lumière. « Le fluide électrique, dit l'abbé Bertholon (L'électricité des végétaux, p. 25), est le feu modifié, ou, ce qui revient au même, un fluide analogue au feu et à la lumière ; car il a avec eux de grands rapports, ceux d'éclairer, de briller, d'enflammer et de brûler, ou de fondre certains corps : phénomènes qui prouvent que sa nature est celle du feu, puisque ses effets généraux sont les mêmes ; mais qu'il est le feu modifié, puisqu'il en diffère à quelques égards. » Ce n'est pas là une intuition isolée, on la retrouvera facilement dans de nombreux livres du XVIIIe siècle. Une technique d'éclairage associée à une telle conception substantialiste de l'électricité aurait cherché à transformer l'électricité en feu-lumière, transformation en apparence facile puisque sous les deux formes : électricité et lumière on supposait qu'il s'agissait du même principe matériel. L'exploitation directe des premières observations, exploitation guidée par les intuitions substantialistes, demanderait seulement qu'on apportât un aliment à cette électricité feu-lumière (un pabulum suivant le terme consacré). On mettrait ainsi en action toute une série de concepts utilisés dans la vie commune, en particulier le concept d'aliment qui a une grande profondeur dans l'inconscient. On creuserait la compréhension des concepts « naturels » et on trouverait sous les phénomènes pourtant si rares de l'électricité, les qualités profondes, les qualités élémentaires : le feu et la lumière.
Ainsi enracinée dans les valeurs élémentaires, la connaissance [47] vulgaire ne peut évoluer. Elle ne peut pas quitter son premier empirisme. Elle a toujours plus de réponses que de questions. Elle a réponse à tout. On le voit bien sur l'exemple choisi : si le bâton de résine lance des étincelles au moindre frottement, c'est qu'il est plein de feu. Pourquoi être frappé de ce phénomène nouveau ? Ne fait-on pas depuis des temps immémoriaux des torches avec la résine ? Et ces étincelles ne sont pas seulement froide lumière, elles sont chaudes, elles peuvent enflammer l'eau de vie, l'eau de feu. Toutes ces observations, dans le style empirique du XVIIIe siècle, prouvent la continuité de l'expérience commune et de l'expérience scientifique. Le phénomène qui nous surprenait d'abord n'est bientôt plus qu'un exemple de la circulation du feu dans toute la nature, dans la vie même. Comme le dit Pott, employant le mot savant phlogistique, mais pensant le mot populaire : feu : « L'étendue de cette substance (le phlogistique) va aussi loin que l'univers ; elle est répandue dans toute la nature, quoique dans des combinaisons très différentes. » Ainsi, il n'y a d'intuitions générales que les intuitions naïves. Les intuitions naïves expliquent tout.
Et bien entendu la physique naturelle a sa microphysique. Elle estime que le feu latent est emprisonné dans les petits alvéoles de la matière, comme la goutte d'huile est enfermée dans la petite graine de colza. Le frottement en brisant les parois de ces alvéoles libère le feu. Si cette libération se généralisait, un feu visible et constant s'allumerait sur le bâton de résine frotté par la peau de chat : il y a continuité entre le bâton de résine et la branche combustible du sapin : « Je considère, dit encore Pott, la matière du feu contenue dans les corps combustibles, l'aliment du feu, comme un nombre de prisonniers enchaînés, dont le premier qui est délivré va aussitôt dégager son voisin qui en dégage lui-même un troisième, et ainsi de suite... »
De telles images — qu'on pourrait multiplier — montrent assez clairement avec quelle facilité un empirisme d'observation établit son système et combien rapidement ce système est fermé. On le voit, les connaissances électriques telles que les forment les premiers observateurs sont rapidement associées à une cosmologie du feu. Et si l'on eût fait une lampe électrique au XVIIIe siècle, on se serait posé la question suivante : comment le feu électrique latent [48] peut-il devenir un feu manifeste ? Comment la lumière de l'étincelle peut-elle devenir une lumière permanente ? Autant de questions qui visent une réponse directe. Aucune de ces vues d'Univers ne peut guider une technique.
Revenons donc à l'examen de la phénoménotechnique. L'histoire effective est là pour prouver que la technique est une technique rationnelle, une technique inspirée par des lois rationnelles, par des lois algébriques. On sait bien que la loi rationnelle qui règle les phénomènes de la lampe électrique à incandescence est la loi de Joule qui obéit à la formule algébrique :
W = RI2t
(W : énergie, R : résistance, I : intensité, t : temps).
Voilà un exact rapport de concepts bien définis. W s'enregistre au compteur, RI2t se dépense dans la lampe. L'organisation objective des valeurs est parfaite.
Bien entendu, la culture abstraite a barré les premières intuitions concrètes. On ne dit plus — on pense à peine — que du feu et de la lumière circulent dans le filament éblouissant. L'explication technique va à contresens de l'explication substantialiste. Ainsi quand on veut mieux déterminer les effets de la résistance on rappelle la formule :
 EMBED Equation.DSMT4 
(Á : résistivité du métal, l : longueur du fil, s : section du fil) et l'on comprend la nécessité technique de prendre un fil long et fin pour augmenter la résistance, on admire la délicatesse du fil tremblant sur ses poternes de verre. Le facteur Á garde sans doute une certaine réserve d'empirisme. Mais c'est un empirisme bien encadré, rationnellement encadré. D'ailleurs, contre cet empirisme, une science plus poussée pourra venir par la suite multiplier ses conquêtes. L'industrie moderne en s'attachant à une technique définie, en travaillant sur une substance bien purifiée, telle qu'ici le tungstène, aboutit à une sorte de rationalisation de la matière. Pour l'usine qui fabrique des lampes à filament de tungstène, le facteur Á ne garde plus de surprise empirique. Il est en quelque sorte matériellement désindividualisé. Si l'on est un peu sensible aux nuances philosophiques [49] on ne peut manquer de reconnaître le travail de rationalisation en acte dans une industrie qui livre les lampes électriques en série.
Nous pouvons donc bien affirmer que l'ampoule électrique est un objet de la pensée scientifique. À ce titre, c'est pour nous un bien simple mais bien net exemple d'un objet abstrait-concret. Pour en comprendre le fonctionnement, il faut faire un détour qui nous entraîne dans une étude des relations des phénomènes, c'est-à-dire dans une science rationnelle, exprimée algébriquement. (Rationalisme, chap. VI, p. 105-109.)

C) L'ATOMISME

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[19] Ce qui manquait aux atomismes des siècles passés pour mériter le nom d'axiomatique, c'est un mouvement vraiment réel dans la composition épistémologique. En effet, il ne suffit pas de postuler, avec le mot atome, un élément insécable pour prétendre avoir mis à la base de la science physique un véritable postulat. Il faudrait encore se servir effectivement de cette hypothèse comme la géométrie se sert de postulat. Il faudrait ne pas se confiner dans une déduction, souvent toute verbale qui tire des conséquences d'une supposition unique ; mais au contraire on devrait trouver les moyens de combiner des caractères multiples et construire par cette combinaison des phénomènes nouveaux. Mais comment aurait-on la possibilité de cette production, puisqu'on ne pense tout au plus qu'à faire la preuve de l’existence de l'atome postulé, qu'à réifier une supposition. La théorie philosophique de l'atome arrête les questions ; elle n'en suggère pas. (Intuitions, chap. VI, p. 133-134.)

I. La notion de corpuscule dans la physique contemporaine

1. Caractères principaux

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[20] Un philosophe qui aborde l'étude de la science physique contemporaine est gêné d'abord, comme tout le monde, par le poids des connaissances communes, ensuite, [50] comme toute personne cultivée, par les souvenirs de sa propre culture. Ainsi, il imagine, en suivant les intuitions de la vie usuelle, qu'un corpuscule est un petit corps et il pense, en un hommage traditionnel à la philosophie de Démocrite, que l'atome est un indivisible, l'ultime élément d'une division de la matière.
Avec des assurances étymologiques aussi indestructibles, comment comprendre la nouveauté du langage de la science ? Comment s'apprendre à former des notions toutes nouvelles ? Comment établir, en marge de l'empirisme quotidien, l'exacte philosophie de l'empirisme du laboratoire ? Comment enfin substituer à un rationalisme qui fonctionnait sur les grandes certitudes d'une connaissance universelle un rationalisme purement axiomatique qui s'établit comme une espèce de volonté de maintenir des règles bien définies, bien limitées à un domaine particulier ? On le voit, les sciences physiques contemporaines auraient besoin, pour recevoir leurs justes valeurs philosophiques, de philosophes anabaptistes qui abjureraient en même temps leurs connaissances rationnelles élémentaires et leurs connaissances communes pour aborder à la fois une nouvelle pensée et une nouvelle expérience.
Dans notre tentative pour réduire la notion de corpuscule à sa nouveauté et pour insérer cette notion de corpuscule dans son exact contexte axiomatique, nous allons commenter une suite de thèses que nous exprimerons sous une forme un peu paradoxale pour barrer tout de suite les intuitions paresseuses. (Activité, chap. III, p. 75.)

Le corpuscule n'est pas un petit corps. Le corpuscule n'est pas un fragment de substance. Il n'a pas de qualités proprement substantielles. Déjà, quand la chimie théorique formulait la notion d'atome, elle dépouillait l'atome de beaucoup de ses propriétés retenues par l'expérience commune. Ainsi :

Le bleuissement pâle et fugitif du soufre 

que le poète désigne comme une racine de son ontologie infernale, ne laisse aucune trace dans la chimie de l'atome. [51] En s'atomisant le soufre a perdu ses aspects sataniques. Les « réalités » communes ne tiennent pas plus solidement à l'atome de soufre que ses « réalités » métaphoriques. L'atome, du fait même qu'il est défini dans une organisation rationnelle de l'expérience chimique, reçoit un nouveau statut ontologique. Encore peut-être plus nettement, les corpuscules de la physique moderne sont référés à un type d'organisation expérimentale bien défini. Il faut déterminer le statut ontologique au niveau de leur définition précise. On apporte des habitudes ruineuses dans la science si l'on pense, par exemple, que l'électron est un petit corps chargé d'électricité négative, si l'on pense — en deux temps — l'existence d'un être et l'existence de ses propriétés. H. A. Wilson a explicitement indiqué le vide philosophique d'une telle pensée  : « On peut demander si protons et électrons doivent être regardés comme des particules matérielles chargées d'électricité. La réponse est que cette idée n'est pas justifiée par les faits. L'opération de charger un corps avec de l'électricité négative consiste à ajouter des électrons à ces corps, et un corps est chargé positivement en lui retranchant des électrons, de manière à lui laisser un excès de protons. Ainsi nous ne pouvons supposer qu'un électron est chargé négativement puisque ajouter un électron à un électron donnerait deux électrons. Electrons et protons sont précisément des atomes d'électricité, et autant que cela est connu aujourd'hui, ils sont indivisibles. Nous connaissons seulement l'électricité sous la forme d'électrons et de protons, de sorte qu'il n'y a aucun sens à parler de ces différentes particules comme si elles consistaient de deux parties : électricité et matière. » Nous traduisons ce long texte parce que le physicien qui nous le donne n'hésite pas à s'appesantir sur une difficulté philosophique bien déterminée. Nous sommes ici devant une rupture absolue des concepts de la microphysique et des concepts de la physique classique. L'opération : « charger un corps d'électricité », si commune dans la science électrique commune, n'a plus de sens au niveau du corpuscule. Le corpuscule électrique n'est pas un petit corps chargé d'électricité. Une analyse linguistique serait trompeuse. L'analyse philosophique usuelle est, [52] elle aussi, à proscrire. Il nous faut en effet opérer la synthèse totale de l'attribut et de la substance, ou, pour mieux dire, nous devons « réaliser » purement et simplement l'attribut. Derrière l'attribut électricité, il n'y a pas à considérer la substance matière. La philosophie du corpuscule, dans cette occasion du corpuscule électrique comme dans d'autres cas, nous apprend une ontologie bien définie, strictement définie. Et cette ontologie aurait une valeur d'enseignement philosophique considérable, si seulement le philosophe voulait s'y attacher : en effet, cette ontologie du corpuscule barre d'un trait particulièrement net toute fuite dans l'irrationalisme de la substance.


Le corpuscule n'a pas de dimensions absolues assignables ; on ne lui assigne qu'un ordre de grandeur. Cet ordre de grandeur détermine plutôt une zone d'influence qu'une zone d'existence. Ou, plus exactement, le corpuscule n'existe que dans les limites d'espace où il agit.
Dans bien des occasions, nous signalerons le caractère essentiellement énergétique de l'existence corpusculaire. Dans son récent ouvrage : Philosophy of Mathematics and Natural Science (1949), Hermann Weyl, en rappelant que l'ordre de grandeur attribué au rayon de l'électron est 10-13 cm, ajoute « ce nombre doit être interprété comme la distance à laquelle deux électrons s'approchent l'un de l'autre avec une vitesse comparable à la vitesse de la lumière ».
Le corpuscule est ainsi défini, non pas vraiment dans son être comme une chose inerte, mais dans sa puissance d'opposition. Et la curieuse définition d'Hermann Weyl cherche en quelque sorte l'opposition maxima. En effet si l'on songe que la vitesse de la lumière est tenue, dans la science relativiste contemporaine, comme une vitesse limite, on voit apparaître un rapport entre cette vitesse limite d'abordage et la petitesse limite.
Cette manière de définir dynamiquement les dimensions limites d'un corpuscule doit nous éclairer sur la nouveauté essentielle de la philosophie corpusculaire moderne. Rien qui ressemble à la notion classique d'impénétrable. Il ne faut pas faire les physiciens plus réalistes — plus traditionnellement réalistes — qu'ils ne le sont et lier, comme semble le faire Meyerson, l'atomisme de la science moderne à [53] l'atomisme des philosophes. Seuls les philosophes posent encore l'atome, ou le corpuscule, comme impénétrable. Or, on peut lire quelques milliers de livres de la physique et de la chimie modernes sans voir évoquée la notion d'impénétrabilité. Quand la notion semble jouer un rôle, on reconnaît vite qu'elle ne le joue pas avec un caractère absolu comme c'était le cas dans l'atomisme philosophique. [...]


Corrélativement, si le corpuscule n'a pas de dimensions assignables, il n'a pas de forme assignable.
Autrement dit, l'élément n'a pas de géométrie. Ce fait doit être mis à la base de la philosophie corpusculaire moderne. Il est d'une grande nouveauté philosophique.
La géométrie n'intervient qu'à la composition des éléments et seulement quand cette composition est possible. Du point de vue de la connaissance des phénomènes et des substances, la géométrie apparaît d'abord comme un jeu de points et de directions. Il semble que la composition suscite des orientations dont on puisse affirmer une existence virtuelle dans les éléments avant la composition. Mais cette existence virtuelle doit rester une vue de l'esprit. L'élément rendu à sa solitude n'a pas de géométrie. [...]


Puisqu'on ne peut attribuer une forme déterminée au corpuscule, on ne peut pas davantage lui attribuer une place très précise. Lui attribuer une place précise ne serait-ce pas en effet lui attribuer, de l'extérieur, en quelque manière négativement une forme ?
Ainsi l'intuition se brouille aussi bien quand elle cherche la place absolue que lorsqu'elle cherche la figure absolue. Sur ce point on assiste à une rupture totale avec l'imagination cartésienne.
En effet, comme il est bien connu, en vertu du principe d'indétermination de Heisenberg, la localisation du corpuscule, dans l'analyse extrême qu'on demande à la microphysique, est soumise à de telles restrictions que la fonction de l'existence située n'a plus de valeur absolue.
Cette carence de l'ontologie ponctuelle touchant précisément la physique du corpuscule doit faire réfléchir le philosophe. "L'existence située n'est-elle pas la fonction primordiale [54] qui désigne les objets dans toute discussion sur le réalisme ? Etre là est aussi la fonction primordiale qui fixe la perspective d'objectivation dans la philosophie phénoménologique. À suivre des discussions philosophiques, on se demande souvent si la conscience n'est pas une conscience d'index, une conscience de doigt pointé sur les choses.
Mais la microphysique ne saurait garder ce privilège de désignation directe. Dès lors, aussi bien le réalisme traditionnel que la phénoménologie moderne se révèlent inaptes à aborder la microphysique. Ce sont des philosophies qui s'orientent en partant de l'expérience commune. La science contemporaine réclame un nouveau départ. Elle pose au philosophe le curieux problème d'un nouveau départ. Il faut ici s'appuyer sur des techniques qui ne s'expriment pas totalement dans le langage de nos gestes mécaniques et de nos intuitions géométriques. La révolution épistémologique qu'entraîne la microphysique conduit d'ailleurs à remplacer la phénoménologie par une nouménologie, c'est-à-dire par une organisation d'objets de pensée. Les objets de pensée deviennent ensuite des objets d'expériences techniques, dans une pure facticité de l'expérience. Que de phénomènes directs qui doivent être écartés, barrés, retranchés pour travailler dans la physique de l'électron ! Que de pensées accumulées, coordonnées, discutées pour assurer les techniques de l'électron.
Il faut aussi souligner, dans le même ordre des pensées paradoxales, que la locution si familière, si claire dans l'expérience commune : être dans commence à soulever des objections aussi importantes que les objections faites à la locution être là. En effet, on peut voir dans la science du noyau atomique le cas curieux d'un corpuscule qui existe à la sortie d'un espace dans lequel vraisemblablement il n'existait pas. Il sort certainement des électrons du noyau au cours de certaines transmutations. Naturellement, les premières tentatives pour imaginer la structure du noyau ont été faites en prenant l'électron comme un des éléments de l'édifice nucléaire. Mais cette conception d'un électron intranucléaire a conduit à des difficultés de plus en plus grandes. On est maintenant convaincu qu'il n'existe pas d'électron dans le noyau. C'est en quelque manière la dynamique de l'expulsion qui donne ici l'existence corpusculaire au résultat de l'expulsion. [55] Le dynamisme est ici, une fois de plus, le premier principe à méditer et il faut en venir à une information essentiellement dynamique de la micrologie. Plus on pénètre dans le domaine de la microphysique plus d'importance on doit donner aux thèmes de l'énergie. Seuls les objets de la connaissance commune peuvent exister placidement, tranquilles et inertes dans l'espace.
Constatons aussi, en passant, combien la pensée scientifique mûrit vite de nos jours. Pendant des siècles, on a cru que le feu existait avant la percussion dans la pierre à fusil. On n'a guère suivi que pendant une dizaine d'années l'intuition correspondante pour l'électron dans le noyau.


Dans plusieurs circonstances, la microphysique pose, comme un véritable principe, la perte d'individualité d'un corpuscule.
En effet, si deux corpuscules individualisés par leurs trajectoires viennent à passer dans une région suffisamment étroite pour qu'on ne puisse plus les distinguer, à la sortie de cette région on ne pourra maintenir le numérotage qui les distinguait.
Cependant, on se tromperait si l'on voyait là un accident qui ruine une connaissance. En réalité la constatation de ce fait d'une désindividualisation dans les circonstances que nous venons d'évoquer donne un principe fécond, un principe qui rend compte de tout un secteur de l'expérience positive. Il s'agit en somme d'un corollaire du principe d'indétermination de Heisenberg. Ce corollaire a la même positivité que le théorème fondamental. Bien entendu, lui aussi, réclame un nouveau départ. Il renouvelle la notion d'indiscernables qui a soulevé tant de débats chez les philosophes. [...]


Enfin, dernière thèse qui contredit l'axiome fondamental de l'atomisme philosophique : la physique contemporaine admet que le corpuscule puisse s'annihiler. Ainsi l'atome, dont la première fonction était de résister à tout changement intime, et, a fortiori, à la destruction, ne remplit plus, dans la science contemporaine, sa fonction d'absolue permanence, sa fonction d'existence radicale. L'antique adage : rien ne se perd, rien ne se crée doit être médité à nouveau frais. Il y a [56] sans doute des phénomènes consécutifs à l'annihilation d'un corpuscule et le philosophe pourra arguer que, disparu le corpuscule, quelque chose subsiste. Mais ce quelque chose n'est plus une chose. Croyant rendre plus nette la philosophie réaliste qu'il attribuait au physicien, Emile Meyerson disait que le physicien est chosiste. Cette intuition rejoignait par bien des côtés l'affirmation bergsonienne sur l'intelligence humaine qui serait spécifiquement adaptée à la connaissance des solides. Les atomes étaient alors conçus comme des petits solides, comme des petites choses. L'atomisme était la doctrine, par excellence, des chosettes.
L'annihilation d'un corpuscule consacre, nous semble-t-il, la défaite du chosisme. Nous allons reprendre, dans un instant, ce débat avec le chosisme. Mais encore faut-il que nous en soulignions tout de suite l'importance philosophique. C'est d'autant plus nécessaire que ces phénomènes de création et d'annihilation corpusculaires ne retiennent guère l'attention du commun des philosophes. Cette indifférence devant des phénomènes si curieux est une marque nouvelle de la profonde séparation de l'esprit philosophique et de l'esprit scientifique. Quand, devant un public de philosophes, on évoque ces phénomènes d'annihilation et de création, on s'aperçoit quasi phénoménologiquement de cette indifférence, on lit vraiment cette indifférence sur les visages. De tels phénomènes sont, pour le philosophe moderne, des phénomènes « de la science », ce ne sont pas des phénomènes « de la nature ». Le philosophe les accepte sans discuter — il faut bien ! — et il passe. Il n'en tient pas compte en philosophie. Il garde ses absolus dans le temps même où la science en prouve le déclin. (Activité, chap. III, p. 75-82.)

2. Défaite du « chosisme »

[21] Si l'on parcourt la liste des restrictions que nous avons rappelées dans les pages précédentes, on voit qu'à peine a-t-on mis le concept de chose sous les propriétés de l'élément corpusculaire qu'il faut penser les faits d'expérience en retirant l'excès d'image qu'il y a dans ce pauvre mot chose. Il faut en particulier enlever à la chose ses propriétés spatiales. Alors le corpuscule se définit comme une chose non-chose. Il suffit de considérer tous les « objets » de la micro-physique, [57] tous les nouveaux venus que la physique désigne par la terminaison -on — disons tous les -ons — pour comprendre ce qu'est une chose non-chose, une chose qui se singularise par des propriétés qui ne sont jamais les propriétés des choses communes. Nous essaierons, par la suite, de caractériser rapidement tous ces électrons, protons, nucléons, neutrons, photons... Mais dès maintenant il faut noter la grande variété de leurs tonalités philosophiques. Ils ont des statuts ontologiques différents. Et cette différence serait encore plus grande si nous ajoutions à notre liste les gravitons de Mme Tonnelat, les limitons de Kwal, les excitons de Bowen et tous les projectiles de la physique nucléaire. Devant une telle variété, les philosophes, les réalistes, les positivistes, les rationalistes, les conventionalistes — et les sceptiques — peuvent y pêcher l'exemple qui leur sert d'argument. On étoufferait les discussions philosophiques en confondant tous les aspects sous la qualification de chosiste.
Il faudrait d'ailleurs poser parallèlement au problème du chosisme le problème similaire du choquisme. Avec la notion de choc nous sommes devant une sorte de monstruosité épistémologique. On la donne comme simple et elle est d'une complexité initiale puisqu'elle synthétise des notions géométriques et des notions matérialistes. On construit alors science et philosophie sur un ensemble d'images grossières et naïves. Que serait la philosophie de Hume si les hommes n'avaient joué au billard ! Un carambolage a suffi pour faire la philosophie de toute la nature.
Et le paradoxe continue. Le choc qui livre tant de leçons pour une cosmologie du hasard a donné la racine même de la doctrine de la causalité. Le choc donne vraiment la leçon naïve de la causalité. Et l'on peut se demander si la notion de causalité dépasse l'instruction que donnent les intuitions naïves du choc. Cuvier fait à cet égard un aveu bien clair qui n'a pas retenu assez l'attention des philosophes : « Une fois sortis des phénomènes du choc, nous n'avons plus d'idées nettes des rapports de cause et d'effet » . (Activité, chap. III, p. 83-84.)
[58]

3. Défaite du « choquisme »

[22] Il y aurait beaucoup à dire sur le choc schématisé qui fait figure d'idée simple dans la connaissance commune. Mais si l'on en vient à la philosophie corpusculaire, il semble qu'il faille se défendre de toute référence à une théorie macroscopique du choc et qu'il faille refaire à neuf une théorie de la rencontre. Emile Meyerson écrit cependant : « Toute action entre corpuscules ne saurait évidemment s'opérer que par le choc... l'action par le choc constitue l'élément essentiel, non pas de la théorie des gaz seule, mais de toute théorie corpusculaire » . Nous avons souligné deux mots du texte, car ils sont les mots sur lesquels on devrait faire opposition dans une discussion avec le philosophe chosiste.
Mais cette discussion est inutile. La science contemporaine est formelle, elle conclut juste à l'inverse de la thèse meyersonienne. En effet, la science actuelle prévient soigneusement qu'elle n'emploie le mot choc qu'en vue de la brièveté au lieu des différents processus d'interaction. Par exemple, dans son beau livre sur les rayons cosmiques, Leprince-Ringuet écrit : « Dans le domaine atomique, et en particulier quand il s'agit de particules comme des électrons, l'expression de « choc »... n'implique pas qu'il y ait contact, pour la raison qu'il n'est pas possible de se faire une représentation spatiale de l'électron : il vaut mieux dire « interaction » que choc, cela fait intervenir des images moins définies et c'est moins inexact » . P. et R. Daudel font la même remarque : pour eux, parler de choc à l'échelle de la microphysique n'a pas beaucoup de sens .
On accumulerait facilement les remarques similaires. D'ailleurs il suffit de penser à des phénomènes d'interaction de particules de nature différente comme photon et électron pour comprendre que cette interaction ne peut être étudiée [59] comme le choc de deux billes d'un même ivoire. Il faut alors, pour le moins, donner au « choc » de nouvelles définitions. L'effet Compton qui étudie une telle interaction est gros de nouvelles pensées. On en perdrait la valeur instructive si on négligeait la variation de fréquence du photon, si l'on se bornait à voir dans la rencontre un « choc ».
Ainsi le chosisme et le choquisme nous apparaissent comme des philosophies fort peu appropriées pour une description des phénomènes de la science moderne. De telles philosophies nous livrent à l'esclavage de nos intuitions premières touchant l'espace et la force. On est mal préparé à suivre l'évolution de l'atomistique moderne si l'on accepte la formule de Meyerson disant que l'atome n'est « à proprement parler qu'un morceau de l'espace » . C'est là une élémentaire formule-réponse, une formule qui clôt des questions, qui ne pose pas de questions, qui fait bon marché de l'énorme problématique de l'atomistique moderne. Elle liquide aussi bien vite les restrictions prudentes de l'esprit positiviste. On peut alors donner cette formule comme un net exemple de l’involution de la pensée philosophique. En fait, la notion d'un corpuscule défini comme « un petit morceau de l'espace » nous ramènerait à une physique cartésienne, à une physique démocritéenne contre lesquelles il faut penser si l'on veut aborder les problèmes de la science contemporaine. La notion de corpuscule conçu comme un petit corps, la notion d'interaction corpusculaire conçue comme le choc de deux corps, voilà exactement des notions-obstacles, des notions arrêt-de-culture contre lesquelles il faut se prémunir.
Et à ce propos, c'est tout le drame de « l'explication dans les sciences » qu'il faut évoquer : pourquoi explique-t-on et à qui explique-t-on ? Sans doute on explique à qui a besoin d'explication, à qui ne sait pas. Mais sait-il un peu et veut-il savoir davantage ? Et si l'ignorant veut savoir davantage est-il prêt à savoir autrement ? Est-il prêt à recevoir progressivement toute la problématique du sujet étudié ? Bref, s'agit-il de curiosité ou de culture ? Si « l'explication » n'est qu'une réduction à la connaissance commune, à la connaissance vulgaire, elle n'a rien à voir avec l'essentielle [60] production de la pensée scientifique. Or trop souvent, répétons-le sur ce point précis de notre discussion, la philosophie questionnant le savant lui demande de réduire la connaissance scientifique à la connaissance usuelle, voire à la connaissance sensible. Il remonte les siècles pour retrouver l'heureuse naïveté des intuitions premières. (Activité, chap. III, p. 85-86.)

II. Le concept scientifique de matière dans la physique contemporaine

1. La physique contemporaine est « matérialiste »

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[23] Une chose peut bien être un objet inerte pour une sorte d'empirisme, oisif et massif, pour une expérience non réalisée, c'est-à-dire non prouvée et par conséquent abstraite malgré ses revendications pour le concret. Il n'en va pas de même pour une expérimentation de la microphysique. Là, on ne peut pratiquer la prétendue analyse du réel et du devenir. On ne peut décrire que dans une action. Par exemple, qu'est-ce qu'un photon immobile ? On ne peut détacher le photon de son rayon comme aimerait sans doute à le faire un chosiste habitué à manier les objets sans cesse disponibles. Le photon est de toute évidence un type de chose-mouvement. D'une manière générale, il semble que plus l'objet soit petit, mieux il réalise le complexe d'espace-temps, qui est l'essence même du phénomène. Le matérialisme élargi, dégagé de son abstraction géométrique primitive, conduit ainsi naturellement à associer la matière et le rayonnement.
Dans cette vue, quels vont être, pour la matière, les caractères phénoménaux les plus importants ? Ce sont ceux qui sont relatifs à son énergie. Avant tout, il faut considérer la matière comme un transformateur d'énergie, comme une source d'énergie ; puis parfaire l'équivalence des notions et se demander comment l'énergie peut recevoir les différents caractères de la matière. Autrement dit, c'est la notion d'énergie qui forme le trait d'union le plus fructueux entre [61] la chose et le mouvement ; c'est par l'intermédiaire de l'énergie qu'on mesure l'efficacité d'une chose en mouvement, c'est par cet intermédiaire qu'on peut voir comment un mouvement devient une chose.
Sans doute, dans la macrophysique du siècle dernier, on examinait déjà avec soin les transformations d'énergie, mais il s'agissait toujours de gros bilans dont le détail d'évolution n'était pas fixé. D'où la croyance aux transformations continues dans un temps sans structure : la continuité d'un compte en banque empêchait de comprendre le caractère discontinu du troc. On était arrivé à une sorte de doctrine abstraite du virement qui suffisait, croyait-on, à rendre compte de l'économie énergétique. Ainsi, les énergies cinétiques devenaient potentielles ; les diverses formes d'énergie calorifiques, lumineuses, chimiques, électriques, mécaniques se transformaient directement l'une dans l'autre, grâce à des coefficients de conversion. Sans doute, on se rendait plus ou moins compte qu'une matière devait former le lieu, servir de base, pour cet échange énergétique. Mais, dans de tels échanges, la matière n'était souvent qu'une sorte de cause occasionnelle, qu'un moyen d'expression pour une science qui voulait rester réaliste. Toute une école d'ailleurs prétendait se passer de la notion de matière. C'était le temps où Ostwald disait : le bâton qui frappe Scapin ne prouve pas l'existence du monde extérieur. Ce bâton n'existe pas. N'existe que son énergie cinétique. Karl Pearson disait de même : la matière est l'immatériel en mouvement, Matter is non-matter in motion . Autant d'affirmations qui pouvaient paraître légitimes, car la matière n'étant prise que comme un support placide et l'énergie comme une qualité en quelque sorte extérieure et indifférente au support, on pouvait fort bien, par une critique à la Berkeley, faire l'économie du support pour ne parler que du véritable phénomène d'essence énergétique. On s'explique qu'une telle doctrine se soit écartée de toute étude relative à la structure de l'énergie. Non seulement elle s'opposait aux recherches atomiques sur la structure de la matière, mais elle se dirigeait, dans son propre [62] domaine, vers une étude générale de l'énergie, sans chercher à construire l'énergie. (Nouvel Esprit, chap. III, p. 61-63.)

2. Elle n'est pas empiriste

[24] Si l'on suit alors le problème des échanges entre la matière et l'énergie en essayant de descendre dans les domaines de la microphysique où se forme le nouvel esprit scientifique, on s'aperçoit que l'état d'analyse de nos intuitions communes est très trompeur et que les idées les plus simples, comme celles de choc, de réaction, de réflexion matérielle ou lumineuse, ont besoin d'être révisées. Autant dire que les idées simples ont besoin d'être compliquées pour pouvoir expliquer les microphénomènes.
Prenons par exemple le cas de la réflexion lumineuse et voyons comment l'idée même de réflexion, si claire dans l'intuition macroscopique, se brouille dès qu'on prétend étudier la « réflexion » d'un rayonnement sur un corpuscule. On saisira facilement sur cet exemple l'inefficacité épistémologique des idées simples du type cartésien quand on puise ces idées simples dans une intuition immédiate où se réalise trop vite la fusion des enseignements de l'expérience et de la géométrie élémentaires.
L'expérience usuelle du miroir est de prime abord si simple, si claire, si distincte, si géométrique, qu'elle pourrait être mise à la base de la conduite scientifique, dans le style même où M. Pierre Janet parle de la conduite du panier pour caractériser la mentalité humaine et montrer la grande supériorité de l'enfant qui comprend l'action totalisante du panier alors que le chien ne se sert jamais du panier comme collecteur d'objets. En fait, la conduite du miroir est un schème de pensée scientifique si primitive qu'elle paraît difficile à analyser psychologiquement. Aussi les débutants s'étonnent souvent de l'insistance du professeur devant la loi de la réflexion. Il leur paraît évident que le rayon réfléchi prenne une orientation exactement symétrique du rayon incident. Le phénomène immédiat ne pose pas de problème. Priestley, dans son histoire de l'optique, dit que la loi de la réflexion fut toujours connue, toujours comprise. La difficulté du développement pédagogique provient ici, comme [63] dans beaucoup de cas, de la facilité de l'expérience. Cette expérience est précisément le type de ces données immédiates que la pensée scientifique nouvelle doit reconstruire. Et ce n'est pas là une question de détail car la réflexion de la lumière illustre toute expérience de rebondissement. Les intuitions les plus diverses se renforcent l'une l'autre : on comprend le choc élastique par la réflexion lumineuse en appliquant un principe intuitif cher à Kepler qui voulait que « tous les phénomènes de la nature fussent rapportés au principe de la lumière ». Réciproquement, on explique la réflexion par le rebondissement des balles lumineuses. C'est même dans ce rapprochement qu'on trouve une preuve de la matérialité de ces balles. Cheyne, un commentateur de Newton, le note expressément. La lumière est un corps ou une substance, dit-il, parce qu'elle « peut être réfléchie et déterminée à changer de mouvements comme d'autres corps, et (que) les lois de la réflexion sont les mêmes que celles des autres corps ». On trouvera dans le savant livre de Mme Metzger , auquel nous empruntons cette citation, des passages où le substantialisme des corpuscules lumineux est plus accentué ; le rebondissement reste toujours la première preuve. Le principe de raison suffisante joue clairement à propos de la loi de la réflexion ; il vient soudain relier à l'expérience réelle la loi mathématique et ainsi se forme, à la base de la science, un beau type d'expérience privilégiée, richement explicative, totalement expliquée ; un événement du monde physique est promu au rang de moyen de pensée, de denkmittel, de catégorie de l'esprit scientifique. Cet événement est l'occasion d'une géométrisation foudroyante qui devrait éveiller les soupçons du philosophe habitué à la complexité de la Physique mathématique.
En effet, cette source de clarté qu'est l'intuition privilégiée de la réflexion lumineuse peut être une cause d'aveuglement. Suivons par exemple sur le problème de la couleur bleue du firmament les réels obstacles apportés par la conduite du miroir.
Le problème a été posé pour la première fois en termes scientifiques par Tyndall. Tyndall ne s'est plus contenté [64] de cette explication substantialiste, curieusement ambiguë, qui voulait que l'air fût incolore sous faible épaisseur et coloré sous grande épaisseur, double affirmation bien caractéristique d'un esprit préscientifique, en repos devant les thèses réalistes même contradictoires. En se référant à d'ingénieuses expériences sur des suspensions de mastic dans l'eau claire, Tyndall crut pouvoir établir que le phénomène de l'azur du ciel provenait d'une diffusion de la lumière sur des particules matérielles. Lord Rayleigh donna en 1897 une théorie du phénomène en montrant que la diffusion ne se faisait nullement sur des poussières ou des gouttelettes, mais bien sur les molécules du gaz lui-même. D'après cette théorie, toute la lumière émise par le Soleil est bien diffusée, mais comme l'intensité de la lumière diffusée est inversement proportionnelle à la quatrième puissance de la longueur d'onde, c'est la lumière bleue, dont la longueur d'onde est la plus petite, qui prédomine dans l'effet d'ensemble. La formule de Lord Rayleigh est ingénieuse et fouillée, mais l'intuition de base reste très simple : de l'énergie reçue est rendue ; la molécule fait purement et simplement obstacle à la lumière, elle renvoie la lumière d'après la conduite du miroir. Nul besoin, croit-on, de chercher plus loin. N'est-on pas en face de la plus claire, la plus distincte, la plus essentielle des intuitions où la chose renvoie un mouvement ? Or une très importante découverte restait voilée par l'explication elle-même. Il semblerait aller de soi que ce phénomène de changement de couleur de la lumière réfléchie dût suggérer une étude spectroscopique du rayonnement diffusé. Cependant cette étude spectroscopique fut longtemps négligée. [...]
[25] C'est seulement en 1928 qu'un physicien génial hindou, Sir Raman, signala que la lumière diffusée contient des rayons de fréquences inférieures et supérieures à la fréquence incidente. La portée scientifique de la découverte de l'effet Raman est bien connue, mais comment en négliger la portée métaphysique ? En effet, au niveau de la microphysique, on saisit une coopération du rayonnement et de la molécule ; la molécule réagit en adjoignant au rayonnement reçu ses caractéristiques rayonnantes propres. La vibration qui vient toucher la molécule ne rebondira pas comme un objet inerte, [65] pas davantage comme un écho plus ou moins étouffé ; elle aura un autre timbre car des vibrations multiples viendront s'y ajouter. Mais c'est encore là une vue et une expression trop matérialistes pour rendre compte de l'interprétation quantique du phénomène : Est-ce vraiment un spectre lumineux qui sort de la molécule touchée par un rayon ? N'est-ce pas plutôt un spectre de nombres qui nous transmet les nouvelles mathématiques d'un monde nouveau ? En tout cas, quand on va au fond des méthodes quantiques, on se rend bien compte qu'il ne s'agit plus d'un problème de choc, de rebondissement, de réflexion, pas davantage d'un simple troc énergétique, mais que les échanges d'énergie et de lumière s'établissent d'après un double jeu d'écriture, réglé par des convenances numériques compliquées. Ainsi le bleu du ciel interprété mathématiquement est actuellement un thème de pensée scientifique dont on ne saurait exagérer l'importance. L'azur du ciel, dont nous disions plus haut le peu de « réalité », est aussi instructif pour le nouvel esprit scientifique que le fut, il y a quelques siècles, le monde étoilé au-dessus de nos têtes.
Ainsi, c'est lorsqu'on examine le phénomène lumineux en résistant au schématisme, en luttant contre l'intuition première, en provoquant des raisons de pluralisme expérimental, qu'on atteint à ces pensées qui rectifient des pensées et à ces expériences qui rectifient des observations. (Nouvel Esprit, chap. III, p. 71-73.)

3. Elle ne décrit pas, elle « produit » des phénomènes

[26] Depuis qu'on sait que les échanges d'énergie se font, dans le détail des phénomènes, par unités, depuis qu'on connaît la valeur de cette unité, on se trouve devant une autre perspective de rationalité. Ainsi l'échec des intuitions continuistes est bien loin d'être un échec du rationalisme. Cet échec a mis la rationalisation dans une voie nouvelle. Le rationalisme classique en se développant dans des intuitions strictement géométriques ne pouvait toucher la réalité que par le caractère spatial. Il pouvait s'exprimer dans l'idéalité de l'espace. Les relations du rationalisme et de [66] l'idéalisme pouvaient rester étroites. Le rationalisme de l'énergie quitte toute possibilité d'interprétation idéaliste. S'il voulait développer une interprétation subjective, il ne toucherait que des métaphores, il subirait la séduction des belles images de l'activisme. Le destin du rationalisme de l'énergie est tout autre quand on le considère dans l'immense succès de l’énergétisme quantique, de l'énergétisme discontinu. Ce rationalisme est désormais un rationalisme qui a un objet réel, un rationalisme qui informe le caractère réalistique majeur. L'énergie, c'est la réalité même, disait-on déjà à la fin du XIXe siècle. Le chimiste Ostwald aimait à répéter que ce n'est pas le bâton de Scapin qui était réel, mais l'énergie cinétique du bâton. Mais l'énergétisme du XXe siècle a une tout autre portée. Il n'est pas une simple description des phénomènes ; il met en lumière la production des phénomènes. L'énergétisme quantique ne nous donne pas seulement le comment des phénomènes, il nous donne le pourquoi des phénomènes. Et, qui plus est, cette science en pourquoi peut paraître une déception totale pour la science en comment. Précisément, cette science en pourquoi demande une conversion des intérêts, une adhésion à des types d'explication nouveaux, en substituant précisément les preuves rationalistes aux évidences sensibles. (Activité, chap. V, P- I39-)

4. C'est une science d'« effets »

[27] Voici d'ailleurs un trait bien spécial de la science physique moderne : elle devient moins une science de faits qu'une science d'effets. Quand nos théories ont permis de prévoir l'action possible d'un principe donné, nous nous acharnons à réaliser cette action. Nous sommes disposés à y mettre le prix nécessaire, mais il faut que l'effet se produise dès l'instant où il est rationnellement possible. Alors que l'effet Kehr est facile à réaliser, l'effet Zeemann demande des moyens plus puissants. L'effet Stark réclame des champs électriques très intenses. Mais les moyens sont toujours trouvés quand le but est désigné rationnellement. Pour un phénomène prévu rationnellement, peu importe d'ailleurs l'ordre d'approximation de la vérification. Il ne s'agit pas tant de grandeur que d'existence. Souvent l'expérience [67] commune est une cause de découragement, un obstacle ; c'est alors l'expérience raffinée qui décide de tout, car c'est elle qui oblige le phénomène à montrer sa structure fine.
Il y a là toute une philosophie d'un empirisme actif bien différente d'une philosophie de l'empirisme immédiat et passif qui prend l'expérience d'observation pour juge. L'expérience ne prononce plus des jugements sans appel ; ou du moins, tant qu'elle se refuse à sanctionner notre attente, on fait appel à une expérience nouvelle. L'expérience n'est plus un point de départ, elle n'est même plus un simple guide, elle est un but. (Pluralisme, p. 229.)
[68]


ÉPISTÉMOLOGIE. Textes choisis par Dominique Lecourt
SECTION I. Les régions de l’épistémologie
III
Épistémologie de la chimie

A) Les obstacles au « matérialisme rationnel »

1. Rétrospections intempestives


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[28] Dans les livres de vulgarisation, il est d'usage, lorsqu'on veut présenter le problème moderne des transmutations des éléments chimiques, d'évoquer le souvenir des alchimistes. On rappelle, avec complaisance, que des générations de chercheurs opiniâtres ont tenté de transformer le plomb en argent et en or et l'on conclut, dans une formule de style : « Les savants contemporains ont réalisé le vieux rêve des alchimistes. »
Mais pourquoi se référer à cet arrière-fond légendaire ? Quelle impureté de pensée ! Comment peut-on avoir si peu de confiance en l'esprit de nouveauté du lecteur ? L'art, la littérature « réalisent » des rêves ; la science, non. L'onirisme des alchimistes est puissant. À l'étudier on pénètre dans des couches profondes du psychisme humain et tout psychologue de l'inconscient trouvera une mine inépuisable d'images dans la littérature alchimique . Mais l'inconscient, dans une culture scientifique, doit être psychanalysé de part en part. La pensée scientifique repose sur un passé réformé. Elle est essentiellement en état de révolution continuée. Elle vit actuellement d'axiomes et de techniques, c'est-à-dire de pensées vérifiées et d'expériences qui ont fait, dans une [69] extrême précision, leurs preuves de validités. La science, dans ces conditions, n'a rien à gagner à ce qu'on lui propose de fausses continuités alors qu'il s'agit de franches dialectiques. Car rien, absolument rien, ne légitime une filiation des transmutations alchimiques aux transmutations nucléaires. Laisser supposer une telle filiation, c'est confondre les valeurs, c'est manquer précisément au devoir philosophique d'instituer les valeurs proprement scientifiques, en établissant ces valeurs dans leur autonomie.
Pour instituer ces valeurs proprement scientifiques, il faut se placer dans l'axe même des intérêts scientifiques. Faute d'intérêts proprement scientifiques, la pensée, à l'égard des résultats de la science, risque les pires déviations. De toute manière, la technique des transmutations nucléaires ne peut se comprendre sans qu'on demande au lecteur un effort de pensée présente, sans vaine histoire. Il faut que le lecteur sache au moins où se situent les problèmes pour juger de la valeur des solutions.
Il est d'ailleurs facile de faire voir la contradiction philosophique des « travaux » alchimiques et des recherches nucléaires. L'alchimiste poursuivait un changement de qualités. Il tentait, par exemple, un changement de couleurs, confiant dans le caractère substantiel de la couleur. Qu'il puisse jaunir le plomb, voilà un premier rêve, voilà un programme. Avec une semence grise, avec le germe du plomb, quel grand rêve de faire mûrir la substance et d'obtenir, réalisant les métaphores, des moissons d'or. Plus profondément encore, si le travail alchimique pouvait alourdir le plomb, si le plomb pouvait être rendu aussi lourd que l'or, la transmutation serait bien près de réussir !
Or, en fait, si l'on se guidait sur les poids atomiques, la transmutation du plomb en or devrait se faire, au contraire, en allégeant le poids atomique du plomb. Le nouveau programme devrait donc aller à l'envers de l'ancien.
Mais comment résoudre un tel paradoxe phénoménologique, comment le faire comprendre à un lecteur moderne, si précisément l'on n'a pas, au préalable, divisé la phénoménologie de la matière en ses trois niveaux : niveau des expériences physiques — niveau des expériences chimiques — niveau des expériences nucléaires. En revanche, une fois la séparation faite, on peut faire comprendre que la [70] densité correspond à une notion exclusivement physique, une notion valable seulement dans le premier niveau. Sans doute cette notion a pu servir à désigner nettement des substances chimiques particulières. Mais dès que l'on pense à la conception d'une chimie essentiellement intermatérialiste, d'une science qui étudie des rapports pondéraux entre les substances qui se combinent entre elles pour donner de nouvelles substances, la notion de densité est reléguée à son rôle de simple désignation préliminaire, travailler sur la densité, comme tentaient de le faire les alchimistes, c'était donc travailler à un niveau superficiel de la phénoménologie, loin des facteurs agissants de la transmutation.
Le facteur agissant n'est pas même un facteur chimique. C'est le Z du noyau. C'est le nombre des protons dans le noyau d'atome. Si la transmutation « rêvée par les alchimistes » doit se faire, il faut transformer le Z = 82 du plomb en le Z = 79 de l'or. C'est là une transformation électrique, mieux une transformation protonique. La technique nucléaire ne peut réussir cette transmutation que si elle permet de retrancher de chaque atome de plomb trois protons. Si elle opère cette soustraction, tout le reste est donné par surcroît : les propriétés chimiques, les propriétés physiques, voire les bonnes vieilles métaphores du grand poids et de l'éclat solaire.
Faute de pouvoir travailler à ces profondeurs, au-delà même de la première profondeur chimique, au niveau même de la profondeur protonique, toute tentative de transmutation matérielle devait donc rester vaine. Il est donc bien inutile de mettre un faux problème à l'origine d'un vrai problème, absurde même de rapprocher alchimie et physique nucléaire. Bien plutôt, il faut que la pensée philosophique accompagne la technique pour poser le problème de la systématique des substances élémentaires au niveau où apparaissent les véritables filiations.
Mais la perspective vers les fonds objectifs du réel manquera de profondeur si elle veut systématiquement prendre la clarté de la connaissance à la première ébauche de connaissance sans suivre la tâche d'instruction progressive de la pensée scientifique. Sans cesse, le philosophe phénoménologue déclare qu'il faut revenir à la chose même. À quelle [71] chose, à quel objet de science pourrait-on s'attacher quand la culture scientifique réalise précisément un détachement des premiers objets ?
Quand on signale à des philosophes cet approfondissement de la phénoménologie nécessaire pour classer les valeurs de l'expérience scientifique, quand on en prend prétexte pour reconnaître une profondeur dans l'objectivité, et corrélativement dans la conscience une hiérarchie de rationalité, ils répondent souvent par cette vieille image sceptique des voiles d'Isis qui sans fin dévoilée garde toujours assez de voiles pour cacher son mystère. Ils refusent cet émerveillement rationaliste qui nous fait découvrir chaque fois plus de rationalité quand se liquident les premières illusions. Car enfin, la profondeur d'objectivité, telle que l'explore la science contemporaine, est, à chaque découverte, une extension de la rationalité. La puissance d'explication augmente. Plus profondément va l'expérience, plus systématiquement s'organise le savoir.
On le voit, une technique de la matérialité en profondeur va bien de pair, comme nous le disions plus haut, avec une pensée qui prend conscience de sa rationalité, ce qui est, d'après nous, un renouvellement de la prise de conscience. La conscience de la rationalité d'un savoir est un nouveau départ pour une phénoménologie. Une telle prise de rationalité dénonce par récurrence l'intentionnalité empirique de la conscience première, dénonce l'essentiel occasionalisme de la conscience en son éveil. La conscience de rationalité lie l'être pensant à soi-même dans l'exercice même de sa pensée. [...]
De toute manière, cette division des niveaux matériels, dont nous venons de donner l'ébauche, arrête toutes les conceptions philosophiques vagues où la matière recevait des caractérisations générales, comme par exemple dans le très court chapitre qu'Emile Boutroux consacre à la Matière dans son livre sur La contingence des lois de la nature. Il faut maintenant prendre la science de la matière dans sa pluralité, prendre la matière dans ses instances bien différenciées. Ce qui était pour le philosophe une preuve de contingence est devenu un champ de rationalités de mieux en mieux ordonnées, de plus en plus hiérarchisées.
Cette molle contingence par laquelle le philosophe défendait [72] son système des sciences s'élimine dans l'examen précis des problèmes scientifiques. A chercher dans la réalité des preuves de contingence, il semble que le philosophe espère s'instruire devant le chaos, devant les phénomènes bruts, non débrouillés. Le philosophe perdrait ses illusions de sceptique, s'il participait non seulement à l'œuvre de mise en ordre des êtres de la matière, mais encore à cette création d'êtres nouveaux, création opérée sur des plans rationnels de mieux en mieux élaborés. (Matérialisme, chap. III, p. 103-105.)

2. Analogies immédiates

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[29] Il ne serait pas difficile de montrer que les caractères marquants de l'objet physique ont été, en réalité, à l'origine de la science chimique, les premiers obstacles à la définition de l'individu chimique. Qu'on pense seulement au caractère de solidité ou de fluidité si contingent du point de vue chimique, si essentiel du point de vue physique.
Cet échec est très visible quand on examine le point de départ des observations chimiques dans les ouvrages du XVIIIe siècle. Y a-t-il programme plus vaste et à la fois plus directement en contact avec la nature que ceux proposés par les Lémery, les Rouelle, les Baume ! Ainsi Baume proclame qu'il a fait avec Macquer seize cours de chimie qui ont comporté chacun plus de 2 000 expériences, ce qui, joint à plus de 10 000 expériences personnelles à Baume, dépasse donc le nombre de 42 000 expériences. Sans doute, un chimiste moderne arrive dans certains dosages, en suivant l'évolution de certaines réactions, à accumuler des travaux également innombrables ; mais il s'agit toujours d'expériences similaires qui peuvent être groupées en espèces somme toute très peu nombreuses. Avec Baume, on a affaire à des expériences diverses et même hétéroclites.
D'ailleurs Baume répète que la Nature offre un champ d'études inépuisable. Mais ce poncif n'a pas le même sens au XVIIIe siècle et au XXe. En fait, les études modernes ont un contact petit avec le fait naturel et immédiat. Parties de ce champ étroit, elles se développent en profondeur. Toutes les questions y sont indirectes. Au XVIIIe siècle, la Nature est au contraire prise en surface. « Que le Chimiste, [73] dit Baume , jette un coup d'œil sur les moindres productions que la Nature répand devant lui, et il sera humilié de voir cette suite d'expériences qui s'offrent à ses recherches. »
Voilà donc le chimiste devant une diversité qui, à première vue, semble devoir plutôt se multiplier que se réduire. Voyons maintenant comment l'analogie va jouer sur ce domaine immédiat et constatons qu'elle n'arrive pas à s'organiser, à devenir réellement une analogie chimique. Précisément Baume prétend que la Nature offre d'elle-même le plan de réduction. Pour lui, en effet, l'harmonie naturelle est indiquée à grands traits dans les échanges chimiques de la végétation. « La végétation est le premier instrument que le Créateur emploie pour mettre la Nature en action . » La fonction des végétaux « est de combiner immédiatement les quatre éléments et de servir de pâture aux animaux ». Puis viendra l'action des animaux eux-mêmes qui « convertissent en terre calcaire la terre vitrifiable élémentaire que la végétation a déjà altérée ». La Nature a alors à sa disposition les combustibles et la matière calcaire ; elle en fait usage « de mille et mille manières ». Comme on le voit, ce seraient les règnes de la Nature qui fourniraient les cadres des études chimiques. Idée fausse entre toutes et si pauvre en applications immédiates que son promoteur lui-même, après l'avoir développée complaisamment dans la longue préface de son livre, ne tarde pas à l'abandonner dès qu'il en vient aux travaux de laboratoire.
Même à l'égard d'une étude plus profonde et plus précise, l'analogie de premier examen a besoin d'être rectifiée. Tel est le cas des tout premiers essais de classification fondés sur les phénomènes de combustion. Ces actions violentes se désignent d'elles-mêmes aux yeux de l'observateur. Rien ne prouve cependant qu'elles doivent nécessairement compter comme facteurs déterminants d'une analogie d'ensemble. En fait, Baume pensera un instant à classer les corps d'après leur pouvoir de combustion — pouvoir bien difficile à apprécier au cours du XVIIIe siècle — mais loin de préciser ce principe, Baume tentera de le rapprocher du motif d'analogie puisé encore une fois dans l'intuition des [74] règnes naturels. Il croira pouvoir prendre la combustion comme un caractère chimique propre à distinguer d'une part les minéraux (incombustibles) et d'autre part les corps d'origine végétale et animale (combustibles). C'est donc toujours la même tendance d'expliquer le phénomène chimique par un phénomène en quelque manière plus immédiat, plus général, plus naturel. Cette tendance, on le voit, va à l’encontre des voies où la chimie moderne trouvera le progrès. L'expérimentation chimique sera féconde quand elle recherchera la différenciation des substances, plutôt qu'une vaine généralisation des aspects immédiats. (Pluralisme, chap. I, p. 30-33.)

3. La catégorie philosophique de matière

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[30] Il n'est pas rare de trouver dans les jugements de valeur que le philosophe porte sur la notion de matière la trace d'une véritable antinomie.
Dans une première série de jugements de valeur, on tient en effet la matière comme un principe d'essentielle généralité. Elle est une entité assez générale pour soutenir, sans les expliquer, toutes les formes individuelles, toutes les qualités particulières. On ne lui reconnaît aucune force pour maintenir sa forme. Et même on peut la priver de ses qualités. Nombreux sont les textes alchimiques où l'on indique ce vœu de déqualifier la matière pour ensuite lui attacher une qualité choisie. Cette technique devient un mouvement de pensée philosophique assez commun, sans que la pensée philosophique mette bien à jour, en cette occasion, le sens de ses abstractions. Dans de telles vues, la matière n'est plus guère retenue que sous les signes de la quantité. La matière n'est alors que quantité, quantité immuable, quantité qui se conserve à travers toute transformation. Et ainsi, sous le signe de la quantité, grâce aux principes de conservation, la notion de matière est abandonnée au savant par le philosophe. En fait, de grands secteurs de la connaissance se développent d'accord avec la limitation du règne de la matière. Considérant la matière par sa masse, par son volume, par son mouvement, une doctrine comme la mécanique rationnelle a une valeur d'explication insigne. Mais [75] même lorsque le philosophe reconnaît le succès de telles explications scientifiques, il reste tout prêt à dénoncer le quantitativisme comme une abstraction.
Et voici alors l'autre pôle de l'antinomie : dans une autre série de jugements de valeur, on tient la matière comme la racine même de l'individuation, on lui donne, en tous ses éléments, souvent dans la plus infime partie, des qualités singulières, des qualités, par essence incomparables d'une matière à une autre. Sur la matière prise ainsi comme racine de toute individuation, on fonde un irrationalisme radical. Et l'on défie le savant de connaître la matière « dans son fond » (cf. Boutroux, Les lois naturelles). Au quantitativisme de la matière s'oppose alors un qualitativisme. Et le philosophe prétend que des intuitions toutes en nuance peuvent seules nous faire toucher la qualité. Il saisit la qualité en son essence comme on goûte un vin fin. Il vit les nuances. Il vit « immédiatement » la qualité comme si la vie sensible surindividualisait encore l'individualité de la matière offerte à la sensation.
Cette antinomie ne résiste pas à une étude attentive et patiente du monde de la matière. Une étude scientifique des phénomènes matériels — si cette étude travaille sur les deux bords de l'antinomie — nous livre, à la fois, des caractères généraux, comptables, de la connaissance rationnelle et des caractères particuliers susceptibles de définitions expérimentales précises. La chimie, quand nous la suivrons en ses grands progrès, nous apportera par la suite bien des preuves de cette double détermination. Mais déjà, dans la connaissance commune, on a contact, d'une part, avec des constances matérialistes qui dépassent la pauvre généralité avec laquelle on voudrait limiter la connaissance de la matière et, d'autre part, on trouve, dans les diverses matières, des propriétés très bien spécifiées qui permettent un accord particulièrement net entre les esprits.
En effet, comparer directement les matières aux matières, faire agir une matière sur une matière, suivre l'action du feu, de l'eau, de la lumière sur une matière, voilà des expériences immédiates qui peuvent fonder un accord préliminaire des esprits touchant le monde matériel, accords d'autant plus net qu'on barre plus nettement toute interprétation. Cet accord des esprits — ne fût-il que provisoire — est déjà une [76] objection à l'irrationalisme foncier qu'on met sous le signe de la réalité matérielle insondable. On peut certainement parler d'une clarté matérialiste, capable de rivaliser avec la clarté géométrique. Si le philosophe développe son protocole de doute en se référant aux caractères fluents d'une matière, à l'inconstance des qualités matérielles de la cire, il reste cependant bien sûr de pouvoir reprendre le lendemain sa méditation à propos de la cire. Le philosophe a d'ailleurs l'assurance d'être compris d'autrui quand il parle de la cire. Cette assurance ne serait pas plus grande s'il parlait de la forme des cellules hexagonales d'un gâteau de cire. Il y a des espèces matérielles susceptibles d'être entre elles aussi nettement distinguées que le cône et la sphère dans le domaine des formes. La cire ne sera jamais confondue avec le goudron, non plus que l'hydromel avec la panacée de Berkeley. (Matérialisme, chap. II, p. 61-62.)

B) Le « matérialisme rationnel »

1. Classification des éléments

a) Un « pluralisme cohérent »

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[31] En étudiant le principe des recherches qui ont pris naissance dans l'organisation des substances élémentaires de Mendéléeff, on se rend compte que peu à peu la loi prime le fait, que l'ordre des substances s'impose comme une rationalité. Quelle plus belle preuve peut-on apporter du caractère rationnel d'une science des substances qui arrive à prédire, avant la découverte effective, les propriétés d'une substance encore inconnue ? La puissance organisante du tableau de Mendéléeff est telle que le chimiste conçoit la substance dans son aspect formel avant de la saisir sous les espèces matérielles. Le genre commande à l'espèce. En vain nous objectera-t-on une fois de plus que c'est là une tendance bien particulière et que le plus grand nombre des chimistes, dans leur labeur quotidien, s'occupent de substances actuelles et réelles. Il n'en est pas moins vrai qu'une métachimie a pris naissance avec le tableau de Mendéléeff et que la tendance ordonnatrice et rationalisante a conduit à [77] des succès de plus en plus nombreux, de plus en plus profonds.
Un trait nouveau doit être signalé : c'est le souci de complétude qui vient de se manifester dans la doctrine des substances chimiques. Le réalisme posant naturellement l'objet avant la connaissance se confie à l'occasion, au donné toujours gratuit, toujours possible, jamais achevé. Au contraire, une doctrine qui s’appuie sur une systématisation interne provoque l'occasion, construit ce qu'on ne lui donne pas, complète et achève héroïquement une expérience décousue. Dès lors, l'inconnu est formulé. C'est sous cette inspiration qu'a travaillé la chimie organique : elle a connu, elle aussi, la chaîne avant les chaînons, la série avant les corps, l'ordre avant les objets. Les substances ont été alors comme déposées par l'élan de la méthode. Elles sont des concrétions de circonstances choisies dans l'application d'une loi générale. Un puissant a priori guide l'expérience. Le réel n'est plus que réalisation. Il semble même qu'un réel ne soit instructif et sûr que s'il a été réalisé et surtout s'il a été replacé dans son juste voisinage, à son rang de création progressive.
On s'exerce aussi à ne penser dans le réel rien autre chose que ce qu'on y a mis. On ne laisse rien à l'irrationnel. La chimie technique rend à éliminer les aberrations. Elle veut construire une substance normalisée, une substance sans accidents. Elle est d'autant plus sûre d'avoir trouvé le même que c'est en fonction de sa méthode de production qu'elle le détermine. Si, comme le dit si justement Roger Caillois , le rationalisme se définit par une systématisation interne, par un idéal d'économie dans l'explication, par une interdiction de recourir à des principes extérieurs au système, il faut bien reconnaître que la doctrine des substances chimiques est, dans sa forme d'ensemble, un rationalisme. Il importe peu que ce rationalisme dirigeant commande à toute une armée de réalistes. Le principe de la recherche des substances est sous la dépendance absolue d'une science de principes, d'une doctrine de normes méthodiques, d'un plan coordonné où l'inconnu laisse un vide si clair que la forme de la connaissance y est déjà préfigurée.

[78]
Mais si nous avons pu faire partager au lecteur notre conviction de la soudaine suprématie des valeurs de cohérence rationnelle dans la chimie moderne, si nous avons pu lui donner l'impression que des fonctions de la philosophie kantienne peuvent servir à désigner certaines tendances en action dans la connaissance des substances, le plus dur de notre tâche n'est pas fait et ce qui reste à faire est en apparence assez décevant puisqu'il nous faut montrer que ce kantisme de la substance, à peine installé dans la chimie contemporaine, va se dialectiser. (Philosophie du Non, chap. III, p. 58-59.)

b) Dialectique

[32] La dialectique nous paraît se développer dans deux directions très différentes — en compréhension et en extension — sous la substance et à côté de la substance — dans l'unité de la substance et dans la pluralité des substances.
D'abord, sous la substance, la philosophie chimique a placé des schémas et des formes géométriques qui, dans leur premier aspect, étaient tout hypothétiques, mais qui, par leur coordination en un vaste ensemble doctrinal, se sont peu à peu valorisés rationnellement. De véritables fonctions nouménales sont alors apparues dans la chimie, en particulier dans la chimie organique et dans la chimie des complexes. On n'est pas juste devant la notion de formule développée en disant qu'une telle formule est une représentation conventionnelle ; c'est plutôt une présentation qui suggère des expériences. De l'expérience première à l'expérience instruite, il y a passage de la substance à un substitut. La formule développée est un substitut rationnel qui donne, pour l'expérience, une comptabilité claire des possibilités. Il y a dès lors des expériences chimiques qui apparaissent a priori impossibles parce qu'elles sont interdites par les formules développées. Dans l'ordre phénoménal, les qualités substantielles n'indiqueraient aucunement de telles exclusions. Vice versa, il y a des expériences qu'on n'aurait jamais songé à réaliser, si l'on n'avait pas prévu a priori leur possibilité en se confiant aux formules développées. On raisonne sur une substance chimique dès qu'on en a [79] établi une formule développée. On voit donc qu'à une substance chimique est associé désormais un véritable noumène. Ce noumène est complexe, il réunit plusieurs fonctions. Il serait rejeté par un kantisme classique ; mais le non-kantisme dont le rôle est de dialectiser les fonctions du kantisme peut l'accepter.
Naturellement, on nous objectera que ce noumène chimique est bien loin de la chose en soi, qu'il est en étroit rapport avec le phénomène, traduisant souvent terme pour terme, dans un langage rationnel, des caractères qu'on pourrait exprimer dans le langage expérimental. On nous objectera surtout que nous prenons présentement nos exemples dans une chimie des substances complexes et que c'est à propos de la substance simple qu'il faut apprécier le caractère philosophique de l'idée de substance. Mais cette dernière objection ne tient pas, car le caractère nouménal a fait son apparition dans la doctrine des substances simples. Chaque substance simple a en effet reçu une substructure. Et, fait caractéristique, cette substructure s'est révélée d'une essence totalement différente de l'essence du phénomène étudié. En expliquant la nature chimique d'un élément par une organisation de corpuscules électriques, la science contemporaine a établi une nouvelle rupture épistémologique. Une sorte de non-chimie s'est constituée pour soutenir la chimie. Et qu'on ne s'y trompe pas, ce n'est pas la phénoménologie électrique qu'on a ainsi placée sous la phénoménologie chimique. Dans l'atome, les lois de la phénoménologie électrique sont, elles aussi, déviées, dialectisées. De sorte qu'une électricité non maxwellienne vient s'offrir pour constituer une doctrine de la substance chimique non kantienne. On exprime donc fort mal les découvertes modernes en disant dans une phrase prédicative : « La matière est, dans son fond, électrique. » Cette forme réaliste méconnaît l'importance de la physique interne de la substance. (Philosophie du Non, chap. III, p. 59-60.)

c) Constitution de la systématique

[33] En raison de tous les obstacles rencontrés par les essais de classification, il faut venir jusqu'à la deuxième moitié du XIXe siècle pour que le problème d'une systématique des [80] éléments de la matière soit posé dans une perspective éclairante.
Si l'on devait marquer de traits un peu gros les révolutions d'idées par lesquelles se rénove la science, on pourrait parler d'abord de l'ère analytique de Lavoisier, ensuite de l'ère syncrétique de Mendéléeff. Les travaux de Mendéléeff, qui eurent, de son vivant, bien peu de retentissement, prirent, cinquante ans après leur parution, une importance considérable, au point que le tableau de Mendéléeff, sans doute plusieurs fois modifié, est une des pages les plus philosophiques de la science. Le tableau établissant comme une totalité organique l'ensemble jadis indéterminé des corps simples fonde vraiment la chimie syncrétique.
Mettons rapidement en lumière la cohérence de la systématique des corps simples réalisée par Mendéléeff.
Au lieu des classifications linéaires qui organisaient les éléments en famille, sans jamais organiser entre elles les familles d'éléments, le tableau de Mendéléeff met en œuvre un ordre croisé, un ordre à deux variables. On n'a pas distingué d'abord très nettement ces deux variables ; elles ne furent bien désignées que dans une information électrique très poussée qui ne pouvait apparaître dans les premières formes du système. Mais les rôles différents de ces deux variables ordinales se multiplièrent avec les progrès de la science et l'on peut dire qu'à chaque décade, depuis trois quarts de siècle, on comprend mieux la signification de l'ordre croisé qui est le principe du tableau de Mendéléeff.
L'idée directrice de Mendéléeff a été de prendre pour les corps simples, comme premier motif d'ordination, le poids atomique et comme second motif, la valence chimique. Ecrivant sur une ligne horizontale la suite des corps simples en suivant l'ordre croissant des poids atomiques, il interrompait la première ligne pour mettre en colonnes verticales les corps simples de même valence. La deuxième ligne finie, une autre recommence suivant le même rappel pour mettre peu à peu en colonnes les valences. Rien de plus simplement totalisateur que cette classification qui met en œuvre les deux notions de poids atomique et de valence chimique qui dominent la chimie classique. (Matérialisme, chap. III, p. 91-92.)
[81]

d) La notion de poids atomique

[34] Mais voyons d'un peu près cette notion de poids atomique qui semble garder dans les premières formes du tableau de Mendéléeff un privilège d'ordination. Cette notion de poids atomique, si l'on isole les phases de son évolution, peut en effet nous servir d'argument pour le poly-philosophisme que nous défendons dans le présent ouvrage.
Dans la courte histoire de cette notion qui n'a vraiment qu'un siècle et demi d'existence, il est des époques où l'on n'hésite pas à affirmer le réalisme de la notion, d'autres époques où l'on marque une volonté explicite de se limiter au positivisme de l'expérience. On veut bien alors manier des symboles, se confier à un symbolisme organisateur, mais on s'interdit d'aller plus loin. Il fut un temps récent où dans l'enseignement — en cela en retard comme souvent sur la science effective — on insistait sur le caractère d'hypothèse de la notion d'atome. Il était alors recommandé de dire que le poids atomique n'est pas un poids puisqu'il ne désigne que les rapports pondéraux des corps qui entrent en composition. Le poids atomique, s'il était vraiment le poids d'un atome, devrait être un nombre absolu. Dans les premières déterminations et durant tout le XIXe siècle, le poids atomique était un nombre relatif, un nombre indiquant un rapport de poids. Le vrai nom de la systématique des poids atomiques dans la chimie du XIXe siècle aurait dû être : tableau des nombres proportionnels déterminant la composition, en corps simples, des corps composés. Ce n'est qu'après les travaux de l'école atomistique du XXe siècle — en particulier l'école de Jean Perrin — qu'on put déterminer le nombre absolu d'atomes contenus dans un poids déterminé de substance et calculer le poids absolu d'un atome d'une substance désignée.
Ainsi, sur cette notion particulière de poids atomique, on peut suivre une évolution de la philosophie chimique, philosophie qui accède lentement au réalisme précis grâce à l'organisation rationnelle d'une expérience comparative essentiellement complexe. Il suffit de suivre cette évolution aboutissant à un réalisme scientifique pour voir combien sont inertes les thèses d'un réalisme immédiat, réalisme immédiat qui est toujours prêt à aligner tout son savoir à partir [82] d'une expérience particulière. Par ses techniques multiples et ses théories de plus en plus rationnelles, la chimie contemporaine détermine un véritable « spectre philosophique » qui met en place les diverses nuances d'une philosophie primitivement aussi simple que le réalisme.
On se tromperait d'ailleurs si l'on bloquait la philosophie scientifique sur un état particulier de la science, fût-ce l'état présent. Il persiste dans l'esprit scientifique une histoire vivante. Cette histoire est bien visible, bien évidemment active, au niveau de cette notion particulière de poids atomique. Comme un fait ineffaçable, comme le fait d'une culture active, subsiste le fait historique : le poids atomique est un poids relatif qui est devenu absolu. Ce devenir doit encore être induit dans toute éducation scientifique saine. Et tout chimiste garde en son esprit la trace de ce devenir. Dans beaucoup de ses pensées, le chimiste utilise encore la notion de poids atomique sous son aspect de nombre proportionnel de combinaison (notion toute positive, pure traduction des rapports pondéraux trouvés dans les analyses et les synthèses du laboratoire de chimie). Mais le chimiste sait que le physicien a levé les hypothèses et que l'on est maintenant en droit de traduire dans le langage réaliste les différents rapports pondéraux exprimés dans le langage positiviste. Le langage réaliste est plus fort. Il confirme le chimiste dans le bien-fondé des notions théoriques ; il permet au chimiste de s'attacher davantage aux schémas atomistiques sans abandonner la prudence qui est de règle au laboratoire.
Ainsi, au poids atomique correspond, en fait, un concept affecté d'un devenir épistémologique, un concept qui garde ses attaches historiques. Un philosophe qui marquerait d'un trait unique la philosophie d'un tel concept s'interdirait de suivre l'activité psychologique réelle du savant. C'est par de telles simplifications philosophiques qu'on aboutit à ces philosophies univalentes, philosophies toujours aussi sceptiques à l'égard des thèses adverses que facilement convaincues des thèses dogmatiquement professées.
En particulier si l'on s'éloigne des thèses générales, si l'on détermine les valeurs philosophiques au niveau de problèmes particuliers, on ne pourra accepter comme un dilemme le choix que propose Meyerson : réalisme ou positivisme. Le positivisme ne se laisse pas aussi facilement évincer et le [83] réalisme lui-même change de caractère en changeant de niveau. Précisément, sur le problème qui nous occupe, la désignation électronique des différents types d'atomes va déplacer et préciser le réalisme de la notion d'éléments chimiques. Un temps vint en effet où la systématique fondée par Mendéléeff sur une phénoménologie purement chimique fut positivement approfondie par une organisation qui ne correspond plus à l'aspect proprement chimique. À la notion de poids atomique succède alors — comme variable organisatrice du tableau de Mendéléeff — une notion phénoménologiquement plus abstraite : la notion de nombre atomique. Au début, ce nombre atomique était un véritable nombre ordinal ; il était, en somme, le numéro qui fixait le rang des substances élémentaires dans la suite des diverses lignes horizontales du tableau de Mendéléeff. Philosophiquement le progrès accompli au niveau de la notion de nombre atomique a précisément consisté dans son passage de fonction ordinale à la fonction cardinale. On a pu se rendre compte qu'avec cette notion non seulement on ordonnait des éléments mais qu'on comptait quelque chose. En effet corrélativement à la notion de famille d'éléments chimiques s'établit une notion voisine mais réalistiquement plus profonde : la notion de structure électronique qui relevait d'une comptabilité toute cardinale d'électrons.
Ainsi, dès le début du XXe siècle, la phénoménologie des substances élémentaires se dédoubla et une systématique spécifiquement électronique fut instituée comme base de la systématique chimique de Mendéléeff. De ce fait, les doctrines de la matière accueillirent des types d'explication tout nouveaux, fondés sur un véritable domaine de rationalité pourvu de principes autonomes : la mécanique quantique. Un nouvel objet, l'électron, réclame en effet des principes d'organisation spécifique, tels par exemple que le principe d'exclusion de Pauli. (Matérialisme, chap. III, p. 92-93.)

e) Nombre atomique : une des plus grandes conquêtes théoriques du siècle

[35] C'est [...] [la] justification [des perturbations ordinales du tableau de Mendéléeff qui devait] mettre sur la voie d'un concept étonnamment fécond dont la formation [84] suit d'ailleurs un progrès si continu qu'on distingue mal l'instant où ce concept s'imposa dans la science. Nous voulons parler de la notion de nombre atomique. C'est la formation de cette notion que nous allons maintenant essayer de décrire, car c'est elle qui constituera le principal facteur de l'harmonie matérielle. Elle est ainsi à nos yeux une des plus grandes conquêtes théoriques du siècle.
Sans doute, il devait sembler bien audacieux d'abandonner les poids atomiques comme base de la classification. Ils se révélaient en effet comme des paramètres extrêmement sensibles, dépassant en tout cas la précision nécessaire au classement des propriétés générales. D'autre part, à la fin du XIXe siècle, on s'attachait systématiquement aux caractères purement phénoménologiques de la science : puisque les phénomènes nous apparaissent solidaires, qu'importe la racine sans doute à jamais cachée de leurs liaisons ; la tâche vraiment positive doit se confiner dans la description des relations et pour cette description il n'y a guère que les questions de franche commodité qui puissent nous faire préférer une variable à une autre. Autant de raisons pour négliger toute discussion sur la réalité fondamentale d'une variable distinguée à la base d'une description phénoménologique. D'ailleurs tant faire que de changer de variable, comment ne pas adopter une variable qui soit apparente dans le phénomène, une quantité que nous puissions mettre en évidence et mesurer dans une expérience ?
C'est pourtant à une variable qui devait sembler éminemment factice qu'on finit par s'adresser puisqu'on en vint à choisir, comme élément déterminant fondamental, le simple numéro d'ordre qui fixait la place de l'élément chimique dans le tableau de Mendéléeff comme si la pagination d'un livre pouvait en éclairer le plan ! Mais ce qu'il y a de plus étonnant encore, c'est que cette variable qui était d'abord un simple repère qui n'avait primitivement aucun sens expérimental, aucun sens quantitatif, prit peu à peu une valeur explicative plus large et plus profonde. Elle est devenue une valeur théorique particulièrement claire et suggestive ; on lui a trouvé un sens arithmétique très simple. Actuellement, c'est cette variable solidaire de l'ensemble des corps qui donne vraiment la mesure de la réalité chimique des divers éléments. (Pluralisme, chap. VIII, p. 133-135.) [85] [36] Qu'est-ce donc alors que le nombre atomique qui caractérise un élément chimique donné ? C'est le nombre d'électrons contenus dans un de ses atomes. Alors tout s'éclaire dans une nouvelle explication électronique de la systématique chimique : le principe ordonnateur est le nombre atomique, ce n'est pas le poids atomique. Et si le système de Mendéléeff a pu se constituer c'est en raison d'un parallélisme (parallélisme d'ailleurs imparfait) entre la croissance du poids atomique et la croissance du nombre atomique. Le nombre atomique varie de 1 à 92, unité par unité, ce nombre permet de numéroter les cases du tableau de Mendéléeff.
Si les philosophes méditaient ce passage de l'ordinal au cardinal, ils seraient moins sceptiques sur les progrès philosophiques de la pensée scientifique.
Et voici maintenant la liaison du nombre atomique avec les considérations de structure pour les différents types d'atomes. Les périodes chimiques (longueur des lignes horizontales du tableau) se développent chacune en suivant le nombre progressivement croissant des électrons dans la couche externe des différents atomes de la période. D'autre part la désignation des familles chimiques se fait par le nombre des électrons dans la couche externe. Quand la couche externe contient un électron, l'élément est un élément alcalin ; quand cette couche externe contient deux électrons, l'élément est un élément alcalino-terreux... Avec sept éléments dans la couche externe, on a la famille des halogènes ; avec huit électrons, la famille des gaz inertes. Ainsi les familles chimiques, si difficiles qu'elles aient été à rassembler par la phénoménologie strictement chimique aidée par les considérations de valence qui étaient liées aux lois de Faraday sur l’électrolyse, sont donc clairement expliquées électriquement, ou, pour parler d'une manière plus exacte, les familles chimiques sont expliquées électroniquement.
Cela étant, si l'on a égard à la somme considérable de vues théoriques et d'organisations techniques que réclame la notion d'électron, on doit bien convenir que la systématique chimique, dès qu'elle se fonde sur cette notion, reçoit un caractère philosophique nouveau, le caractère même que nous avons mis sous le signe d'un rationalisme appliqué. [86] L'organisation électronique, prise comme un nouveau domaine de rationalité, éclaire indirectement, mais profondément, notre savoir empirique. Le tableau de Mendéléeff, réorganisé au niveau des connaissances actuelles, accède à un véritable rationalisme arithmétique de la matière ; autrement dit, le tableau de Mendéléeff est un véritable boulier qui nous apprend l'arithmétique des substances, qui nous aide à arithmétiser la chimie.
Et qu'on mesure bien cette différence philosophique essentielle : la matière n'est pas électrique substantiellement ; elle est électronique arithmétiquement. La science de la matière échappe par cette révolution épistémologique aux rêveries des philosophes irrationalistes. En effet, tout ce que l'irrationaliste postulait comme substance se désigne comme structure. En vain, dans son ivresse de l'insondable, le philosophe irrationaliste objecte-t-il au savant contemporain : « Vous ne savez pas au fond ce qu'est la substance de l'électron », en vain le philosophe irrationaliste croit-il pouvoir reporter la naïveté de ses questions dans l'au-delà substantialiste du corpuscule constituant. En postulant une sorte de transcendance de la profondeur substantialiste, le philosophe irrationaliste ne fait que serrer les œillères sur les tempes. Toujours le philosophe irrationaliste veut voir les choses à sa façon. Il prétend se limiter aux questions primitives. Il se refuse au long apprentissage qui a permis au savant de rectifier les perspectives initiales et d'aborder une problématique précise. Comment alors pourrait-il poser les questions qui naissent précisément d'un renversement des rapports de la substance et de la qualité ?
Pour comprendre ce renversement il faut dire : les qualités substantielles sont au-dessus de l'organisation structurale ; elles ne sont pas au-dessous. Les qualités matérielles sont des faits de composition, non pas des faits dans une substance intime des composants. Nous touchons une limite où le réalisme ne s'intériorise plus, où précisément le réalisme s'extériorise. Cette révolution épistémologique de la doctrine des qualités matérielles apparaîtra sans doute mieux quand nous l'aurons, par la suite, étudiée dans un chapitre spécial. Mais, dès maintenant, nous devons comprendre que la dualité de l'organisation électronique et de l'organisation chimique entraîne une dialectique qui ne peut laisser à [87] son immobilité la doctrine traditionnelle des qualités substantielles.
De toute manière, sans nous aventurer encore dans une philosophie des qualités matérielles, nous pouvons faire état d'une différence philosophique essentielle entre les périodes du tableau de Mendéléeff primitif, fondées sur les qualités chimiques, et la période du tableau moderne fondée sur les structures électroniques. Les périodes primitives, telles qu'elles sont apparues dans les enquêtes empiriques, sont des faits sans explication. Elles sont encore attachées à la périodicité des qualités souvent imprécises, parfois mal mesurées, qui avaient été étudiées par Lothar Meyer. Mais quand la valence chimique est expliquée par des organisations électroniques, l'empirisme de départ apparaît comme une connaissance en première position, connaissance qui constate mais n'explique pas. La théorie électronique prend alors la fonction d'un ordre de raisons qui expliquent les faits. Une telle hiérarchie dans les faits et les raisons ne doit pas être effacée. Parler encore d'empirisme absolu quand on atteint une telle puissance de dialectique et de synthèse, c'est brouiller bien des nuances, c'est précisément refuser, dans l'estimation des pensées scientifiques, les nuances philosophiques. On manque alors à prendre l'étonnante instruction philosophique qui accompagne les progrès modernes de la connaissance scientifique. (Matérialisme, chap. III, p. 95-97-)

f) La notion de valence

[37] La doctrine des valences chimiques, même en n'examinant que la période moderne, peut [...] se développer sous deux formes suivant qu'elle systématise l'aspect proprement chimique ou qu'elle envisage des corrélations électroniques sous le phénomène chimique des valences. Mais puisque l'électron localisé ne suit pas la mécanique classique, puisque l'électron dans l'atome et la molécule obéit aux principes de la mécanique quantique, nous sommes renvoyés à une dialectique fondamentale. C'est une réforme radicale de la compréhension des phénomènes qui est exigée si nous voulons comparer les explications chimiques classiques et les explications électroniques.
[88]
Si l'on pouvait vivre vraiment cette alternative, poursuivre ces deux développements parallèles d'une science vraiment doublement active, on recevrait l'étrange bénéfice d'une double compréhension. Quelle confirmation de vérité ne trouverait-on pas dans ces idées doublement vraies, dans ces idées doubles, ou pour parler comme Victor Hugo, dans cette « idée bifurquée se faisant écho à elle-même » . Comment notre intelligence ne serait-elle pas alertée par la joie de comprendre deux fois, de comprendre à deux points de vue différents, de comprendre autrement, en fondant en nous-mêmes une sorte de conscience d'alter ego. Quand Hegel étudiait le destin du sujet rationnel sur la ligne du savoir, il ne disposait que d'un rationalisme linéaire, que d'un rationalisme qui se temporalisait sur la ligne historique de sa culture en réalisant les moments successifs de diverses dialectiques et synthèses. Le rationalisme, déjà si nettement multiplié dans la philosophie mathématique moderne par la multiplicité des dialectiques de base, par l'opposition des axiomatiques, reçoit, dans les domaines de la physique et de la chimie contemporaines, une multiplicité de lignes de culture visant un même objet. Ce rationalisme à plusieurs registres, ces pensées à double histoire nous enjoignent de délester l'esprit d'une trop lointaine histoire. Ces doubles filiations tendent à nous actualiser dans la culture rationalisée. (Matérialisme, chap. IV, p. 138.)

2. Le symbolisme chimique

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[38] Jadis, la préchimie se donnait pour principale tâche d'étudier les « mixtes », les mélanges matériels. Il est curieux de voir la science contemporaine à l'étude de véritables mixtes de théories. C'est vraiment dans cette coopération de principes théoriques que se manifeste l'intense activité dialectique qui caractérise la science contemporaine.
Ce « mixte de théories » détermine un curieux mixte de symboles qui mérite, croyons-nous, d'attirer l'attention du philosophe. Le travail du symbolisme dont nous voulons parler touche le trait d'union que la chimie élémentaire [89] a rendu familier en le plaçant dans toutes les formules développées pour indiquer les valences échangées, comme, par exemple, dans la formule développée de la molécule d'eau  :
H —O —H
D'abord, puisque nous devons distinguer désormais l'électrovalence et la covalence, il faut que le symbolisme se scinde. Pour indiquer les électrovalences, on se servira des signes + et - , qui reçoivent une signification électrique, l'anion aura le signe + et le cation le signe - . Ainsi, pour expliciter le caractère hétéropolaire de l'acide chlorhydrique, nous l'écrivons H+ Cl -. Des anions ayant deux électrovalences auront non pas un mais deux signes + en exposant. Ces anions devront, dans une molécule à caractère hétéropolaire, être associés à des cations portant deux signes - en exposant.
Mais comment représenter la covalence ? Le tiret qui garde un arrière-sens de force de liaison doit, semble-t-il, être écarté. [...] La covalence est due à la pariade de deux électrons. Il est donc tout à fait naturel de représenter une union de covalence par deux points. Donc, à la place du tiret horizontal, on prendra comme symbole, dans le cas de la covalence, deux points rangés verticalement. Au lieu du traditionnel signe chimique (—), on aura donc le signe électronique (:) et la formule de l'eau développée électroniquement deviendra :



car dans la molécule d'eau, les liaisons sont des liaisons covalentes.
C'est ici qu'entre en action une dialectique si rapide et si fine qu'on pourrait en méconnaître la valeur. Cette dialectique articule cependant deux périodes différentes de l'histoire de la chimie [...] Cette dialectique, un instant déconcertante comme toute grande dialectique, consiste à garder le tiret en lui donnant la signification des deux points électroniques.
Voici une courte histoire de ce changement de ponctuation matérialiste.
C'est le grand chimiste R. Robinson qui a proposé de reinstaller [90] le tiret en lui donnant une signification électronique . Bernard Eistert présente ce déplacement de signification symbolique en ces termes  : « Le trait ne symbolise pas seulement un rapport abstrait de valence entre deux atomes, mais un rapport tout à fait concret, à savoir la participation commune de deux atomes à deux électrons. Et on peut faire un pas encore plus décisif en définissant, d'après la proposition de R. Robinson, le trait comme le symbole de deux électrons (paires d'électrons ou doublet). Si l'on réunit par paires les électrons mêmes libres et si on représente chaque paire par un trait on obtient alors les formules de Robinson. » Par exemple, la formule électronique de la molécule d'eau :


devient, dans l’écriture de Robinson :


Quand les doublets d'électrons sont libres, Eistert propose une modification supplémentaire du symbolisme de Robinson, modification qui consiste à ne plus mettre le tiret correspondant au doublet libre en situation radicale, mais à le mettre en situation tangentielle, en quelque sorte tangent au noyau de la molécule. Dans ces conditions, au lieu de la formule de la molécule de l'eau par Robinson :



on aura la formule d'Eistert :


[91]
La quadrivalence du carbone s'écrira dans le symbolisme d'Eistert :

Ainsi une longue histoire de la chimie sera résumée dans la série suivante des formules représentant la molécule d’eau :



Pour bien apprécier toute la valeur épistémologique de ces modifications du symbolisme, il faudrait les suivre sur des formules plus compliquées que celles qui correspondent à une petite molécule comme la molécule d'eau. Comme toutes les valeurs constructives, c'est au niveau des rapports les plus compliqués qu'on peut vraiment en apprécier toute la portée. C'est l'infortune de la philosophie des sciences qu'elle doive s'exposer sur des cas simplifiés alors que la pensée scientifique est active dans les cas les plus complexes. Mais le philosophe devrait faire confiance au savant. Le chimiste ne complique pas ses symboles de gaieté de cœur, mais il sait qu'il doit les rendre adéquats à une science qui se complique en progressant. Ici, dans la simple ligne que nous avons indiquée, c'est un fait : le nouveau symbolisme tient plus de pensées que l'ancien, il enferme non seulement une véritable histoire des progrès, mais il apporte encore des suggestions à la recherche expérimentale. Le symbolisme rectifié, enrichi, a ainsi une certaine épaisseur philosophique, une profondeur épistémologique. Un philosophe sourira sans doute quand il lira que, suivant le mot de Robinson, « le trait a acquis de la substance ». Le philosophe ne se sert pas à si bon marché de la notion de substance. Et pourtant l'expression ne vient pas à la légère sous la plume d'un chimiste. Elle est reprise par Eistert, reprise par Dufraisse. Et il suffit de méditer la dialectique qui, partie du tiret conventionnel en passant par une référence à la réalité du doublet électronique, est revenue au tiret chargé de sens pour [92] comprendre la justesse de la désignation substantialiste indiquée par Robinson.
Car enfin, si le philosophe veut juger de ses catégories, ne conviendrait-il pas qu'il les examine quand elles fonctionnent ? Et peut-être, par privilège d'examen, quand elles fonctionnent délicatement, subtilement ? Peut-il se satisfaire d'un acte prédicatif affirmant une substantialité toujours inconditionnée, alors que s'offrent à lui des types de substantialisation, des usages de la catégorie de substance tout nouveaux que la réflexion philosophique ne pouvait guère rencontrer ? Bref, le philosophe n'aurait-il pas avantage à venir chercher, dans la pensée scientifique si active, des objets précis pour ses discussions, des conditionnements délicats susceptibles de nuancer l'usage de ses catégories ? (Matérialisme, chap. IV, p. 132-135.)

3. La « socialisation » de la chimie contemporaine

a) Homogénéité

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[39] Quand le matérialisme abandonne la fausse clarté d'une théorie des 4 éléments, des 4 racines simples de la matérialité, il est rendu à des recherches touchant les matières terrestres, les corps tangibles ; il est replacé devant l'extrême diversité des matières solides. C'est cette diversité qu'il s'agit de réduire et, si possible, d'ordonner. La première démarche est de rompre avec le mythe philosophique d'une sorte de diversité en soi. Pour cela, il faut mettre en place une notion qui n'a pas toujours retenu assez l'attention des philosophes : la notion d'homogénéité matérielle.
À première vue, il pourrait sembler que la notion d'homogénéité fût comme une sorte de catégorie du matérialisme. Elle est, par bien des côtés, un repos dans le progrès des connaissances de la matière. Mais ce repos est toujours provisoire ; il est le point de départ d'une dialectique matérialiste : le chimiste cherche d'abord la substance homogène, puis il remet en question l'homogénéité, cherchant à détecter l'autre au sein du même, l'hétérogénéité cachée au sein de l'homogénéité évidente.
Ainsi, avant d'aboutir à un répertoire des substances homogènes, [93] des espèces chimiques, des matières fondamentales, le chimiste a besoin de nombreuses observations et expériences. La réalité n'offre souvent que des mélanges grossiers, que des diversités matérielles confuses. Une « analyse immédiate », selon le mot employé dans les traités de chimie, est donc une technique préliminaire indispensable. Mais cette technique élémentaire a, elle aussi, une histoire. Chaque époque reconsidère donc la doctrine des substances homogènes. On pourrait écrire toute l'histoire de la chimie en relatant les exigences d'homogénéisation aux différents stades du progrès de l'expérience. La substance homogène est un départ possible pour une étude de la matière. Dès qu'une matière est homogène, il semble qu'elle ait un signe substantiel. Elle échappe, par certains côtés, à la catégorie de la quantité : 2 g d'or et 5 g d'or manifestent, de la même manière, la substance or. Une substance peut être dite matériellement bien définie dès qu'elle est homogène. Une telle substance est l'occasion d'une connaissance matérialiste claire et distincte. Avec la considération des substances homogènes un cartésianisme matérialiste rigoureux est possible. Il semble qu'une sorte de logique matérialiste fondée sur l'expérience chimique manie les matières homogènes comme la logique formelle manie les termes bien définis. Le métal défie l'attention discriminante. Il donne au chimiste une conscience claire du même. Une substance chimique peut changer de forme en restant la même. Cette constatation, sans doute bien banale, prend cependant une tonalité nouvelle si l'on vise son application par le chimiste. On le verra mieux encore si l'on se souvient — nous reviendrons sur ce point — des temps où l'alchimiste inscrivait une vie dans les substances, professait un devenir des substances les plus homogènes. Dans la pensée scientifique moderne, le même est immobile. Nous entrons, avec la chimie, dans le règne des substances nettes, dans le règne des substances que la technique rend nettes en leur donnant une totale homogénéité. (Matérialisme, chap. II, p. 62-63.)
[40] Mais voici un trait sur lequel il nous faut sans cesse insister : la phénoménologie des substances homogènes, bien qu'elle puisse, semble-t-il, trouver des exemples dans des substances naturelles, est solidaire d'une phénoméno-technique. [94] C'est une phénoménologie dirigée. On oublierait un caractère important si l'on négligeait l'aspect social de l'enquête matérialiste. Au seuil du matérialisme instruit, il faut qu'on nous désigne les substances matérielles fondamentales. On peut sans doute trouver un enfant de génie qui refait, dans une réflexion solitaire, la géométrie euclidienne avec des ronds et des barres. Il n'est guère à penser qu'on puisse trouver un matérialiste de génie qui refasse la chimie, loin des livres, avec des pierres et des poudres.
Il est étrange que certains savants eux-mêmes méconnaissent cet essentiel dirigisme de la science moderne. On peut lire, par exemple, une curieuse page où le savant chimiste Liebig prétend que : « si l'on réunissait en bloc, sur une table, les 56 corps simples, un enfant pourrait les séparer en deux grandes classes d'après leurs propriétés extérieures » (les métaux et les métalloïdes) . C'est là une affirmation qui ne présente pas la moindre vraisemblance ; aucun esprit neuf, livré à l'empirisme immédiat, ne mettra, dans une seule et même catégorie : le soufre, le brome, l'iode, l'oxygène. Il est impossible, sans un maître, de constituer la catégorie des métalloïdes. Rares sont les savants qui prennent goût à restituer les avenues réelles de leur culture ; ils vivent avec trop d'intensité la culture présente pour s'intéresser à l'obscur passé des notions. Un homme aussi positif que Liebig donne à ses certitudes de professeur un poids psychologique dominant. Voilà une preuve que les documents psychologiques des meilleurs savants doivent être soumis à la critique. La psychologie de l'esprit scientifique reste à faire.
Quand on suit alors le progrès du matérialisme instruit, on voit qu'on ne peut guère se confier à une homogénéité sensible, à une homogénéité d'un donné. L'homogénéité retenue par la science est passée par l'instruction de l'intermatérialisme, elle a été obtenue indirectement en application de techniques éprouvées, de techniques sans cesse rectifiées. Elle caractérise une époque scientifique. En dehors des méthodes d'homogénéisation fondées scientifiquement, l'homogénéité a une valeur douteuse. Par exemple, quand [95] dans l'Encyclopédie (article : Plâtre) on définit le plâtre bien cuit par « une certaine onctuosité, et une graisse qui colle aux doigts quand on le manie », on arrête une enquête plus objective. Cette « graisse » du plâtre renvoie à un sartrisme avant la lettre, à une philosophie existentialiste orientée à l'envers de la perspective du matérialisme combinateur, du matérialisme qui cherche ses preuves dans une corrélation explicite des substances, en évinçant précisément ce rapport à la sensation directe. Ce plâtre est-il bien cuit ? Prenons-en d'abord un échantillon et gâchons-le : déterminons la combinaison plâtre et eau. Et c'est cette épreuve qui donnera lieu à un jugement objectif. Tous les caractères retenus par la science des matières doivent être post-expérimentaux. Tout donné n'est reçu que provisoirement. (Matérialisme, chap. II, p. 65-66.)

b) Simplicité

[41] Les premières substances qui devaient recevoir le statut de corps simples furent — à quelques exceptions près comme le soufre — des métaux. Il faut venir aux temps modernes, au XVIIIe siècle surtout, pour que la courte liste des substances reconnues comme simples commence à augmenter. Le XVIIIe et le XIXe siècle sont pour l'exploration matérialiste une époque prestigieuse. Et même du simple point de vue de l'empirisme, le philosophe devrait ici prendre la mesure de ce qu'est une augmentation des types d'êtres matériels.
Mais en même temps que le nombre des types de substances rencontrées dans la nature s'accroît, se précise une nouvelle doctrine de la simplicité. En fait on peut parler d'un véritable déplacement de l'idée de simplicité. Montrons-le rapidement.
D'abord, même quand il en est encore fait mention au XVIIIe siècle, on ne donne plus un rôle à l'idée que les 4 éléments sont les substances les plus simples. Ensuite, on n'imagine plus que les substances trouvées dans la nature sont, de ce fait même, des substances simples. L'analyse devient la préoccupation dominante de tout chimiste. Le chimiste commence sa recherche en multipliant les efforts de décomposition. La simplicité apparaîtra alors comme une limite à tout [96] effort de décomposition. La simplicité est donc ici de l'ordre d'un résultat ; elle était posée comme initiale dans la doctrine des 4 éléments ; elle est maintenant terminale. La chimie nous présente ainsi une nouvelle forme « du déclin des absolus » soit dit pour employer une expression de Georges Bouligand si riche de sens pour caractériser l'évolution de l’épistémologie moderne. En effet, poser le simple comme une limite à la décomposition ne préjuge pas le caractère absolu de cette limite. Et c'est seulement dans la période contemporaine que s'établit une sorte de cohérence des substances simples, cohérence qui confère aux éléments un statut bien défini de substance élémentaire. [...] Réalisons [...] l'importance philosophique des découvertes comme celles de Cavendish prouvant que l'eau n'est pas un élément, ou la découverte parallèle touchant l'air par Lavoisier. De telles découvertes brisent l'histoire. Elles marquent une défaite totale de l'immédiat. Elles font apparaître la profondeur du chimique sous le physique — ou, autrement dit, l'hétérogénéité chimique de l'homogénéité physique. Il y a là une dialectique intime que toute culture matérialiste doit traverser pour arriver au matérialisme instruit.
Qu'on se reporte par la pensée à cet instant historique surprenant où l'on put annoncer que l'eau est le résultat de la synthèse de deux gaz ! C'est non seulement le privilège de l'antique élément eau qui s'évanouit, mais en même temps, c'est la positivité conquise pour la notion de gaz. Avant Cavendish, avant Lavoisier la notion de gaz participe encore à la notion de fluide. Le fluide, dans la pensée pré-scientifique, se charge aisément des plus confuses valeurs : il est magnétique, il est vital, il porte la vie, il porte la mort. L'expérience de Cavendish est décisive, elle barre d'un trait brutal tout le vitalisme du règne des « esprits ». Les deux matérialismes de la substance tangible (l'eau) et de la substance invisible (les gaz) sont mis en totale corrélation. Il y a une très grande différence entre ce matérialisme généralisateur qui étend son domaine en suivant des expériences progressives et un matérialisme d'affirmation initiale qui croit toujours que la matière tangible donne les leçons les plus décisives.
Un gros livre serait nécessaire pour bien décrire l'ensemble [97] des expériences qui ont déterminé le caractère élémentaire de l'oxygène et de l'hydrogène. Dix ans de psychologie de l'esprit scientifique sont animés par la seule histoire de la découverte de l'oxygène. Que l'oxygène soit seulement mêlé à l'azote dans l'air tandis qu'il est combiné à l'hydrogène dans l'eau, aux métaux dans les oxydes, voilà de quoi soulever bien des problèmes philosophiques. De nos jours, les livres effacent trop vite la perspective de ces drames de culture. Les livres scolaires font tout de suite de la leçon sur l'oxygène un modèle d'empirisme simple : il suffit de chauffer dans une cornue certains oxydes, par exemple l'oxyde de manganèse, pour obtenir le gaz merveilleux qui rallume une allumette n'ayant plus « qu'un point en ignition », soit dit pour employer l'expression consacrée qui résume souvent, hélas ! tout ce qui reste dans « la culture générale » des propriétés de l'oxygène . Cette simplicité d'enseignement masque la fine structure épistémologique d'une expérience primitivement engagée dans une problématique multiforme. C'est ici qu'une récurrence vers la situation historique complexe est utile pour faire sentir comment s'enrichit la pensée matérialiste.
Que l'oxygène ait été, en quelques décades, extrait des minéraux, de l'air, de l'eau, bref des corps les plus divers pour l'expérience commune, cela suffit à expliquer qu'on ait promu ce corps chimique particulier à un rang insigne. C'est vraiment l'avènement d'une substance « scientifique ». Sans doute il fallut, par la suite, enlever à l'oxygène le privilège de désigner la puissance acide. Mais il fut longtemps le signe matériel de la nouvelle chimie. Et les philosophes, les Schelling, les Hegel, les Franz von Baader n'ont pas hésité à faire de l'oxygène un véritable moment de l'explication générale. Par exemple, Hegel met en rapport les 4 substances : azote, oxygène, hydrogène et carbone comme une organisation de concepts qui forme « la totalité de la notion » . En relisant de telles pages on aura de clairs [98] exemples de l'adhésion précipitée de l'idéalisme à des valeurs expérimentales. L'idéalisme cherche sans fin des raisons pour unifier l'expérience, sans prendre une bonne mesure des puissances diversifiantes de l'expérience. [...] L'idéalisme est une philosophie trop éloignée du centre d'action de la pensée scientifique pour apprécier le rôle réciproque des méthodes d'enquêtes et des expériences de vérification. Nous avons ici une preuve précise de l'impossibilité d'un idéalisme de l'expérience scientifique. Rien ne s'éclaire dans la méditation d'un cas unique où une seule expérience révélerait toute la puissance de connaître d'un sujet. Il faut accepter toutes les extensions positives de tous les exemples. En fait la dialectique de l'oxydation et de la réduction qui a donné lieu à de si nombreuses réflexions philosophiques n'est qu'une réciprocité matérielle, prise entre beaucoup d'autres processus réciproques de synthèse et d'analyse.
Avec la découverte de l'oxygène, les philosophes ont été victimes, ici comme en bien d'autres occasions, de la nouveauté. Ils ont voulu assimiler tout de suite une découverte étonnante en s'appuyant — pour le mieux ! — sur des rationalismes a priori, sans prendre soin d'établir le rationalisme scientifique historiquement préparé par un progressif ajustement de la théorie et de l'expérience. L'idéalisme a sa racine dans l'immédiat. L'esprit est en quelque manière toujours immédiat à soi-même. Or il n'y a pas, il n'y a plus, d'expérience scientifique immédiate. On ne saurait aborder une pensée scientifique nouvelle à blanc, avec un esprit non préparé, sans accomplir pour soi-même, la révolution scientifique que signe la pensée nouvelle comme un progrès de l'esprit humain, sans assumer le moi social de la culture. Faut-il faire remarquer, en manière de digression, que le moi de la culture est l'exacte antithèse de la culture du moi ? (Matérialisme, chap. II, p. 73-76.)

c) Pureté

[42] On posait jadis en chimie comme allant de soi l'existence des corps purs. Un corps absolument pur n'est cependant qu'une entité. « Pur » n'est plus, pour un chimiste moderne, un adjectif qui répugne à la gradation. Mais, [99] dira-t-on, la pureté joue dans la matière le rôle d'une idée platonicienne à laquelle le monde participe. C'est un idéal dont le chimiste s'approche en écartant les impuretés. On concède qu'il ne l'atteindra jamais. Nous préférons dire qu'un chimiste minutieux l'atteint toujours. En effet, une définition de la pureté doit s'accompagner d'un critérium de pureté  : « Un corps pur est un corps qui ne subit que des transformations hylotropes, tout au moins à l'intérieur de son domaine de pureté. » Dès que toutes les règles de ce critérium sont correctement appliquées, le corps doit être déclaré expérimentalement pur. Ce sont les méthodes qui déterminent la pureté. [...] Il est donc aussi vain que faux de séparer le critérium de pureté des instruments qui l'étudient. (Essai, chap. V, p. 80-81.)

d) Un exemple type : le corps des réactifs

[43] En gros, on peut dire qu'il n'y a pas de pureté sans purification. Et rien ne peut mieux prouver le caractère éminemment social de la science contemporaine que les techniques de purification. En effet, les processus de purification ne peuvent se développer que par l'utilisation de tout un ensemble de réactifs dont la pureté a reçu une sorte de garantie sociale. Un philosophe aura beau jeu pour dénoncer là un cercle vicieux : purifier une substance par une suite de réactions où l'on engage des réactifs garantis comme purs, c'est évidemment oublier le problème initial, le problème de la pureté des réactifs. Mais la science contemporaine peut, en toute conscience, négliger cette objection préalable. Il y a ici un état de faits, un moment historique bien défini. Chaque époque de la science, dans son développement moderne, a établi une sorte de corpus des réactifs constitués à un niveau de purification bien déterminé. Il y a des âges sociaux divers pour la pureté matérialiste. Et notre âge se désigne comme un tel affinement de purification qu'on peut bien dire que la science contemporaine possède des réactifs neufs, des outils neufs qu'aucune époque précédente n'a connus. La technique matérialiste de la [100] chimie moderne nous procure une nature neuve. Elle est essentiellement un second départ du matérialisme.
Ainsi, ces outils de purification que sont les réactifs, voilà désormais un apport social absolu ; le chimiste isolé ne saurait avoir la prétention de leur substituer des outils personnels, tout un corps de réactifs amassés dans une préparation personnelle en refaisant, pour son propre compte, toute l'histoire de la chimie. La chimie moderne fait l'économie de sa longue préparation historique. Elle est une des sciences les plus clairement vivantes dans son présent. Le chimiste entre au laboratoire où il trouve un présent absolu, le présent absolu, des données techniques, données qui s'offrent dans leur ensemble, dans leur totalité, par conséquent bien différentes des données naturelles rencontrées dans l'essentiel occasionalisme de l'empirisme. Le chimiste moderne part de ce matérialisme d'un présent absolu, de ce matérialisme des réactifs techniques coordonnés. Il doit inscrire son travail quotidien dans le présent de la science, dans un ensemble humain auquel il s'intègre, déjà au point de vue théorique, par une prise de culture qui est une nécessité pour l'action scientifique efficace.
Mais toutes ces thèses paraîtraient moins superficielles au philosophe s'il voulait prendre conscience du véritable usinage nécessaire à la production d'une substance pure dans la technique contemporaine. Il comprendrait vite qu'une telle purification ne relève plus d'une activité individuelle, qu'elle réclame un travail en chaîne, des purifications en chaîne, bref que l'usine-laboratoire est une réalité désormais fondamentale.
La vue d'un plan d'usinage pour une purification serait d'ailleurs plus convaincante que tout développement philosophique. Le lecteur pourrait par exemple se reporter au schéma des opérations qui conduisent du béryl au béryllium pur en paillettes d'après la méthode employée à la Degussa A. G. Ce schéma est indiqué par J. Besson dans un article paru au Bulletin de la Société chimique de France (année 1949), nous ne reproduisons pas ce schéma : deux pages du présent livre n'y suffiraient pas. On y verrait par dizaines des opérations de purifications pour ainsi dire croisées, des purifications reprises à plusieurs points de vue, engagées par des réactifs différents. À méditer tous les [101] circuits de ces procédés chimiques en vue de produire une substance particulière avec toutes les garanties de pureté, on comprendra qu'un tel usinage ne peut être pensé qu'au sommet d'une culture et réalisé dans une cité qui industrialise la science de fond en comble. (Matérialisme, chap. II, p. 77-78.)
[44] Ainsi, le corpus des réactifs est à la fois cohérent et efficace. Tous les réactifs sont donnés avec une garantie de pureté qui permet le travail positif. Il ne conviendrait cependant pas de donner une validité inconditionnée au concept de pureté en soi. Postuler une pureté en soi serait rejoindre le mythe de la pureté naturelle. En fait, puisque la science positive solidarise la notion de pureté avec la notion d'opération de purification, on ne peut écarter le relativisme de la pureté. En effet, suivant le processus de purification employé, on peut obtenir, pour un même produit, des degrés de pureté différents. Mais il ne va pas de soi qu'on puisse ordonner ces degrés de pureté car la pureté se prend souvent au niveau d'une qualité particulière. Parfois une propriété particulière qui n'engage pas profondément l'ensemble des propriétés chimiques peut se révéler d'une incroyable sensibilité à la moindre impureté. Andrew Gemant, dans un chapitre du manuel de Farkas : Electrical properties of hydrocarbons (p. 215), dit qu'un hydrocarbone liquide a une conductibilité électrique qui varie de 10-19 mho/cm pour un échantillon extrêmement purifié à 10-13 pour un échantillon commercial, soit une variation de 1 à un million. On voit l'énorme action de la moindre impureté. Gemant ajoute que les déterminations de la conductibilité donnent des valeurs qui diminuent indéfiniment avec la poursuite d'une purification de plus en plus poussée, mais que cependant aucune valeur limite n'est en vue. Comprenons bien qu'on ne pourrait mettre en ordre des puretés naturelles, visant une pureté en soi. Bien plus, malgré tous les efforts du matérialisme décidément artificialiste, la ligne des purifications n'est jamais sûre de viser une purification absolue. Il suffirait qu'un nouveau type d'expériences fût institué pour que le problème se pose sous une forme nouvelle. La pureté d'une substance est donc une œuvre humaine. Elle ne saurait être prise pour [102] une donnée naturelle. Elle garde la relativité essentielle des œuvres humaines. Son en-soi est conditionné par un long passé d'expériences poursuivies dans les voies d'une facticité sans cesse accrue. De toute manière le factice donne incomparablement plus de garantie que le naturel. (Matérialisme, chap. II, p. 78-79.)

4. Le concept scientifique de matière dans la chimie contemporaine

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[45] Le concept d'énergie, à le prendre dans son acception scientifique précise, est une acquisition essentiellement moderne. Pour un physicien, pour un mathématicien, ce concept est maintenant si net qu'on peut le mettre — qu'on doit le mettre — au rang des concepts fondamentaux, en lui donnant son entier statut scientifique, c'est-à-dire en le séparant de tout rapport avec les notions communes, en arrêtant toutes les résonances d'un mot qui se perd dans le vague et la multiplicité des images, dans la facilité des métaphores.
Certes, de ce concept scientifique désormais très net, on pourrait décrire une confuse histoire ; on pourrait, en particulier, retracer les difficultés dernières de sa prise de netteté. Par exemple on toucherait un point sensible de l'évolution des idées en étudiant la notion sous sa forme mécanique, déjà très rationalisée, dans les rapports de la mécanique de Descartes à la mécanique de Leibniz . Les débats sur la notion de force vive ont été très nombreux, très mêlés. Il y aura toujours intérêt, dans une prise de culture, à revivre de telles polémiques. Mais notre but, dans ce chapitre, est de partir de l'esprit scientifique constitué. Une trop longue histoire troublerait cette déclaration de primauté rationnelle qu'il nous faut faire pour prendre le départ de la science énergétique moderne, pour comprendre l'organisation essentiellement énergétique de la matière.
Du point de vue philosophique, le matérialisme énergétique [103] s'éclaire en posant un véritable existentialisme de l'énergie. Dans le style ontologique où le philosophe aime à dire : l'être est, il faut dire : l'énergie est. Elle est absolument. Et par une conversion simple, on peut dire deux fois exactement la même chose : l'être est énergie — et l'énergie est être. La matière est énergie.
Aussitôt le règne de l'avoir est renversé. Il est renversé de fond en comble, non pas seulement au profit de l'être, mais au profit de l'énergie. L'énergie est le support de tout ; il n'y a plus rien derrière l'énergie.
On disait jadis : la matière a une énergie ; on attachait une énergie à la matière comme on attelle un cheval à une charrue. Ce faisant, on limitait, par une dialectique rapide, la notion de matière à son caractère de matière inerte, de matière pour laquelle on n'a pas besoin d'envisager une énergie interne. Certes, on avait raison de choisir cette limitation, d'imposer cette dialectique dans certains secteurs de l'organisation scientifique, dans un rationalisme régional comme la mécanique rationnelle où il est indifférent de savoir si le mobile du mouvement est en fer, en pierre ou en cuivre. Mais ce matérialisme extérioriste, ce matérialisme de la matière résumée en son inertie, de la matière qu'on pose comme dépourvue d'énergie interne n'est plus suffisant dès qu'on aborde la science chimique contemporaine, dès qu'on veut prendre connaissance, non pas seulement des phénomènes chimiques, mais de la dynamique même des phénomènes chimiques, dynamique qui, en apportant la véritable explication de la phénoménologie matérialiste, ouvre la voie à des réalisations toutes nouvelles.
Ainsi la racine essentiellement énergétique des phénomènes chimiques s'impose à la recherche. Nous entrons dans une région de l'expérience où le strict phénoménisme, celui qui professe se désintéresser des causes profondes, ne saurait plus être qu'une clause de style. On peut bien dire encore que telle substance présente tel et tel phénomène. Mais le phénomène n'est pas une simple apparence qu'on peut se borner à décrire ; il est la manifestation d'une énergie ; les réactions chimiques sont des rapports d'énergie. Si l'on ne connaît pas ces rapports d'énergie, on ne peut exploiter toutes les possibilités d'action que nous avons désormais pour la création de substances nouvelles. Dès lors, un philo-
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LE SYSTÈME PÉRIODIQUE DES ÉLÉMENTS

IIIIIIIVVVIVIIVIII11H2 He23 Li4GI5B6C7N809F10 Ne311Na12 Mg13 Al14 Si15P16 S17 Cl18 Ar419 K20 Ca21 Sc22 Ti23 V24 Cr25 Mn26 Fe 27 Co 28 Ni29 Cu30 Zn31 Ga32 Ge33 As34 Se35 Br36 Kr537 Rb38 Sr39 Y40 Zr41 Nb42 Mo43 Ms44 Ru 45 Rh 46 Pd47 Ag48 Cd49 In50 Sn51 Sb52 Te53 I54 X655 Cs56 Ba57-71 terres rares72 Hf73 Ta74 W75 Re76 Os 77 Ir 78 Pt79 Au80 Hg81 Ti82 Pb83 Bi84 Po85 86 Em78788 Ra89 Ac90 Th91 Pa92 U
Tableau de Mendéléeff, tel qu'il figure dans Le pluralisme cohérent de la chimie moderne (p. 154).
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sophe qui reconnaîtra l'instance profonde qu'est l'énergie, un philosophe qui suivra la pensée effective du chimiste contemporain devra convenir que l'énergie joue désormais le rôle de la chose en soi. Cette vieille notion, dont on a si souvent dénoncé le caractère de monstrueuse abstraction, la voici toute concrète. Du moins, on peut placer l'énergie philosophiquement comme on plaçait la chose en soi : elle est le support fondamental des phénomènes. De toute façon, si l'on tient à laisser dormir dans leur passé les vieux fantômes de la philosophie, il faudra toujours convenir que l'énergie est la réalité à étudier en deuxième position, après sans doute qu'on a décrit les phénomènes résultant des réactions chimiques, mais avec une nécessité inéluctable dès que l'on veut comprendre les phénomènes dans leur fond, à la fois dans leurs causes profondes et dans leurs raisons fondamentales. Le matérialisme a un fond d'énergétisme. C'est par les lois de l'énergie que l'on peut rendre compte des phénomènes de la matière. (Matérialisme, chap. VI, p. 176-178.)
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ÉPISTÉMOLOGIE. Textes choisis par Dominique Lecourt

SECTION II

Les catégories majeures de l’épistémologie








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ÉPISTÉMOLOGIE. Textes choisis par Dominique Lecourt
SECTION II. Les catégories majeures de l’épistémologie
I
Le rationalisme appliqué

A) LA NOTION DE « RATIONALISME INTÉGRAL »

1. Ce n'est pas un rationalisme « de tous les temps et de tous les pays »


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[46] Une fois qu'on a fragmenté le rationalisme pour bien l'associer à la matière qu'il informe, aux phénomènes qu'il règle, à la phénoménotechnique qu'il fonde, on est amené à poser le problème philosophique du rapport d'un rationalisme général avec les divers rationalismes régionaux. Il y a deux manières d'envisager ce rapport.
Une première manière — qui n'est pas la nôtre — définit, et au besoin redéfinit, un rationalisme a priori qui doit valoir pour toutes les expériences, d'aucuns disent pour toute expérience, et même pour toute expérience présente et à venir. On constitue ainsi un rationalisme en retrait sur l'expérience, un rationalisme minimum avec lequel on se donne le droit paradoxal d'atteindre une expérience d'Univers. Plus simples sont les moyens d'information, plus ample serait le domaine informé.
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À ce point de vue adopté par le rationalisme fixiste, nous pouvons faire des objections qui s'appuient sur notre système d'explication philosophique initial et qui vont permettre de présenter une deuxième manière, qui sera la nôtre, de résoudre le problème évoqué.
Il nous semble en effet qu'un rationalisme qui a une telle prétention d'universalité reste tout près des solutions solipsistes de l'idéalisme. Dès qu'on vise des connaissances appliquées, ou plus explicitement dès qu'on vise à appliquer des schèmes logiques, l'identité A = A n'est plus que l'identité d'un point de vue, une identité signée par un sujet unique et par un sujet qui est, en quelque manière, retiré de la connaissance, sujet qui ne met plus en jeu l'objet de sa connaissance, qui se restreint aux caractères formels de la connaissance. Le sujet de la connaissance dès qu'il est « formalisant » devient « formalisé ». Il n'y aurait pas d'égalité A = A, s'il n'y avait pas égalité au niveau de l'instance égalisatrice Moi = Moi.
C'est par la simplicité de l'égalité logique A = A — égalité manifestement grossière dans l'application — qu'on arrive à postuler l'égalité Moi = Moi, en se donnant le droit de méconnaître toute la psychologie du sujet. On arrive donc à la fois à expulser tout psychologisme et à fonder logiquement la connaissance objective. Mais ce double succès, c'est la ruine même de l'intérêt de connaissance, c'est l'impossibilité de travailler à la fois à la différenciation de la réalité et à la différenciation des pensées.
D'ailleurs pourquoi chercher une autre vérité quand on tient la vérité du cogito ? Pourquoi connaître imparfaitement, indirectement, quand on a la possibilité d'une connaissance primitivement parfaite ? Les principes logiques obtenus par réduction du divers et, aussi bien, l'argument logique qui assure la vérité du cogito, voilà un noyau indestructible dont tout philosophe reconnaît la solidité. Nous objectons seulement que c'est un noyau sans caryokinèse, un noyau qui ne peut proliférer. Plus simplement, un processus de réduction ne saurait donner un programme suffisant pour une étude philosophique de la connaissance. Si une philosophie se complaît dans une tâche de réduction, elle devient fatalement involutive.
Il n'est cependant pas exclu que dans une visée suffisamment [108] floue, le rationalisme applique ses principes de raison à l'expérience commune. Des confins de l'idéalisme, le rationalisme va alors tout de suite au réalisme non recensé, au réalisme faisant fonds sur une réalité non étudiée. Finalement, les principes de la conservation la plus hospitalière doublent, pour le rationalisme fixiste, les principes de raison. Ce rationalisme fixiste formule les conditions d'un consensus des hommes de tous les pays et de tous les temps devant n'importe quelle expérience. Cela revient à étudier le mouvement des esprits au point mort, en désignant les facteurs d'inertie qui s'opposent au changement. (Rationalisme, chap. VII, p. 131-132.)

2. C'est un rationalisme dialectique

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[47] Mais un autre rationalisme général est possible qui prendrait possession des rationalismes régionaux, nous l'appellerons le rationalisme intégral ou plus exactement le rationalisme intégrant.
Ce rationalisme intégral ou intégrant devrait être institué a posteriori, après qu'on a étudié des rationalismes régionaux divers, aussi organisés que possible, contemporains de la mise en relation des phénomènes obéissant à des types d'expérience bien définis. En suivant cette voie, on est amené à considérer des consensus limités à la société savante des consensus hautement spécialisés. On objectera sans doute qu'une cité savante reste une cité humaine et que nous ne modifions pas le problème métaphysique en spécialisant les organisations rationnelles socialisées dans une cité savante. Une telle objection est spécieuse. Précisément nous désignons une cité de physiciens, une cité de mathématiciens comme formées autour d'une pensée pourvue de garanties apodictiques. Il y a désormais des noyaux d'apodicticité dans la science physique, dans la science chimique. Ne pas reconnaître cette nuance nouvelle, c'est ignorer précisément les émergences des sciences contemporaines. La culture est une accession à une émergence ; dans le domaine scientifique, ces émergences sont effectivement constituées socialement. Il existe dans la cité mécanistique un canton relativiste. C'est une éminente émergence de culture et on ne peut en juger qu'en y adhérant. On pourrait faire un [109] amusant sottisier en réunissant les opinions des philosophes ou des écrivains qui ont « jugé » la relativité. Un aveugle parlant des couleurs aurait autant de compétence. Qui fait partie du canton relativiste voit tout de suite qu'il n'y a pas à mettre en discussion des opinions semblables. En résumé, le consensus qui définit socialement un rationalisme régional est plus qu'un fait, c'est le signe d'une structure.
Le rationalisme intégral doit donc être un rationalisme dialectique qui décide de la structure où doit s'engager la pensée pour informer une expérience. Il correspond à une sorte de bureau central d'une usine qui a trouvé une rationalisation. La question ne se pose donc plus de définir un rationalisme général qui recueillerait la partie commune des rationalismes régionaux. On ne retrouverait dans cette voie que le rationalisme minimum utilisé dans la vie commune. On effacerait les structures.
Il s'agit tout au contraire de multiplier et d'affiner les structures, ce qui du point de vue rationaliste, doit s'exprimer comme une activité de structuration, comme une détermination de la possibilité de multiples axiomatiques pour faire face à la multiplication des expériences. Un des caractères les plus nouveaux de l'épistémologie contemporaine, c'est que les différentes approximations expérimentales du réel se révèlent solidaires d'une modification axiomatique des organisations théoriques. Le rationalisme intégral ne pourra donc être qu'une domination des différentes axiomatiques de base. Et il désignera le rationalisme comme une activité de dialectique, puisque les axiomatiques diverses s'articulent entre elles dialectiquement.
Ainsi, quand on aura vraiment travaillé dans différents rationalismes régionaux, quand on aura compris leur valeur de différenciation et expérimenté psychologiquement la sensibilité qu'ils apportent aux variations principielles, on pourra parler d'une axiomatisation des techniques, en attribuant une axiomatique particulière à une technique particulière. Le mouvement dialectique qui commence avec les dialectiques des axiomatiques se poursuit donc par la formation d'axiomatiques en physique, et finalement par la formation d'axiomatiques en technique. L'expérience n'est donc nullement bloquée sur ses premières techniques. Le progrès des techniques est souvent déterminé par une [110] révolution sur les bases. Nous avons jadis insisté sur cette essentielle discontinuité. Nous donnions le simple exemple de la machine à coudre qui a trouvé sa rationalisation quand on a rompu avec les essais d'imiter le geste de la couseuse, fondant la couture sur une nouvelle base. Mais, c'est surtout dans les techniques non mécaniques que ces remarques prendront leur plein sens et il suffira d'examiner par exemple les techniques radiophoniques pour voir en action de véritables choix qui rappellent des adhésions à des axiomatiques particulières.
On nous objectera sans doute que nous forçons les nuances et que les anciens concepts de l'épistémologie sont bien suffisants pour tout comprendre, que les anciens mots sont bien suffisants pour tout dire. Ainsi, il semble que la notion d'hypothèse suffise à tout. Mais précisément par sa généralité ce mot prépare toutes les incompréhensions dont est victime l'esprit philosophique. L'hypothèse scientifique est un sujet traditionnel de dissertation de baccalauréat. Et c'est désormais à ce niveau que se fixe la culture philosophique touchant la méthodologie scientifique. Tournoient autour de ce concept induré les notions usuelles de la psychologie de la supposition. Naturellement on pense avec les mots : pour les philosophes, l'hypothèse est hypothétique, donc bien près d'être une illusion ou du moins une simple fiction. On ne voit pas que c'est une pensée construite, une pensée en partie réalisée par la technique. En fait, les hypothèses de base de la radiophonie s'inscrivent jusque dans l'appareillage.
Et puis on sous-estime les différents éléments d'une hypothèse si on ne leur donne pas leur valeur de postulat. Par exemple, si l'on examine le rationalisme régional qui correspond à l'atomisme en microphysique, on doit considérer comme un postulat l'hypothèse de leur indiscernabilité. Sans doute, en chimie, on pose en principe que les atomes d'un même élément sont identiques. On croit pouvoir garder la possibilité de discerner des atomes identiques par leur situation dans l'espace. L'espace commun est en effet un espace de discernement. Mais il n'en va pas de même dans l'espace de la microphysique, espace en quelque sorte cellulaire du fait de l'axiome de Heisenberg. Ainsi l'hypothèse atomique en chimie et l'hypothèse atomique en micro-physique n'ont pas la même structure notionnelle. Et précisément, [111] une structure notionnelle, voilà ce qui est intermédiaire entre une structure réaliste et une structure symbolique, voilà une fonction qui est un élément actif du rationalisme appliqué. Nous sommes devant une différenciation de l'hypothèse atomistique. Si l'on suit, dans leurs variations, des hypothèses en apparence si simples et si primitives, on doit se rendre compte qu'il faut en étudier les valeurs épistémologiques dans leur plus grand engagement et non pas, à la manière de la philosophie officielle, dans l'arbitraire de l'idéalisme.
D'autres critiques pourront être faites à ce raffinement de l'épistémologie. Elles viendront du côté des physiciens qui n'ont certes pas besoin de philosopher pour travailler utilement. Mais notre tâche est de rendre à la science tous ses intérêts, et d'abord ses intérêts philosophiques. Dès qu'on y regarde d'un peu près, les fonctions philosophiques de la science se multiplient. Il y a peu de pensées qui soient philosophiquement plus variées que la pensée scientifique. Le rôle de la philosophie des sciences est de recenser cette variété et de montrer combien les philosophes s'instruiraient, s'ils voulaient méditer la pensée scientifique contemporaine. (Rationalisme, chap. VII, p. 133-134.)

B) RATIONALISME APPLIQUÉ ET PHILOSOPHIE

1. Mathématiques et expérimentation

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[48] En suivant avec attention, c'est-à-dire avec un intérêt passionné, l'activité de la Physique contemporaine, on voit s'animer un dialogue philosophique qui a le mérite d'une exceptionnelle précision : le dialogue de l'expérimentateur pourvu d'instruments précis et du mathématicien qui ambitionne d'informer étroitement l'expérience. Tandis que, trop souvent, dans les polémiques philosophiques, le réaliste et le rationaliste n'arrivent pas à parler d'une même chose, on a la nette et réconfortante impression que, dans le dialogue scientifique, les deux interlocuteurs parlent du même problème. Tandis que dans les congrès de Philosophie, [112] on voit les philosophes échanger des arguments, dans les congrès de Physique, on voit les expérimentateurs et les théoriciens échanger des renseignements. Ne faut-il pas que l'expérimentateur se renseigne sur l'aspect théorique des données que le mathématicien estime fortement coordonnées, faute de quoi l'expérimentateur, dans ses interprétations, peut être victime de vues personnelles ? Ne faut-il pas aussi que le théoricien se renseigne sur toutes les circonstances de l'expérimentation, faute de quoi ses synthèses peuvent demeurer partielles ou simplement abstraites ? La Physique a donc deux pôles philosophiques. Elle est un véritable champ de pensée qui se spécifie en mathématiques et en expériences et qui s'anime au maximum dans la conjonction des mathématiques et de l'expérience. La Physique détermine, comme une éminente synthèse, une mentalité abstraite-concrète. [...] Nous essaierons de caractériser cette mentalité dans sa double action d'abstraction et de concrétisation, sans que jamais ne se brise le trait d'union qu'impose le langage, faute de connaître des principes plus unitaires pour comprendre la réciprocité des dialectiques qui vont sans fin, et dans les deux sens, de l'esprit aux choses.
Le contact expérience et mathématiques se développe en une solidarité qui se propage. Quand c'est l'expérimentation qui apporte le premier message d'un phénomène nouveau, le théoricien n'a de cesse de modifier la théorie régnante pour qu'elle puisse assimiler le fait nouveau. Avec cette modification — sans doute tardive — le mathématicien montre que la théorie, un peu assouplie, aurait dû prévoir la nouveauté. Il aime à faire étalage d'une sorte de fécondité récurrente qui est un caractère important du rationalisme, car cette fécondité récurrente constitue le fondement de la mémoire rationnelle. Cette mémoire de la raison, mémoire des idées coordonnées, obéit à de tout autres lois psychologiques que la mémoire empirique. Les idées mises en ordre, les idées réordonnées et coordonnées dans le temps logique, déterminent une véritable émergence de la mémoire. Naturellement, de ce retour après coup, vers les sources de la prévision théorique, personne ne se moque, l'expérimentateur moins que tout autre. Au contraire, l'expérimentateur se félicite de l'assimilation de sa découverte par les mathématiques. Il sait qu'un fait nouveau rattaché à l'aspect moderne [113] de la théorie régnante reçoit les garanties d'une objectivité surveillée en profondeur, la théorie régnante étant un système d'examen expérimental, en action dans les plus clairs cerveaux de l'époque. On a l'impression que le problème est bien vu, du seul fait qu'il aurait pu être prévu. La perspective théorique place le fait expérimental où il doit être. Si le fait est bien assimilé par la théorie, on n'hésite plus sur la place qu'il doit recevoir dans une pensée. Il ne s'agit plus d'un fait hétéroclite, d'un fait brut. C'est maintenant un fait de culture. Il a un statut rationaliste. C'est désormais le sujet d'un dialogue entre le rationaliste et l'empiriste.
Quand c'est le théoricien qui annonce la possibilité d'un nouveau phénomène, l'expérimentateur se penche sur cette perspective, si toutefois il la sent dans la ligne de la science moderne. C'est ainsi qu'au début de la mécanique ondulatoire de l'électron, on a cherché un phénomène qui équivaudrait pour l'électron au phénomène de la polarisation de la lumière. Lorsqu'une recherche aussi bien spécifiée reste vaine, elle a quand même un caractère positif pour l'épistémologie puisqu'elle aide à limiter et à préciser les analogies. L'expérience ainsi associée à des vues théoriques n'a rien de commun avec la recherche occasionnelle, avec ces expériences « pour voir » qui n'ont aucune place dans des sciences fortement constituées comme sont désormais la Physique et la Chimie, dans des sciences aussi où l'instrument est l'intermédiaire nécessaire pour étudier un phénomène vraiment instrumenté, désigné comme un objet d'une phénoménotechnique. Aucun physicien ne dépenserait « ses crédits » pour faire construire un instrument sans destination théorique. En Physique, l'expérience « pour voir » de Claude Bernard n'a pas de sens.
Quelle entente tacite règne ainsi dans la cité physicienne ! Comme on en écarte les rêveurs impénitents qui veulent « théoriser » loin des méthodes mathématiques ! Le théoricien doit en effet posséder tout le passé mathématique de la Physique — autant dire toute la tradition rationaliste de l'expérience. L'expérimentateur, de son côté, doit connaître tout le présent de la technique. On s'étonnerait d'un physicien qui se servirait, pour faire le vide, de l'ancienne machine pneumatique, fût-elle agrémentée du robinet de Babinet. Modernisme de la réalité technique et tradition rationaliste [114] de toute théorie mathématique, voilà donc le double idéal de culture qui doit s'affirmer sur tous les thèmes de la pensée scientifique.
La coopération philosophique des deux aspects de la science physique — aspect rationnel et aspect technique — peut être résumée dans cette double question :
À quelles conditions peut-on rendre raison d'un phénomène précis ? Le mot précis est d'ailleurs essentiel car c'est dans la précision que la raison s'engage.
À quelles conditions peut-on apporter des preuves réelles de la validité d'une organisation mathématique de l'expérience physique ?
Les temps d'une épistémologie qui considérait les mathématiques comme un simple moyen d'expression des lois physiques sont passés. Les mathématiques de la Physique sont plus « engagées ». On ne peut fonder les sciences physiques sans entrer dans le dialogue philosophique du rationaliste et de l'expérimentateur, sans répondre aux deux questions en quelque manière réciproques que nous venons de poser. En d'autres termes, le physicien moderne a besoin d'une double certitude :

1° La certitude que le réel est en prise directe sur la rationalité, méritant par cela même le nom de réel scientifique.
2° La certitude que les arguments rationnels touchant l'expérience sont déjà des moments de cette expérience.

En résumé, pas de rationalité à vide, pas d'empirisme décousu, voilà les deux obligations philosophiques qui fondent l'étroite et précise synthèse de la théorie et de l'expérience dans la Physique contemporaine.
Cette bicertitude est essentielle. Si l'un des termes manque, on peut bien faire des expériences, on peut bien faire des mathématiques ; on ne participe pas à l'activité scientifique de la science physique contemporaine. Cette bicertitude ne peut s'exprimer que par une philosophie à deux mouvements, par un dialogue. Mais ce dialogue est si serré qu'on ne peut guère y reconnaître la trace du vieux dualisme des philosophes. Il ne s'agit plus de confronter un esprit solitaire et un univers indifférent. Il faut désormais se placer au centre où l'esprit connaissant est déterminé par l'objet précis de sa connaissance et où, en échange, il détermine avec plus de précision son expérience. C'est précisément [115] dans cette position centrale que la dialectique de la raison et de la technique trouve son efficacité. Nous essaierons de nous installer dans cette position centrale où se manifestent aussi bien un rationalisme appliqué qu'un matérialisme instruit. Nous insisterons d'ailleurs par la suite sur la puissance d'application de tout rationalisme scientifique, c'est-à-dire de tout rationalisme portant ses preuves de fécondité jusque dans l'organisation de la pensée technique. C'est par ses applications que le rationalisme conquiert ses valeurs objectives. Il ne s'agit donc plus, pour juger la pensée scientifique, de s'appuyer sur un rationalisme formel, abstrait, universel. Il faut atteindre un rationalisme concret, solidaire d'expériences toujours particulières et précises. Il faut aussi que ce rationalisme soit suffisamment ouvert pour recevoir de l'expérience des déterminations nouvelles. En vivant d'un peu près cette dialectique, on se convainc de la réalité éminente des champs de pensée. Dans ces champs épistémologiques s'échangent les valeurs du rationalisme et de l’expérimentalisme. (Rationalisme, chap. I, p. 2-4.)

2. Le spectre philosophique

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[49] En fait, ce chassé-croisé de deux philosophies contraires en action dans la pensée scientifique engage des philosophies plus nombreuses et nous aurons à présenter des dialogues sans doute moins serrés, mais qui étendent la psychologie de l'esprit scientifique. Par exemple, on mutilerait la philosophie de la science si l'on n'examinait pas comment se situent le positivisme ou le formalisme qui ont certes tous deux des fonctions dans la physique et dans la chimie contemporaines. Mais une des raisons qui nous fait croire au bien-fondé de notre position centrale, c'est que toutes les philosophies de la connaissance scientifique se mettent en ordre à partir du rationalisme appliqué. Il est à peine besoin de commenter le tableau ci-après quand on l'applique à la pensée scientifique.
Indiquons seulement les deux perspectives de pensées affaiblies qui mènent, d'une part, du rationalisme à l'idéalisme naïf et, d'autre part, du matérialisme technique au réalisme naïf.
[116]

Idéalisme+Conventionalisme+Formalisme+Rationalisme appliqué et Matérialisme technique+Positivisme+Empirisme+Réalisme
Ainsi, quand on interprète systématiquement la connaissance rationnelle comme la constitution de certaines formes, comme un simple appareillage de formules propres à informer n'importe quelle expérience, on institue un formalisme. Ce formalisme peut, à la rigueur, recevoir les résultats de la pensée rationnelle, mais il ne peut donner tout le travail de la pensée rationnelle. D'ailleurs on ne s'en tient pas toujours à un formalisme. On a commencé une philosophie de la connaissance qui affaiblit le rôle de l'expérience. On est bien près de voir dans la science théorique un ensemble de conventions, une suite de pensées plus ou moins commodes organisées dans le clair langage des mathématiques, lesquelles ne sont plus que l'espéranto de la raison. La commodité des conventions ne leur enlève pas leur arbitraire. Ces formules, ces conventions, cet arbitraire, on en viendra assez naturellement à les soumettre à une activité du sujet pensant. On aborde ainsi à un idéalisme. Cet idéalisme ne s'avoue plus dans l'épistémologie contemporaine, mais il a joué un tel rôle dans les philosophies de la nature au cours du XIXe siècle qu'il doit figurer encore dans un examen général des philosophies de la science.
Il faut d'ailleurs signaler l'impuissance de l'idéalisme à reconstituer un rationalisme de type moderne, un rationalisme actif susceptible d'informer les connaissances des nouvelles régions de l'expérience. Autrement dit, on ne peut renverser la perspective que nous venons de décrire. En fait, quand l'idéaliste établit une philosophie de la nature, il se contente de mettre en ordre les images qu'il se fait de la nature, en s'adonnant à ce que ces images ont d'immédiat. [117] Il ne dépasse pas les limites d'un sensualisme éthéré. Il ne s'engage pas dans une expérience poursuivie. Il s'étonnerait qu'on lui demandât de suivre les recherches de la science dans l'expérimentation essentiellement instrumentale. Il ne se croit pas forcé d'accepter les conventions des autres esprits. Il ne consent pas à la lente discipline qui formerait son esprit sur les leçons de l'expérience objective. L'idéalisme perd donc toute possibilité de rendre compte de la pensée scientifique moderne. La pensée scientifique ne peut trouver ses formes dures et multiples dans cette atmosphère de solitude, dans ce solipsisme qui est le mal congénital de tout idéalisme. Il faut à la pensée scientifique une réalité sociale, l'assentiment d'une cité physicienne et mathématicienne. Nous devrons donc nous installer dans la position centrale du rationalisme appliqué, en travaillant à instituer pour la pensée scientifique une philosophie spécifique.
Dans l'autre perspective de notre tableau, au lieu de cette évanescence qui conduit à l'idéalisme, on va trouver une inertie progressive de pensée qui conduit au réalisme, à une conception de la réalité comme synonyme de l'irrationalité.
En effet, en passant du rationalisme de l'expérience de physique, fortement solidaire de la théorie, au positivisme, il semble qu'on perde tout de suite tous les principes de la nécessité. Dès lors, le positivisme pur ne peut guère justifier la puissance de déduction en œuvre dans le développement des théories modernes ; il ne peut rendre compte des valeurs de cohérence de la physique contemporaine. Et cependant, en comparaison avec l'empirisme pur, le positivisme apparaît du moins comme le gardien de la hiérarchie des lois. Il se donne le droit d'écarter les fines approximations, les détails, les variétés. Mais cette hiérarchie des lois n'a pas la valeur d'organisation des nécessités clairement comprises par le rationalisme. Au surplus, en se fondant sur des jugements d'utilité, le positivisme est déjà près de décliner vers le pragmatisme, vers cette poussière de recettes qu'est l'empirisme. Le positivisme n'a rien de ce qu'il faut pour décider des ordres d'approximations, pour sentir cette étrange sensibilité de rationalité que donnent les approximations de deuxième ordre, ces connaissances plus approchées, plus discutées, plus cohérentes que nous trouvons dans l'examen attentif des expériences fines et qui nous font [118] comprendre qu'il y a plus de rationalité dans le complexe que dans le simple.
D'ailleurs, un pas de plus au-delà de l'empirisme qui s'absorbe dans le récit de ses réussites et l'on atteint à cet amas de faits et de choses qui, en encombrant le réalisme, lui donne l'illusion de la richesse. Nous montrerons par la suite combien est contraire à tout esprit scientifique le postulat, si facilement admis par certains philosophes, qui assimile la réalité à un pôle d'irrationalité. Quand nous aurons ramené l'activité philosophique de la pensée scientifique vers son centre actif, il apparaîtra clairement que le matérialisme actif a précisément pour fonction de juguler tout ce qui pourrait être qualifié d'irrationnel dans ses matières, dans ses objets. La chimie, forte de ses a priori rationnels, nous livres des substances sans accidents, elle débarrasse toutes les matières de l'irrationalité des origines. (Rationalisme, chap. I, p. 6-7.)

C) CONCEPTS FONDAMENTAUX DU RATIONALISME APPLIQUÉ

1. Une épistémologie historique

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[50] Si l'on pose maintenant le problème de la nouveauté scientifique sur le plan plus proprement psychologique, on ne peut manquer de voir que cette allure révolutionnaire de la science contemporaine doit réagir profondément sur la structure de l'esprit. L'esprit a une structure variable dès l'instant où la connaissance a une histoire. En effet, l'histoire humaine peut bien, dans ses passions, dans ses préjugés, dans tout ce qui relève des impulsions immédiates, être un éternel recommencement ; mais il y a des pensées qui ne recommencent pas ; ce sont les pensées qui ont été rectifiées, élargies, complétées. Elles ne retournent pas à leur aire restreinte ou chancelante. Or l'esprit scientifique est essentiellement une rectification du savoir, un élargissement des cadres de la connaissance. Il juge son passé historique en le condamnant. Sa structure est la conscience de ses fautes historiques. Scientifiquement, on pense le vrai comme [119] rectification historique d'une longue erreur, on pense l'expérience comme rectification de l'illusion commune et première. Toute la vie intellectuelle de la science joue dialectiquement sur cette différentielle de la connaissance, à la frontière de l'inconnu. L'essence même de la réflexion, c'est de comprendre qu'on n'avait pas compris. Les pensées non baconiennes, non euclidiennes, non cartésiennes sont résumées dans ces dialectiques historiques que présentent la rectification d'une erreur, l'extension d'un système, le complément d'une pensée. (Nouvel Esprit, chap. VI, p. I73-I74.)
[51] En somme la science instruit la raison. La raison doit obéir à la science, à la science la plus évoluée, à la science évoluante. La raison n'a pas le droit de majorer une expérience immédiate ; elle doit se mettre au contraire en équilibre avec l'expérience, la plus richement structurée. En toutes circonstances, l'immédiat doit céder le pas au construit. Destouches répète souvent : si l'arithmétique, dans de lointains développements, se révélait contradictoire, on réformerait la raison pour effacer la contradiction, et l'on garderait intacte l'arithmétique. L'arithmétique a fait des preuves d'efficience, d'exactitude, de cohérence si nombreuses qu'on ne peut songer à abandonner son organisation. Devant une contradiction soudaine, ou plus exactement devant la nécessité soudaine d'un usage contradictoire de l'arithmétique, se poserait le problème d'une non-arithmétique, d'une panarithmétique, c'est-à-dire d'un prolongement dialectique des intuitions du nombre qui permettrait d'englober la doctrine classique et la doctrine nouvelle. Nous n'hésitons pas à pousser à l'extrême notre thèse pour la rendre bien nette. Cette extension de l'arithmétique n'est pas faite. En la supposant possible nous voulons simplement affirmer que l'arithmétique n'est pas plus que la géométrie une promotion naturelle d'une raison immuable. L'arithmétique n'est pas fondée sur la raison. C'est la doctrine de la raison qui est fondée sur l'arithmétique élémentaire. Avant de savoir compter, je ne savais guère ce qu'était la raison. En général, l'esprit doit se plier aux conditions du savoir. Il doit créer en lui une structure correspondant à la structure du savoir. Il doit se mobiliser autour d'articulations [120] qui correspondent aux dialectiques du savoir. Que serait une fonction sans des occasions de fonctionner ? Que serait une raison sans des occasions de raisonner ? La pédagogie de la raison doit donc profiter de toutes les occasions de raisonner. Elle doit chercher la variété des raisonnements, ou mieux les variations du raisonnement. Or, les variations du raisonnement sont maintenant nombreuses dans les sciences géométriques et physiques ; elles sont toutes solidaires d'une dialectique des principes de raison, d'une activité de la philosophie du non. Il faut en accepter la leçon. La raison, encore une fois, doit obéir à la science. La géométrie, la physique, l'arithmétique sont des sciences ; la doctrine traditionnelle d'une raison absolue et immuable n'est qu'une philosophie. C'est une philosophie périmée. (Philosophie, chap. VI, p. 144-145.)
[52] Comment alors ne pas voir qu'une philosophie qui veut être vraiment adéquate à la pensée scientifique en évolution constante doit envisager la réaction des connaissances scientifiques sur la structure spirituelle ? Et c'est ainsi que dès le début de nos réflexions sur le rôle d'une philosophie des sciences nous nous heurtons à un problème qui nous paraît aussi mal posé par les savants que par les philosophes. C'est le problème de la structure et de l'évolution de l'esprit. Là encore, même opposition : le savant croit partir d'un esprit sans structure, sans connaissances ; le philosophe pose le plus souvent un esprit constitué, pourvu de toutes les catégories indispensables pour comprendre le réel.
Pour le savant, la connaissance sort de l'ignorance comme la lumière sort des ténèbres. Le savant ne voit pas que l'ignorance est un tissu d'erreurs positives, tenaces, solidaires. Il ne se rend pas compte que les ténèbres spirituelles ont une structure et que, dans ces conditions, toute expérience objective correcte doit toujours déterminer la correction d'une erreur subjective. Mais on ne détruit pas les erreurs une à une facilement. Elles sont coordonnées. L'esprit scientifique ne peut se constituer qu'en détruisant l'esprit non scientifique. Trop souvent le savant se confie à une pédagogie fractionnée alors que l'esprit scientifique devrait viser à une réforme subjective totale. Tout réel [121] progrès dans la pensée scientifique nécessite une conversion. Les progrès de la pensée scientifique contemporaine ont déterminé des transformations dans les principes mêmes de la connaissance.
Pour le philosophe qui, par métier, trouve en soi des vérités premières, l'objet pris en bloc n'a pas de peine à confirmer des principes généraux. Aussi les perturbations, les fluctuations, les variations ne troublent guère le philosophe. Ou bien il les néglige comme des détails inutiles, ou bien il les amasse pour se convaincre de l'irrationalité fondamentale du donné. Dans les deux cas, le philosophe est préparé à développer, à propos de la science, une philosophie claire, rapide, facile, mais qui reste une philosophie de philosophe. Alors, une seule vérité suffit à sortir du doute, de l'ignorance, de l'irrationalisme ; elle suffit à illuminer une âme. Son évidence se réfléchit en des reflets sans fin. Cette évidence est une lumière unique : elle n'a pas d'espèces, pas de variétés. L'esprit vit une seule évidence. Il n'essaie pas de se créer d'autres évidences. L'identité de l'esprit dans le je pense est si claire que la science de cette conscience claire est immédiatement la conscience d'une science, la certitude de fonder une philosophie du savoir. La conscience de l'identité de l'esprit dans ses diverses connaissances apporte, à elle seule, la garantie d'une méthode permanente, fondamentale, définitive. Devant un tel succès, comment poserait-on la nécessité de modifier l'esprit et d'aller à la recherche de connaissances nouvelles ? Pour le philosophe, les méthodologies, si diverses, si mobiles dans les différentes sciences, relèvent quand même d'une méthode initiale, d'une méthode générale qui doit informer tout le savoir, qui doit traiter de la même manière tous les objets. Aussi une thèse comme la nôtre qui pose la connaissance comme une évolution de l'esprit, qui accepte des variations touchant l'unité et la pérennité du je pense doit troubler le philosophe.
Et pourtant, c'est à une telle conclusion qu'il nous faudra arriver si nous voulons définir la philosophie de la connaissance scientifique comme une philosophie ouverte, comme la conscience d'un esprit qui se fonde en travaillant sur l'inconnu, en cherchant dans le réel ce qui contredit des connaissances antérieures. Avant tout, il faut prendre [122] conscience du fait que l'expérience nouvelle dit non à l'expérience ancienne, sans cela, de toute évidence, il ne s'agit pas d'une expérience nouvelle. Mais ce non n'est jamais définitif pour un esprit qui sait dialectiser ses principes, constituer en soi-même des nouvelles espèces d'évidence, enrichir son corps d'explication sans donner aucun privilège à ce qui serait un corps d'explication naturel propre à tout expliquer. (Philosophie, Avant-Propos, p. 8-10.)

2. La notion d'objectivité

a) Objet scientifique et objet immédiat

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[53] À notre avis, il faut accepter, pour l'épistémologie, le postulat suivant : l'objet ne saurait être désigné comme un « objectif » immédiat ; autrement dit, une marche vers l'objet n'est pas initialement objective. Il faut donc accepter une véritable rupture entre la connaissance sensible et la connaissance scientifique. Nous croyons en effet avoir montré, au cours de nos critiques, que les tendances normales de la connaissance sensible, tout animées qu'elles sont de pragmatisme et de réalisme immédiats, ne déterminaient qu'un faux départ, qu'une fausse direction. En particulier, l'adhésion immédiate à un objet concret, saisi comme un bien, utilisé comme une valeur, engage trop fortement l'être sensible ; c'est la satisfaction intime ; ce n'est pas l'évidence rationnelle. Comme le dit Baldwin en une formule d'une admirable densité : « C'est la stimulation, non la réponse qui reste le facteur de contrôle dans la construction des objets des sens. » Même sous la forme en apparence générale, même lorsque l'être repu et comblé croit voir venir l'heure de penser gratuitement, c'est encore sous forme de stimulation qu'il pose la première objectivité. Ce besoin de sentir l'objet, cet appétit des objets, cette curiosité indéterminée ne correspondent encore — à aucun titre — à un état d'esprit scientifique. Si un paysage est un état d'âme romantique, un morceau d'or est un état d'âme avare, une lumière un état d'âme extatique. Un esprit préscientifique, au moment où vous tentez de l'embarrasser par des objections sur son réalisme initial, sur sa prétention à saisir, du premier geste, son objet, développe toujours la [123] psychologie de cette stimulation qui est la vraie valeur de conviction, sans jamais en venir systématiquement à la psychologie du contrôle objectif. En fait, comme l'entrevoit Baldwin, ce contrôle résulte de prime abord d'une résistance. Par contrôle on entend en général the checking, limiting, regulation of the constructive processes. Mais avant le frein et la réprimande qui correspondent curieusement au concept anglais intraduisible de check, nous expliciterons la notion d'échec, impliquée elle aussi dans le même mot. C'est parce qu'il y a échec qu'il y a freinage de la stimulation. Sans cet échec, la stimulation serait valeur pure. Elle serait ivresse ; et par cet énorme succès subjectif qu'est une ivresse, elle serait la plus irrectifiable des erreurs objectives. Ainsi d'après nous, l'homme qui aurait l'impression de ne se tromper jamais se tromperait toujours. (Formation, chap. XII, P- 239.)
[54] Il suffit que nous parlions d'un objet pour nous croire objectifs. Mais par notre premier choix, l'objet nous désigne plus que nous ne le désignons et ce que nous croyons nos pensées fondamentales sur le monde sont souvent des confidences sur la jeunesse de notre esprit. Parfois nous nous émerveillons devant un objet élu ; nous accumulons les hypothèses et les rêveries ; nous formons ainsi des convictions qui ont l'apparence d'un savoir. Mais la source initiale est impure : l'évidence première n'est pas une vérité fondamentale. En fait, l'objectivité scientifique n'est possible que si l'on a d'abord rompu avec l'objet immédiat, si l'on a refusé la séduction du premier choix, si l'on a arrêté et contredit les pensées qui naissent de la première observation. Toute objectivité, dûment vérifiée, dément le premier contact avec l'objet. Elle doit d'abord tout critiquer : la sensation, le sens commun, la pratique même la plus constante, l'étymologie enfin, car le verbe, qui est fait pour chanter et séduire, rencontre rarement la pensée. Loin de s'émerveiller, la pensée objective doit ironiser. Sans cette vigilance malveillante, nous ne prendrons jamais une attitude vraiment objective. S'il s'agit d'examiner des hommes, des égaux, des frères, la sympathie est le fond de la méthode. Mais devant ce monde inerte qui ne vit pas de notre vie, qui ne souffre d'aucune de nos peines et que n'exalte aucune [124] de nos joies, nous devons arrêter toutes les expansions, nous devons brimer notre personne. Les axes de la poésie et de la science sont d'abord inverses. Tout ce que peut espérer la philosophie, c'est de rendre la poésie et la science complémentaires, de les unir comme deux contraires bien faits. Il faut donc opposer à l'esprit poétique expansif, l'esprit scientifique taciturne pour lequel l'antipathie préalable est une saine précaution. (Psychanalyse, chap. I, p. 9-10.)

b) La notion de « fait scientifique »

[55] Le doute universel pulvériserait irrémédiablement le donné en un amas de faits hétéroclites. Il ne correspond à aucune instance réelle de la recherche scientifique. La recherche scientifique réclame, au lieu de la parade du doute universel, la constitution d'une problématique. Elle prend son départ réel dans un problème, ce problème fût-il mal posé. Le moi scientifique est alors programme d'expériences, tandis que le non-moi scientifique est déjà problématique constituée. En physique moderne, on ne travaille jamais sur le total inconnu. A fortiori, contre toutes les thèses qui affirment un irrationnel fondamental, on ne travaille pas sur un inconnaissable.
Autrement dit, un problème scientifique se pose à partir d'une corrélation de lois. Faute d'un protocole préliminaire de lois, un fait limité à une constatation risque d'être mal compris. Plus exactement, affirmé dogmatiquement par un empirisme qui s'enferre dans sa constatation, un fait s'inféode à des types de compréhension sans rapport avec la science actuelle. D'où des erreurs que la cité scientifique n'a pas de peine à juger. Qui a compris, par exemple, la théorie scientifique du point de rosée a conscience d'apporter une preuve définitive qui clôt une ancienne controverse. La technique d'un hygromètre comme ceux de Daniell ou de Regnault — pour ne citer que des appareils connus au milieu du XIXe siècle — donne une garantie d'objectivité moins facile à obtenir d'une simple observation « naturelle ». Une fois qu'on a reçu cette leçon d'objectivité, on ne peut guère commettre l'erreur d'un Renan qui croit pouvoir rectifier le sens commun en ces termes : « Le vulgaire aussi se figure que la rosée tombe du ciel et croit à peine le savant [125] qui l'assure qu'elle sort des plantes » . Les deux affirmations sont également fausses ; elles portent toutes deux la marque d'un empirisme sans organisation de lois. Si la rosée tombait du ciel ou si elle sortait des plantes, elle ne susciterait qu'une bien courte problématique. Le phénomène de la rosée est rationalisé par la loi fondamentale de l'hygrométrie liant la tension de vapeur à la température. Appuyé sur la rationalité d'une telle loi, on peut, sans contestation possible, résoudre le problème de la rosée.
Un autre historien, très soucieux de pensée scientifique, est victime, comme Renan, d'une méprise. Taine écrivant en 1861 à son ami de Suckau veut le mettre au courant des événements de la science dans les derniers mois : « On étudie vigoureusement en ce moment la lumière ; il y a les expériences de Fizeau qui prouvent qu'elle va plus vite dans l'eau que dans l'air, et celles de Becquerel fils qui prouvent que tous les corps sont phosphorescents » (Correspondance, t. II, p. 214). La lumière « va plus vite dans l'eau que dans l'air ». C'est le contraire qu'il eût fallu dire. Simple lapsus, dira-t-on. Sans doute. Mais par un tel lapsus le physicien est aussi choqué que le serait un historien auquel on dirait que le coup d'Etat de Napoléon a précédé la Révolution de quarante-huit. Plus précisément, Taine se borne à donner à l'expérience de Fizeau la seule valeur d'un fait constaté. S'il eût apprécié cette expérience à partir de la problématique qui la rendait intéressante, il n'eût vraisemblablement pas fait d'erreur. L'expérience de Fizeau est plus qu'un résultat, c'est une conclusion. Elle est une valeur épistémologique rationnelle. On la donne justement comme une expérience cruciale qui décide en faveur de la théorie des ondulations lumineuses contre la théorie de l'émission. Sans doute, avec la Relativité, le problème sera repris, une problématique plus vaste demandera de nouveaux commentaires. Mais, il y a un siècle, l'expérience exigeait déjà un long commentaire, une mise en valeur, car elle représentait une valeur épistémologique éminente. Elle était plus qu'un fait historique, plus qu'un fait qui résulte d'une constatation. Elle résolvait un problème. (Rationalisme, chap. III, p. 52-53.)
[126]

c) Une « révolution copernicienne de l'objectivité »

[56] Dans ces conditions, un monde qui a déjà une sécurité objective se présente à nous comme une avenue de problèmes bien définis. Cette situation a été fort bien définie par plusieurs notes de Georges Bouligand où le savant mathématicien présente dans toute la clarté désirable la dialectique de la synthèse globale (état actuel des connaissances mathématiques) et des problèmes clairement posés en fonction de cette synthèse globale. Dans le domaine de la connaissance scientifique du réel, la situation n'est sans doute pas aussi nette que la situation caractérisée par Georges Bouligand pour le progrès des sciences mathématiques. Mais la situation pose la même dialectique. En fait si l'on voulait décrire l'activité de la pensée scientifique dans le style désormais célèbre de l'existentialisme, il faudrait dire que la pensée scientifique est systématiquement « en situation » d'objectivation précise, d'objectivation qui s'expose comme une échelle de précision. Là encore nous voyons l'énorme supériorité d'instruction métaphysique de l'objet scientifique sur l'objet d'expérience commune, puisque c'est à la pointe de l'objectivation de plus en plus précise que jouent les fonctions importantes de la rationalisation de l'objet. Au lieu du dualisme d'exclusion du sujet et de l'objet, au lieu de la séparation des substances métaphysiques cartésiennes, nous voyons en action la dialectique d'un couplage entre les connaissances objectives et les connaissances rationnelles.
Dans le travail de la précision scientifique on peut saisir les éléments d'une révolution copernicienne de l'objectivité. Ce n'est pas l'objet que désigne la précision, c'est la méthode. On comprendra cette nuance métaphysique si l'on se reporte à quelque mesure primitive. Par exemple, on dit que le nom de carat vient du nom d'un arbre d'Afrique (Kuara) dont les semences une fois séchées sont à peu près également pesantes. Les indigènes, confiants dans cette régularité, se servent de cette graine pour peser l'or. Ainsi dans un premier usage, on se sert, en toute naïveté, d'une régularité naturelle pour déterminer une précision technique, et cela dans une mesure de matière précieuse. Il faut renverser la perspective pour fonder le rationalisme de la mesure.
[127]
Bien entendu, un objet peut déterminer plusieurs types d'objectivation, plusieurs perspectives de précision, il peut appartenir à des problématiques différentes. L'étude d'une molécule chimique peut se développer dans la perspective de la chimie et dans la perspective de la spectrographie. De toute manière, un objet scientifique n'est instructeur qu'à l'égard d'une construction préliminaire à rectifier, d'une construction à consolider.
Ainsi nous sommes toujours devant le même paradoxe : le rationalisme est une philosophie qui continue ; il n'est jamais vraiment une philosophie qui commence.
Dans ces conditions, toute expérience sur la réalité déjà informée par la science est en même temps une expérience sur la pensée scientifique. Et c'est cette expérience doublée du rationalisme appliqué qui est propre à confirmer discursivement une existence, à la fois dans l'objet et dans le sujet. L'existence du sujet rationaliste ne saurait se prouver sur le mode unitaire. Elle prend sa sûreté dans sa puissance dialectique. Elle est éminemment dialectique et discursive puisqu'elle doit agir hors de soi et en soi en assumant une substance et une exstance. Et si l'on en fait ontologie, il faut que ce soit l'ontologie d'un devenir psychique qui provoque une ontogénie de pensées.
Comment alors ne pas voir que l'objet désigné et l'objet instructeur correspondent à deux instances d'objectivation radicalement différentes. Ils renvoient l'un et l'autre à des niveaux d'existence subjective très différemment valorisés. La plupart des discussions philosophiques sur « la réalité du monde sensible » se font à propos d'objets pris comme exemples, prétextes, ou occasions — donc, au niveau de l'instance d'objectivation de l'objet désigné. Mais l'objet simplement désigné n'est pas à proprement parler un bon signe de ralliement pour deux esprits qui prétendent approfondir la connaissance du monde sensible. Par exemple, rien de plus inconciliable que les attitudes philosophiques devant un objet familier selon que l'on prend cet objet dans son ambiance de familiarité ou dans son individualité nécessairement originale. Et c'est encore une tout autre chose quand on veut étudier un phénomène enraciné dans un objet, une matière, un cristal, une lumière. Aussitôt se présentent la nécessité du programme d'expériences et [128] l'obligation, pour deux esprits qui veulent s'instruire mutuellement, de se mettre dans une même ligne d'approfondissement. Il ne s'agit plus alors de désignation immédiate et intuitive, mais bien d'une désignation progressive et discursive, coupée de nombreuses rectifications.
Pour schématiser la rivalité du rationalisme et de l'empirisme dans cette prise d'objets, on pourrait évoquer ce court dialogue :
À un rationaliste, l'empiriste a coutume de dire : « Je sais ce que vous allez dire. » À cela, le rationaliste doit répondre : « Bien ! alors vous êtes, sur le sujet que nous discutons, aussi rationaliste que moi. » Mais l'autre continue : « Et vous, rationaliste, vous ne devinez pas ce que je vais dire. » — « Sans doute, répond le rationaliste, mais je devine que vous allez parler hors du sujet que nous discutons. »
On le voit, du point de vue de la connaissance scientifique, l'objet désigné par la connaissance commune n'a aucune vertu d'accrochage. Il localise un nom dans un vocabulaire plutôt qu'une chose dans un univers. L'objet désigné par le ceci, fût-ce avec l'index pointé, est le plus souvent désigné dans un langage, dans un monde de l'appellation. Devant un objet qu'on me désigne par son nom usuel, je ne sais jamais si c'est le nom ou la chose qui viennent penser en moi, ou bien même ce mélange de chose et de nom, informe, monstrueux, où, ni l'expérience, ni le langage ne sont donnés dans leur action majeure, dans leur travail d'interpsychologie effective. (Rationalisme, chap. III, p. 54-55.)

3. La notion de « problématique »

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[57] Tout va s'éclairer si nous plaçons l'objet de connaissance dans une problématique, si nous l'indiquons dans un processus discursif d'instruction, comme un élément situé entre rationalisme enseignant et rationalisme enseigné. Il va sans dire qu'il s'agit maintenant d'un objet intéressant, d'un objet pour lequel on n'a pas achevé le processus d'objectivation, d'un objet qui ne renvoie pas purement et simplement à un passé de connaissance incrusté dans un nom. Pour le dire en passant, n'est-ce pas par une ironie d'un sort de philosophe que beaucoup d'existentialismes restent des nominalismes ? Croyant se mettre en marge des [129] philosophies de la connaissance, les doctrines existentialistes se limitent, en bien des circonstances, aux doctrines de la reconnaissance. Et souvent, prétendant vivre leur expérience présente, ils laissent aux choses leur passé de choses reconnues. L'objet reconnu et nommé leur cache l'objet-à-connaître. Si l'on fait ainsi à un existentialiste une objection de ce passéisme de sa théorie de la connaissance, il se tourne tout d'une pièce vers un avenir de connaissances et il commence à développer, devant n'importe quel objet de la vie commune, la singularité de son attitude de sujet ouvert à toute connaissance. Il passe du toujours connu au jamais connu avec la plus grande aisance. Il n'envisage pas vraiment un existentialisme de la connaissance progressive.
La position de l'objet scientifique, de l'objet actuellement instructeur, est beaucoup plus complexe, beaucoup plus engagée. Elle réclame une solidarité entre méthode et expérience. Il faut alors connaître la méthode à connaître pour saisir l'objet à connaître, c'est-à-dire, dans le règne de la connaissance méthodologiquement valorisée, l'objet susceptible de transformer la méthode de connaître. Mais nous reviendrons sur cette discursivité métaphysique. Tout ce qu'il nous faut, pour l'instant, c'est d'avoir suggéré au lecteur l'idée nécessaire d'une problématique antécédente à toute expérience qui se veut instructive, une problématique qui se fonde, avant de se préciser, sur un doute spécifique, sur un doute spécifié par l'objet à connaître. Encore une fois nous ne croyons pas à l'efficacité du doute en soi, du doute qui n'est pas appliqué à un objet. (Rationalisme, chap. III, p. 56.)

4. La notion de « méthode scientifique »

a) « Politesse de l'esprit scientifique » ?

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[58] L'heure n'est sans doute plus à un Discours de la Méthode. Déjà Gœthe, à la fin de sa vie, écrivait : « Descartes a fait et refait plusieurs fois son Discours de la Méthode. Cependant, tel que nous le possédons aujourd'hui, il ne peut nous être d'aucun secours. » Je ne serais pas si sévère que Gœthe. Mais les règles générales de la méthode cartésienne sont désormais des règles qui vont de soi. Elles [130] représentent, pour ainsi dire, la politesse de l'esprit scientifique ; elles sont, pour un Congrès comme le nôtre, les habitudes évidentes de l'homme de bonne compagnie. Serait-il un savant celui qui recevrait une chose pour vraie avant qu'il ne la connût évidemment être telle ? Trouverait-il audience dans un Congrès de savants celui qui ne conduirait pas ses pensées par ordre en ayant toujours présent à l'esprit les vérités de base de la science qu'il cultive ?
Les difficultés ne sont plus là. Elles ont leurs causes dans la diversité des méthodes, dans la spécialisation des disciplines, dans le fait surtout que les méthodes scientifiques se développent en marge — parfois en opposition — des préceptes du sens commun, des enseignements tranquilles de l'expérience commune. Toutes les méthodes scientifiques actives sont précisément en pointe. Elles ne sont pas le résumé des habitudes gagnées dans la longue pratique d'une science. Ce n'est pas de la sagesse intellectuelle acquise. La méthode est vraiment une ruse d'acquisition, un stratagème nouveau utile à la frontière du savoir.
En d'autres termes, une méthode scientifique est une méthode qui cherche le risque. Sûre de son acquis elle se risque dans une acquisition. Le doute est en avant d'elle et non pas en arrière comme dans la vie cartésienne. C'est pourquoi je pouvais dire, sans grandiloquence, que la pensée scientifique est une pensée engagée. Elle met sans cesse en jeu sa constitution même.
Il y a plus. Il semble que par un paradoxe insigne, l'esprit scientifique vive dans l'étrange espérance que la méthode elle-même trouve un échec total. Car un échec, c'est le fait nouveau, l'idée nouvelle. C'est l'espiègle fonction mathématique qui se passe du corset des dérivées en restant honnêtement continue. Elle vient narguer les vieux maîtres, sourire de la naïveté des vieux livres. Je ne sais plus le nom du savant — il est peut-être parmi vous — qui a dit qu'on se détourne volontiers d'une méthode trop régulièrement féconde. Une telle méthode finit par passer du rang de méthode de découverte au rang de simple méthode d'enseignement. La clarté est parfois une séduction qui fait des victimes dans le rang des professeurs. On en rencontre qui, doucement, dans le ronronnement des leçons, se contentent [131] d'une clarté ancienne et qui reculent d'une génération. Je ne voudrais pas assombrir ce jour de fête intellectuelle qu'est l'ouverture d'un Congrès en donnant des exemples de méthode qui n'ont plus qu'un passé. Mais vous sentez bien que la méthode ne saurait être une routine et que, pour me servir encore d'une pensée de Gœthe: « Quiconque persévère dans sa recherche est amené tôt ou tard à changer de méthode. » (Congrès international de Philosophie.)

b) Un procédé inessentiel ?

[59] Mais on interpréterait mal le problème des méthodes scientifiques si l'on voyait, en un excès contraire de mobilité, dans les méthodes, une série de procédés sans attache avec le corps des vérités profondes, si on en jugeait la valeur en fonction d'un pragmatisme désuet, d'un pluralisme émietté.
Ce pragmatisme a exercé de si grands ravages dans la doctrine de la science, il a servi si facilement à affirmer un scepticisme sur les valeurs de la vérité, que je vous demande la permission d'insister sur la puissance de constante intégration du savoir scientifique moderne.
Une méthode particulière, une méthode visant une étude très spécialisée, si vraiment elle est féconde, détermine de tels élargissements de la culture qu'on peut bien s'étonner des habituelles homélies contre la spécialisation. On embarrasserait sans doute ceux qui professent une admiration éloquente pour la culture générale en leur demandant de la définir. Dans leur définition, on retrouverait aisément la marque indélébile de leurs études de jeunesse, de sorte qu'on pourrait dire : j'appelle culture générale ce que mes bons et vieux maîtres m'ont enseigné. Avoir su est souvent une excuse pour se désintéresser d'apprendre.
D'ailleurs toute la polémique s'éclaire si nous évoquons ce qu'on peut bien appeler, en incluant précisément les sciences humaines, la culture générale scientifique. Avec cette extension, l'esprit scientifique doit se présenter comme la charpente même d'une culture générale moderne.
Alors si nous suivons l'histoire des sciences depuis deux petits siècles, nous nous rendons compte que c'est à la fois une histoire de spécialisations du savoir et une histoire de l'intégration dans une culture générale des cultures spécialisées. [132] Cette puissance d'intégration est si grande que la crainte des spécialisations est un beau type de crainte vaine. Tout le long de l'histoire des sciences, nous pouvons recueillir des plaintes philosophiques qui prétendent mettre en garde les esprits contre la spécialisation. Nous pouvons aujourd'hui nous étonner d'un Gœthe qui trouvait l'optique du début du XIXe siècle trop spécialisée. Ce qui est trop spécialisé pour un philosophe est parfois un élément de la culture générale du savant.
Mais ce dont le philosophe ne se rend pas compte, c'est que la spécialisation est souvent l'actualisation d'une culture scientifique générale. La spécialisation fait passer à l'acte une puissance largement amassée.
Et quelle cohérence une vie de savant ne trouve-t-elle pas dans une profonde spécialité ! Alors nous découvrons la phénoménologie de l'opiniâtreté rationaliste, la phénoménologie de l'expérience minutieuse, bref la phénoménologie du courage de l'intelligence.
Pour servir une spécialisation, l'esprit s'ouvre de toute part, les regards se portent sur le vaste monde. Et quelle immense lecture, quelle avidité d'informations nouvelles réclame une spécialisation moderne ! On peut dire qu'on a écrit, depuis un demi-siècle, plus de livres et d'articles sur l'électron qu'au cours de tous les âges on en a écrit sur la Lune.
Et voyez où se manifeste la réelle fécondité de culture, la vivace actualité de culture ! Certes, la comparaison du mouvement de la Lune et du mouvement de la chute des corps a été l'occasion, quand les mesures ont été assez précises, des grandes synthèses newtoniennes. Mais actuellement, l'électron, cette lune des prodigieux mondes minuscules, nous engage dans une problématique plus vaste. L'étude de la mécanique de l'électron nous sollicite à des pensées de plus en plus générales, de plus en plus enveloppantes. Et bientôt la mécanique de la Lune ne nous sera plus qu'une mécanique classique, que la mécanique d'un électron paresseux, d'un électron monstrueusement alourdi. Et les savants l'abandonneront aux rêveries des poètes qui retrouveront ainsi une de leurs spécialités !
Ainsi il faut être totalement ignorant de la psychologie du spécialiste, du travailleur tout à sa fougue de spécialisation, [133] pour la décrire comme un homme à œillères engagé dans une impasse. En science, les vues précises sont des gages de vues larges. (Ibid.)

c) « En changeant de méthodes, la science devient de plus en plus méthodique »

[60] Mais il y a une autre raison qui accentue la valeur des méthodes multiples, une autre raison qui malgré le mouvement de ses méthodes donne à la science moderne une heureuse stabilité. C'est que toute crise profonde dans la méthode est immédiatement une conscience de la réorganisation de la méthode. Vous en aurez des preuves, entre beaucoup d'autres, si vous suivez les colloques de mathématiques, si vous allez au fond des débats sur le déterminisme.
Nous sommes ici dans les conflits de méthode les plus évidents. Je me demande même s'il n'y a pas actuellement une certaine opposition entre les efforts pour fonder la science et les efforts pour la bâtir. Certes nous ne devons pas être victimes de nos métaphores. Après tout : fonder, échafauder, bâtir ne sont que des images. En ce qui concerne l'édifice de la science, on peut le bâtir sans le fonder. On peut aussi, hélas ! fonder sans bâtir. Si mes solennelles fonctions de président du Congrès ne me privaient pas du plaisir des vives et amicales polémiques, je pourrais donner des exemples. Vous les trouverez vous-mêmes. Mais en tant qu'hommes de science vous savez mieux que quiconque que la science ne se détruit pas, qu'aucune crise interne ne peut en arrêter l'essor, que sa puissance d'intégration lui permet de profiter de ce qui la contredit. Une modification dans les bases de la science entraîne un accroissement au sommet. Plus on creuse la science, plus elle s'élève.
Nous pouvons donc être certains que la multiplication des méthodes, à quelque étage que ces méthodes travaillent, ne saurait nuire à l'unité de la science. Pour mieux dire, en employant un concept épistémologique de M. Bouligand, on peut affirmer que la synthèse globale de la science est d'autant mieux assurée que cette synthèse globale irradie le plus loin possible sa problématique. On peut bien signaler une méthode qui s'use, une méthode qui, en contradiction [134] de l'étymologie, ne marche plus. Mais la condamnation d'une méthode est immédiatement, dans la science moderne, la proposition d'une méthode nouvelle, d'une jeune méthode, d'une méthode de jeunes. Vous en aurez de nombreux témoignages dans le présent Congrès. Il n'y a pas d'interrègne dans le développement des méthodes scientifiques modernes. En changeant de méthodes, la science devient de plus en plus méthodique. Nous sommes en état de rationalisme permanent. (Ibid.)

5. La notion d'application

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[61] [...] L'esprit scientifique peut se fourvoyer en suivant deux tendances contraires : l'attrait du singulier et l'attrait de l'universel. Au niveau de la conceptualisation, nous définirons ces deux tendances comme caractéristiques d'une connaissance en compréhension et d'une connaissance en extension. Mais si la compréhension et l'extension d'un concept sont, l'une et l'autre, des occasions d'arrêt épistémologique, où se trouvent les sources du mouvement spirituel ? Par quel redressement la pensée scientifique peut-elle trouver une issue ?
Il faudrait ici créer un mot nouveau, entre compréhension et extension, pour désigner cette activité de la pensée empirique inventive. Il faudrait que ce mot pût recevoir une acception dynamique particulière. En effet, d'après nous, la richesse d'un concept scientifique se mesure à sa puissance de déformation. Cette richesse ne peut s'attacher à un phénomène isolé qui serait reconnu de plus en plus riche en caractères, de plus en plus riche en compréhension. Cette richesse ne peut s'attacher davantage à une collection qui réunirait les phénomènes les plus hétéroclites, qui s'étendrait, d'une manière contingente, à des cas nouveaux. La nuance intermédiaire sera réalisée si l'enrichissement en extension devient nécessaire, aussi coordonné que la richesse en compréhension. Pour englober des preuves expérimentales nouvelles, il faudra alors déformer les concepts primitifs, étudier les conditions d'application de ces concepts et surtout incorporer les conditions d'application d'un concept dans le sens même du concept. C'est dans cette dernière nécessité que réside, d'après nous, le caractère dominant [135] du nouveau rationalisme, correspondant à une forte union de l'expérience et de la raison. La division classique qui séparait la théorie de son application ignorait cette nécessité d'incorporer les conditions d'application dans l'essence même de la théorie.
Comme l'application est soumise à des approximations successives, on peut dire que le concept scientifique correspondant à un phénomène particulier est le groupement des approximations successives bien ordonnées. La conceptualisation scientifique a besoin d'une série de concepts en voie de perfectionnement pour recevoir le dynamisme que nous visons, pour former un axe de pensées inventives.
Cette conceptualisation totalise et actualise l'histoire du concept. Au-delà de l'histoire, poussée par l'histoire, elle suscite des expériences pour déformer un stade historique du concept. Dans l'expérience, elle cherche des occasions pour compliquer le concept, pour l'appliquer en dépit de la résistance du concept, pour réaliser les conditions d'application que la réalité ne réunissait pas. C'est alors qu'on s'aperçoit que la science réalise ses objets, sans jamais les trouver tout faits. La phénoménotechnique étend la phénoménologie. Un concept est devenu scientifique dans la proportion où il est devenu technique, où il est accompagné d'une technique de réalisation. On sent donc bien que le problème de la pensée scientifique moderne est, de nouveau, un problème philosophiquement intermédiaire. Comme aux temps d'Abélard, nous voudrions nous fixer nous-même dans une position moyenne, entre les réalistes et les nominalistes, entre les positivistes et les formalistes, entre les partisans des faits et les partisans des signes. C'est donc de tous côtés que nous nous offrons à la critique. (Formation, chap. III, p. 60-61.)
[136]


ÉPISTÉMOLOGIE. Textes choisis par Dominique Lecourt
SECTION II. Les catégories majeures de l’épistémologie
II
Le matérialisme technique


1. Instruments et précision


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[62] Dans la science moderne, les conditions de la précision deviennent de plus en plus absorbantes. Sans doute elles sont d'abord bien mal élucidées. Ainsi la « Toise du Châtelet » scellée en 1668 dans le mur extérieur du grand Châtelet, exposée à toutes les intempéries, usée par le fréquent contrôle des étalons marchands, servit à déterminer la toise du Pérou que Bouguer, La Condamine et Godin emportèrent en 1735 sous l'équateur. C'est dans les mêmes conditions que la mission de Laponie dirigée par Maupertuis et Clairaut détermina la toise du Nord. Les savants et les expérimentateurs les plus prudents et les plus minutieux de l'époque se contentent d'une détermination somme toute grossière même dans les recherches scientifiques de l'ordre le plus élevé. De l'avis de l'astronome Lalande, la différence des deux toises peut atteindre un vingt-cinquième de ligne, soit environ un dixième de millimètre. Il y a deux cents ans, une erreur d'un dixième de millimètre était donc considérée comme négligeable ou difficilement déterminable.
À la fin du XVIIIe siècle, l'établissement du système métrique est l'occasion de recherches plus minutieuses. On se sert de verniers et de loupes. Plusieurs expérimentateurs répètent de nombreuses séries de déterminations. Quel en est le résultat ? Delambre, dans son ouvrage Sur la base du système métrique décimal, laisse entendre que des grandeurs de l'ordre du centième de millimètre lui paraissent inaccessibles aux observations, même dans les recherches scientifiques de la plus haute précision. À cinquante ans d'intervalle, la précision limite a été décuplée. Cent ans plus tard, en se bornant à des moyens directs, avec des [137] appareils optiques (microscope de moyen grossissement) que les savants de la Convention eussent pu employer, on atteint une approximation d'un dix millième de millimètre.
Enfin, dans une dernière période, on se rend compte que les instruments directement adaptés à la mesure des longueurs ont donné toute la précision qu'on pouvait en attendre. Pour affiner la connaissance, il faut des méthodes entièrement nouvelles. En 1900, M. Benoit terminait en ces termes son rapport au Congrès international de Physique : « Je suis persuadé que nos descendants feront mieux que nous, mais pour cela, selon toute probabilité, ils feront autrement. » On s'adressera par exemple aux interférences optiques, en réalisant une idée de Fizeau. Ce physicien écrivait en 1864 : « Un rayon de lumière avec ses séries d'ondulations d'une ténuité extrême mais parfaitement régulières, peut être considéré comme un micromètre naturel de plus grande perfection, particulièrement propre à déterminer les longueurs. » Parfois, avec des méthodes différentes, les difficultés ont entièrement changé d'aspect. Ainsi dans les déterminations directes de longueur, c'était évidemment la partie décimale qui était difficile à préciser. Dans les procédés optiques, c'est là une tâche relativement facile. Le plus grand obstacle est de connaître la partie entière qui est exprimée en longueur d'onde par un nombre très grand. Nous voyons ainsi intervenir le rôle primordial des instruments dans les connaissances approchées en Physique. (Essai, chap. V, p. 60-61.)
[63] Un instrument, dans la science moderne, est véritablement un théorème réifié ; en prenant la construction schématique de l'expérience chapitre par chapitre, ou encore instrument par instrument, on se rend compte que les hypothèses doivent être coordonnées du point de vue même de l'instrument ; les appareils comme celui de Millikan, comme ceux de Stern et Gerlach sont pensés directement en fonction de l'électron ou de l'atome. Les suppositions qu'on fait maintenant à la base de la science à propos des caractères atomiques ne sont donc pas de simples échafaudages. Elles constituent la charpente même de notre science expérimentale. C'est pourquoi la doctrine de Vaihinger, par ailleurs si suggestive, ne nous semble pas avoir dégagé le [138] véritable rôle des conceptions atomistiques contemporaines. Pour Vaihinger, l'atome n'est pas à proprement parler une hypothèse ; il correspondrait plutôt à une fiction . Dès lors, en tant que fictions, tous les caractères attribués directement à l'atome devraient être éliminés aussitôt qu'ils ont accompli leur fonction tout intermédiaire, exactement de la même manière que le symbole de la quantité imaginaire utilisé par l'algèbre doit disparaître au moment où l'on énonce les résultats. C'est précisément parce que l'intuition d'atome sera finalement éliminée qu'on peut la charger de caractères contradictoires. Et cela serait vrai même en ce qui concerne les intuitions. Vaihinger va jusqu'à dire qu'une intuition, même si elle est matériellement fausse, sert souvent d'une manière provisoire à la place d'une intuition exacte. À notre avis, ce caractère délibérément factice traduit mal le caractère technique dont nous soulignions plus haut l'importance. Le factice peut bien donner une métaphore ; il ne peut, comme le technique, fournir une syntaxe susceptible de relier entre eux les arguments et les intuitions. Au surplus, comme le reconnaît Vaihinger lui-même, si l'on peut, à propos des hypothèses atomistiques, parler du jeu de l'imagination du moins, on doit reconnaître que ce jeu n'est pas illusoire. Loin de conduire l'entendement à l'erreur, il en facilite la tâche. (Intuitions, chap. VI, p. 140-142.)
[64] D'une manière plus nette encore et quasi matérielle, on pourrait déterminer les différents âges d'une science par la technique de ses instruments de mesure. Chacun des siècles qui viennent de s'écouler a son échelle de précision particulière, son groupe de décimales exactes, et ses instruments spécifiques. Nous ne voulons pas retracer cette histoire des instruments que nous avons évoquée dans un autre ouvrage . Nous voulons simplement marquer la difficulté de déterminer les premières conditions de la mesure. Par exemple, Martine rappelle que les premiers thermomètres étaient construits avec beaucoup d'imprécision . [139] « Ceux mêmes de Florence dont le plus haut degré était fixé suivant la plus grande chaleur du soleil en cette contrée, se trouvaient par trop vagues et indéterminés. » On se rend compte, sur ce simple exemple, du caractère néfaste de l'usage direct du thermomètre. Comme le thermomètre doit nous renseigner sur la température ambiante, c'est à des indications météorologiques que l'on demandera d'abord le principe de sa graduation. Dans une vue semblable, Halley propose comme point fixe la température des lieux souterrains insensibles à l'hiver et à l'été. Cette insensibilité a été reconnue par le thermomètre. Elle n'était pas directement objective en l'absence d'une mesure instrumentale. Du temps de Boyle encore, remarque Martine, « les thermomètres étaient si variables et si indéterminés qu'il paraissait moralement impossible d'établir par leur moyen une mesure de la chaleur et du froid comme nous en avons du temps, de la distance, du poids, etc. ».
Devant un tel manque de technique instrumentale, on ne doit pas s'étonner de la prodigieuse variété des premiers thermomètres. Ils se trouvèrent bientôt de types plus nombreux que les mesures de poids. Cette variété est très caractéristique d'une science d'amateurs. Les instruments d'une cité scientifique constituée comme la nôtre sont presque immédiatement standardisés.
La volonté de technique est, de notre temps, si nette et si surveillée que nous nous étonnons de la tolérance des premières erreurs. Nous croyons que la construction d'un appareil objectif va de soi, nous ne voyons pas toujours la somme des précautions techniques que réclame le montage de l'appareil le plus simple. Par exemple est-il rien, en apparence, de plus simple que le montage, sous forme de baromètre, de l'expérience de Torricelli ? Mais le seul remplissage du tube réclame beaucoup de soins. Et la moindre faute à cet égard, la plus petite bulle d'air qui reste, détermine des différences notables dans la hauteur barométrique. L'amateur Romas, dans la petite ville de Nérac, suivait les variations différentes d'une cinquantaine d'appareils. Dans le même temps, on multipliait les observations pour pénétrer l'influence des variations barométriques sur diverses maladies. Ainsi l'appareil et l'objet de la mesure se révélaient à la fois mal adaptés, éloignés l'un et l'autre [140] des bonnes conditions d'une connaissance objective. Dans la connaissance instrumentale primitive, on peut voir se dresser le même obstacle que dans la connaissance objective ordinaire : le phénomène ne livre pas nécessairement à la mesure la variable la plus régulière. Au contraire, au fur et à mesure que les instruments s'affineront, leur produit scientifique sera mieux défini. La connaissance devient objective dans la proportion où elle devient instrumentale.

La doctrine de la sensibilité expérimentale est une conception toute moderne. Avant toute entreprise expérimentale, un physicien doit déterminer la sensibilité de ses appareils. C'est ce que ne fait pas l'esprit préscientifique. La marquise du Châtelet est passée tout près de l'expérience que Joule réalisa un siècle plus tard, sans en voir la possibilité. Elle dit explicitement : « Si le mouvement produisait le Feu, l'eau froide, secouée avec force, s'échaufferait, mais c'est ce qui n'arrive point d'une manière sensible ; et si elle s'échauffe, c'est fort difficilement. » Le phénomène que la main ne distingue pas d'une manière sensible eût été signalé par un thermomètre ordinaire. La détermination de l'équivalent mécanique de la chaleur ne sera que l'étude de cet échauffement difficile. On s'étonnera moins de cette absence de perspicacité expérimentale si l'on considère le mélange des intuitions de laboratoire et des intuitions naturelles. Ainsi Voltaire demande, comme la marquise du Châtelet, pourquoi les vents violents du Nord ne produisent pas de la chaleur. Comme on le voit, l'esprit préscientifique n'a pas une nette doctrine du grand et du petit. Il mêle le grand et le petit. Ce qui manque peut-être le plus à l'esprit préscientifique, c'est une doctrine des erreurs expérimentales. (Formation, chap. XI, p. 216-217.)

2. LA « CITÉ SCIENTIFIQUE »

a) L'École

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[65] Comment ne pas inscrire désormais dans la philosophie fondamentale de la pensée scientifique, à la suite de son statut intersubjectif, son caractère social inéluctable ? Car enfin cette essentielle pluralité des penseurs d'une pensée scientifique déterminée, voilà bien, comme le dit le [141] poète, l'expression de l'homme « à la millième personne du singulier » , voilà bien une génération de savants unifiée dans la singularité d'une vérité toute nouvelle, dans la facticité d'une expérience inconnue des générations antérieures. Il semble que le caractère social des sciences physiques se désigne précisément par l'évident progrès de ces sciences. Le travailleur isolé doit avouer « qu'il n'aurait pas trouvé cela tout seul ». Ce progrès donne à ces sciences une véritable histoire d'enseignement dont le caractère social ne peut pas être méconnu. La communion sociale du rationalisme enseignant et du rationalisme enseigné que nous avons essayé de caractériser dans notre ouvrage précédent (il s'agit du Rationalisme appliqué) donne à l'esprit scientifique la dynamique d'une croissance régulière, la dynamique d'un progrès certain, d'un progrès confirmé psychologiquement et socialement par l'expansion même des forces culturelles. L'homme hésite. L'École — en sciences — n'hésite pas. L'Ecole — en sciences — entraîne. La culture scientifique impose ses tâches, sa ligne de croissance. Les utopies philosophiques n'y peuvent rien. L'idéalisme ne montre rien. Il faut se mettre à l'école, à l'école telle qu'elle est, à l'école telle qu'elle devient, dans la pensée sociale qui la transforme.
Et puisque nous ne voudrions rien oublier des caractères qui déterminent l'évolution de la pensée scientifique, il nous faut indiquer l'extrême importance du livre scientifique moderne. Les forces culturelles veulent la cohérence et l'organisation des livres. La pensée scientifique est un livre actif, un livre à la fois audacieux et prudent, un livre à l'essai, un livre dont on voudrait déjà donner une nouvelle édition, une édition améliorée, refondue, réorganisée. C'est vraiment l'être d'une pensée en voie de croissance. Si l'on oublie ce caractère de solidité successive de la culture scientifique moderne, on mesure mal son action psychologique. Le philosophe parle de phénomènes et de noumènes. Pourquoi ne donnerait-il pas son attention à l'être du livre, au bibliomène ? Un philosophe sceptique demande-t-il si l'électron existe ? Ce n'est pas fuir le débat que de lui répondre par l'argument du livre : le nombre des livres [142] écrits sur l'électron en cinquante ans est sans doute plus grand que le nombre des livres écrits sur la Lune en cinq cents ans. Exister par le livre, c'est déjà une existence, une existence si humaine, si solidement humaine ! En vain, on objectera que la Lune « existe » pour deux milliards d'hommes — avec quelle variété de valeurs ontologiques et précisément sans grande garantie de commune objectivité — tandis que l'électron n'existe que pour quelques milliers de physiciens avertis transmettant leur culture à quelques centaines de milliers de lecteurs attentifs. Mais c'est en cela précisément qu'il devient nécessaire d'édifier une philosophie de la culture scientifique où toutes les occasions de donner une hiérarchie des valeurs de réalité seront indiquées. Une telle philosophie de la culture scientifique est bien différente du scientisme puisque, loin d'être satisfaite des résultats acquis, cette philosophie s'engage aventureusement dans une discussion sur les valeurs philosophiques des thèmes variés de l'expérience et des diverses dialectiques qui bouleversent et réorganisent les valeurs rationnelles. Par de tels efforts, la nature est mise sous le signe de l'homme actif, de l'homme inscrivant la technique dans la nature . La cohérence humaine autour d'un être technique est finalement plus forte qu'autour d'un objet naturel. Or la technique ne se découvre pas, elle s'apprend dans un enseignement, elle se transmet dans des épures. Nous sommes devant des valeurs d'objectivité codifiées. (Activité, Intr., p. 7-9.)

b) Cité théoricienne et cité technicienne

[66] On voit apparaître le théoricien non solitaire. De nombreux mémoires théoriques portent fréquemment plusieurs signatures. Dans le premier trimestre de 1948, il est paru 70 mémoires dans The Physical Review, la moitié seulement sont signés d'un seul nom. Vingt-deux mémoires paraissent sous deux noms. Huit sous trois noms. Il y a quatre mémoires qui sont le fruit de la collaboration de quatre auteurs. Cette coopération dans la découverte rationaliste est une marque des nouveaux temps. L'histoire des [143] mathématiques jusqu'au XXe siècle ne donne pas un seul exemple d'une mathématique à deux voix.
Mais cette petite comptabilité ne donne pas un compte suffisant de la communion des théoriciens. De même qu'une technique particulière enjoint de bâtir une ville entière, une ville-usine, pour créer quelques atomes de plutonium, pour loger quelques corpuscules de plus dans l'infime noyau d'un atome, pour y susciter une énergie monstrueuse, une énergie sans commune mesure avec les forces de la tempête, de même une énorme préparation théorique réclame l'effort de toute la cité théoricienne.
Et les deux sociétés, la société théoricienne et la société technique, se touchent, coopèrent. Ces deux sociétés se comprennent. C'est cette compréhension mutuelle, intime, agissante qui est le fait philosophique nouveau. Il ne s'agit pas d'une compréhension naturelle. Pour l'atteindre, il ne suffit pas d'approfondir une clarté spirituelle native ou de refaire, avec plus de précision, une expérience objective courante. Il faut résolument adhérer à la science de notre temps. Il faut, d'abord, lire des livres, beaucoup de livres difficiles et s'établir peu à peu dans la perspective des difficultés. Là sont les tâches. Sur l'autre axe du travail scientifique, du côté technique, il faut manier, en équipe, des appareils qui sont souvent, d'une manière paradoxale, délicats et puissants. Cette convergence de l'exactitude et de la force ne correspond, dans le monde sublunaire, à aucune nécessité naturelle. En suivant la physique contemporaine, nous avons quitté la nature, pour entrer dans une fabrique de phénomènes.
Objectivité rationnelle, objectivité technique, objectivité sociale sont désormais trois caractères fortement liés. Si l'on oublie un seul de ces caractères de la culture scientifique moderne, on entre dans le domaine de l'utopie.
Une philosophie des sciences qui ne veut pas être utopique doit essayer de formuler une synthèse de ces trois caractères. En particulier, c'est sans doute à elle qu'appartient la tâche de montrer l'importance du caractère intersubjectif, du caractère historique et social, en réaction même contre les propres habitudes de la pensée philosophique. La philosophie des sciences a la charge de mettre en évidence les valeurs de la science. Elle doit refaire, à toutes les [144] périodes du développement de la science, la traditionnelle dissertation sur la valeur de la science. À elle aussi la tâche d'étudier psychologiquement les intérêts culturels, à elle la tâche de déterminer les éléments d'une véritable orientation professionnelle de la culture scientifique. (Activité, Intr., p. 9-10.)

c) Spécialisations

[67] Etant donné que la spécialisation de la pensée scientifique est, de toute nécessité, précédée d'une culture scientifique solide qui précisément détermine la spécialisation, on peut s'étonner que la spécialisation scientifique soit si facilement, si constamment dénoncée comme une mutilation de la pensée. Même à des époques où la pensée scientifique restait, à notre actuelle estimation, bien générale et facile, nous retrouvons les mêmes condamnations, les mêmes avertissements contre les dangers qui menacent, du fait de la spécialisation, l'avenir de la science. Il y a un peu plus d'un siècle, Gœthe qui, toute sa vie, avait lutté contre l'information mathématique des phénomènes physiques, déplorait la tendance de la science vers la spécialisation. Et n'est-elle pas symptomatique la rencontre, dans un tel jugement, d'un Gœthe et d'un Jérôme Paturot ? Louis Raybaud  écrivait en 1843 : « À force de pousser la science dans le sens des spécialités, de raffiner les détails, si l'on peut s'exprimer ainsi, on arrive à une sorte de quintessence où tout se décompose. En chimie, j'ai bien peur que nous en soyons là, en mathématique aussi. » Et des pages et des pages disent textuellement, dans ce vieux roman, les plaisanteries d'aujourd'hui contre les savants « enrayés dans une spécialité », contre le chimiste qui a découvert que « le protoxyde de manganèse est isomorphe à celui du fer, et son sesquioxyde avec le peroxyde de fer ». L'isomorphie n'intéresse pas Jérôme Paturot et puisque la chimie l'engagerait sur des problèmes aussi spécialisés, ce n'est pas la chimie qui lui donnera « une position sociale ». Qui se croit philosophiquement spirituel se révèle bien [145] naïf dans le jugement des valeurs scientifiques. Et, pour le moins, de tels jugements, qu'ils soient prononcés par un grand de la Terre, comme Gœthe, ou par un bourgeois moyen comme le héros de Louis Raybaud, doivent nous frapper par leur inefficacité. La science suit tranquillement ses chemins.
Mais sans plus nous occuper des échos de ces anciennes critiques, sans examiner davantage les objurgations des partisans de la culture générale, de ces philosophes qui croient pouvoir se faire juges dans les domaines qu'ils ne fréquentent guère et qui sont, à l'envers d'un mot célèbre, comme des sphères dont la circonférence est partout et le centre nulle part, prenons le problème de la spécialisation dans son aspect positif et actuel.
Il est d'abord un fait patent : la spécialisation de la pensée scientifique a une récurrence si profonde vers le passé du savoir qu'elle retrouve toute l'efficacité des pensées générales et qu'elle stimule les spécialisations parallèles. En somme, la spécialité actualise une généralité et prépare des dialectiques. Elle donne de la généralité une preuve précise, une vérification détaillée. La spécialisation est nécessairement du règne de la deuxième approximation épistémologique. Et il n'est pas d'exemple d'une deuxième approximation qui manque à garder le bénéfice de la première approximation. Tout outil spécial, si élémentaire qu'il soit, rectifie déjà une ustensilité trop vague, une ustensilité trop près d'un besoin primitif et qui est facilement dénoncée par l'existentialisme. Certes on peut se servir de n'importe quel corps solide pour faire une action de levier et pour donner à bon compte une satisfaction à la volonté de puissance. Mais on réalise mieux cette action de levier, et déjà on la comprend si l'on prend une barre de fer. On a spécialisé un outil. Si l'outil vient à manquer, on lui cherchera plus intelligemment un substitut.
Finalement, ce sont les cultures les plus spécialisées qui sont le plus facilement ouvertes aux substitutions. Pour s'en convaincre, il suffit de suivre les progrès essentiellement dialectiques des pensées et des techniques spécialisées où un perfectionnement de détail demande parfois une refonte des procédés de fabrication. Cette aptitude aux substitutions doit être mise au rang d'une valeur de premier plan.
[146]
Les cultures spécialisées sont aussi celles qui ont la plus délicate réaction aux échecs, donc la plus grande sollicitation de rectification. Les routines, elles, sont incorrigibles et les idées générales sont assez floues pour qu'on trouve toujours le moyen de les vérifier. Les idées générales sont des raisons d'immobilité. C'est pourquoi elles passent pour fondamentales.
Il en va de même dans l'ordre des pensées théoriques. Qui s'est spécialisé dans une question d'algèbre a nécessairement élargi une culture algébrique générale. Une spécialisation est ici un gage de culture profonde. Et c'est une culture qui veut un avenir, qui possède, outre son acquis, une problématique. Une culture scientifique sans spécialisation serait un outil sans pointe, un ciseau au tranchant émoussé.
La spécialisation scientifique détermine un attachement de la pensée subjective à une tâche, non pas toujours le même, mais qui veut toujours se renouveler. Cet attachement est la condition d'un vigoureux engagement d'un esprit dans un domaine de recherche. Faute de comprendre cette dialectique de l'attachement et de l'engagement on méconnaît les vertus rénovatrices de la recherche scientifique spécialisée. La culture générale telle que la prônent les philosophes reste souvent une culture inchoative.
Il ne faut pas non plus faire de la disposition d'esprit une valeur absolue, car il est nécessaire que l'esprit scientifique ait, corrélativement, une vertu de position d'objet. À lire certains phénoménologues, on peut croire que le leitmotiv : la pensée est toujours pensée de quelque chose, suffise pour définir la voie d'objectivité centrale. Mais ici joue le doublet épistémologique : applicabilité et application. La pensée vagabonde ne caractérise pas plus la pensée humaine que l'amour volage ne reçoit le véritable caractère de l'amour humain. La puissance de fixation est finalement le caractère positif de la disponibilité de l'esprit réfléchi. Cette puissance de fixation ne refuse pas les objections ; elle refuse les distractions. Tant qu'on n'a pas réalisé le double ancrage dans le monde du sujet et dans le monde de l'objet, la pensée n'a pas trouvé les racines de l'efficacité. En somme, le philosophe éloigné de la pensée scientifique ne voit pas toute la valeur d'un engagement objectif parce que l'objet commun ne détermine vraiment pas un engagement. Hors [147] l'intérêt esthétique et l'intérêt scientifique, l'objet reste un objectif éphémère. Si l'objet est un ustensile, il est visé dans une utilité momentanée, dans une utilité qui peut fort bien s'opposer à une utilité dans un autre domaine. Le cosmos de l'utilité est un tissu de contradictions. Vanini disait déjà : « De l'âne, animal si utile à l'homme, naissent des frelons, ennemis du bien-être de l'homme. » Hors les intérêts esthétiques et scientifiques, l'objet est un être du monde plat. Avec la pensée scientifique, apparaît dans l'objet une perspective de profondeur. L'engagement objectif se fortifie dans une échelle de précision, dans la succession d'approximations de plus en plus fines, approximations qui sont attachées à un même objet et qui cependant se désignent les unes après les autres comme des niveaux différents de la connaissance objective. En suivant une telle perspective des niveaux objectifs ordonnés, l'esprit est exercé dans une discipline de rectification. Peu à peu, il devient esprit droit. Car la rectitude de la raison n'est pas congénitale. Et même si l'on se prévaut du privilège de la droite raison, on reconnaîtra sans peine qu'il est bon d'avoir des occasions de l'appliquer. Plus difficile est l'application, plus salutaire est l'exercice. De toute évidence une pensée qui vise une spécialisation est placée sous le bon signe d'une rectification. On ne s'installe pas tout de go dans une étude scientifique spécialisée. Et quoi qu'en pense la critique philosophique, un véritable savant n'est jamais installé dans sa spécialité. Il est fort dans sa spécialité, c'est-à-dire qu'il est parmi les mieux armés pour découvrir des phénomènes nouveaux dans cette spécialité. Sa culture est ainsi une histoire de constantes réformes.
Examinée par un psychologue de l'intelligence, la culture scientifique apparaît comme une collection de types de progrès indéniables. Les spécialisations, dans le domaine de la pensée scientifique, sont des types particuliers de progrès. En suivre la rétrospective, c'est prendre la perspective même de progrès précis. La science, dans ses diverses spécialisations, nous enseigne le progrès. Et si l'on définit l'intelligence comme l'essentielle faculté de progressivité, on voit que la culture scientifique reste mieux placée que toute détermination empirique par les tests pour faire connaître un niveau intellectuel. La culture scientifique pose, [148] tout le long de son acquisition, des objets de progrès, des objectifs pour le besoin intellectuel de progresser.
Un des traits marquants de la spécialisation — et c'est d'après nous un trait heureux — c'est qu'elle est un succès de la société des savants. Un individu particulier ne peut, par sa propre recherche, trouver les voies d'une spécialisation. S'il se donnait de lui-même à un travail spécial, il s'enracinerait dans ses premières habitudes, il vivrait dans l'orgueil de sa première adresse, comme ces travailleurs sans liberté technique qui se vantent sans fin d'avoir la meilleure cognée parce que cette cognée est la leur et qu'ils l'ont — par vieille habitude — bien en main. De tels travailleurs sont devenus les sujets corporels d'un seul objet, d'un seul outil. Ils vieillissent, ils sont forts, moins forts, plus perspicaces, moins attentifs et ils gardent dans les mains la même pioche, le même marteau, la même grammaire, la même poétique. Dans tous les règnes de l'activité humaine, les rudiments sont alors de fausses spécialisations. La spécialisation scientifique est le contraire de ces primitifs esclavages. Elle dynamise l'esprit tout entier. Elle travaille. Elle travaille sans cesse. Elle travaille sans cesse à la pointe du travail.
En résumé, la spécialisation nous semble remplir la condition que Nietzsche lui-même donne pour l'essence même du travail scientifique. En elle s'exprime « la foi dans la solidarité et la durée du travail scientifique, de telle sorte que chacun puisse travailler à sa place, si humble soit-elle, avec la confiance de ne pas travailler en vain... ». « Il n'y a qu'une seule grande paralysie : travailler en vain, lutter en vain » . (Activité, Intr., p. 11-14.)

3. Les questions du déterminisme

a) Le déterminisme philosophique : un « monstre intellectuel »

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[68] Si l'on développait, dans tous leurs détails, les pensées qui trouvent leur résumé dans le déterminisme philosophique, on reculerait devant d'incroyables affirmations et [149] finalement on n'oserait plus assumer le caractère monstrueux de l'hypothèse du déterminisme universel. Mais si l'on veut prendre des exemples précis, on donne l'impression d'être impoli à l'égard des métaphysiciens ; il faudrait en effet leur demander : « Croyez-vous sincèrement que la ruade d'un cheval dans la campagne française dérange le vol d'un papillon dans les îles de la Sonde » ?  Et l'on trouverait des philosophes entêtés pour dire oui, en ajoutant que, sans doute, l'effet de la cause lointaine ne peut être perçu, mais qu'il existe. Ils pensent ainsi philosophiquement, bien qu'ils observent, comme tout le monde, tout autre chose.
Ces philosophes sont des victimes de l'idée d'espace. Ils attribuent à la réalité un type d'existence qui n'est qu'une ontologie particulière de l'idée d'espace. L'espace, pensent-ils, a une « existence » illimitée ; donc le réel, logé dans l'espace, a la même détermination universelle que l'espace infini. Si l'on rappelle le philosophe à l'expérience positive, si on demande à un philosophe du déterminisme universel d'étudier le déterminisme d'un phénomène particulier, par exemple le déterminisme d'un phénomène mécanique, par exemple le déterminisme d'un phénomène électromagnétique, d'un phénomène chimique, il répond en se référant à une intuition élémentaire de l'étendue infinie. N'importe quoi mis n'importe où, n'importe quand porte partout l'effet de son existence.
Alors commence pour le déterminisme philosophique, pour le déterminisme qui n'a pas besoin d'expériences pour affirmer son absolu, le règne des formules : Tout se tient — Tout est dans tout — Rien ne sort de rien — Le vide n'a pas de réalité — L'être ne peut être limité par le néant — L'univers est un tout solidaire. Le déterminisme philosophique est devenu ainsi un commentaire de l'idée de totalité. À l'idée de tous, si claire quand elle résume le compte qu'on vient de faire des objets d'une collection, fait place l'idée vague, obscure, d'un Tout indéfini.
Mais les philosophes s'appuient sur l'opinion de Laplace : « Nous devons envisager l'état présent de l'Univers comme l'effet de son état antérieur et comme la cause de l'état qui va suivre. Une intelligence qui pour un instant donné [150] connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée et la situation respective des êtres qui la composent, si d'ailleurs elle était assez vaste pour soumettre ces données à l'analyse, embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l'univers et ceux du plus léger atome ; rien ne serait incertain pour elle et l'avenir comme le passé serait présent à ses yeux. Tous les efforts de l'esprit humain dans la recherche de la vérité tendent à s'approcher sans limite de l'intelligence que nous venons d'imaginer. »
Ce texte, si souvent invoqué dans les discussions philosophiques, nous paraît porter le signe d'un idéalisme intempérant, d'autant plus remarquable qu'on répète souvent, du même Laplace, le mot : « Je n'ai pas besoin de l'hypothèse Dieu pour expliquer l'univers. » On ne prend pas garde que l'hypothèse du mathématicien possesseur d'une formule qui réunirait le passé et l'avenir de tous les mouvements est, dans le style même de Laplace, un substitut de « l'hypothèse Dieu ». D'une manière plus précise, l'universalité mécanique naïve supposée par Laplace est une simple fonction idéaliste. On n'en voit vraiment pas l'application au réel. Si l'esprit humain faisait vraiment tous ses efforts pour déterminer tous les mouvements des plus petites portions de tout l'univers, il arriverait à une sorte de déterminisme de l'insignifiant. Perdu dans un mécanisme des phénomènes ainsi pulvérisés, l'esprit n'accéderait pas aux diverses significations de la phénoménologie. En fait, la pensée philosophique, comme la pensée scientifique, ne peut s'intéresser qu'à des phénomènes structurés, qu'à des systèmes définis, qu'à des systèmes qui, par une suite d'approximations bien conduites, peuvent être définis dans un isolement. L'on pourrait alors se demander quelle signification pourrait bien viser Laplace si on lui demandait de préciser la notion d'êtres qu'il évoque. Les êtres laplaciens ne sont-ils pas de simples substantialisations de la fonction être placé ? Quand Laplace réclame, comme donnée première, « la situation respective des êtres qui composent la nature », ne fait-il pas implicitement état de la manière dont l'intelligence décompose la nature ? n'est-il pas victime d'une visée idéaliste non discutée, non référée à l'expérience positive ? Il suffira de changer le type d'expériences, il suffira de ne pas poser l'être dans la première visée d'un [151] esprit oisif, pour que le problème de la composition et de la décomposition de « la nature » change la notion d'être. Nous revenons donc sans cesse à notre principe philosophique de la notion de régions d'être. En suivant les efforts effectifs de la pensée et de l'expérience scientifiques, on voit de toute évidence que l'être se pose dans des domaines d'expériences si diverses que sa description spatiale et temporelle ne suffit pas à décider de toutes ses déterminations. Un déterminisme universel limité à la description spatiale — même s'il était exprimable, même s'il n'était pas une simple hypothèse idéaliste — ne donnerait pas un canevas suffisant à l'étude de la liaison réelle des phénomènes. (Activité, Conclusion, p. 211-213.)

b) Le déterminisme dynamique de la science quantique

[69] D'ailleurs si cela était nécessaire, on pourrait, en s'appuyant sur la science quantique, désigner des bornes à un déterminisme mécanique qui prétend impliquer tout l'univers à partir d'une action locale particulière.
En effet, si l'énergie engagée dans un phénomène mécanique particulier devait se propager, comme le suppose le déterminisme universel, dans toutes les directions de manière à être sensible dans tous les points de l'univers, cette énergie serait bientôt divisée par un si grand diviseur qu'elle tomberait au-dessous du quantum d'énergie nécessaire pour ébranler n'importe quel détecteur imaginable, quantum d énergie nécessaire, plus exactement, à toute détection naturelle. Cette limitation, en effet, n'est pas seulement due à l'insuffisance des moyens humains. C'est l'autodétection de la nature qui est en cause, de la même manière que dans toute application du principe de Heisenberg. Nous touchons là un point litigieux car beaucoup de philosophes paraissent incapables d'assumer à la fois le réalisme du principe de Heisenberg et son rôle de postulat rationaliste, en couplant fortement le réalisme et le rationalisme, suivant ce que nous croyons être le principe même du rationalisme appliqué.
Ainsi dès qu'on porte la mécanique au niveau d'approximation plus fine qu'est la mécanique quantique, il arrivera toujours une distance à partir de laquelle le déterminisme absolu impliquant tout l'espace, impliquant un espace monolithique, [152] s'abolira. La mécanique quantique formulée dans la microphysique aura ainsi une action rectifiante sur les vues paresseuses d'un univers illimité. Le monde peut être conçu comme plein, comme un bloc solidaire transmettant des mouvements tant qu'on reste dans une vision cinématique, dans une intuition qui n'a pas à considérer des forces. Le monde n'est alors, comme dans la physique cartésienne, qu'un espace réifié. On n'y étudie qu'un déterminisme géométrique.
Le monde réel et le déterminisme dynamique qu'il implique demandent d'autres intuitions, des intuitions dynamiques pour lesquelles il faudrait un nouveau vocabulaire philosophique. Si le mot induction n'avait déjà tant de sens, nous proposerions de l'appliquer à ces intuitions dynamisantes. Qu'on les appelle des intuitions dynamiques, des inductions, des conductions, il n'en est pas moins certain qu'elles nous engagent dans un réalisme direct de l'énergie. Ce réalisme de l'énergie nous enjoint de poser les problèmes du rationalisme dans un règne qui n'est plus le règne unique de la géométrie. (Activité, Conclusion, p. 214.)

c) « Tout déterminisme est régional »

[70] En somme, tout déterminisme est partiel, particulier, régional. Il est saisi à un point de vue spécial, dans un ordre de grandeur désigné, dans des limites explicitement ou tacitement fixées.
Inversement tout ce que nous étudions avec un soin scientifique est déterminé, est affecté d'un déterminisme déterminé. Même le principe d'indétermination de Heisenberg reçoit une juridiction déterminée ; il représente un secteur spécial du déterminisme avec des expressions et des lois algébriques rigoureuses. Dans cette région du déterminisme, l'indétermination est codifiée et un champ de prévision est ouvert en ce qui concerne l'affleurement dans les phénomènes réellement observables.
Mais quand on a ainsi compris que la pensée scientifique pose le déterminisme dans toutes les régions de ses études, il ne s'ensuit pas que, selon la formule philosophique, tout soit déterminé. Cette formule philosophique ne peut avoir aucun sens pour un technicien, puisque précisément le rôle du [153] technicien sera de s'installer dans une région du déterminisme en s'efforçant de retrancher tout ce qui viendrait troubler le déterminisme spécial de sa technique. Il écartera les parasites, dominera les perturbations, éliminera les impuretés ; il visera le régime, la marche régulière, l'accord de plus en plus poussé de l'instrument et de la loi scientifique. Il réalisera son œuvre de mieux en mieux en résorbant la buée de déterminisme illimité qui entoure la structure du déterminisme bien défini qui est le but de sa technique. S'il croyait que tout est dans tout, que tout agit sur tout, il se priverait de sa conscience d'appareil, il perdrait la base même de ses certitudes techniques. (Activité, Conclusion, p. 217-218.)

d) La « prise humaine sur la nature »

[71] Mais alors le déterminisme est une notion qui signe la prise humaine sur la nature. Le grand facteur déterminant est le facteur humain, le facteur humain de la science humaine. Nous allons, pour finir, essayer de mettre ce facteur en pleine lumière. Pour cela, au risque de répétitions, prenons les choses d'un peu haut, réfléchissons tout simplement à la notion de causalité et voyons avec quelle nouvelle force une telle notion se spécifie dans les connaissances scientifiques. Toutes les distinctions que nous avons faites à propos du déterminisme vont se retrouver, comme il est à penser, à propos de la notion de cause, avec cependant des nuances qui légitiment, croyons-nous, quelques répétitions.
Il va de soi, en effet, que la fonction humaine est de saisir les causes majeures.
Mais nous allons encore détendre notre examen du déterminisme et finir notre livre en réfléchissant tout simplement à la notion de causalité telle qu'elle se précise et se spécifie non pas au niveau de la connaissance commune mais bien plutôt au niveau de la recherche scientifique actuelle.
La notion de cause naturelle n'est pas une notion de prise aussi directe qu'on le dit communément. En fait, même si elle est consacrée objectivement, la notion de cause, dans la primitivité de la conviction qu'elle entraîne, implique un je [154] pensant et actif, un je qui affirme une pensée, comme un substitut d'une action, un je qui ait réuni, par la pensée, les éléments fondamentaux qui constituent une cause et qui s'en sert comme un démiurge. Voilà pour le plan naïf. Mais sur le plan scientifique, la détermination d'une cause réclame un sujet qui s'instruit, qui veut s'instruire, un sujet en voie de rationalité. Il y a donc à considérer une technique intime de l'élaboration causale. C'est seulement si j'ai réuni moi-même les éléments de la cause que la causalité est l'objet d'une notion synthétique. Bien entendu, cette réunion des éléments causalisants peut être faite par personne interposée. Je puis commander aux forces « en cause » ; croire commander, imaginer commander. L'homme pour comprendre l'univers crée au besoin les dieux chargés du mécanisme universel. Il existe un impérialisme de la causalité, ou bien, comme c'est le cas pour tout impérialisme, une fiction d'impérialisme. Connaître une cause naturelle, c'est s'imaginer souverain d'un univers. D'où ces formules célèbres par leur orgueilleuse modestie : savoir pour pouvoir. Sans doute l'impérialisme qui signe la connaissance d'une cause se disperse bientôt dans une administration anonyme. Toute la science, plus exactement toute la cité scientifique, se pose comme garant de la validité d'une loi. Mais c'est dans le détail même des lois qu'il faut établir la relation de savoir et de pouvoir. Il faut comprendre au-delà du savoir. Alors seulement le comprendre nous apparaît dans sa toute puissance. Comprendre un phénomène, c'est alors le soumettre à une sorte de potentialité de mon moi causant, de mon moi déclenchant, de mon moi discutant (sûr de vaincre) avec tout autre sujet qui se refuserait à comprendre la causalité du phénomène que maintenant mon moi connaît. Qu'on le veuille ou non, une instance de conviction personnelle est à envisager si l'on veut faire la psychologie intégrale du sujet rationnel, du sujet rationalisant, dans son adhésion à une cause. Une polémique est là, virtuelle, latente, sourde, qui est la conscience rationnelle obtenue à travers de nombreuses erreurs. Toute cause tenue pour réelle apparaît sur un fond de chimères. Ce sont ces chimères que le sujet rationaliste dénoncera chez les autres pour prouver sa prise de conscience de la cause réelle. (Activité, p. 218.)
[155]
[72] De toute manière l'Univers n'est pas un objet. Nous ne pouvons faire état d'un devenir de l'Univers. Nous ne pouvons parler que du devenir d'une certaine catégorie de phénomènes pris dans l'Univers. Toute notre expérience et tout notre savoir sont relatifs à une section d'une phénoménologie dont nous ne pouvons concevoir la totalité.
Nous ne pouvons pas parler de causalité si nous ne nous donnons pas, en imagination du moins, la mainmise sur les conditions initiales. En découvrant les conditions initiales qui président au déroulement du phénomène, nous nous donnons, pour le moins, la possibilité de penser quand nous voulons le déroulement de ce phénomène.
La cause n'est alors jamais vraiment empirique. Elle est toujours primitivement cachée, cachée au moins dans les erreurs des premières recherches, cachées dans les brumes de la naïveté. Une cause ne sera connue que si elle entre dans un système de causes, que si elle a subi un examen causal. Il n'y a vraiment pas de causes exceptionnelles. Une cause exceptionnelle est un miracle. Un miracle n'instruit pas.
Or, si l'on suivait la dévalorisation causale de David Hume, il faudrait dire que la cause la plus banale a en elle un arrière-goût d'exception. Elle est une exception banalisée. Il faut l'attendre, sans raison de l'attendre, comme une exception.
Et puis la succession pure des causes et des effets est une succession dans le temps humain, dans un temps exprimé en expériences de sujets. C'est là un tissu à trop gros grains. On ne peut suivre linéairement le flux causal. On l'exprime toujours de station à station. Et c'est la rationalité qui donne le signal de départ en assurant dogmatiquement que le phénomène effet se produira à l'arrivée. Toute cause exprimée est une cause de déclic. Nous ne connaissons pas de cause de déroulement. Tout changera heureusement quand on aura mathématisé la continuité du temps, quand on aura substitué à la notion anthropomorphe de cause la notion scientifique de fonction, quand on aura fondé par une technique de la causalité des principes d'enchaînements.
Alors le sujet individuel sera éliminé. Plus exactement, on fera l'inversion décisive qui permet de penser la causalité sous la forme d'un pouvoir du sujet quelconque. Mais ce sujet [156] quelconque ne saurait être le sujet empirique livré à l'empirisme de la connaissance. C'est le sujet qui connaît clairement les certitudes de sa généralité, c'est le sujet rationnel, c'est le sujet qui a les garanties d'être sujet d'un rationalisme enseignant, d'une puissance de transmettre une connaissance rationnelle, bref, c'est le sujet de la cité scientifique.
Par la rationalité des causes exposées dans une mathématique des fonctions, on a la garantie d'accéder à la double objectivité du rationnel et du réel. Sous ses formes primitives, la causalité était magie et animisme, c'est-à-dire attachée aux niveaux de coalescence de l'inconscient, où tout est mêlé dans une nébuleuse psychique. Sous sa forme scientifique la plus poussée, sous sa forme mathématique bien élaborée, la causalité est génie. Il suffit pour s'en convaincre de puiser dans l'histoire des sciences : toutes les grandes causes, tous les grands principes ont un patronyme. L'attraction en raison inverse du carré des distances est « newtonienne ». La cause électrique est liée au génie humain, à des génies humains si nombreux qu'ils deviennent doucement anonymes. Sans l'homme sur la terre pas d'autres causalités électriques que celle qui va de la foudre au tonnerre : un éclair et du bruit. Seule la société peut lancer de l'électricité dans un fil ; seule elle peut donner aux phénomènes électriques la causalité linéaire du fil, avec les problèmes des embranchements. Poincaré faisait remarquer que si l'histoire scientifique eût voulu que la télégraphie sans fil fût trouvée avant la télégraphie avec fil, celle-ci eût été un perfectionnement de celle-là.
Il est impossible de porter le son d'un continent à un autre par des moyens naturels, si puissant qu'on imagine le porte-voix. L'intermédiaire électronique est indispensable et cet intermédiaire est humain, est social. Au-dessus de la biosphère et en dessous de l'ionosphère, l'homme a déterminé une radiosphère soumise à une causalité éminemment technique. Cette technique peut sans doute être dérangée par des parasites, par des perturbations magnétiques. Mais ces parasites, ces désordres naturels, ces désordres causés par la nature ne font que mieux comprendre la puissance d'organisation rationnelle et technique qui la limite, qui les annule. La causalité technique s'établit solidement malgré la causalité chaotique naturelle. [...]
[157]
Ainsi le déterminisme devient une doctrine générale après et non pas avant la spécification des déterminismes particuliers. Le poser comme déterminisme universel serait brouiller les efforts de spécification, arrêter l'effort humain de détermination particulière. On tomberait dans une sorte de fatalisme de la matière bien différent du matérialisme technique. (Activité, Conclusion, p. 220-222.)

[158]


ÉPISTÉMOLOGIE. Textes choisis par Dominique Lecourt
SECTION II. Les catégories majeures de l’épistémologie
III
La psychanalyse de la connaissance objective


A) principes

I. La notion d'« obstacle épistémologique »

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[73] Quand on cherche les conditions psychologiques des progrès de la science, on arrive bientôt à cette conviction que c'est en termes d'obstacles qu'il faut poser le problème de la connaissance scientifique. Et il ne s'agit pas de considérer des obstacles externes, comme la complexité et la fugacité des phénomènes, ni d'incriminer la faiblesse des sens et de l'esprit humain : c'est dans l'acte même de connaître, intimement, qu'apparaissent, par une sorte de nécessité fonctionnelle, des lenteurs et des troubles. C'est là que nous montrerons des causes de stagnation et même de régression, c'est là que nous décèlerons des causes d'inertie que nous appellerons des obstacles épistémologiques. La connaissance du réel est une lumière qui projette toujours quelque part des ombres. Elle n'est jamais immédiate et pleine. Les révélations du réel sont toujours récurrentes. Le réel n'est jamais « ce qu'on pourrait croire » mais il est toujours ce qu'on aurait dû penser. La pensée empirique est claire, après coup, quand l'appareil des raisons a été mis au point. En revenant sur un passé d'erreurs, on trouve la vérité en un véritable repentir intellectuel. En fait, on connaît contre une connaissance antérieure, en détruisant des connaissances mal faites, en surmontant ce qui, dans l'esprit même, fait obstacle à la spiritualisation.
L'idée de partir de zéro pour fonder et accroître son bien [159] ne peut venir que dans des cultures de simple juxtaposition où un fait connu est immédiatement une richesse. Mais devant le mystère du réel, l'âme ne peut se faire, par décret, ingénue. Il est alors impossible de faire d'un seul coup table rase des connaissances usuelles. Face au réel, ce qu'on croit savoir clairement offusque ce qu'on devrait savoir. Quand il se présente à la culture scientifique, l'esprit n'est jamais jeune. Il est même très vieux, car il a l'âge de ses préjugés. Accéder à la science, c'est, spirituellement, rajeunir, c'est accepter une mutation brusque qui doit contredire un passé.
La science, dans son besoin d'achèvement comme dans son principe, s'oppose absolument à l'opinion. S'il lui arrive, sur un point particulier, de légitimer l'opinion, c'est pour d'autres raisons que celles qui fondent l'opinion ; de sorte que l'opinion a, en droit, toujours tort. L'opinion pense mal ; elle ne pense pas : elle traduit des besoins en connaissances. En désignant les objets par leur utilité, elle s'interdit de les connaître. On ne peut rien fonder sur l'opinion : il faut d'abord la détruire. Elle est le premier obstacle à surmonter. Il ne suffirait pas, par exemple, de la rectifier sur des points particuliers, en maintenant, comme une sorte de morale provisoire, une connaissance vulgaire provisoire. L'esprit scientifique nous interdit d'avoir une opinion sur des questions que nous ne comprenons pas, sur des questions que nous ne savons pas formuler clairement. Avant tout, il faut savoir poser des problèmes. Et quoi qu'on dise, dans la vie scientifique, les problèmes ne se posent pas d'eux-mêmes. C'est précisément ce sens du problème qui donne la marque du véritable esprit scientifique. Pour un esprit scientifique, toute connaissance est une réponse à une question. S'il n'y a pas eu de question, il ne peut y avoir connaissance scientifique. Rien ne va de soi. Rien n'est donné. Tout est construit.
Une connaissance acquise par un effort scientifique peut elle-même décliner. La question abstraite et franche s'use : la réponse concrète reste. Dès lors, l'activité spirituelle s'invertit et se bloque. Un obstacle épistémologique s'incruste sur la connaissance non questionnée. Des habitudes intellectuelles qui furent utiles et saines peuvent, à la longue, entraver la recherche. « Notre esprit, dit justement M. Bergson [160] a une irrésistible tendance à considérer comme plus claire l'idée qui lui sert le plus souvent. » L'idée gagne ainsi une clarté intrinsèque abusive. A l'usage, les idées se valorisent indûment. Une valeur en soi s'oppose à la circulation des valeurs. C'est un facteur d'inertie pour l'esprit. Parfois une idée dominante polarise un esprit dans sa totalité. Un épistémologue irrévérencieux disait, il y a quelque vingt ans, que les grands hommes sont utiles à la science dans la première moitié de leur vie, nuisibles dans la seconde moitié. L'instinct formatif est si persistant chez certains hommes de pensée qu'on ne doit pas s'alarmer de cette boutade. Mais enfin l'instinct formatif finit par céder devant l'instinct conservatif. Il vient un temps où l'esprit aime mieux ce qui confirme son savoir que ce qui le contredit, où il aime mieux les réponses que les questions. Alors l'instinct conservatif domine, la croissance spirituelle s'arrête. (Formation, p. 14-16.)
[74] La notion d'obstacle épistémologique peut être étudiée dans le développement historique de la pensée scientifique et dans la pratique de l'éducation. Dans l'un et l'autre cas, cette étude n'est pas commode. L'histoire, dans son principe, est en effet hostile à tout jugement normatif. Et cependant, il faut bien se placer à un point de vue normatif, si l'on veut juger de l'efficacité d'une pensée. Tout ce qu'on rencontre dans l'histoire de la pensée scientifique est bien loin de servir effectivement à l'évolution de cette pensée. Certaines connaissances même justes arrêtent trop tôt des recherches utiles. L'épistémologue doit donc trier les documents recueillis par l'historien. Il doit les juger du point de vue de la raison et même du point de vue de la raison évoluée, car c'est seulement de nos jours, que nous pouvons pleinement juger les erreurs du passé spirituel. D'ailleurs, même dans les sciences expérimentales, c'est toujours l'interprétation rationnelle qui fixe les faits à leur juste place. C'est sur l'axe expérience-raison et dans le sens de la rationalisation que se trouvent à la fois le risque et le succès. Il n'y a que la raison qui dynamise la recherche, car c'est elle seule qui suggère au-delà de l'expérience commune (immédiate et spécieuse) l'expérience scientifique (indirecte et féconde). C'est donc l'effort de rationalité et de construction qui doit retenir l'attention de l'épistémologue. On peut voir ici ce qui [161] distingue le métier de l'épistémologue de celui de l'historien des sciences. L'historien des sciences doit prendre les idées comme des faits. L'épistémologue doit prendre les faits comme des idées, en les insérant dans un système de pensées. Un fait mal interprété par une époque reste un fait pour l'historien. C'est, au gré de l'épistémologue, un obstacle, c'est une contre-pensée.
C'est surtout en approfondissant la notion d'obstacle épistémologique qu'on donnera sa pleine valeur spirituelle à l'histoire de la pensée scientifique. Trop souvent le souci d'objectivité qui amène l'historien des sciences à répertorier tous les textes ne va pas jusqu'à mesurer les variations psychologiques dans l'interprétation d'un même texte. A une même époque, sous un même mot, il y a des concepts si différents ! Ce qui nous trompe, c'est que le même mot à la fois désigne et explique. La désignation est la même ; l'explication est différente. Par exemple, au téléphone, correspondent des concepts qui diffèrent totalement pour l'abonné, pour la téléphoniste, pour l'ingénieur, pour le mathématicien préoccupé des équations différentielles du courant téléphonique. L'épistémologue doit donc s'efforcer de saisir les concepts scientifiques dans des synthèses psychologiques effectives, c'est-à-dire dans des synthèses psychologiques progressives, en établissant, à propos de chaque notion, une échelle de concepts, en montrant comment un concept en a produit un autre, s'est lié avec un autre. Alors il aura quelque chance de mesurer une efficacité épistémologique. Aussitôt, la pensée scientifique apparaîtra comme une difficulté vaincue, comme un obstacle surmonté.
Dans l'éducation, la notion d'obstacle pédagogique est également méconnue. J'ai souvent été frappé du fait que les professeurs de sciences, plus encore que les autres si c'est possible, ne comprennent pas qu'on ne comprenne pas. Peu nombreux sont ceux qui ont creusé la psychologie de l'erreur, de l'ignorance et de l'irréflexion. [...] Les professeurs de sciences imaginent que l'esprit commence comme une leçon, qu'on peut toujours refaire une culture nonchalante en redoublant une classe, qu'on peut faire comprendre une démonstration en la répétant point pour point. Ils n'ont pas réfléchi au fait que l'adolescent arrive [162] dans la classe de physique avec des connaissances empiriques déjà constituées : il s'agit alors, non pas d'acquérir une culture expérimentale, mais bien de changer de culture expérimentale, de renverser les obstacles déjà amoncelés par la vie quotidienne. Un seul exemple : l'équilibre des corps flottants fait l'objet d'une intuition familière qui est un tissu d'erreurs. D'une manière plus ou moins nette, on attribue une activité au corps qui flotte, mieux au corps qui nage. Si l'on essaie avec la main d'enfoncer un morceau de bois dans l'eau, il résiste. On n'attribue pas facilement la résistance à l'eau. Il est dès lors assez difficile de faire comprendre le principe d'Archimède dans son étonnante simplicité mathématique si l'on n'a pas d'abord critiqué et désorganisé le complexe impur des intuitions premières. En particulier sans cette psychanalyse des erreurs initiales, on ne fera jamais comprendre que le corps qui émerge et le corps complètement immergé obéissent à la même loi.
Ainsi toute culture scientifique doit commencer, comme nous l'expliquerons longuement, par une catharsis intellectuelle et affective. Reste ensuite la tâche la plus difficile : mettre la culture scientifique en état de mobilisation permanente, remplacer le savoir fermé et statique par une connaissance ouverte et dynamique, dialectiser toutes les variables expérimentales, donner enfin à la raison des raisons d'évoluer.
Ces remarques pourraient d'ailleurs être généralisées : elles sont plus visibles dans l'enseignement scientifique, mais elles trouvent place à propos de tout effort éducatif. Au cours d'une carrière déjà longue et diverse, je n'ai jamais vu un éducateur changer de méthode d'éducation. Un éducateur n'a pas le sens de l'échec précisément parce qu'il se croit un maître. Qui enseigne commande. D'où une coulée d'instincts. MM. von Monakow et Mourgue ont justement noté cette difficulté de réforme dans les méthodes d'éducation en invoquant le poids des instincts chez les éducateurs . « Il y a des individus auxquels tout conseil relatif aux erreurs d'éducation qu'ils commettent est absolument inutile parce que ces soi-disant erreurs ne [163] sont que l'expression d'un comportement instinctif. » À vrai dire, MM. von Monakow et Mourgue visent « des individus psychopathes », mais la relation psychologique de maître à élève est une relation facilement pathogène. L'éducateur et l'éduqué relèvent d'une psychanalyse spéciale. En tout cas, l'examen des formes inférieures du psychisme ne doit pas être négligé si l'on veut caractériser tous les éléments de l'énergie spirituelle et préparer une régulation cognito-affective indispensable au progrès de l'esprit scientifique. D'une manière plus précise, déceler les obstacles épistémologiques, c'est contribuer à fonder les rudiments d'une psychanalyse de la raison. (Formation, p. 16-19.)

2. Quelques obstacles

a) L'expérience première

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[75] Dans la formation d'un esprit scientifique, le premier obstacle, c'est l'expérience première, c'est l'expérience placée avant et au-dessus de la critique qui, elle, est nécessairement un élément intégrant de l'esprit scientifique. Puisque la critique n'a pas opéré explicitement, l'expérience première ne peut, en aucun cas, être un appui sûr. Nous donnerons de nombreuses preuves de la fragilité des connaissances premières, mais nous tenons tout de suite à nous opposer nettement à cette philosophie facile qui s'appuie sur un sensualisme plus ou moins franc, plus ou moins romancé, et qui prétend recevoir directement ses leçons d'un donné clair, net, sûr, constant, toujours offert à un esprit toujours ouvert.
Voici alors la thèse philosophique que nous allons soutenir : l'esprit scientifique doit se former contre la Nature, contre ce qui est, en nous et hors du nous, l'impulsion et l'instruction de la Nature, contre l'entraînement naturel, contre le fait coloré et divers. L'esprit scientifique doit se former en se réformant. Il ne peut s'instruire devant la Nature qu'en purifiant les substances naturelles et qu'en ordonnant les phénomènes brouillés. La Psychologie elle-même deviendrait scientifique si elle devenait discursive comme la Physique, si elle se rendait compte qu'en nous-mêmes, comme hors de nous-mêmes, nous comprenons la [164] Nature en lui résistant. À notre point de vue, la seule intuition légitime en Psychologie est l'intuition d'une inhibition. Mais ce n'est pas le lieu de développer cette psychologie essentiellement réactionnelle. Nous voulons simplement faire remarquer que la psychologie de l'esprit scientifique que nous exposons ici correspond à un type de psychologie qu'on pourrait généraliser.
Il est assez difficile de saisir de prime abord le sens de cette thèse, car l'éducation scientifique élémentaire a, de nos jours, glissé entre la nature et l'observateur un livre assez correct, assez corrigé. Les livres de Physique, patiemment recopiés les uns sur les autres depuis un demi-siècle, fournissent à nos enfants une science bien socialisée, bien immobilisée et qui, grâce à la permanence très curieuse du programme des concours universitaires, arrive à passer pour naturelle ; mais elle ne l'est point ; elle ne l'est plus. Ce n'est plus la science de la rue et des champs. C'est une science élaborée dans un mauvais laboratoire mais qui porte quand même l'heureux signe du laboratoire. Parfois c'est le secteur de la ville qui fournit le courant électrique et qui vient apporter ainsi les phénomènes de cette antiphysis où Berthelot reconnaissait la marque des temps nouveaux (Cinquantenaire scientifique, p. 77) ; les expériences et les livres sont donc maintenant en quelque partie détachés des observations premières.
Il n'en allait pas de même durant la période préscientifique, au XVIIIe siècle. Alors le livre de sciences pouvait être un bon ou un mauvais livre. Il n'était pas contrôlé par un enseignement officiel. Quand il portait la marque d'un contrôle, c'était souvent celui d'une de ces Académies de province recrutées parmi les esprits les plus brouillons et les plus mondains. Alors le livre partait de la nature, il s'intéressait à la vie quotidienne. C'était un livre de vulgarisation pour la connaissance vulgaire, sans l'arrière-plan spirituel qui fait parfois de nos livres de vulgarisation des livres de haute tenue. Auteur et lecteur pensaient au même niveau. La culture scientifique était comme écrasée par la masse et la variété des livres secondaires, beaucoup plus nombreux que les livres de valeur. Il est au contraire très frappant qu'à notre époque les livres de vulgarisation scientifique soient des livres relativement rares.
[165]
Ouvrez un livre de l'enseignement scientifique moderne : la science y est présentée en rapport avec une théorie d'ensemble. Le caractère organique y est si évident qu'il serait bien difficile de sauter des chapitres. À peine les premières pages sont-elles franchies, qu'on ne laisse plus parler le sens commun ; jamais non plus on n'écoute les questions du lecteur. Ami lecteur y serait assez volontiers remplacé par un avertissement sévère : fais attention, élève ! Le livre pose ses propres questions. Le livre commande.
Ouvrez un livre scientifique du XVIIIe siècle, vous vous rendrez compte qu'il est enraciné dans la vie quotidienne. L'auteur converse avec son lecteur comme un conférencier de salon. Il épouse les intérêts et les soucis naturels. Par exemple, s'agit-il de trouver la cause du Tonnerre ? On en viendra à parler au lecteur de la crainte du Tonnerre, on tentera de lui montrer que cette crainte est vaine, on éprouvera le besoin de lui répéter la vieille remarque : quand le tonnerre éclate, le danger est passé, puisque l'éclair seul peut tuer. Ainsi le livre de l'abbé Poncelet  porte à la première page de l'Avertissement : « En écrivant sur le Tonnerre, mon intention principale a toujours été de modérer, s'il était possible, les impressions incommodes que ce météore a coutume de faire sur une infinité de Personnes de tout âge, de tout sexe, de toute condition. Combien n'en ai-je pas vu passer les jours dans des agitations violentes, et les nuits dans des inquiétudes mortelles ? » L'abbé Poncelet consacre tout un chapitre, qui se trouve être le plus long du livre (p. 133 à 155), à des Réflexions sur la frayeur que cause le tonnerre. Il distingue quatre types de craintes qu'il analyse dans le détail. Un lecteur quelconque a donc quelques chances de trouver dans le livre les éléments de son diagnostic. Ce diagnostic était utile, car l'hostilité de la nature paraissait alors en quelque manière plus directe. Nos causes d'anxiété dominantes sont actuellement des causes humaines. C'est de l'homme aujourd'hui que l'homme peut recevoir ses plus grandes souffrances. Les phénomènes naturels sont désarmés parce qu'ils sont expliqués. Pour faire saisir la différence des [166] esprits à un siècle et demi d'intervalle, demandons-nous si la page suivante prise dans le Werther de Gœthe correspond encore à une réalité psychologique : « Avant la fin de la danse, les éclairs, que nous voyions depuis longtemps briller à l'horizon, mais que j'avais jusque-là fait passer pour des éclairs de chaleur, augmentèrent considérablement ; et le bruit du tonnerre couvrit la musique. Trois dames sortirent précipitamment des rangs, leurs cavaliers les suivirent, le désordre devint général, et les musiciens se turent... C'est à ces causes que j'attribue les grimaces étranges auxquelles je vis se livrer plusieurs de ces dames. La plus raisonnable s'assit dans un coin, tournant le dos à la fenêtre et se bouchant les oreilles. Une autre, agenouillée devant la première, se cachait la tête sur les genoux de celle-ci. Une troisième s'était glissée entre ses deux sœurs, qu'elle embrassait en versant des torrents de larmes. Quelques-unes voulaient retourner chez elles ; d'autres, encore plus égarées, n'avaient même pas assez de présence d'esprit pour se défendre contre la témérité de quelques jeunes audacieux, qui semblaient fort affairés à recueillir sur les lèvres de ces belles affligées les prières que, dans leur frayeur, elles adressaient au ciel... » Je crois qu'il semblerait impossible d'inclure un tel récit dans un roman contemporain. Tant de puérilité accumulée paraîtrait irréelle. De nos jours, la peur du tonnerre est dominée. Elle n'agit guère que dans la solitude. Elle ne peut troubler une société car, socialement, la doctrine du tonnerre est entièrement rationalisée ; les vésanies individuelles ne sont plus que des singularités qui se cachent. On rirait de l'hôtesse de Gœthe qui ferme les volets et tire les rideaux pour protéger un bal. (Formation, chap. III, p. 23-25.)

b) Obstacle « réaliste »

[76] Si nous voulons essayer de bien caractériser la séduction de l'idée de substance, nous ne devons pas craindre d'en chercher le principe jusque dans l'inconscient où se forment les préférences indestructibles. L'idée de substance est une idée si claire, si simple, si peu discutée, qu'elle doit reposer sur une expérience beaucoup plus intime qu'aucune autre.
[167]
Nous partirons donc de quelques remarques qui paraîtront tout de suite outrées. Elles nous ont choqué nous-même au début de nos réflexions. Puis, les interminables lectures que nous avons faites des livres alchimiques, les enquêtes psychologiques auxquelles nous avons pu nous livrer au cours d'un enseignement déjà long et divers, nous ont mis en présence de convictions substantialistes tellement ingénues que nous n'hésitons plus guère à faire du réalisme un instinct et à en proposer une psychanalyse spéciale. En effet, non seulement la conviction première du réalisme n'est pas discutée, elle n'est même pas enseignée. De sorte que le réalisme peut à juste titre, ce qui n'est pas pour nous une raison de faveur, être dit la seule philosophie innée. Pour en bien juger, il faut même dépasser le plan intellectuel et comprendre que la substance d'un objet est agréée comme un bien personnel. On en prend possession spirituellement comme on prend possession d'un avantage évident. Entendez argumenter un réaliste : il a immédiatement barre sur son adversaire, parce qu'il a, croit-il, le réel pour lui, parce qu'il possède la richesse du réel tandis que son adversaire, fils prodigue de l'esprit, court après de vains songes. Dans sa forme naïve, dans sa forme affective, la certitude du réaliste procède d'une joie d'avare. Pour bien préciser notre thèse, disons donc sur un ton polémique : Du point de vue psychanalytique et dans les excès de la naïveté, tous les réalistes sont des avares. Réciproquement, et cette fois sans réserve, tous les avares sont réalistes.
La psychanalyse qu'il faudrait instituer pour guérir du substantialisme est la psychanalyse du sentiment de l'avoir. Le complexe qu'il faudrait dissoudre est le complexe du petit profit qu'on pourrait appeler, pour être bref, le complexe d'Harpagon. C'est le complexe du petit profit qui attire l'attention sur les petites choses qui ne doivent pas se perdre car on ne les retrouve pas si on les perd. Ainsi un objet petit est gardé avec une grande attention. Le vase fragile est celui qui dure le plus longtemps. Ne rien perdre est donc de prime abord une prescription normative. Cette prescription devient ensuite une description ; elle passe du normatif au positif. Finalement, l'axiome fondamental du réalisme non prouvé : Rien ne se perd, rien ne se crée, est un dire d'avare. (Formation, chap. VII, p. 131-132.) [168] [77] Mais il est temps de marquer plus fortement, plus directement, les joies du possesseur et les sécurités objectives qu'apporte le maniement de certaines substances. La pierre précieuse est petite et elle est d'un grand prix. Elle concentre la richesse. Elle est donc propre à concentrer la douce méditation du propriétaire. Elle donne la clarté de l'évidence au complexe du petit profit. D'habitude, le complexe du petit profit se développe à partir d'objets insignifiants : c'est le complexe de Laffitte ramassant une épingle. Mais cette déviation ne doit pas nous tromper sur le principe de l'avarisme intelligent : Posséder beaucoup sous un moindre volume. Nous rejoignons le besoin de la concentration des biens. Malouin donne comme « un des grands avantages de la chimie, de réduire quelquefois les médicaments à un moindre volume, sans en affaiblir la vertu ». De nos jours encore, un radiologue sur deux ne peut s'empêcher de dire à son client qu'un petit tube de radium contient cent mille francs. Jadis les alchimistes tenaient leur poudre de projection dans un petit étui. Ils pensaient l'or comme une concentration de vertus . « L'or... possède les vertus dilatées du Soleil resserrées dans son corps. » De Locques dit aussi : dans l'or, la nature « a ramassé les vertus comme à l'infini » . Par cette dernière expression, on sent bien que c'est l'inconscient qui trouve dans l'or la cause occasionnelle de tous ses rêves.
La contradiction intime du faible volume et du grand prix se double d'une autre : la pierre précieuse brille et elle se cache. Elle est aussi bien la fortune ostensible que la fortune dissimulée, la fortune du prodigue aussi bien que la fortune de l'avare. Le mythe du trésor caché est impossible sans cette condensation des biens. Ce mythe anime des générations successives. Le père de Villiers de L'Isle-Adam a cherché toute sa vie l'or enfoui par ses ancêtres. Villiers de L'Isle-Adam a réalisé le souhait de son père en écrivant Axel. Toute rareté se localise en « cachette ». L'or se cache [169] autant qu'on cache l'or. Le meilleur est le plus caché. Certains alchimistes attribuent ainsi à la nature un comportement d'avare. Thomas Sonnet dit, sans preuve : « La nature fait élection et choix pour la génération de l'or d'une mine et carrière particulièrement enclose et cachée dans le sein de la Terre » .
Ainsi l'or éblouit et attire. Mais cette attraction et cet éblouissement sont-ils des métaphores ? On lit dans la Chimie médicinale de Malouin, imprimée en 1755 (t. II, p. 5) : « J'ai remarqué au Jardin Royal une certaine joie peinte sur le visage des auditeurs, à la vue de l'or qu'on leur mettait sous les yeux, avant que d'en faire la dissolution. » J'ai moi-même fait souvent la même observation : quand les temps scolaires revenaient de dissoudre la feuille d'or dans l'eau de chlore, je me heurtais à des questions, à des scrupules : la feuille d'or serait-elle perdue ? Cette mort d'une richesse parfaite, d'une richesse indiscutée donnait à la classe un instant dramatique. Devant cet intérêt passionné, on s'explique plus facilement que Malouin continue en affirmant en toute tranquillité que (p. 6) : « L'or (dit Mathiole sur Dioscoride) a une certaine vertu attractive, par laquelle il allège les cœurs de ceux qui le regardent. » Ce n'est pas là un simple recours à l'érudition car Malouin dit pour son compte : « l'or fortifie merveilleusement le cœur ». Ainsi ce bon chimiste du XVIIIe siècle passe insensiblement de la joie peinte sur le visage, signe d'un réconfort ambigu, à une action tonique positive sur le plus noble des viscères. Un pas de plus et, si l'on ose dire, il digérera sa joie pour bien nous rappeler que la digestion est le signe de la plus douce et de la plus sûre des possessions. Malouin écrit en effet : l'or est « un bon remède pour la dysenterie ». (Formation, p. 138-139.)

c) Obstacle « animiste »

[78] Le mot vie est un mot magique. C'est un mot valorisé. Tout autre principe pâlit quand on peut invoquer un principe vital. Le livre du comte de Tressan (2 tomes [170] 400 pages chacun) établit une synthèse qui réunit tous les phénomènes sur la seule intuition d'une matière vive qui commande à une matière morte. C'est parce que le fluide électrique est cette matière vive qu'il anime et meut tout l'univers, les astres et les plantes, les cœurs et les germes. Il est la source de tout essor, de toute fermentation, de toute croissance, car il est « répulsif à lui-même ». Dans une telle œuvre, on peut facilement surprendre l'intuition d'une intensité en quelque sorte indéfinie, inépuisable, par laquelle l'auteur condense une valeur vitale sur un infiniment petit matériel. Sans aucune preuve, par la simple séduction d'une affirmation valorisante, l'auteur attribue une puissance sans limite à des éléments. C'est même un signe de puissance que d'échapper à l'expérience. « La matière morte est inerte et sans forme organique, la matière vive un million de fois plus ténue que la plus petite molécule de matière morte, que le meilleur microscope puisse nous faire apercevoir... » On peut chercher dans l'énorme traité du comte de Tressan, on ne verra rien qui puisse prouver cette ténuité, rien non plus qui puisse légitimer cette substantialisation d'un essor vital. Il n'y a là, une fois de plus, que les métaphores séduisantes de la vie. Ce n'est pas là l'intuition d'un seul auteur. Le comte de La Cépède écrit comme un axiome, en 1781 : « L'expansibilité ne peut convenir en aucune manière à la matière morte » . Tout élan est vital. La vie marque les substances qu'elle anime d'une valeur indiscutée. Quand une substance cesse d'être animée, elle perd quelque chose d'essentiel. Une matière qui quitte un être vivant perd des propriétés importantes. « La cire et la soie sont dans ce cas : aussi sont-elles l'une et l'autre non électricables. Pour pousser ce raisonnement plus loin, la cire et la soie ne sont en effet que des excréments des corps qui ont été en vie » (p. 13). (Formation, chap. VIII, p. 154-155.)

d) La « libido »

[79] Une psychanalyse complète de l'inconscient scientifique devrait entreprendre une étude de sentiments plus ou moins directement inspirés par la libido. En particulier, il faudrait [171] examiner la volonté de puissance que la libido exerce sur les choses, sur les animaux. C'est sans doute une déviation de la volonté de puissance qui, dans toute sa plénitude, est une volonté de dominer les hommes. Cette déviation est peut-être une compensation. En tout cas, elle est bien apparente devant des représentations qui sont réputées dangereuses. Nous n'apporterons qu'un exemple qui nous paraît relever d'une psychanalyse spéciale. C'est le cas d'un orgueil vaincu, d'une puissance ostensible, marque d'une impuissance latente. On va voir un orgueilleux thaumaturge pris à son piège.
La vue de certains objets, de certains êtres vivants, est chargée d'une telle masse d'affectivité qu'il est intéressant de surprendre les défaillances des esprits forts qui se font gloire de les étudier. Voici un amusant récit de l'abbé Rousseau  (p. 134). « Van Helmont dit que si on met un crapaud dans un vaisseau assez profond pour qu'il ne puisse en sortir, et qu'on le regarde fixement, cet Animal ayant fait tous ses efforts pour sauter hors du vaisseau et fuir ; il se retourne, vous regarde fixement, et peu de moments après tombe mort. Van Helmont attribue cet effet à une idée de peur horrible que le crapaud conçoit à la vue de l'homme. Laquelle par l'attention assidue s'excite et s'exalte jusqu'au point que l'animal en est suffoqué. Je l'ai donc fait par quatre fois, et j'ai trouvé que Van Helmont avait dit la vérité. À l'occasion de quoi un Turc qui était présent en Egypte, où j'ai fait cette expérience pour la troisième fois, se récria que j'étais un saint d'avoir tué de ma vue une bête qu'ils croient être produite par le Diable... »
Voilà le thaumaturge dans toute sa gloire ! Voyons maintenant la défaite qui va nous permettre de bien voir l'ambivalence exacte d'un courage si mal employé. « Mais ayant voulu faire pour la dernière fois la même chose à Lyon… bien loin que le crapaud mourût, j'en pensai mourir moi-même. Cet animal après avoir tenté inutilement de sortir, se tourna vers moi ; et s'enflant extraordinairement et s'élevant sur les quatre pieds, il soufflait impétueusement sans remuer de sa place, et me regardant ainsi sans varier les yeux, que je voyais sensiblement rougir et s'enflammer ; [172] il me prit à l'instant une faiblesse universelle, qui alla tout d'un coup jusqu'à l'évanouissement accompagné d'une sueur froide et d'un relâchement par les selles et les urines. De sorte qu'on me crut mort. Je n'avais rien pour lors de plus présent que du Thériaque et de la poudre de Vipère, dont on me donna une grande dose qui me fit revenir ; et je continuai d'en prendre soir et matin pendant huit jours que la faiblesse me dura. Il ne m'est pas permis de révéler tous les effets insignes dont je sais que cet horrible animal est capable. »
Cette page nous paraît donner un bel exemple de cette concrétisation de la peur qui trouble tant de cultures pré-scientifiques. La valorisation de la poudre de vipère est faite en partie d'une peur vaincue. Le triomphe contre la répugnance et le danger suffit à valoriser l'objet. Alors le médicament est un trophée. Il peut fort bien aider à un refoulement et ce refoulement, en quelque manière matérialisé, peut aider l'inconscient. On en arriverait assez volontiers à cette doctrine qu'il faut soigner sottement les sots et que l'inconscient a besoin d'être déchargé par des procédés grossièrement matérialistes, grossièrement concrets, (Formation, chap. X, p. 207-209.)
[80] On dira encore que toutes les métaphores sont usées et que l'esprit moderne, par la mobilité même des métaphores, a triomphé des séductions affectives qui n'entravent plus la connaissance des objets. Pourtant, si l'on voulait bien examiner ce qui se passe dans un esprit en formation, placé devant une expérience nouvelle, on serait surpris de trouver de prime abord des pensées sexuelles. Ainsi il est très symptomatique qu'une réaction chimique où entrent en jeu deux corps différents soit immédiatement sexualisée, d'une manière à peine atténuée parfois, par la détermination d'un des corps comme actif et de l'autre comme passif. En enseignant la chimie, j'ai pu constater que, dans la réaction de l'acide et de la base, la presque totalité des élèves attribuaient le rôle actif à l'acide et le rôle passif à la base. En creusant un peu dans l'inconscient, on ne tarde pas à s'apercevoir que la base est féminine et l'acide masculin. Le fait que le produit soit un sel neutre ne va pas sans quelque retentissement psychanalytique. Boerhaave parle encore de [173] sels hermaphrodites. De telles vues sont de véritables obstacles. Ainsi la notion de sels basiques est une notion plus difficile à faire admettre, dans l'enseignement élémentaire, que la notion de sels acides. L'acide a reçu un privilège d'explication du seul fait qu'il a été posé comme actif à l'égard de la base.
Voici un texte du XVIIe siècle qui peut conduire aux mêmes conclusions. « L'acide se fermente avec l'alcali, parce qu'ayant une fois engagé sa petite pointe, dans quelqu'un de ses pores, et n'ayant pas encore perdu son mouvement, il fait effort pour pousser plus avant. Par ce moyen, il élargit les parties, de sorte que le peu d'acide, qui est dans l'alcali, ne se trouvant plus si serré, se joint avec son libérateur, pour secouer de concert le joug que la nature lui avait imposé. » Un esprit scientifique, qu'il soit de formation rationaliste ou de formation expérimentale, qu'il soit géomètre ou chimiste, ne trouvera dans une telle page aucun élément de réflexion, aucune question sensée, aucun schéma descriptif. Il ne peut même pas en faire la critique, tant il y a loin entre l'explication figurée et l'expérience chimique. Au contraire un psychanalyste n'aura pas de peine à déceler le foyer exact de la conviction.
Si l'on savait provoquer des confidences sur l'état d'âme qui accompagne les efforts de connaissance objective, on trouverait bien des traces de cette sympathie toute sexuelle pour certains phénomènes chimiques. Ainsi Jules Renard transcrit, dans son Journal (I, p. 66), la rêverie suivante, liée de toute évidence à des souvenirs d'écolier : « Faire une idylle avec l'amour de deux métaux. D'abord on les vit inertes et froids entre les doigts du professeur entremetteur, puis, sous l'action du feu, se mêler, s'imprégner l'un de l'autre et s'identifier en une fusion absolue, telle que n'en réaliseront jamais les plus farouches amours. L'un d'eux cédait déjà, se liquéfiait par un bout, se résolvait en gouttes blanchâtres et crépitantes... » De telles pages sont bien claires pour un psychanalyste. Elles le sont moins pour une interprétation réaliste. Il est en effet bien difficile de déterminer la réalité que Jules Renard a vue. On ne fait guère d'alliages de métaux dans l'enseignement élémentaire, et les métaux ne cèdent pas si facilement, en se liquéfiant par un bout. Ici donc, c'est la voie de l'interprétation objective [174] qui est fermée et c'est la voie de l'interprétation psychanalytique qui est grande ouverte. Il est d'autant plus piquant de voir un ironiste si malhabile à cacher ses désirs et ses habitudes de collégien. (Formation, chap. X, p. 195-196.)

B) Illustrations historiques

1. « Extension abusive d'une image familière »

a) Un pauvre mot

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[81] Ici, nous allons prendre le pauvre mot d'épongé et nous allons voir qu'il permet d'exprimer les phénomènes les plus variés. Ces phénomènes, on les exprime : on croit donc les expliquer. On les reconnaît : on croit donc les connaître. Dans les phénomènes désignés par le mot éponge, l'esprit n'est cependant pas la dupe d'une puissance substantielle. La fonction de l'éponge est d'une évidence claire et distincte, à tel point qu'on ne sent pas le besoin de l'expliquer. En expliquant des phénomènes par le mot éponge, on n'aura donc pas l'impression de verser dans un substantialisme obscur ; on n'aura pas davantage l'impression qu'on fait des théories puisque cette fonction est tout expérimentale. À l'éponge correspond donc un denkmittel de l'empirisme naïf.
Adressons-nous tout de suite à un auteur important en nous reportant à un article de Réaumur paru dans les Mémoires de l'Académie royale des Sciences en 1731 (p. 281) : « Une idée assez ordinaire est de regarder l'air comme du coton, comme de la laine, comme de l'éponge, et beaucoup plus spongieux encore que ne sont tous les autres corps ou assemblages de corps auxquels on peut les comparer. Cette idée est très propre pour expliquer pourquoi il se laisse comprimer considérablement par les poids, pourquoi aussi il peut être extrêmement raréfié, et paraître sous un volume qui surpasse considérablement celui sous lequel nous l'avions vu auparavant. » Pourvu de cet attirail métaphorique, Réaumur va répondre à Mariotte qui avait pourtant apporté quelque lumière en assimilant le phénomène de la dissolution [175] de l'air dans l'eau à la dissolution d'un sel. Je pense, dit Réaumur (p. 382), « que M. Mariotte a poussé sa supposition plus loin qu'il n'en avait besoin ; il me paraît qu'au lieu de supposer que l'eau peut dissoudre l'air, dissolution d'ailleurs assez difficile à concevoir, si on se contente de supposer qu'elle peut le pénétrer, le mouiller, on a tout ce qu'il faut pour rendre raison des phénomènes qu'on a à expliquer ici ». En suivant dans le détail l'explication de Réaumur, nous allons bien saisir ce qu'est une image généralisée, exprimée par un seul mot, leitmotiv d'une intuition sans valeur. « Continuons de regarder l'air comme ressemblant par sa structure aux corps spongieux, et qu'il soit de ceux que l'eau peut pénétrer, qui en peuvent être imbibés, et nous cesserons d'être surpris de ce que l'air, qui est contenu dans l'eau, n'y est plus compressible, et de ce qu'il y occupe peu de place. Si j'enveloppe une éponge de quelque membrane que l'eau ne puisse pénétrer, et que je tienne cette éponge suspendue dans l'eau, par le moyen de quelque fil arrêté au fond du vase, l'éponge sera alors aussi compressible qu'elle l'était au milieu de l'air.
« Si avec un piston, ou autrement, je presse l'eau, l'eau descendra, l'éponge sera forcée d'occuper beaucoup moins de volume, ses parties seront contraintes d'aller se loger dans les vides qu'elles tendent à se conserver entre elles, l'eau occupera la place que les parties de l'éponge auront abandonnée. Cessons de presser l'eau, l'éponge se rétablira dans son premier état... Si ensuite nous ôtons à notre éponge l'enveloppe dont nous l'avions recouverte, il sera permis à l'eau de s'insinuer dans son intérieur ; donnons-lui le temps d'aller remplir tous les vides qui sont entre les fils spongieux, après quoi si nous avons encore recours au piston pour presser l'eau, nous trouverons qu'elle ne cédera point, comme elle a fait la première fois, ou qu'elle cédera très peu. L'éponge alors est devenue incompressible, ou presque incompressible ; ses parties pressées ne trouvent plus de places vides où elles puissent se loger, l'eau les a remplies ; celle qui s'est logée arrête l'effort de celle qui tend à l'en chasser. Si l'air peut donc, comme l'éponge, être pénétré par l'eau, si elle peut aller remplir les vides qui sont entre ses parties, le voilà qui cesse d'être compressible. »
Nous sentons le besoin de nous excuser auprès du lecteur [176] d'avoir cité cette page interminable, cette page si mal écrite, d'un auteur célèbre. Mais nous lui en avons épargné bien d'autres, du même style, où Réaumur explique sans fin les phénomènes par le caractère spongieux. Il nous fallait cependant apporter un exemple un peu long où l'accumulation des images fait évidemment tort à la raison, où le concret amassé sans prudence fait obstacle à la vue abstraite et nette des problèmes réels.
Par la suite, Réaumur affirme bien que le dessin proposé n'est qu'une esquisse, qu'on peut naturellement donner aux « éponges de l'air » des formes extrêmement différentes de l'éponge ordinaire. Mais toute sa pensée est instruite sur cette image, elle ne peut sortir de son intuition première. Quand il veut effacer l'image, la fonction de l'image subsiste. Ainsi Réaumur se défend de décider sur la forme « des grains de l'air ». Il ne réclame, pour son explication, qu'une chose (p. 286), « c'est que l'eau puisse pénétrer les grains de l'air ». Autrement dit, il veut bien, en fin de compte, sacrifier l'éponge, mais il veut garder la spongiosité. Voilà la preuve d'un mouvement purement et simplement linguistique qui, en associant, à un mot concret, un mot abstrait, croit avoir fait avancer la pensée. Une doctrine de l'abstraction cohérente a besoin d'un plus grand détachement des images primitives.
Mais nous verrons peut-être mieux le caractère métaphorique déficient de l'explication par l'éponge si nous nous adressons à des cas où cette explication est proposée pour des phénomènes moins immédiats. Ainsi Franklin écrit  : « La matière commune est une espèce d'éponge pour le fluide électrique ; une éponge ne recevrait pas l'eau, si les parties de l'eau n'étaient plus petites que les pores de l'éponge ; elle ne la recevrait que bien lentement, s'il n'y avait pas une attraction mutuelle entre ses parties, et les parties de l'éponge ; celle-ci s'en imbiberait plus promptement, si l'attraction réciproque entre les parties de l'eau n'y mettait pas obstacle, en ce qu'il doit y avoir quelque force employée pour les séparer ; enfin l'imbibition serait [177]
très rapide, si, au lieu d'attraction, il y avait entre les parties de l'eau une répulsion mutuelle qui concourût avec l'attraction de l'éponge. C'est précisément le cas où se trouvent la matière électrique et la matière commune. » Tous ces détails, toutes ces suppositions, tous ces dessins pleins de repentirs nous montrent assez clairement que Franklin essaie d'appliquer les expériences électriques sur l'expérience primitive de l'éponge. Mais Franklin ne pense que sur le plan de l'éponge. L'éponge est pour lui une véritable catégorie empirique. Peut-être, en sa jeunesse, s'était-il émerveillé devant ce simple objet. C'est assez fréquent. J'ai souvent surpris des enfants très intéressés par un buvard qui « boit » une tache.
Naturellement, si l'on s'adresse à des auteurs subalternes, l'application sera plus rapide, plus directe, si possible, moins surveillée. Alors l'image expliquera automatiquement. Dans une dissertation du P. Béraut, on trouve condensée cette double explication : les verres et matières vitrifiables sont « des éponges de lumière, parce qu'ils (sont) tous pénétrés de la matière qui fait la lumière ; par la même raison on peut dire qu'ils sont tous des éponges de matière électrique ». Lémery appelait la pierre de Bologne une « éponge de lumière » avec un peu plus de précision car cette pierre phosphorescente garde, après exposition au soleil, une certaine quantité « de matière lumineuse » qu'elle laisse ensuite s'écouler. Aussi rapidement, en trois lignes, Marat explique le refroidissement d'un corps chaud plongé dans l'air ou dans l'eau  : « Ici l'air et l'eau n'agissent que comme éponges ; car un corps n'en refroidit un autre qu'il touche qu'en absorbant le fluide igné qui s'en échappe. »
L'image si claire peut être, à l'application, plus confuse et compliquée. Ainsi l'abbé de Mangin dit brièvement  : « La glace étant une éponge d'eau épaissie et gelée par la retraite du feu, elle a une aptitude à recevoir aisément tout celui qui se présente. » Il semble que, dans ce dernier cas, on [178] assiste à l'intériorisation du caractère spongieux. Ce caractère est ici une aptitude à recevoir, à absorber. On trouverait facilement des exemples où l'on rejoindrait ainsi insensiblement les intuitions substantialistes. L'éponge a alors une puissance secrète, une puissance primordiale. Pour le Cosmopolite : « La Terre est une éponge et le réceptacle des autres Eléments. » Un accoucheur du nom de David juge utile cette image : « Le sang est une espèce d'épongé imprégnée de feu. » (Formation, chap. IV, p. 74-76.)

b) La physique cartésienne : une métaphysique de l'éponge

[82] On peut d'ailleurs trouver des exemples où de très grands esprits sont pour ainsi dire bloqués dans l'imagerie première. Mettre en doute la clarté et la distinction de l'image que nous offre l'éponge, c'est, pour Descartes, subtiliser sans raison les explications (Principes, II, § 7). « Je ne sais pourquoi, lorsqu'on a voulu expliquer comment un corps est raréfié, on a mieux aimé dire que c'était par l'augmentation de sa quantité que de se servir de l'exemple de cette éponge. » Autrement dit, l'image de l'éponge est suffisante dans une explication particulière, donc on peut l'employer pour organiser des expériences diverses. Pourquoi aller chercher plus loin ? Pourquoi ne pas penser en suivant ce thème général ? Pourquoi ne pas généraliser ce qui est clair et simple ? Expliquons donc les phénomènes compliqués avec un matériel de phénomènes simples, exactement comme on éclaire une idée complexe en la décomposant en idées simples.
Que les détails de l'image viennent à se voiler, cela ne devra pas nous amener à abandonner cette image. Nous la tenons par un aspect, cela suffit. La confiance de Descartes dans la clarté de l'image de l'éponge est très symptomatique de cette impuissance à installer le doute au niveau des détails de la connaissance objective, à développer un doute discursif qui désarticulerait toutes les liaisons du réel, tous les angles des images. Le doute général est plus facile que le doute particulier. « Et nous ne devons pas faire difficulté de croire que la raréfaction ne se fasse ainsi que je dis, bien que nous n'apercevions par aucun de nos sens le corps qui remplit (les pores d'un corps raréfié), parce qu'il n'y a [179] point de raison qui nous oblige à croire que nous devions apercevoir par nos sens tous les corps qui sont autour de nous, et que nous voyons qu'il est très aisé de l'expliquer en cette sorte, et qu'il est impossible de la concevoir autrement. » En d'autres termes : une éponge nous montre la spongiosité. Elle nous montre comment une matière particulière « s'emplit » d'une autre matière. Cette leçon de la plénitude hétérogène suffit à tout expliquer. La métaphysique de l'espace chez Descartes est la métaphysique de l'éponge. (Formation, chap. IV, p. 78-79.)

2. Chimie et alchimie du feu

a) Substantialisation

[83] Le feu est peut-être le phénomène qui a le plus préoccupé les chimistes. Longtemps, on a cru que résoudre l'énigme du feu c'était résoudre l'énigme centrale de l'Univers. Boerhaave qui écrit vers 1720 dit encore  : « Si vous vous trompez dans l'exposition de la Nature du Feu, votre erreur se répandra dans toutes les branches de la physique, et cela parce que dans toutes les productions naturelles, le Feu... est toujours le principal agent. » Un demi-siècle plus tard, Scheele rappelle d'une part  : « Les difficultés sans nombre que présentent les recherches sur le Feu. On est effrayé en faisant réflexion aux siècles qui se sont écoulés, sans qu'on soit parvenu à acquérir plus de connaissances sur ses véritables propriétés. » D'autre part : « Quelques personnes tombent dans un défaut absolument contraire, en expliquant la nature et les phénomènes du Feu, avec tant de facilité, qu'il semblerait que toutes les difficultés sont levées. Mais que d'objections ne peut-on leur faire ? Tantôt la chaleur est le Feu élémentaire, bientôt elle est un effet du Feu : là, la lumière est le feu le plus pur et un élément ; là, elle est déjà répandue dans toute l'étendue du globe, et l'impulsion du Feu élémentaire lui communique son mouvement direct ; ici, la lumière est un élément qu'on peut enchaîner au moyen de l’acidum pingue, et qui est [180] délivré par la dilatation de cet acide supposé, etc. » Ce balancement, si bien indiqué par Scheele, est très symptomatique de la dialectique de l'ignorance qui va de l'obscurité à l'aveuglement et qui prend aisément les termes mêmes du problème pour sa solution. Comme le feu n'a pu révéler son mystère, on le prend comme une cause universelle : alors tout s'explique. Plus un esprit préscientifique est inculte, plus grand est le problème qu'il choisit. De ce grand problème, il fait un petit livre. Le livre de la marquise du Châtelet a 139 pages et il traite du Feu.
Dans les périodes préscientifiques, il est ainsi bien difficile de circonscrire un sujet d'étude. Pour le feu, plus que pour tout autre phénomène, les conceptions animistes et les conceptions substantialistes sont mêlées d'une manière inextricable. Alors que dans notre livre général  nous avons pu analyser séparément ces conceptions, il nous faut les étudier ici dans leur confusion. Quand nous avons pu pousser l'analyse, c'est précisément grâce aux idées scientifiques qui, peu à peu, ont permis de distinguer les erreurs. Mais le feu n'a pas, comme l'a fait l'électricité, trouvé sa science. Il est resté dans l'esprit préscientifique comme un phénomène complexe qui relève à la fois de la chimie et de la biologie. Il nous faut donc garder au concept du feu l'aspect totalisateur qui correspond à l'ambiguïté des explications qui vont alternativement de la vie à la substance, en d'interminables réciproques, pour rendre compte des phénomènes du feu.
Le feu peut alors nous servir à illustrer les thèses que nous avons exposées dans notre livre sur La formation de l'esprit scientifique. En particulier, par les idées naïves qu'on s'en forme, il donne un exemple de l'obstacle substantialiste et de l'obstacle animiste qui entravent l'un et l'autre la pensée scientifique.
Nous allons d'abord montrer des cas où les affirmations substantialistes se présentent sans la moindre preuve. Le R. P. Castel ne met pas en doute le réalisme du feu : « Les noirs de la peinture sont pour la plupart des productions du feu, et le feu laisse toujours quelque chose de corrosif [181] et de brûlant dans les corps qui ont reçu sa vive impression. Quelques-uns veulent que ce soient les parties ignées, et d'un vrai feu, qui restent dans les chaux, dans les cendres, dans les charbons, dans les fumées. » Rien ne légitime cette permanence substantielle du feu dans la matière colorante, mais on voit au travail la pensée substantialiste : ce qui a reçu le feu doit rester brûlant, donc corrosif.
Parfois l'affirmation substantialiste se présente dans une pureté tranquille, vraiment dégagée de toute preuve et même de toute image. Ainsi Ducarla écrit  : « Les molécule signées... échauffent parce qu'elles sont ; elles sont parce qu'elles furent... cette action ne cesse de produire qu'à défaut de sujet. » Le caractère tautologique de l'attribution substantielle est ici particulièrement net. La plaisanterie de Molière sur la vertu dormitive de l'opium qui fait dormir n'empêche pas un auteur important, écrivant à la fin du XVIIIe siècle, de dire que la vertu calorifique de la chaleur a la propriété de réchauffer. (Psychanalyse, chap. V, p. 104-107.)

b) Valorisation

[84] Pour beaucoup d'esprits, le feu a une telle valeur que rien ne limite son empire. Boerhaave prétend ne faire aucune supposition sur le feu, mais il commence par dire, sans la moindre hésitation, que « les éléments du Feu se rencontrent partout ; ils se trouvent dans l'or qui est le plus solide des corps connus, et dans le vide de Torricelli » . Pour un chimiste comme pour un philosophe, pour un homme instruit comme pour un rêveur, le feu se substantifie si facilement qu'on l'attache aussi bien au vide qu'au plein. Sans doute, la physique moderne reconnaîtra que le vide est traversé des mille radiations de la chaleur rayonnante, mais elle ne fera pas de ces radiations une qualité de l'espace vide. Si une lumière se produit dans le vide d'un baromètre qu'on agite, l'esprit scientifique n'en conclura pas que le vide de Torricelli contenait du feu latent.
La substantialisation du feu concilie facilement les [182] caractères contradictoires : le feu pourra être vif et rapide sous des formes dispersées ; profond et durable sous des formes concentrées. Il suffira d'invoquer la concentration substantielle pour rendre compte ainsi des aspects les plus divers. Pour Carra, auteur souvent cité à la fin du XVIIIe siècle  : « Dans la paille et le papier, le phlogistique intégrant est très rare, tandis qu'il abonde dans le charbon de terre. Les deux premières substances néanmoins flambent au premier abord du feu, tandis que la dernière tarde longtemps avant de brûler. On ne peut expliquer cette différence d'effets, qu'en reconnaissant que le phlogistique intégrant de la paille et du papier, quoique plus rare que celui du charbon de terre, y est moins concentré, plus disséminé, et par conséquent plus susceptible d'un prompt développement. » Ainsi une expérience insignifiante comme celle d'un papier rapidement enflammé est expliquée en intensité, par un degré de la concentration substantielle du phlogistique. Nous devons souligner ici ce besoin d'expliquer les détails d'une expérience première. Ce besoin d'explication minutieuse est très symptomatique chez les esprits non scientifiques qui prétendent ne rien négliger et rendre compte de tous les aspects de l'expérience concrète. La vivacité d'un feu propose ainsi de faux problèmes : elle a tant frappé notre imagination dans notre enfance ! Le feu de paille reste, pour l'inconscient, un feu caractéristique.
Il est particulièrement intéressant, pour une psychanalyse de la connaissance objective, de voir comment une intuition chargée d'affectivité comme l'intuition du feu va s'offrir pour l'explication de phénomènes nouveaux. Ce fut le cas au moment où la pensée préscientifique chercha à expliquer les phénomènes électriques.
La preuve que le fluide électrique n'est autre que le feu n'est pas difficile dès qu'on se contente de suivre la séduction de l'intuition substantialiste. Ainsi l'abbé de Mangin est bien vite convaincu  : « D'abord, c'est dans tous les corps bitumineux et sulfureux tels que le verre et les poix, que se [183] rencontre la matière électrique, comme le tonnerre tire la sienne des bitumes et des soufres attirés par l'action du soleil. » Ensuite, il n'en faut pas beaucoup plus pour prouver que le verre contient du feu et pour le ranger dans la catégorie des soufres et des poix. Ainsi pour l'abbé de Mangin « l'odeur de soufre que (le verre) répand lorsque étant frotté il vient à se rompre (est la preuve convaincante) que les bitumes et les huiles dominent en lui ». Faut-il aussi rappeler la vieille étymologie, toujours active, dans l'esprit préscientifique, qui voulait que le vitriol corrosif fût de l'huile de vitre ?
L'intuition d'intériorité, d'intimité, si fortement liée avec l'intuition substantialiste apparaît ici dans une ingénuité d'autant plus frappante qu'elle prétend expliquer des phénomènes scientifiques bien déterminés. « Ce sont surtout les huiles, les bitumes, les gommes, les résines, dans lesquelles Dieu a enfermé le feu, comme dans autant d'étuis capables de le brider. » Une fois qu'on s'est soumis à la métaphore d'une propriété substantielle enfermée dans un étui, le style va se charger d'images. Si le feu électrique « pouvait s'insinuer dans les loges des petites pelotes de feu, dont est rempli le tissu des corps par eux-mêmes électriques ; s'il pouvait délier cette multitude de petites bourses qui ont la force de retenir ce feu caché, secret et interne, et s'unir ensemble, alors ces parcelles de feu dégagées, secouées, foulées, débandées, associées, violemment agitées, communiqueraient au feu électrique une action, une force, une vitesse, une accélération, une furie, qui désunirait, briserait, embraserait, détruirait le composé ». Mais comme cela est impossible, les corps comme la résine, électriques par eux-mêmes, doivent garder le feu enfermé dans leurs petits étuis, ils ne peuvent recevoir l'électricité par communication. Voilà donc, très imagée, toute chargée de verbalité, l'explication prolixe du caractère des corps mauvais conducteurs. D'ailleurs cette explication qui revient à nier un caractère est très curieuse. On ne voit pas bien la nécessité de la conclusion. Il semble que cette conclusion vienne simplement interrompre une rêverie qui se développait si facilement quand il suffisait d'accumuler des synonymes.
Lorsqu'on eut reconnu que les étincelles électriques sortant du corps humain électrisé enflammaient l'eau-de-vie, [184] ce fut un véritable émerveillement. Le feu électrique était donc un vrai feu ! Winckler souligne « un événement aussi extraordinaire ». C'est qu'en effet, on ne voit pas comment un tel « feu », brillant, chaud, enflammant, peut être contenu, sans la moindre incommodité, dans le corps humain ! Un esprit aussi précis, aussi méticuleux que Winckler ne met pas en doute le postulat substantialiste et c'est de cette absence de critique philosophique que va naître le faux problème  : « Un fluide ne peut rien allumer, à moins qu'il ne contienne des particules de feu. » Puisque le feu sort du corps humain, c'est qu'il était auparavant contenu dans le corps humain. Faut-il noter avec quelle facilité cette inférence est acceptée par un esprit préscientifique qui suit, sans s'en douter, les séductions que nous avons dénoncées dans les chapitres précédents ? Le seul mystère, c'est que le feu enflamme l'alcool à l'extérieur, alors qu'il n'enflamme pas les tissus à l'intérieur. Cette inconséquence de l'intuition réaliste ne conduit tout de même pas à réduire la réalité du feu. Le réalisme du feu est parmi les plus indestructibles. (Psychanalyse, chap. V, p. 115-116.)
[185]




ÉPISTÉMOLOGIE. Textes choisis par Dominique Lecourt

SECTION III

Vers l’histoire des sciences








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[185]


ÉPISTÉMOLOGIE. Textes choisis par Dominique Lecourt
SECTION III. Vers l’histoire des sciences
I
Continuité ou discontinuité ?


a) Une « émergence » progressive de la science ?


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[85] Une des objections les plus naturelles des continuistes de la culture revient à évoquer la continuité de l'histoire. Puisque l'on fait un récit continu des événements, on croit facilement revivre les événements dans la continuité du temps et l'on donne insensiblement à toute histoire l'unité et la continuité d'un livre. On estompe alors les dialectiques sous une surcharge d'événements mineurs. Et en ce qui concerne les problèmes épistémologiques qui nous occupent, on ne bénéficie pas de l'extrême sensibilité dialectique qui caractérise l'histoire des sciences.
Et puis les continuistes aiment à réfléchir sur les origines, ils séjournent dans la zone d'élémentarité de la science. Les progrès scientifiques furent d'abord lents, très lents. Plus lents ils sont, plus continus ils paraissent. Et comme la science sort lentement du corps des connaissances communes, on croit avoir la certitude définitive de la continuité du savoir commun et du savoir scientifique. En somme, voici l'axiome d'épistémologie posé par les continuistes : puisque les débuts sont lents, les progrès sont continus. Le philosophe ne va pas plus loin. Il croit inutile de vivre les temps nouveaux, les temps où précisément les progrès scientifiques éclatent de toute part, faisant nécessairement « éclater » l'épistémologie traditionnelle.
[186]
Pour légitimer cette notion « d'éclatement », voici des références et des faits.
Riezler se référant aux 600 isotopes découverts ou créés par l'homme en une seule décade voit là, précisément, une évolution explosive, eine stürmische Entwicklung .
Une découverte comme celle de Joliot-Curie énoncée dans ces deux simples lignes :


bouleverse, en quelques semaines, tout un secteur de la science de la matière. Jean Thibault a signalé lui-même l'importance de cette découverte résumée en deux lignes.
Hevesy, au Colloque sur les « Echanges isotopiques et structures moléculaires », qui eut lieu à Paris en 1948, dit (p. 107) : « Pour ceux qui ont vécu le développement de la radio-activité depuis ses débuts, la découverte de la radio-activité artificielle apparaît comme un miracle. » Oui, pourquoi le savant qui vit le progrès scientifique intimement n'aurait-il pas le droit de prendre un mot, aussi exceptionnel dans sa bouche, pour dire ses impressions ?
À propos de cette découverte de la radio-activité artificielle, Pollard et Davidson insistent aussi sur le développement étonnant, the astonishing development du champ des connaissances humaines. Depuis 1933, disent-ils, jusqu'à 1945 (date de la parution de leur livre), le nombre des radio-éléments artificiels est passé de 3 à 300. Cette prolifération extraordinaire de l'ontologie matérialiste ne peut naturellement pas être, du dehors, estimée à son prix. C'est pourquoi le philosophe ne s'étonne pas de ce développement étonnant. Il lit et relit des généralités qui condamnent la technique. Il ne donne aucune attention au caractère éminemment désintéressé de certaines recherches techniques, il n'en voit pas la beauté intellectuelle, il reste étranger à l'harmonie qui apparaît dans cette multiplicité d'êtres bien ordonnés. Il déshumanise ainsi un effort prodigieux de [187] l'esprit humain, l'effort même de la cité scientifique devant un monde à créer dans une extraordinaire nouveauté.
En mai 1948 (le mois a maintenant une réalité dans la bibliographie scientifique), F. B. Moon écrivant la préface pour le livre Artificial radioactivity paru à Cambridge en 1949 s'excuse de ne pouvoir donner une liste complète des corps pourvus de radio-activité artificielle. Il ajoute : « Le sujet se développe si rapidement que de telles listes deviennent rapidement incomplètes. » La science de la matière s'accroît si vite que l'on ne peut plus en faire le bilan. Dans un tel fourmillement de découvertes, comment ne pas voir que toute ligne de continuité est toujours un trait trop gros, un oubli de la spécificité des détails ?
D'ailleurs, il faut demander aux savants eux-mêmes la conscience des discontinuités de la science contemporaine. Ils désignent ces discontinuités avec toute la précision désirable. Dans la préface au colloque du C.N.R.S. sur La liaison chimique (avril 1948, publié en 1950), Edmond Bauer, rappelant le mémoire fondamental de Heitler et London sur la molécule d'hydrogène paru en 1927, écrit : « Ce mémoire marque une véritable discontinuité dans l'histoire de la Chimie. Depuis, les progrès furent rapides. »
En ces instants novateurs, la découverte a une si grande pluralité de conséquences qu'on touche, de toute évidence, une discontinuité du savoir. La molécule d'hydrogène n'est plus un simple détail du matérialisme, un objet de recherche comme les autres. La molécule d'hydrogène, depuis le mémoire de Heitler et London, est un motif d'instruction fondamentale, une raison d'une réforme radicale du savoir, un nouveau point de départ de la philosophie chimique. Mais c'est toujours la même chose, le philosophe n'aborde pas la zone des discontinuités effectives ; il affirme donc tranquillement la continuité du savoir.

b) La notion d’« influence »

Une deuxième manière d'estomper les discontinuités dans le progrès scientifique est d'en attribuer le mérite à la foule des travailleurs anonymes. On aime à dire que les progrès étaient « dans l'air » quand l'homme de génie les a mis à jour. Alors entrent en considération les « atmosphères », [188] les « influences ». Plus on est loin des faits, plus facilement on évoque les « influences ». Les influences sont sans cesse évoquées pour les plus lointaines origines. On les fait traverser les continents et les siècles. Mais cette notion d'influence, si chère à l'esprit philosophique, n'a guère de sens dans la transmission des vérités et des découvertes dans la science contemporaine. Sans doute les travailleurs se groupent, sans doute ils coopèrent dans la recherche. Ils forment maintenant des équipes, des écoles. Mais le génie de certains laboratoires est fait à la fois de critique et d'innovation. L'autocritique des travailleurs de laboratoire contredit par bien des côtés tout ce qui relève d'une « influence ». Peu à peu, tout ce qu'il y a d'inconscient et de passif dans le savoir est dominé. Les dialectiques fourmillent. Le champ des contradictions possibles s'étend. Dès qu'on aborde la région des problèmes, on vit vraiment dans un temps marqué par des instants privilégiés, par des discontinuités manifestes. En lisant un livre comme celui de Gamov et Critchfield sur la physique nucléaire, on voit combien les savants ont conscience de l'imperfection de leurs méthodes, de la désharmonie des méthodes. « Ce n'est pas satisfaisant », voilà une locution qui revient presque à chaque paragraphe. Jamais ce rationalisme essayé que représentent les méthodes nouvelles n'a été plus divers, plus mobile, plus surveillé. Ainsi le rationalisme scientifique qui doit assimiler les progrès de l'expérience va tout à l'envers du dogmatisme du rationalisme succinct. Dépeindre l'esprit scientifique comme un esprit canalisé dans le dogmatisme d'une vérité indiscutée, c'est faire la psychologie d'une caricature démodée. Le tissu de l'histoire de la science contemporaine est le tissu temporel de la discussion. Les arguments qui s'y croisent sont autant d'occasions de discontinuités.

c) L'argument du « sens commun »

Un troisième ordre d'objections est pris par les continuistes de la culture dans le domaine de la pédagogie. Alors, puisqu'on croit à la continuité entre la connaissance commune et la connaissance scientifique, on travaille à la maintenir, on se fait une obligation de la renforcer. Du bon sens [189] on veut faire sortir lentement, doucement, les rudiments du savoir scientifique. On répugne à faire violence au « sens commun ». Et dans les méthodes d'enseignement élémentaire, on recule, comme à plaisir, les heures d'initiations viriles, on souhaite garder la tradition de la science élémentaire, de la science facile ; on se fait un devoir de faire participer l'étudiant à l'immobilité de la connaissance première. Il faut pourtant en arriver à critiquer la culture élémentaire. On entre alors dans le règne de la culture scientifique difficile.
Et voici une discontinuité qu'on n'effacera pas aisément en invoquant un simple relativisme : de facile, la chimie est devenue, soudainement, difficile. Elle est devenue difficile non seulement pour nous-même, non seulement difficile pour le philosophe, mais vraiment difficile en soi. Les historiens des sciences n'accepteront sans doute pas qu'on caractérise la culture scientifique de notre temps comme spécifiquement difficile. Ils objecteront que dans le cours de l'histoire tous les progrès ont été difficiles et les philosophes répéteront que nos enfants apprennent aujourd'hui à l'école facilement ce qui a demandé un effort extraordinaire aux génies solitaires des temps révolus. Mais ce relativisme qui est réel, qui est évident, ne fait que mieux ressortir le caractère absolu de la difficulté des sciences physique et chimique contemporaines dès qu'on doit sortir du règne de l'élémentarité.
Et ce n'est pas une question d'aptitude. Pour certains esprits, les mathématiques les plus élémentaires peuvent rester difficiles. Mais en ce qui concerne la chimie, il semblait qu'elle fût une sorte d'érudition des faits matériels, qu'elle réclamât seulement longue patience et minutieuse expérience. On la disait science de mémoire. Voilà précisément ce qu'elle n'est plus.
Les chimistes sont formels à cet égard. A la fin du XIXe siècle, dit Lespiau , l'étudiant ne rencontrait dans la chimie « qu'une poussière de faits sans cohésion » ; il prenait pour axiome « cette phrase si souvent répétée de nos jours encore (en 1920) : la chimie n'est qu'une affaire de mémoire. Au sortir du lycée, il lui restait l'impression que [190] cette science (?) n'avait aucune valeur éducative. S'il venait cependant par la suite à écouter un cours de chimie organique professé par un atomiste, son opinion se modifiait. Les faits s'enchaînaient, il suffisait d'en apprendre quelques-uns pour se trouver en savoir beaucoup ». Excellente expression de l'intelligibilité inductive qui ordonne un empirisme informe. Les faits scientifiques se multiplient et cependant l'empirisme diminue. Voilà la mémoire des faits soumise à la compréhension des lois. Dans cette voie, la révolution épistémologique continue. Dans la chimie contemporaine, il faut comprendre pour retenir. Et il faut comprendre dans des vues synthétiques de plus en plus complexes. La chimie théorique est fondée. Elle est fondée en étroite union avec la physique théorique. Au début de notre siècle, se faisait jour sous le nom de chimie physique une science bien délimitée, particulièrement riche en expériences bien définies. De nos jours apparaît une chimie théorique-physique théorique qui donne aux sciences physicochimiques un commun rationalisme. Le point d'interrogation qu'indiquait Lespiau à la suite du mot « science » (?) pour symboliser le doux mépris des éducateurs de son temps à l'égard d'une étude qui occupe inutilement la mémoire, ne traduit que le scepticisme des ignorants, le scepticisme des philosophes qui décident des valeurs de culture en se reportant au temps de leur scolaire adolescence.
Pour nous référer à un texte contemporain, n'y a-t-il pas une sorte de défi ironique dans la phrase qui termine la préface que R. Robinson écrit pour le difficile traité de M. J. S. Dewar : The electronic theory of organic Chemistry (Oxford, 1949) : « En conclusion, je souhaite un plein succès à ce tout récent effort pour généraliser notre science en un de ses plus fascinants aspects. Ils sont passés les jours où la chimie organique pouvait être stigmatisée comme un travail de mémoire et les étudiants qui se confieront à Dewar pour qu'il les conduise à travers le territoire nouvellement conquis verront bientôt pourquoi cela est vrai. »
Ainsi, il devient aussi impossible d'apprendre la chimie sans la comprendre que de réciter par cœur, sans ces petits achoppements qui ne trompent jamais le professeur perspicace, la leçon de mathématiques. Et si vous vous croyez cette puissance de mémoire, il vous suffira d'ouvrir le [191] manuel de Dewar — ou celui de Pauling — ou celui d'Eistler — ou celui de Bernard et d'Alberte Pullman pour éprouver vos forces. Abordez la chimie difficile et vous reconnaîtrez que vous êtes entré dans un règne nouveau de rationalité.
Cette difficulté de la science contemporaine est-elle un obstacle à la culture ou est-elle un attrait ? Elle est, croyons-nous, la condition même du dynamisme psychologique de la recherche. Le travail scientifique demande précisément que le chercheur se crée des difficultés. L'essentiel est de se créer des difficultés réelles, d'éliminer les fausses difficultés, les difficultés imaginaires.
En fait, tout le long de l'histoire de la science, on peut déceler une sorte d'appétit pour les problèmes difficiles. L'orgueil de savoir réclame le mérite de vaincre la difficulté de savoir. L'alchimiste voulait que sa science fût difficile et rare. Il donnait à son savoir la majesté de la difficulté. Il couvrait de difficultés cosmiques, morales, religieuses, le problème des transformations matérielles. Il avait donc essentiellement le comportement du difficile. En somme le savoir alchimique réalisait le pour soi de la difficulté. Et comme le réalisme des manipulations alchimiques était défaillant, l'alchimiste projetait son appétit de la difficulté, ce pour soi de la difficulté, en une sorte d'en soi du difficile. Il voulait résoudre un grand problème, percer le grand mystère. Trouver le mot de l'énigme lui eût donné la toute-puissance sur le monde.
Souvent l'historien qui veut mettre au jour ces pensées obscures tombe sous la séduction de ces difficultés périmées. Il ajoute encore à la difficulté où s'embarrassait l’alchimiste la difficulté de se reporter, après les évolutions multiples de la pensée scientifique, au moment de l'histoire où les intérêts de la recherche étaient tout différents des nôtres. Mais toutes les ombres péniblement reconstituées disparaissent quand on place les anciens problèmes — les faux problèmes — en face d'une objectivité définie. On s'aperçoit que l'expérience alchimique ne peut être « montée » dans un laboratoire moderne sans qu'on ait immédiatement l'impression qu'on fait à la fois une caricature du passé et une caricature du présent. Tout au plus certains grands savants contemporains aiment à placer, comme frontispice [192] de leurs ouvrages, la vieille gravure d'un vieux livre reproduisant l'alchimiste devant ses fourneaux. Ne faut-il pas mettre cette nostalgie des anciens mystères au compte de cet inconscient qui accompagne l'esprit scientifique comme nous l'indiquions dans le début de cet essai ? On retrouverait alors un thème de continuité : ce serait la continuité de ce qui ne change pas, la continuité de ce qui résiste aux changements. Mais ce n'est plus là qu'est le problème épistémologique que nous traitons. En fait « les difficultés de l'alchimie » représentent, comparées aux difficultés du matérialisme moderne, un pur anachronisme. Entre les difficultés de jadis et les difficultés du présent, il y a une totale discontinuité.

d) Les pièges du langage

Enfin, pour en terminer avec cette esquisse d'une polémique périphérique contre les partisans de la continuité de la culture scientifique, nous ferons remarquer que le langage peut être aussi fallacieux dans les sciences physiques que dans les sciences psychologiques pour des esprits non avertis, pour des esprits qui ne sont pas attentifs à l'évolution même du langage de la science. La nomenclature chimique ne saurait être définitive comme la table des déclinaisons d'une langue morte. Elle est sans cesse rectifiée, complétée, nuancée. Le langage de la science est en état de révolution sémantique permanente.
Parfois l’épistémologue continuiste est trompé, quand il juge la science contemporaine, par une sorte de continuité des images et des mots. Quand il a fallu imaginer l'inimaginable domaine du noyau atomique, on a proposé des images et des formules verbales qui sont entièrement relatives à la science théorique. Il ne faut naturellement pas prendre ces formules à la lettre et leur donner un sens direct. Une constante transposition du langage rompt alors la continuité de la pensée commune et de la pensée scientifique. Sans cesse, il faut remettre les expressions nouvelles dans la perspective des théories que les images et les formules résument.
Tel est le cas, par exemple, de l'image que Niels Bohr présenta pour condenser certaines lois du noyau atomique [193] sous le nom de « goutte d'eau ». Cette image « aide admirablement, disent Pollard et Davidson (loc. cit., p. 194), à comprendre le comment et le pourquoi de la fission ». Sous le couvert de cette image de la « goutte » où s'agglomèrent les nucléons, on pourra dire que l'incorporation d'un neutron supplémentaire augmente l'énergie interne du noyau, autrement dit la « température » du noyau. A la suite de cette augmentation de « température », une émission d'un corpuscule pourra se faire suivant un processus qu'on appellera une « évaporation ». Mais les mots goutte, température, évaporation doivent naturellement être mis entre guillemets. Pour les physiciens nucléaires ces mots sont en quelque sorte tacitement redéfinis. Ils représentent des concepts qui sont totalement différents des concepts de la physique classique, a fortiori bien différents des concepts de la connaissance commune. Il obtiendrait un beau succès d'hilarité celui qui demanderait si la physique nucléaire fabrique un thermomètre pour mesurer « la température » d'un noyau !
Il n'y a donc aucune continuité entre la notion de la température du laboratoire et la notion de la « température » d'un noyau. Le langage scientifique est, par principe, un néolangage. Pour être entendu dans la cité scientifique, il faut parler scientifiquement le langage scientifique, en traduisant les termes du langage commun en langage scientifique. Si l'on portait son attention sur cette activité de traduction souvent masquée, on s'apercevrait qu'il y a ainsi dans le langage de la science un grand nombre de termes entre guillemets. La mise entre guillemets pourrait alors être confrontée avec la mise entre parenthèses des phénoménologues. Elle révélerait, cette mise entre guillemets, une des attitudes spécifiques de la conscience de science. Elle est solidaire d'une déclaration de conscience de méthode. Le terme entre guillemets hausse le ton. Il prend, au-dessus du langage commun, le ton scientifique. Dès qu'un mot de l'ancienne langue est ainsi mis, par la pensée scientifique, entre guillemets, il est le signe d'un changement de méthode de connaissance touchant un nouveau domaine de l'expérience. Nous pouvons bien dire que du point de vue de l'épistémologue, il est le signe d'une rupture, d'une discontinuité de sens, d'une réforme du savoir.
[194]
Le concept de « température du noyau atomique » totalise même deux réformes. Il avalise d'abord, dans un nouveau domaine, la notion cinétique de température telle qu'elle a été introduite dans la science par la thermodynamique classique, et il transpose ensuite ce concept scientifique dans une sphère d'application où le concept classique ne s'applique pas normalement. On voit se structurer divers étages du conceptualisme de la science : la « température » du noyau est une sorte de concept de concept, un concept qui n'est pas un concept de première abstraction. On l'emploie parce qu'on est au clair sur la signification rationnelle classique du concept de température, lequel concept a déjà été détaché par la physique classique de ses significations sensibles immédiates. (Matérialisme, Conclusion, p. 209-217.)
[195]


ÉPISTÉMOLOGIE. Textes choisis par Dominique Lecourt
SECTION III. Vers l’histoire des sciences
II
Qu’est-ce qu’une synthèse historique ?


I. Une « synthèse transformante »


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[86] La Mécanique ondulatoire nous apparaît comme une des plus larges synthèses scientifiques de tous les temps. Et c'est vraiment une synthèse historique. Elle est en effet une synthèse de culture qui implique la réunion de plusieurs siècles de culture. Comme le fait remarquer Louis de Broglie  : « Bien des idées scientifiques d'aujourd'hui seraient différentes de ce qu'elles sont si les chemins suivis par l'esprit humain pour y parvenir avaient été autres. » À elle seule, cette remarque pose tout le problème de l'objectivité scientifique puisqu'elle place cette objectivité au confluent d'une histoire humaine et d'un effort d'actualité essentielle à toute recherche scientifique.
C'est donc bien une question que doit se poser le philosophe : à quel niveau de la pensée scientifique se fait l'intégration de l'histoire des pensées dans l'activité scientifique ? Est-il exact que l'activité scientifique qui veut l'objectivité puisse se donner comme une règle constante de partir d'une table rase ? En tout cas, pour nous en tenir à la mécanique ondulatoire, on n'en imagine guère une pédagogie directe, une pédagogie fondée sur des expériences immédiates. Toute pédagogie d'une telle doctrine est nécessairement un exercice de transformation de connaissance. L'esprit ne peut ici s'instruire qu'en se transformant. Pour comprendre le [196] sens de la mécanique ondulatoire, pour poser le problème dans toute son ampleur et apprécier les valeurs de réorganisation rationnelle de l'expérience qui sont impliquées dans cette nouvelle doctrine, il convient de parcourir un long préambule historique.
Mais voici un paradoxe : on se tromperait gravement si l'on croyait que cette synthèse historique fût historiquement préparée, si l'on disait, suivant l'expression coutumière des historiens qui veulent donner du corps à l'histoire, que cette découverte « était dans l'air ». En fait, l'optique physique de Fresnel avait totalement supplanté l'optique physique de Newton quand Louis de Broglie proposa une science nouvelle associant certaines hypothèses newtoniennes à certaines hypothèses fresnelliennes pour étudier le comportement de particules qui ne relevaient ni de la science de Fresnel ni de la science de Newton. Rien ne prouve mieux que la synthèse scientifique est une synthèse transformante. Avant cette association, avant cette synthèse, Einstein avait sans doute vu la nécessité de définir un quantum de rayonnement, bientôt appelé photon, pour expliquer les phénomènes photo-électriques. [...] Mais la synthèse des hypothèses corpusculaires et des hypothèses ondulatoires n'était pas envisagée dans sa généralité. Aucune raison historique ne poussait la science dans la voie d'une telle synthèse. Seule une sorte d'aspiration à l'esthétique des hypothèses pouvait ouvrir la double perspective de pensées qui caractérise la mécanique fondée par Louis de Broglie. C'est le fait d'appliquer des thèmes ondulatoires non seulement à la lumière mais encore à la matière qui a déplacé le problème, qui a élargi le débat. (Activité, chap. I, p. 21-23.)

2. « Des sciences sans aïeux » : un « acte épistémologique »

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[87] En somme, les mécaniques contemporaines, mécanique relativiste, mécanique quantique, mécanique ondulatoire sont des sciences sans aïeux. Nos arrière-neveux se désintéresseront sans doute de la science de nos arrière-grands-pères. Ils n'y verront qu'un musée de pensées devenues inactives, ou du moins de pensées qui ne peuvent [197] plus valoir que comme prétexte de réforme d'instruction. Déjà, si l'on nous permet cette formule, la bombe atomique a pulvérisé un grand secteur de l'histoire des sciences, car dans l'esprit du physicien nucléaire, il n'y a plus trace des notions fondamentales de l’atomisme traditionnel. Il faut penser le noyau de l'atome dans une dynamique de l'énergie nucléaire et non plus dans une géométrie de l'agencement de ses constituants. Une telle science n'a pas d'analogue dans le passé. Elle apporte un exemple particulièrement net de la rupture historique dans l'évolution des sciences modernes.
Et cependant, malgré son caractère révolutionnaire, malgré son caractère de rupture avec l'évolution historique régulière, une doctrine comme la mécanique ondulatoire est une synthèse historique parce que l'histoire arrêtée deux fois dans des pensées bien faites : les pensées newtoniennes et les pensées fresnelliennes, reprend un nouveau départ et tend à une nouvelle esthétique des pensées scientifiques.
Le point de vue moderne détermine alors une nouvelle perspective sur l'histoire des sciences, perspective qui pose le problème de l'efficacité actuelle de cette histoire des sciences dans la culture scientifique. Il s'agit en effet de montrer l'action d'une histoire jugée, d'une histoire qui se doit de distinguer l'erreur et la vérité, l'inerte et l'actif, le nuisible et le fécond. D'une façon générale, ne peut-on pas dire qu'une histoire comprise n'est déjà plus de l'histoire pure ? En histoire des sciences, il faut nécessairement comprendre, mais juger. Là est vraie plus qu'ailleurs cette opinion nietzschéenne : « Ce n'est que par la plus grande force du présent que doit être interprété le passé » . L'histoire des empires et des peuples a pour idéal, à juste titre, le récit objectif des faits ; elle demande à l'historien de ne pas juger et si l'historien impose les valeurs de son temps à la détermination des valeurs des temps disparus, on l'accuse, avec raison, de suivre le « mythe du progrès ».
Mais voici une différence évidente : pour la pensée scientifique, le progrès est démontré, il est démontrable, sa démonstration est même un élément pédagogique indispensable pour le développement de la culture scientifique. [198] Autrement dit, le progrès est la dynamique même de la culture scientifique, et c'est cette dynamique que l'histoire des sciences doit décrire. Elle doit décrire en jugeant, en valorisant, en enlevant toute possibilité à un retour vers des notions erronées. L'histoire des sciences ne peut insister sur les erreurs du passé qu'à titre de repoussoir. On rencontre alors la dialectique des obstacles épistémologiques et des actes épistémologiques. Nous avons longuement étudié le concept d'obstacles épistémologiques dans un ouvrage antérieur . La notion d'actes épistémologiques que nous opposons aujourd'hui à la notion d'obstacles épistémologiques correspond à ces saccades du génie scientifique qui apporte des impulsions inattendues dans le cours du développement scientifique. Alors, il y a un négatif et un positif dans l'histoire de la pensée scientifique. Et ici le négatif et le positif se séparent si nettement que le savant qui prendrait parti pour le négatif se mettrait hors de la cité scientifique. Qui se bornerait à vivre dans la cohérence du système de Ptolémée ne serait plus qu'un historien. Et du point de vue de la science moderne, ce qui est négatif relève d'une psychanalyse de la connaissance ; il faut le barrer s'il tend à renaître. Au contraire ce qui dans le passé reste positif vient encore agir dans la pensée moderne. Cet héritage positif du passé constitue une sorte de passé actuel dont l'action dans la pensée scientifique du temps présent est manifeste.
On doit donc comprendre l'importance d'une dialectique historique propre à la pensée scientifique. En somme il faut sans cesse former et reformer la dialectique d'histoire périmée et d'histoire sanctionnée par la science actuellement active. L'histoire de la théorie du phlogistique est périmée puisqu'elle repose sur une erreur fondamentale, sur une contradiction de la chimie pondérale. Un rationaliste ne peut s'y intéresser sans une certaine mauvaise conscience. Un épistémologue ne peut s'y intéresser que parce qu'il y trouve des motifs de psychanalyse de la connaissance objective. Un historien des sciences qui s'y complaît doit savoir qu'il travaille dans la paléontologie d'un esprit scientifique [199] disparu. Il ne peut espérer avoir une action sur la pédagogie des sciences de notre temps.
Au contraire de l'hypothèse du phlogistique, d'autres travaux comme ceux de Black sur le calorique, même s'ils contiennent des parties à reprendre, affleurent dans les expériences positives de la détermination des chaleurs spécifiques. Or la notion de chaleur spécifique — on peut l'affirmer tranquillement — est une notion qui est pour toujours une notion scientifique. Les travaux de Black peuvent donc être décrits comme des éléments de l'histoire sanctionnée. Il y a un intérêt constant à les connaître théoriquement, à les élucider épistémologiquement, à en suivre l'incorporation dans un corps de concepts rationalisés. La philosophie historienne, la philosophie épistémologique, la philosophie rationaliste peuvent trouver là un motif d'analyse spectrale où se distribuent les nuances d'une poly-philosophie.
On sourira peut-être du dogmatisme d'un philosophe rationaliste qui écrit un « pour toujours » à l'occasion d'une vérité scolaire. Mais il y a des concepts si indispensables dans une culture scientifique qu'on ne conçoit pas qu'on puisse être amené à les abandonner. Ils cessent d'être contingents, occasionnels, conventionnels. Ils se sont formés dans une atmosphère historique obscure sans doute. Mais ils sont devenus si précis, si nettement fonctionnels, qu'ils ne peuvent craindre un doute instruit. Tout au plus sont-ils exposés à ce scepticisme général touchant la science, à ce scepticisme toujours prêt à ironiser sur le caractère abstrait des notions scientifiques. Mais cette ironie facile n'entame pas le serment rationaliste qui attache une culture à des concepts indestructibles, serment qui affirme « pour toujours » une valeur épistémologique précise. La raison a des thèmes de fidélité. Elle distingue fort bien les notions qui engagent un avenir de pensée, les notions qui sont des gages d'avenir pour la culture. La philosophie de la continuité des notions valorisées est donc bien devant un problème de liaison historique, liaison par laquelle le rationnel domine progressivement le contingent.
On voit alors la nécessité éducative de formuler une histoire récurrente, une histoire qu'on éclaire par la finalité du présent, une histoire qui part des certitudes du présent [200] et découvre, dans le passé, les formations progressives de la vérité. Ainsi la pensée scientifique s'assure dans le récit de ses progrès. Elle apparaît, cette histoire récurrente, dans les livres de science actuels sous forme de préambule historique. Mais elle est trop souvent écourtée. Elle oublie trop d'intermédiaires. Elle ne prépare pas suffisamment la formation pédagogique des différents seuils différentiels de la culture.
Bien entendu cette histoire récurrente, cette histoire jugée, cette histoire valorisée ne peut ni ne veut rétablir des mentalités préscientifiques. Elle est faite plutôt pour aider à prendre conscience de la force de certains barrages que le passé de pensée scientifique a formés contre l'irrationalisme. Ainsi Jean-Baptiste Biot dans un Essai sur l'histoire des sciences pendant la Révolution française écrivait en 1803 (p. 6) : « L'Encyclopédie était une barrière qui empêchait pour toujours l'esprit humain de rétrograder. » Il y a là une manière de Déclaration des droits de l'homme rationaliste que l'on aura l'occasion d'illustrer dès qu'on considérera l'histoire des sciences comme un progrès de leur rationalité. L'histoire des sciences apparaîtra alors comme la plus irréversible de toutes les histoires. En découvrant le vrai, l'homme de science barre un irrationnel. L'irrationalisme sans doute peut sourdre ailleurs. Mais il y a désormais des voies interdites. L'histoire des sciences est l'histoire des défaites de l'irrationalisme. (Activité, chap. I, p. 25-27.)
[201]


ÉPISTÉMOLOGIE. Textes choisis par Dominique Lecourt
SECTION III. Vers l’histoire des sciences
III
L’actualité des l’histoire des sciences




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[88] Si l'historien d'une science doit être un juge des valeurs de vérité touchant cette science, où devra-t-il apprendre son métier ? La réponse n'est pas douteuse : l'historien des sciences, pour bien juger le passé, doit connaître le présent ; il doit apprendre de son mieux la science dont il se propose d'écrire l'histoire. Et c'est en cela que l'histoire des sciences, qu'on le veuille ou non, a une forte attache avec l'actualité de la science.
Dans la proportion même où l'historien des sciences sera instruit dans la modernité de la science, il dégagera des nuances de plus en plus nombreuses, de plus en plus fines, dans l'historicité de la science. La conscience de modernité et la conscience d'historicité sont ici rigoureusement proportionnelles.
À partir des vérités que la science actuelle a rendues plus claires et mieux coordonnées, le passé de vérité apparaît plus clairement progressif en tant que passé même. Il semble que la claire histoire des sciences ne puisse être tout à fait contemporaine de son déroulement. Le drame des grandes découvertes, nous en suivons le déroulement dans l'histoire d'autant plus facilement que nous avons assisté au cinquième acte.
Parfois une soudaine lumière exalte la valeur du passé. Sans doute c'est la connaissance du passé qui éclaire le cheminement de la science. Mais on pourrait dire qu'en certaines circonstances c'est le présent qui illumine le passé. On l'a bien vu quand, à deux siècles de distance, Brianchon présenta son théorème formant dualité avec le fameux hexagramme mystique de Pascal. Tout ce qui était épistémologiquement mystérieux dans l'hexagramme mystique [202] de Pascal paraît dans une nouvelle lumière. C'est vraiment le mystère en pleine lumière. Il semble que dans la dualité Pascal-Brianchon, l'étonnant théorème de Pascal redouble de valeur.
Naturellement cette lumière récurrente qui joue si nettement dans l'harmonieux développement de la pensée mathématique peut être beaucoup plus indécise dans la fixation des valeurs historiques pour d'autres branches de la science comme la physique ou la chimie. À vouloir rendre trop actives des pensées du passé on peut commettre de véritables rationalisations, des rationalisations qui attribuent un sens prématuré à des découvertes passées. Léon Brunschvicg l'a finement noté en critiquant un texte de Houllevigne. Houllevigne écrivait, après avoir rappelé plusieurs essais faits en 1659 pour dissoudre l'or : « A ces méthodes purement chimiques, Langelot, en 1672, substituait un procédé physique qui consistait à triturer l'or battu en feuilles minces un mois durant dans un « moulin philosophique », sans doute un mortier dont le pilon était actionné par une manivelle. Au bout de ce temps, il obtenait une poudre d'extrême finesse qui, mise en suspension dans l'eau, s'y maintenait en formant un liquide très rouge ; ce liquide obtenu par Langelot... — nous le connaissons aujourd'hui, c'est l'or colloïdal. Et c'est ainsi qu'en courant après leur chimère, les alchimistes avaient découvert les métaux colloïdaux dont Bredig, 250 ans plus tard, devait montrer les étonnantes propriétés. »
Mais Léon Brunschvicg avec son sens des nuances habituel arrête d'un mot cette « rationalisation » : « Seulement, dit-il, leur découverte existe pour nous, elle n'existait pas pour eux. En effet, il n'est pas permis de dire qu'on sait une chose alors même qu'on la fait tant qu'on ne sait pas qu'on la fait. Socrate professait déjà que savoir c'est être capable d'enseigner » 
L'avertissement de Brunschvicg devrait être inscrit au rang des maximes directives de l'histoire des sciences. Il faut un véritable tact pour manier les récurrences possibles. Mais il reste nécessaire de doubler l'histoire du déroulement des faits par une histoire du déroulement des [203] valeurs. Et l'on ne peut bien apprécier les valeurs qu'en connaissant les valeurs dominantes, les valeurs qui, dans la pensée scientifique, s'activent dans la modernité.
La position philosophique que j'assume ici est, certes, non seulement difficile et dangereuse. Elle tient en soi un élément qui la ruine : cet élément ruineux est le caractère éphémère de la modernité de la science. En suivant l'idéal de tension moderniste que je propose pour l'histoire des sciences, il faudra que l'histoire des sciences soit souvent refaite, soit souvent reconsidérée. En fait, c'est précisément ce qui se passe. Et c'est l'obligation d'éclairer l'historicité des sciences par la modernité de la science qui fait de l'histoire des sciences une doctrine toujours jeune, une des doctrines scientifiques les plus vivantes et les plus éducatives.
Mais je ne voudrais pas vous donner l'impression que je me borne à développer ici une philosophie abstraite de l'histoire des sciences sans recourir à des exemples historiques concrets. Je vais prendre un exemple très simple qui me servira à deux fins :

1° Il vous montrera que le caractère d'histoire jugée a toujours plus ou moins nettement été actif dans l'histoire des sciences ;
2° II vous montrera que cette assimilation du passé de la science par la modernité de la science peut être ruineuse quand la science n'a pas encore conquis cette hiérarchie des valeurs qui caractérise, en particulier, la science du XIXe et du XXe siècle.

L'exemple que je vais étudier m'est fourni par une explication que le bon physicien suisse Jean Ingen-Housz, écrivant à la fin du XVIIIe siècle, prétend apporter des propriétés de la poudre à canon. Il va entreprendre de faire comprendre les effets de la poudre à canon en se servant des nouvelles conceptions de la chimie lavoisienne, au niveau donc de la modernité de la science de son temps.
Jean Ingen-Housz s'exprime ainsi  :
« La poudre à canon est un ingrédient d'autant plus merveilleux que, sans les connaissances que nous avons à présent des différentes espèces de fluides aériens, surtout de [204] l'air déphlogistiqué (entendez l'oxygène) et de l'air inflammable (entendez l'hydrogène), il paraît impossible qu'on eût pu en imaginer le composé a priori, c'est-à-dire qu'on eût pu deviner plus tôt que ces trois substances (soufre, charbon, salpêtre, ou même ces deux dernières car la première, le soufre, n'est pas absolument nécessaire) mêlées ensemble, pouvaient produire un effet si étonnant. »
Et Jean Ingen-Housz explique longuement comment, somme toute, on n'aurait pas dû pouvoir inventer la poudre. Il prétend ainsi faire comprendre dans l'actualité de la science de son temps ce qui ne pouvait être compris au moment où l'histoire fixe la découverte. Mais précisément, la science du temps d'Ingen-Housz ne permet pas encore cette explication récurrente qui fait saillir les valeurs, et les explications d'Ingen-Housz donnent un bon exemple de ces textes confus si caractéristiques de la vérité en train de se constituer, mais encore tout embarrassés par des notions préscientifiques.
Donnons un résumé de cette modernisation prématurée. Elle est, de notre point de vue, un exemple de l'histoire des sciences inchoative, de l'histoire des sciences qui essaie de se constituer.
« Le salpêtre, dit Ingen-Housz, composé de potasse et d'acide « nommé nitreux » ne contient aucun principe igné, la potasse « bien loin d'être combustible éteint le feu, et « prive même de leur inflammabilité les corps combustibles « qui en sont imprégnés ». De même, « l'acide nitreux, « quelque concentré qu'il soit, ne peut être enflammé, et « éteint même le feu comme l'eau. » L'union de ces deux substances non ignées dans le salpêtre ne crée pas, pour Ingen-Housz, le principe d'ignition. « On peut même plonger un fer rouge dans une masse de nitre fondu et rougi, sans qu'il s'enflamme » .
« Le charbon, qui est le second ingrédient nécessaire de la poudre à canon, continue Ingen-Housz, ne nous offre non plus rien qui puisse nous faire suspecter le moindre danger en le traitant. Il prend feu et se réduit en cendre sans le moindre fracas ou mouvement. »
Donc, conclusion d'Ingen-Housz, les constituants n'ayant [205] en eux-mêmes ni principe d'ignition, ni force d'explosion, il va de soi que la poudre à canon ne peut ni s'enflammer, ni exploser. Le vieil inventeur, au dire d'Ingen-Housz, ne pouvait comprendre son invention en partant de la connaissance commune des substances qu'il mélangeait.
Voyons maintenant Ingen-Housz à l'œuvre pour donner à la vieille connaissance historique une actualité au niveau de la science de son propre temps.
Il estime avec raison que le salpêtre est une source d'air déphlogistiqué (oxygène). Il pense, à tort, que le charbon est une source de gaz inflammable (hydrogène). Il sait que le mélange de deux « airs » s'enflamme « avec une violence extrême à l'approche du feu ». Il croit avoir alors tous les éléments pour comprendre le phénomène de l'explosion. Il actualise l'histoire en réimaginant ainsi une découverte qu'il estime rationnelle de la poudre à canon. « Il me paraît probable, dit-il, que ces nouvelles découvertes (celles de l'oxygène et de l'hydrogène) faites sans avoir la moindre idée de les adapter à la nature de la poudre à canon, nous auraient menés bientôt à la découverte de ce composé terrible, s'il n'eût déjà été découvert par accident. »
Ainsi, dans ce simple exemple, nous voyons en action un besoin de refaire l'histoire des sciences, un effort pour comprendre en modernisant. Ici, cet effort est malheureux et il ne pouvait être que malheureux dans un temps où les concepts pour comprendre les explosifs n'étaient pas formulés. Mais cet effort malheureux est, lui aussi, dans l'histoire et il y a, croyons-nous, un certain intérêt à suivre cette histoire de l'histoire des sciences, cette histoire des sciences en train de réfléchir sur elle-même, cette histoire toujours réfléchie, toujours recommencée.
Pour dire toute ma pensée, je crois que l'histoire des sciences ne saurait être une histoire empirique. Elle ne saurait être décrite dans l’émiettement des faits puisqu'elle est essentiellement, dans ses formes élevées, l'histoire du progrès des liaisons rationnelles du savoir. Dans l'histoire des sciences — outre le lien de cause à effet —, s'établit un lien de raison à conséquence. Elle est donc, en quelque manière, doublement liée. Elle doit s'ouvrir de plus en plus aux organisations rationnelles. Plus nous approchons de notre siècle, plus nous sentons que les valeurs rationnelles mènent la [206] science. Et si nous prenons des découvertes modernes, nous voyons que, dans l'espace de quelques lustres, elles passent du stade empirique à l'organisation rationnelle. Et c'est ainsi que, sur un mode accéléré, l'histoire récente reproduit la même accession à la rationalité que le processus de progrès qui se développe au ralenti dans l'histoire plus ancienne. (Conférence au Palais de la Découverte, 1951.)
[207]


ÉPISTÉMOLOGIE. Textes choisis par Dominique Lecourt
Index des principaux noms cités
(Les nombres renvoient aux numéros des textes)


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Archimède(env.-287-212)mathématicien, physicien et ingénieur grec, 74.Baldwin (James)(1861-1934)psychologue américain, 53.Baume (Antoine)(1728-1804)chimiste français, 29.Becquerel (Henri)(1852-1908) physicien français, 55.Bergson (Henri)(1859-1941) philosophe français, 73.Bernard (Claude)(1813-1878) physiologiste français, 48.Biot (Jean-Baptiste)(1774-1862) physicien, chimiste et astronome français, 87.Black (Joseph)(1728-1799) chimiste écossais, 87.Boerhaave (Herman)(1668-1738).médecin, botaniste et chimiste hollandais, 83Bohr (Niels)(1885-1962) physicien danois, 85.Borel (Emile)(1871-1956).mathématicien français, 2.Bouguer (Pierre)(1698-1758) mathématicien, astronome et hydrographe, 62.Bouligand (Georges)(né en 1889) mathématicien français, 41, 56,60.Boutroux (Emile)(1845-1921) philosophe français, 28, 30.Broglie (Louis, prince de)(1892) physicien français, 86.Brunschvicg (Léon)(1869-1944) philosophe français, 10, 88.Campbell (William)(1862-1938) astronome américain, 11.Canton (John)(1718-1772) astronome et physicien anglais, 15.Cavendish (Henri)(1731-1810) physicien et chimiste anglais, 41.Clairaut (Alexis)(1713-1773) mathématicien français, 62.Compton (Arthur)(1892-1962) physicien américain, 13.Coulomb (Charles)(1736-1806) mécanicien et physicien français, 15.Cuvier (Georges)(1769-1832) zoologiste et paléontologue français, 21.[208]Delambre (Jean-Baptiste)(1749-1822) astronome et géodésien français, 62.Démocrite(env. 460-env. 370) philosophe grec, 20.Descartes (René)(1596-1650) philosophe, mathématicien et physicien français, 45, 82.Diderot (Denis)(1713-1784) philosophe et écrivain français, 68.Edison (Thomas)(1847-1931) inventeur américain, 18.Faraday (Michael)(1791-1867) physicien et chimiste anglais, 36.Fizeau (Hippolyte)(1819-1896) physicien français, 55, 62.Foucault (Léon)(1819-1868) physicien français, 7.Franklin (Benjamin)(1706-1790) physicien, philosophe et homme d'Etat américain, 81.Fresnel (Augustin)(1788-1827) physicien français, 86.Gœthe (Johann Wolfgang)(1749-1832) écrivain et homme d'État allemand, 58, 67, 75.Hegel (G. W. F.)(1770-1831) philosophe allemand, 15, 37, 41.Heisenberg (Wemer)(1901-) physicien allemand, 20, 69.Hume (David)(1711-1776) philosophe anglais, 21.Huygens (Christian)(1629-1695) hollandais, 13.mathématicien, astronome et physicienJanet (Pierre)(1859-1947) médecin et psychologue français, 24.Joule (James Prescott)(1818-1889) physicien et industriel anglais, 18, 64.Kepler (Johann)(1571-1630) astronome allemand, 24.Lacepede (Bernard, comte de)(1756-1825) naturaliste français, 78.La Condamine (Charles-Marie de)(1701-1774)mathématicien et géodésien français, 62.Laplace (Pierre-Simon, marquis de)(1749-1827) mathématicien, physicien et astronome français, 68.Lavoisier (Antoine-Laurent de)(1743-1794) chimiste et physiologiste français, 33.Leibniz (Gottfried Wilhelm)(1646-1716) philosophe et mathématicien allemand, 45.[209]Lémery (Nicolas)(1645-1715) médecin et chimiste français, 81.Liebig (Justus, baron von) (1803-1873) chimiste allemand, 40.Lobatchevsky (Nicolas)(1792-1856) mathématicien russe, 10.Mach (Ernst)(1838-1916) physicien et philosophe autrichien, 8.Marat (Jean-Paul)(1743-1793) médecin et homme politique français, 81.Mariotte (abbé Edme)(1620-1684) physicien français, 81.Marx (Karl)(1818-1883) philosophe et sociologue allemand, 65.Maupertuis (Pierre-Louis de)(1698-1759) mathématicien, naturaliste et philosophe français, 62.Mendéléeff (Dimitri)(1834-1907) chimiste russe, 31, 33, 34, 35, 36.Meyer (Lothard)(1830-1895) chimiste allemand, 36.Meyerson (Emile)(1859-1933) philosophe français, 20, 22, 34Millikan (Robert Andrews)(1868-1953) physicien américain, 63.Newton (Isaac)(1643-1727) mathématicien, physicien et astronome anglais. 13, 86.Nietzsche (Frédéric)(1844-1900) philosophe allemand, 67, 87.Ostwald (Wilhelm)(1853-1932) allemand, 26.physicien, chimiste et philosophePauli (Wolfgang)(1900- ) physicien russe, 34.Pauling (Linus)(1901- ) chimiste américain, 85.Pearson (Karl)(1857-1936) biologiste et statisticien anglais, 23.Perrin (Jean)(1870-1942) physicien français, 34.Poincaré (Henri)(1854-1912) mathématicien et philosophe français, 7.Poncelet (Jean-Victor)(1788-1867) général et mathématicien français, 75.Priestley (Joseph)(1733-1804) chimiste, physicien et théologien anglais, 13, 24.Ptolémée (Claude)(11e siècle) astronome, mathématicien et géographe grec, 87.Raman(1888- ) physicien indien, 13, 25.Rayleigh (John William)(1842-1919) physicien anglais, 24.Réaumur (René-Antoine de) (1683-1757) physicien, chimiste et naturaliste français, 81.[210]Regnault (Victor)(1810-1878) physicien et chimiste français, 55.Robinson (Sir Robert)(1886- ) chimiste anglais, 38.Scheelb (Cari Wilhelm)(1742-1786) chimiste suédois, 83.Torricelli (Evangelista)(1608-1647) physicien et mathématicien italien, 84.Van Helmont (Jean-Baptiste)(1577-1644) médecin, naturaliste et chimiste flamand, 79.Vanini (Lucilio)(1600-1675) cosmographe et mathématicien hollandais, 67.Voltaire (François-Marie Arouet, dit)(1694-1778) écrivain français, 64.Weyl (Hermann)(1885-1955) mathématicien allemand, 20.Zeeman (Pieter)(1865-1943) physicien hollandais, 13, 27.
[211]


ÉPISTÉMOLOGIE. Textes choisis par Dominique Lecourt
Index des matières
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abstrait, 16, 18, 48, 49.
action, 1, 20, 22, 23.
alchimie, 28, 39, 76, 83, 85.
analogie, 29.
application, 46, 61.
approximation, 7.
axiomatique, 19, 20, 47.
catégorie, 6, 24, 38, 39.
causalité, 21, 71, 72.
choc (choquisme), 21, 22, 24.
chose (chosisme), 20, 21, 22.
compréhension, 37, 45, 66, 71.
concept, 10, 13, 16, 61.
concret, 16, 18, 48, 49.
connaissance (vulgaire), 2, 3, 8, 18, 21, 22 ; (immédiate), 3, 13, 18 ; (limitée ?), 4 ; cf. obstacle.
contingence, 28.
conventionalisme, 1, 49.
culture, 59, 64, 67, 85-87.
déterminisme, 68-72.
dialectique, 8, 32, 36, 37, 47, 87.
donné, 2, 24, 29, 51, 53, 75.
doute, 57, 82.
élément, 41.
empirisme, 1, 7, 13, 27, 36, 49, 56, 75
énergie (énergétique), 20, 23, 26, 45, 69.
erreur, 52, 64, 87.
espace, 9, 12, 20-22, 68. évidence, 22.
existence (existentialisme), 3, 57.
expérience, 1, 3, 10, 13, 27, 46, 49, 75.
explication, 22, 84.
fait (scientifique), 1, 2, 7, 55, 85.
fiction, 63.
formalisme, 49.
géométrie, 24, 26, 69.
histoire, 34, 50, 64, 74, 85.
homogène (et hétérogène), 39.
hypothèse, 1, 19, 47, 86.
idéalisme, 1, 46, 49, 65.
identité, 2.
image, 20, 21, 22.
immédiat, 1, 24, 29, 39, 41, 51, 53, 86.
instrument (scientifique), 62-64.
intuition, 3-5, 10, 18, 22, 24, 25, 64, 69, 84.
langage, 56.
libido, 79, 80.
mathématique (et physique), 18, 48.
matière, 17, 20, 23, 24, 30, 39.
mesure, 1, 44, 62-64.
[212]
métaphysique, 4, 6.
méthode, I, 5, 11, 56-61.
modèle, 24.
mouvement, 23, 24.
nature, 3, 75, 77
non, 6, 52.
noumène, 32.
objectivité, II, 12, 16, 20, 28, 53, 54. 56, 57.
obstacle, 73, 74 ; (exemples d'obstacle), 21, 22, 25, 27, 29, 75-82.
opinion, 73 ; cf. sens commun.
pédagogie, 1, 16, 41, 74, 80, 85-87.
phénomène, 1, 13, 16, 20, 45.
phénoménologie (de l'existence scientifique), 3, 59, 67.
phénoménotechnique, 16, 17, 18, 20, 27, 40, 43, 46, 48, 61, 66.
pluralisme (philosophique), 6 ; (rationnel), 37 ; (des méthodes), 59.
polémique, 6, 10.
positivisme, 2, 34, 49.
pragmatisme, 49, 59.
précision 1, 56, 62, 64.
problème (problématique), 4, 55, 57.
psychanalyse, 17 28, 53, 73-84.
psychologie (de l'esprit scientifique), 6, 17, 40, 46, 49. 67. 73-75-
pureté, 42-43.
raison (devenir de la raison), 1, 4, 5. 52, 74 ; (conscience rationnelle), 88.
rationalisation, 88.
rationalisme, 1, 6, 7, 17, 26, 46, 47. 56. 69. 87.
rationalité, 26, 28, 31.
rectification, 56, 57.
récurrence, 7, 48, 67, 87, 88.
réel (réalisme), 2, 6, 11, 12, 18, 20, 26, 34, 49.
réflexion, 2, 7.
relation, 1, 9, 20.
relativité, 8.
rupture, 2, 32 ; (exemples de rupture), 16, 20, 53.
scepticisme, 28, 87.
sens commun, 8, 85.
simplicité, 10, 41.
société (la science comme société), 40, 43, 47. 65. 66, 75, 85.
spécialisation, 59, 67.
structure, 23, 36, 47, 50.
substance, 1, 18, 31, 36, 38, 39, 76, 83.
symbole, 34, 38.
systèmes (philosophiques), 6.
temps, 9, 10, 23.
totalité, 68, 72.
univers, 68, 69, 72.
valence, 37.
valeur, 7, 65, 66, 73, 77, 84, 88.
vérification, 10.
vie, 78.
vrai, 11, 73.

 Luc Decaunes, Les idées noires, p. 246.
 Brunschvicg, L'expérience humaine et la causalité physique, p. 408.
 Campbell, Theory and experiment in Relativity (apud Nature, 17 févr. 1921).
 Cf. W. James, Précis de psychologie, trad. p. 443. [En préparation dans Les Classiques des sciences sociales. JMT.]
 Priestley, Histoire de l'électricité, trad., 3 vol., Paris, 1771, t.1, p. 237.
 Priestley, Histoire de l'électricité, t. I, p. 156.
 Loc. cit., t. III, p. 122.
 Sans nom d'auteur, Histoire générale et particulière de l'électricité, 3 parties, Paris, 1752 ; 2e partie, p. 2 et 3.
 Ces considérations ne visent que l'électricité statique. L'électricité voltaïque a eu à distinguer les métaux suivant les forces électromotrices qui apparaissent à leur contact.
 On me signale qu'il y a des gens assez ignorants pour ne pas savoir que le Schiedam est un des meilleurs alcools hollandais.
 Chwolson, Traité de physique, t. IV, Ier fascicule, 1910, p. 92 : « Le mot de capacité a été emprunté, par analogie, à la théorie de la chaleur ; mais il est important de remarquer que, tandis que la capacité calorifique d'un corps ne dépend que de la nature et du poids de ce corps, la capacité électrique d'un conducteur ne dépend ni de sa nature, ni de son poids, mais seulement de sa forme extérieure. » La comparaison de la capacité électrique et de la capacité calorifique est donc très mauvaise pédagogiquement. Si l'histoire des sciences est si difficile à présenter dans sa teneur psychologique c'est parce qu'elle nous reporte à des conceptions scientifiques encore impliquées dans des conceptions usuelles. Voici un exemple où le mot capacité est intermédiaire entre les deux significations : être capable d'électrisation, être un contenant d'électricité : « Le célèbre P. Becaria pense que le frottement augmente la capacité du corps électrique ; c'est-à-dire qu'il rend la partie qui touche immédiatement au frottoir capable de contenir une plus grande quantité de fluide ; en sorte que celle-ci reçoit du corps frottant une surabondance de matière électrique, qui ne se manifeste cependant sur sa surface qu'au moment où le frottement cesse d'agir sur elle, et qu'alors elle perd cette capacité, en se resserrant ou se rétrécissant » (Tibère Cavallo, Traité complet d'électricité, trad. 1785, p. 86).
 Victor Hugo, La fin de Satan, L'ange de Liberté.
 H. A. Wilson, The Mysteries of the Atom, 1934, p. 28.
 Cuvier, Rapport historique sur les progrès des sciences naturelles depuis 1789, Paris, 1810, p. 7.
 Émile Meyerson, Identité et réalité, p. 63.
 Leprince-Ringuet, Les rayons cosmiques, Albin Michel, nouv. éd., p. 23.
 P. et R. Daudel, Atomes, molécules et lumière, Paris, 1946.
 Emile Meyerson, Identité et réalité, p. 243.
 Cité par Reiser, Mathematics and emergent evolution, in Monist, oct. 1930, p. 523.
 Mme Hélène Metzger, Newton, Stahl, Boerhaave et la doctrine chimique, p. 74 et suiv.
 Cf. C. G. Jung, Psychologie und Alchemie, Zurich, 1944.
 Baume, Chymie expérimentale et raisonnée, t. I, p. VII.
 Baume, loc. cit., t. I, p. 10.
 Roger Caillois, Le mythe et l'homme, p. 24, note.
 Victor Hugo, William Shakespeare, p. 221.
 Voir Kermack et R. Robinson, Journ. Chem. Soc, London, 121, 433, 1922.
 Bernard Eistert, Tautomérie et mésomérie, trad., p. 8.
 Liebig, Lettres sur la chimie, trad., 1845, p. 34. Le nombre 56 correspond au nombre des éléments qui étaient connus, il y a un siècle.
 Quelle revendication contre la vanité de son professeur de chimie, il y a dans cette petite phrase de Lautréamont : l'oxygène rallume « sans orgueil » une allumette ! Le professeur de chimie élémentaire recommence avec une satisfaction évidente cette prouesse en tous les octobres de sa carrière.
 Hegel, Philosophie de la nature, § 328.
 Boll, Cours de chimie, p. 9, note.
 Les bons livres abondent qui étudient cette période. Voir en particulier : Ernst MACH, La mécanique, trad., 1925. René DUGAS, Histoire de la mécanique, 1950. Les philosophes liront avec intérêt l'ouvrage de Martial Gueroult, Dynamique et métaphysique leibniziennes.
 Renan,  HYPERLINK "http://dx.doi.org/doi:10.1522/030166030" L'avenir de la science, p. 20.
 Vaihinger, Die Philosophie des Als Ob.
 Dans l'Essai sur la connaissance approchée (D. L.)a.
a Les notes ajoutées à celles de Bachelard sont suivies des initiales (D. L.).
 Martine, Dissertation sur la chaleur avec les observations nouvelles sur la construction et la comparaison des thermomètres, trad., Paris, 1751, p. 6.
 Henri Pichette, Préface au Grenier sur l'eau d'Emmanuel Looten.
 Cf. Karl Marx,  HYPERLINK "http://dx.doi.org/doi:10.1522/cla.mak.ide" Idéologie allemande, trad. Molitor, p. 163 et suiv.
 Louis Raybaud, Jérôme Paturot à la recherche d'une position sociale, éd. 1858, p. 264 (1re éd., 1843).
 Nietzsche, Volonté de puissance, trad. Bianquis, t. II, & 299, p. 99.
 Diderot, Principes philosophiques sur la matière et le mouvement.
 Gérard Varet, Essai de psychologie objective. L'ignorance et l'irréflexion, Paris, 1898.
 Abbé Poncelet, La Nature dans la formation du Tonnerre et la reproduction des Etres vivants, 1769.
 Lettre philosophique. Très estimée de ceux qui se plaisent aux Vérités hermétiques, trad. de l'allemand par Antoine Duval, Paris, 1723, p. 47.
 Nicolas de Locques, Eléments philosophiques des arcanes et du dissolvant général, de leurs vertus, propriétés et effets, Paris, 1668, p. 49.
 Thomas Sonnet, Satyre contre les charlatans et pseudo-médecins empyriques, Paris, 1610, p. 194.
 Comte de La Cépède, Essai sur l'électricité naturelle et artificielle, 2 vol., Paris, 1781, t. II, p. 32.
 Abbé Rousseau, Secrets et remèdes éprouvés, Paris, 1747, p. 134.
 Benjamin Franklin, Expériences et observations sur l’électricité, communiquées dans plusieurs Lettres à P. Collinson de la Soc. Roy. de Londres, trad., Paris, 1752, p. 135.
 Marat, docteur en médecine et médecin des gardes du corps de Monseigneur le comte d'Artois, Découvertes sur le Feu, l'Electricité et la Lumière, constatées par une suite d'expériences nouvelles, Paris, 1779, p. 31.
 Abbé de Mangin, Question nouvelle et intéressante sur l'électricité, Paris, 1749, p. 38.
 Boerhaave, Eléments de Chimie, trad., 2 vol., Leide, 1752, t.1, p. 144
 Charles-Guillaume Scheele, Traité chimique de l'air et du feu, trad., Paris, 178.
 Il s'agit de  HYPERLINK "http://dx.doi.org/doi:10.1522/030331552" La formation de l'esprit scientifique (D. L.).
 R. P. Castel, L'optique des couleurs, Paris, 1740, p. 34.
 Ducarla, loc. cit.a, p. 4.
a Du Feu complet (D.L.).
 Boerhaave, Eléments de chimie, t. I, p. 145.
 Carra, Dissertation élémentaire sur la nature de la lumière, de la chaleur, du feu et de l'électricité, Londres, 1787, p. 50.
 Abbé de Mangin, Question nouvelle et intéressante sur l'électricité, 1749, p. 17, 23, 26.
 Vinckler, Essai sur la nature, les effets et les causes de l'électricité, trad., Paris, 1748, p. 139.
 Wolfgang Riezler, Einführung in die Kernphysik, 2e éd., Leipzig, 1942, p. 132.
 R. Lespiau, La molécule chimique, Paris, 1920, p. 2.
 Louis de Broglie, Physique et microphysique, p. 9.
 Nietzsche, Considérations inactuelles. De l'utilité et des inconvénients des études historiques, trad. Albert, p. 193.
  HYPERLINK "http://dx.doi.org/doi:10.1522/030331552" La formation de l'esprit scientifique : Contribution à une psychanalyse de la connaissance objective, Ed. Vrin, 2e éd., 1947 (D. L.).
 Léon Brunschvicg, La connaissance de soi, p. 68.
 Jean Ingen-Housz, Nouvelles expériences et observations sur divers objets de physique, Paris, 1785, p. 352.
 Loc. cit., p. 354.





Gaston Bachelard, ÉPISTÉMOLOGIE. 3e édition [1980]  PAGE 10





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