Le turkestan chinois

I)B)4) La classe, un espace d'apprentissage : le Savoir et l'Elève. ? ...... et passivement, de toute force ou de tout mobile, dont le mouvement ou l'activité contrarie la ...... poids excessif des tâches fermées et exercices par rapport aux situations ouvertes, ...... Bernard Douet (1987, p.171) a clairement montré l' influence de la ...


un extrait du document



 HYPERLINK \l "table" @ HYPERLINK \l "table" 
 Fernand GRENARD



LE
TURKESTAN
CHINOIS
ET SES HABITANTS

Mission scientifique dans la Haute Asie






à partir de :


Jules-Léon Dutreuil de Rhins (1846-1894)
MISSION SCIENTIFIQUE DANS LA HAUTE ASIE
1890-1895

Deuxième partie : LE TURKESTAN ET LE TIBET
Étude ethnographique et sociologique
par Fernand GRENARD (1866-)

I. LE TURKESTAN CHINOIS ET SES HABITANTS
Paris, Ernest Leroux, éditeur, 1898, pages 1-315 et 451-476 de 476.

« Publié sous les auspices du Ministère de l’Instruction publique et des Beaux-arts, Comité des Travaux historiques et scientifiques, section de Géographie historique et descriptive. M. le Dr E.-T. Hamy, de l’Institut, secrétaire de la section de Géographie historique et descriptive du Comité des Travaux historiques et scientifiques a suivi cette publication en qualité de Commissaire responsable. »













Édition en format texte
par Pierre Palpant
www.chineancienne.fr
août 2011 TABLE DES MATIÈRES

Chapitre I. —  HYPERLINK \l "ca01" Préambule. — Description générale du pays.
Chapitre II. —  HYPERLINK \l "ca02" La race. Le type physique. Les origines aryennes.
Chapitre III. —  HYPERLINK \l "ca03" Les origines   ethniques, suite. Les éléments non aryens. La turquisation.
Chapitre IV. —  HYPERLINK \l "ca04" Le développement de la civilisation.
Chapitre V. —  HYPERLINK \l "ca05" Le caractère.
Chapitre VI. —  HYPERLINK \l "ca06" L’habitation, le vêtement, la nourriture et l’hygiène.
Chapitre VII. —  HYPERLINK \l "ca07" La famille. La condition des femmes. L’éducation des enfants. Divertissements et coutumes diverses relatives à la vie privée.
Chapitre VIII. —  HYPERLINK \l "ca08" Les classes sociales.
Chapitre IX. —  HYPERLINK \l "ca09" L’agriculture. L’élevage. L’industrie.
Chapitre X. —  HYPERLINK \l "ca10" Le commerce. Les voies commerciales anciennes et modernes. La monnaie.
Chapitre XI. —  HYPERLINK \l "ca11" La religion et le clergé. Survivances des anciens cultes antérieurs à l’islamisme. Sorcellerie.
Chapitre XII. —  HYPERLINK \l "ca12" L’administration chinoise.
Chapitre XIII. —  HYPERLINK \l "ca13" Politique extérieure de la Chine. Russes et Anglais. Affaires du Pamir.

APPENDICE. —  HYPERLINK \l "appendice" Races particulières du Turkestan chinois. Mongols, Saryghkoli, Loblyk, Doulân, Tsiganes, Abdal.
 HYPERLINK \l "note_kansou" Note ethnographique sur le Kan-sou.



CHAPITRE PREMIER
Préambule. Description générale du pays
 HYPERLINK \l "table" @
p.001 Je me propose, dans les pages qui suivent, de réunir méthodiquement les notes que Dutreuil de Rhins et moi avons prises pendant vingt mois de séjour dans le Turkestan chinois sur les caractères ethniques, les mœurs et coutumes, la vie sociale et économique, l’état politique de cette région. Quoique je me sois attaché avant tout à décrire le présent et à exposer ce que j’ai vu de mes propres yeux ou ce que je tiens de témoins oculaires dignes de foi, cependant, je ne me suis pas abstenu de faire quelques investigations dans l’histoire, même très ancienne, du pays, car le présent, conséquence du passé, ne s’explique bien que par lui. Je ne prétends point, du reste, épuiser le sujet ; mon incompétence en une foule de questions, jointe à la perte de quelques-unes de nos notes, suffirait à me l’interdire. Il est, en outre, beaucoup de points que mes prédécesseurs, comme Ritter, Shaw, Forsyth, Grigorief, Pievtsof ont éclaircis d’une manière satisfaisante, et sur lesquels je ne reviendrai que juste autant qu’il sera indispensable à l’intelligence de cet exposé. Enfin, je serai nécessairement p.002 limité par l’itinéraire de notre mission, qui est loin d’embrasser toute la contrée qui fait l’objet de cette étude. Le Turkestan chinois forme la partie essentielle de la dix-neuvième province que la Chine a constituée depuis 1878 à la frontière nord-occidentale de son empire, province qui a reçu le nom de Sin-kiang, c’est-à-dire la Nouvelle Marche. Vaste trois fois comme la France, elle est située entre 35° et 48° latitude nord, entre 71°30’ et 96° longitude est de Paris, mesure 2.060 kilomètres sur le 40e parallèle, 1.310 sur le 85e degré de longitude. Elle figure à peu près un trapèze, dont la grande base serait une ligne, partant de Kia-yu-kouan, à l’extrémité ouest de la grande muraille, et aboutissant au point où l’Irtych sort du territoire chinois, au nord du Tarbagatay. Au sud, elle est séparée de la Mongolie du Tsadam par la crête des monts Nan chan, des solitudes montagneuses qui couvrent le nord du Tibet par les glaciers de l’Arka tâgh et de l’Oustoun tâgh ; car c’est là que prennent naissance les rivières qui arrosent le Gobi occidental, jusque-là que pénètrent les chasseurs turcs. Au sud-ouest et à l’ouest, elle s’adosse à la chaîne du Karakoram et au Pamir, et atteint à la ligne de partage des eaux entre l’Indus et le Tarim, qui passe par le col de Karakoram ; la frontière indiquée de ce côté sur les cartes anglaises est arbitraire en partie . Au nord de 37°25’ latitude, les eaux qui coulent au Tarim continuent à être chinoises, tandis que celles qui coulent à l’Amou daria sont russes ; mais à partir du col Ouzbel, les bornes hydrographiques cessent d’être des bornes politiques. Les passes les plus importantes de l’Alay et du T’ien chan sont aux mains des Russes, ainsi que les sources des rivières de Kâchgar et d’Aksou. Inversement, au nord du T’ien chan, les cours supérieurs des rivières Ili et Emil (dans le Tarbagatay) sont au pouvoir des Chinois. Il ne sera pas question ici de la région septentrionale de cette immense p.003 circonscription administrative, du district de Tarbagatay, des bassins de l’Ebi nor et du Telli nor, territoires occupés par l’aile droite des Mongols (Djoungar), ni du pays d’Ili, habité par des Djoungar, des Doungân et des Kachgariens. Je ne parlerai pas davantage de Cha-tcheou, de Ngan-si, de Yu-men-kouan, où vit un mélange de Mongols, de Turcs et de Chinois, de païens, de bouddhistes et de musulmans. Je ne traiterai que des pays de langue exclusivement turque, soumis à l’autorité chinoise, bornés par les montagnes que les Chinois, dans leur esprit généralisateur, ont nommées T’ien chan, par le plateau pamirien, par la crête du Karakoram et de l’Oustoun tâgh jusqu’à l’Ambal achkân davân et par le désert plus ou moins montagneux, qui sépare le Lob nor et l’oasis de Koumoul  du bassin du Boulongir. La remarquable unité de race, de langue, de mœurs, qui existe sur toute la surface de ce territoire deux fois aussi grand que la France continentale, me permettra d’étendre mes observations des contrées que nous avons visitées à celles que nous n’avons point visitées. Toutefois, je traiterai plus spécialement des pays compris entre Kâchgar, Khotan et Tchertchen, et plus spécialement encore des districts de Khotan et de Kéria.
Le Turkestan chinois, tel que je viens de le délimiter, peut se diviser physiquement en deux parties. La première, de beaucoup la plus petite, occupe le coin nord-oriental entre le T’ien chan et le Kourouk tâgh, la Montagne sèche. C’est une bande de sables et de steppes caillouteuses dont la lisière septentrionale est sillonnée d’une foule de torrents qui descendent du T’ien chan et se perdent dans le désert, sans avoir la force d’atteindre les petites dépressions lacustres destinées à les recevoir. Ces torrents forment de rares oasis : Toksoun, Tourfân, Louktchân, Pitchân, Koumoul, et laissent tout le reste dans la stérilité. La seconde partie est le bassin du Tarim, vaste plateau incliné, qui, d’une altitude de 1.400 mètres au pied des derniers contreforts des monts qui le ceignent de trois côtés, descend à 800 mètres sur les rives p.004 du Lob nor. C’est une mer desséchée, au fond argilo-siliceux, tout uni, sans autre relief que l’îlot aride et insignifiant du Mazâr tâgh ; les steppes de gravier et les kakyr, étendues blanchâtres de terre argileuse, dure et imperméable, souvent chargée de sel et fendillée comme une poterie exposée à un feu trop vif, y alternent avec les dunes jaunâtres et mouvantes, le sable qui marche (barghân koum) des Turcs, le fleuve de sable (cha hô) des vieux géographes chinois. Cette immense arène elliptique est environnée, en guise de gradins, de collines arides et poudreuses, qui, à l’est forment le seuil de la steppe mongole, et dans les autres directions constituent la première assise de montagnes énormes, sans arbres, couvertes de pâturages dans leur zone moyenne, de nouveau nues et stériles à leur sommet. Les vents qui soufflent sur ces hauteurs détachent patiemment, éternellement, d’innombrables particules des montagnes, surtout des conglomérats et des grès de l’assise inférieure, les jettent sur la plaine, accroissent sans trêve l’amas des sables ; cependant, ces montagnes fournissent aussi de l’eau, et à voir, aux premières chaleurs de l’été, les torrents nombreux et abondants qui dévalent sur les pentes, on les croirait capables de transformer tout le bassin du Tarim en prairie. Mais la plupart, impuissants contre le sable, s’arrêtent en chemin, tronçons inutiles. Seules, sept rivières arrivent à destination, en été du moins , et font le réseau fluvial du Tarim, maigre fleuve et fort irrégulier. Considérons-le depuis ses sources principales dans les glaciers du Karakoram et du Mouztâgh. Il se précipite d’abord fort et rapide, sans cesse grossissant jusqu’à sa sortie des monts, à quelques lieues au sud-ouest de Yârkend, descendant de plus de 4.000 mètres en 300 kilomètres. En plaine, son cours se ralentit brusquement, jusqu’au confluent de la rivière de Khotan il ne descend plus que de 400 mètres en 450 kilomètres, puis de 100 mètres sur la même distance jusqu’au point où il se dirige au sud-est, et enfin de 35 mètres seulement sur une distance moitié moindre. Et p.005 son volume diminue en même temps que sa vitesse : épuisé par les cultivateurs qui captent ses eaux pour leurs champs, bu par le sable avide, absorbé par l’air sec, laissant de plus en plus ses eaux s’égarer et s’étaler sur le sol plat, il n’est plus qu’un ruisseau languissant lorsqu’il parvient à l’étang encombré de roseaux du Kara bourân, que continue à l’est-nord-est un grand marécage vestige du fameux lac de Lob . Comme, d’autre part, le fleuve et ses affluents ne sont guère alimentés que par la fonte des neiges et le dégel des glaciers et des toundras des hauts plateaux, que les flancs des monts ne sont point revêtus de forêts propres à entretenir une humidité permanente, que les collines inférieures sont dépourvues de sources, les eaux ne viennent en abondance qu’en été, quelquefois aussi dévastatrices que bienfaisantes, tandis que dans les autres saisons elles laissent à sec les larges lits pierreux. Les précipitations atmosphériques sont loin de suppléer à cette insuffisance et à cette irrégularité de l’irrigation fluviale. Le Lob nor est le centre géométrique du continent asiatique, situé à égale distance du cap Comorin, du cap Cambodge et de l’île Vaïgatch, de Smyrne, du détroit de Bâb el-Mandeb et du cap Lopatka. Les nuages remplis des eaux océaniques ne viennent pas jusque-là, ils se heurtent au Pamir, à l’Altay et au T’ien chan, au massif chinois, à l’Himalaya et aux monts du Tibet. D’après notre expérience, il pleut ou il neige moins de deux fois par mois, en moyenne, dans la plaine et toujours en très petite quantité. Aussi, presque tout le pays est-il dénué de végétation ; à peine rencontre-t-on çà et là de rares plantes désertiques, sèches et maigres, tchigh et yantâk, saksaoul dans le nord. En fait p.006 d’animaux, on voit de temps à autre une gazelle ou un lièvre, fauves comme les sables où ils errent, un chameau ou un cheval sauvage, qui sont venus chercher dans ces solitudes un refuge contre la tyrannie de l’homme. Il n’y a de vie un peu intense que sur le bord des cours d’eau, où le sable aride devient terreau fertile (topa). Sur les rives verdoient des bandes de forêts, djangal, comme disent les indigènes. Mais ce nom risque d’égarer nos imaginations habituées aux descriptions des djangal de l’Inde, sombres, humides, impénétrables, toutes vibrantes et frémissantes de vie végétale et animale. Dans le bassin du Tarim les forêts sont claires et calmes et n’ont rien d’imposant ; il y a peu de diversité d’essences, presque rien que des tamaris (yolghoun), des roseaux (kamych et tchigh), des argousiers (ak tiken), de maigres djighda (Eleagnus angustifolia) et surtout des toghrak résineux (Populus suaveolens), au tronc bas, au feuillage peu développé et terne, et ils sont assez espacés pour qu’on puisse chevaucher commodément parmi eux sur le sable meuble du sol. La brise qui souffle là dedans est sèche et fait un bruit comme de papier qu’on froisse. De juin à août, il y a un assez vif bourdonnement de moustiques, puis la forêt rentre dans le silence, animée seulement par quelques reptiles, quelques tigres, des troupes de porcs sauvages, des grands cerfs et des lièvres, des corbeaux, des canards et des oies sauvages et d’autres oiseaux moins nombreux. Depuis un temps immémorial, les hommes ont défriché certaines parties de ces forêts primitives et y ont fondé des villes et des oasis (yourt, pays habité, par opposition à tcheul, désert inhabité). Il les ont fondées le plus près possible de la ceinture montagneuse afin d’avoir le plus d’eau possible. La terre est bonne, ni ingrate ni trop féconde, et n’exige pas un travail excessif. La question de l’eau est le grand souci, il faut établir un réseau compliqué de grands et de petits canaux, d’oustang et d’aryk, creuser des réservoirs pour les saisons où la rivière est insuffisante, construire des digues contre les crues lentes de l’été. L’irrégularité des rivières est une source d’ennuis et de dangers. En certaines années, l’eau vient trop vite et en excès, et ruine des portions d’oasis, en d’autres, elle vient trop tard et p.007 compromet les récoltes, ou en quantité trop faible, et les champs les plus éloignés restent incultes. Il est tel village qui, en hiver, est complètement dénué d’eau, Mokoula, par exemple, dont les habitants vont jusqu’à Gouma, à 10 kilomètres, pour chercher de quoi boire. En été, la rivière, véhémente et puissante, ronge ses rives, surtout ses rives occidentales, les détruit lentement et sûrement, déplace son lit et du même coup l’oasis, en sorte que les nouvelles villes ne sont jamais au même lieu que les anciennes. A côté du péril de l’eau, il y a le péril du sable. Au lieu de pluie, les vents apportent du sable et surélèvent le niveau de la couche arénacée sur toute la surface du désert. Les tempêtes printanières mènent l’armée des dunes à l’assaut des forêts et des oasis. A la lisière des bois, on voit des arbres dont le tronc est en partie enterré, véritable échelle d’étiage mesurant la crue des sables. De même, les stations de voyageurs isolées dans le désert s’enfoncent visiblement dans le sol ; du côté exposé au vent dominant, les murs sont à moitié, aux trois quarts recouverts. Les vieilles villes ont disparu sous terre et les nouvelles sont construites à un niveau plus élevé. Même lorsque l’air est calme, il tient en suspension une grande quantité de sable qui semble faire partie de sa composition aussi indissolublement que l’azote et l’oxygène. Il envahit les jardins et les cours, s’insinue à l’intérieur des chambres et des coffres les mieux fermés, pénètre sous les vêtements des hommes. Dans la campagne, tous les objets paraissent plus éloignés et plus grands qu’ils ne sont. Si un observateur émoussé par l’habitude se refusait à reconnaître la présence dans l’air de l’élément ennemi parce que le ciel se montre clair et bleu, il n’aurait qu’à monter sur le sommet des monts environnants pour voir à ses pieds, étendu au-dessus de la plaine, un voile immense de poussière.
D’un bout du pays à l’autre bout, la température est à peu près la même. N’étant modérée par le voisinage d’aucune masse d’eau importante, elle passe de l’extrémité du froid en hiver, sous l’influence des glaciers et des hauts plateaux gelés, à l’extrémité de la chaleur en été, sous l’action d’un soleil, dont la puissance, déjà considérable sous la p.008 latitude de l’Andalousie et de la Grèce, est encore accrue par la réverbération de l’arène surchauffée. En janvier, le thermomètre descend à 25 degrés au-dessous de la glace à Kâchgar ; et en juillet monte à 36 degrés au-dessus à Tchertchen. Entre la température du nord et celle du midi il n’y a guère de différence notable qu’en hiver, où le froid est plus rigoureux à mesure qu’on s’élève en latitude, ne dépassant pas 17 degrés à Khotan, pouvant atteindre près de 30 degrés dans les oasis les plus septentrionales. Le contraste si fortement accentué entre les saisons est rendu moins sensible à l’homme par la sécheresse constante de l’atmosphère et la modération des vents, qui font le froid moins âpre et la chaleur moins accablante, par l’absence de neige et la rareté de la végétation, qui font que dans tout le cours de l’année, l’aspect général de la nature change peu. Si dans les oasis, l’hiver se reconnaît aux rivières et aux canaux gelés ou desséchés, à la verdure disparue, rien ne le fait remarquer dans le désert, qui reste toujours le même, gris et vide.

 HYPERLINK \l "table" @

CHAPITRE II
La race. Le type physique. Les origines aryennes
 HYPERLINK \l "table" @
p.009 Telles sont les conditions physiques dans lesquelles vivent les hommes que nous devons étudier ici. Dans cette vaste contrée du Turkestan chinois, nous avons distingué, en dehors des déserts impropres à la vie, trois sortes de pays habitables : les pâturages des montagnes, les forêts et les oasis de la plaine. A cette division géographique correspond une division ethnique. Dans les montagnes de l’ouest et du nord habitent les pâtres kyrghyz ; dans les forêts, leurs frères, les Doulân ; dans les oasis, des cultivateurs sédentaires, qui forment le fond le plus ancien et le plus considérable de la population. Ce dernier groupe, qui comprend environ 1.500.000 individus, occupe toutes les villes et tous les villages du Turkestan chinois, sauf Karachahr et ses environs, qui sont peuplés de Mongols Djoungar. En revanche, il déborde sur la Djoungarie par delà Ouroumtchi et dans la vallée de l’Ili, où il compte huit mille familles. D’autre part, il s’est installé dans les montagnes du sud, sur les pentes de l’Altyn tâgh et en a mis en valeur les pâturages ; il envoie des chasseurs dans les solitudes, qui séparent l’Altyn tâgh de l’Oustoun tâgh ou de l’Arka tâgh, et des chercheurs d’or jusqu’à Bokalyk dans la Mongolie du Tsadam ; enfin il a contribué à peupler Cha-tcheou et le nord du Kan-sou. Malgré son homogénéité évidente, ce groupe n’a aucun nom p.010 ethnique. Les écrivains persans ont appelé le pays Turkestân, le peuple Turk, la langue turki ; mais les indigènes ne se donnent jamais à eux-mêmes le nom de Turk. Ils emploient quelquefois les termes Turkestân et turki, mais ces termes sont essentiellement persans dans leur forme, importés par la littérature persane. L’expression la plus ordinairement usitée pour désigner le bassin du Tarim est celle très vague de mouçoulmân yourti, la terre des musulmans, dont les habitants sont les musulmans, mouçoulmân khalk, qui parlent la langue musulmane, mouçoulmân tili. Ceux qui veulent être plus précis le sont trop, ils se disent gens de Kâchgar, de Khotan, de Tourfân, etc. (Kâchgarlyk, Khotanlyk, etc.). Cependant la partie occidentale, qui comprend les six villes de Kâchgar, Yangi Hiçâr, Yârkend, Khotan, Aksou et Ouch Tourfân, ayant été assez longtemps et à plusieurs reprises réunie sous une même autorité et sous une même administration, a reçu la dénomination commune de Alty chahar, l’Hexapole. Ce nom a le tort de ne point s’étendre au Turkestan chinois tout entier ; il a aussi celui de n’être pas suffisamment défini, car on substitue quelquefois dans la liste ci-dessus les villes de Tourfân et de Koutcha à celles de Yangi Hiçâr et de Outch Tourfân, en sorte qu’un homme de Koumoul peut à la rigueur être traité de Altychaharlyk comme un homme de Kâchgar. Les Chinois appellent leurs sujets du Turkestan Chan t’eou, les enturbannés, Hoei hoei ou Hoei tzeu, les musulmans. C’est en vain que M. Radlof a prétendu introduire une distinction entre ces deux derniers vocables, et attribuer au second d’entre eux une signification ethnique. Ils sont en réalité synonymes et s’appliquent l’un et l’autre aussi bien aux musulmans de la Chine ou de l’Inde qu’à ceux du Turkestan ; seulement il y a dans le mot Hoei tzeu une nuance de mépris très marquée. Les Mongols de Djoungarie connaissent leurs voisins sédentaires d’Ouroumtchi, de Kourla, de Tourfân, etc., sous le nom de Khoton, c’est-à-dire citadins ou villageois. C’est justement le sens du mot Sart, qui dans le Turkestan russe sert à désigner la population sédentaire, mais cette expression n’a point droit de cité dans le Turkestan chinois. Nous continuerons p.011 donc, selon l’usage établi, à appeler Turcs les habitants de la région qui nous occupe, quoique ce ne soit pas un nom national, ni géographique, et qu’il offre l’inconvénient de faire préjuger de la race d’un peuple, qui, sans doute, parle un dialecte turc, mais qui, au point de vue ethnique, est composé d’éléments très divers.
L’examen le plus superficiel du type physique suffit à convaincre de la vérité de cette assertion. Ce type diffère beaucoup d’un individu à l’autre ; toutefois il existe certains caractères communs à tous ou au plus grand nombre, qui permettent de reconnaître quelque unité dans cette variété. Il serait facile de distinguer, à la seule inspection du type et sans tenir aucun compte du costume et des accessoires, un groupe quelconque de gens, choisis au hasard parmi la population sédentaire du Turkestan chinois, d’un autre groupe quelconque d’habitants sédentaires du Turkestan russe qui, cependant, ressemblent beaucoup à leurs voisins orientaux. Au contraire, il serait impossible de discerner des natifs de Kâchgar de natifs de Khotan ou de Tourfân. Les hommes sont généralement de haute taille, fréquemment supérieure à 1,70m ; ils ont les muscles peu développés, secs, d’une vigueur médiocre, le dos et la poitrine très plats, les épaules assez faibles, l’allure dégingandée, la démarche molle, affaissée, avec le corps projeté en avant, ce qui doit tenir en partie aux bottes trop pesantes, mal adaptées au pied et à l’habitude de marcher dans le sable profond. Les pieds sont longs et plats, les mains beaucoup moins épaisses et moins nouées que chez nos paysans, souvent très fines et élégantes chez les femmes avec des ongles bombés. La peau est basanée par suite de l’exposition presque constante au grand air et au soleil ; en été, les enfants, filles et garçons, restent dehors toute la journée, presque sans vêtements ; devenus grands, ils ne sont couverts que d’une chemise de coton. Les femmes ont le teint plus souvent coloré que mat, il en est même qui l’ont délicat et blanc comme de la ouate, pakhtadek, selon l’expression indigène, mais cela semble être très rare. Les hommes ont la barbe abondante, châtaine ou noire ; les femmes ont les cheveux noirs, lisses, presque jamais ondés, gros et raides, moins, il est vrai, qu’en p.012 Mongolie ou au Tibet, mais beaucoup plus qu’en Europe ; les cheveux des petites filles même sont plus gros que ceux d’un homme de nos pays. Je n’ai jamais vu d’individus blonds ou roux, quoiqu’on dise qu’on en rencontre quelquefois. La face est beaucoup plus haute que large ; le front, petit et étroit chez les femmes, est de dimensions fort variables chez les hommes, généralement fuyant en arrière ; comme, d’autre part, l’occiput est aplati, le crâne ressemble un peu à un pain de sucre. L’aplatissement de l’occiput est dû, au moins dans une certaine mesure, au berceau de bois sur le fond dur duquel la tête encore malléable de l’enfant s’appuie et se heurte. Les oreilles sont grandes, écarquillées, peut-être à cause du gros bonnet de fourrure que l’on porte très enfoncé, de manière à tenir le pavillon de l’oreille écarté du crâne. Les yeux sont assez distants l’un de l’autre, droits, bien enfoncés sous l’arcade sourcilière ; les pommettes sont peu saillantes ; le nez souvent presque droit ou légèrement aquilin, long avec de larges narines ; les mâchoires verticales, les dents saines et blanches ; la lèvre supérieure est fréquemment plus mince que l’inférieure. Enfin, la longueur du crâne d’avant en arrière est assez faible, et ce défaut est encore accusé par l’aplatissement postérieur dont j’ai parlé. Comme nous n’avons point fait d’anthropométrie, je ne saurais être plus précis à cet égard. M. de Ujfalvy, qui a mesuré les crânes de quelques individus de Kâchgar, a trouvé comme indice céphalique moyen 83,8, ce qui ferait ranger les Kachgariens parmi les brachycéphales. Ces observations sont trop peu nombreuses pour qu’on en puisse tirer une conclusion générale ; tout ce qu’il m’est permis d’affirmer, c’est que les habitants du Turkestan chinois ont le crâne moins long que les Chinois, et moins court que les Mongols.
Le type moyen que je viens de décrire est à peu près aussi éloigné du type iranien que du type mongol ou du type turc primitif, autant, du moins, que nous pouvons l’observer aujourd’hui dans les tribus qui semblent avoir le moins reçu d’éléments étrangers. Les Yakoutes et les Turcs de l’Altay sont beaucoup plus trapus, ont la face aussi large, quelquefois plus large que haute, les yeux bridés, le nez écrasé. p.013 Les Iraniens, de leur côté, ne présentent pas au même degré la musculature sèche, les cheveux durs, le front fuyant, la tête taillée à pic en arrière, le crâne court, caractères par lesquels les gens du bassin du Tarim se rapprochent des Turcs de l’Altay. Il est toutefois à remarquer que beaucoup d’individus diffèrent sensiblement du portrait ci-dessus, qui est nécessairement très général. Les uns ressemblent davantage aux Persans, avec un visage d’un ovale régulier, un front bien développé, un profil droit, une barbe bien fournie ; les autres tirent davantage sur le Mongol, dont ils ont la face losangique, les pommettes très saillantes, les maxillaires supérieurs excessifs, le nez élargi à la base et aplati. Ces derniers traits se rencontrent plus fréquemment chez les paysans que chez les citadins, chez les femmes que chez les hommes. Cette tendance du type mongoloïde à prédominer chez les femmes plutôt que chez les hommes a déjà été signalée en Russie, où elle ne peut manquer de frapper le voyageur le plus inattentif. Mais un fait sépare toujours et radicalement les habitants du Turkestan des peuples turco-mongols, c’est l’absence presque totale de bridement et d’obliquité de l’œil.
En somme, il paraît à première vue que deux éléments distincts ont contribué à former la race qui occupe aujourd’hui le bassin du Tarim : un élément turco-mongol et un élément indo-européen ; ou peut-être la race originaire était-elle déjà une race mixte, ni turque ni aryenne, dont le type aurait subsisté à travers les âges, malgré les invasions nombreuses qui ont changé les coutumes, la langue et la religion. Les rares indigènes qui sont curieux des choses d’autrefois nient catégoriquement que le peuple de l’Hexapole soit de descendance turque. De tout temps, pensent-ils, il fut et est encore touranien, différent à la fois des Turcs et des Iraniens, plus rapproché et parent de ceux-ci cependant, semblable dans le passé comme dans le présent aux habitants des bords de l’Amou et du Syr daria. Tandis que la Transoxiane fut souvent soumise à l’Irân, l’Hexapole en resta toujours indépendante, et, par conséquent, fut le vrai centre politique du Tourân dont l’une des villes principales qu’Afrâciâb donna en apanage p.014 au prince persan Siaouch, Kenk ou Kenkzer, était située entre Khotan et Lob, là où les Annales des Han placent la cité qu’elles désignent sous le nom presque identique de Kin-kiue, près du mazâr de Imâm Djafar Sadîk, qui représente peut-être la sépulture des anciens rois du Tourân. Le nom de cette ville, corrompu depuis par le redoublement du point diacritique du æþ, serait demeuré dans le souvenir populaire sous la forme Kétek (Ûþ`ûÚþ pour ÛþèþÚþ ), que l on trouve employée concurremment dans les manuscrits avec la forme adoucie de Kédek . Je reviendrai sur ce sujet dans une autre section de cet ouvrage. Les princes anciens Afrâciâb, Roustem, Siaouch vivent encore dans la mémoire des générations présentes, l’on montre des vestiges de leurs constructions, des traces de leur passage et l’on peut voir au nord-ouest de Tchira, à environ cinquante kilomètres de Khotan, dans un fourré de tamaris et de peupliers, le tombeau vénéré du héros Siaouch. Ces traditions sont fondées principalement sur le Châh nâmeh de Firdouci, dont les traductions sont très répandues dans tout le Turkestan chinois. Mais le célèbre poète persan n’a fait que donner une forme nouvelle et plus brillante à des traditions dont il n’a pas inventé le fond. Bien avant lui, elles avaient déjà cours non seulement en Perse, mais en Kachgarie même, puisqu’au commencement du Xe siècle les souverains de ce dernier pays se disaient descendants d’Afrâciâb. Dans ces vieilles légendes les guerres entre l’Irân et le Tourân ne sont point présentées comme des guerres de races, mais comme des luttes entre des frères ennemis. De part et d’autre les noms d’hommes et de lieux sont indo-européens, et si cela ne suffit point à prouver que les peuples dont il s’agit remontent réellement à une origine commune, cela prouve moins encore qu’ils sortent de souches différentes.
Si, laissant de côté la légende, nous entreprenons de rechercher dans l’histoire les origines de la population de l’Hexapole, nous nous heurtons à de graves difficultés. La région qui nous occupe, éloignée à p.015 la fois des Grecs et des Chinois, les deux seuls peuples qui aient une littérature historique ancienne et sérieuse, n’a été connue aux uns et aux autres que vaguement et tardivement. Les commentateurs modernes, souvent imbus d’idées préconçues ou trop pressés de conclure, ont encore embrouillé cette question si obscure par elle-même. Ils ont toutefois rendu les documents accessibles, et l’on peut espérer, sinon résoudre le problème, du moins le résumer clairement. L’opinion généralement répandue aujourd’hui, opinion que depuis longtemps tout écrivain parlant de la Kachgarie repasse à son successeur, est que les anciens habitants de ce pays étaient les Saka, ¿1 £¬º±¹. Or, nous ne voyons nulle part que les Saka aient jamais été établis dans le Turkestan oriental. Ce terme de Saka est d ailleurs très élastique, car il servait aux Perses à désigner toutes les peuplades que les Grecs appelaient Scythes. Hérodote le dit formellement ( HYPERLINK "http://remacle.org/bloodwolf/historiens/herodote/polymnie.htm" \l "40" VII, 64). Arrien, après avoir raconté l’expédition d’Alexandre en Transoxiane contre les Scythes, nous représente ( HYPERLINK "http://remacle.org/bloodwolf/historiens/arrien/sept.htm" livre VII) le conquérant se vantant de ses victoires sur les Saka, dont le nom n’a pas été prononcé dans le récit précédent ; cela prouve que, pour Arrien, les deux mots Saka et Scythe avaient le même sens. Pline dans son  HYPERLINK "http://remacle.org/bloodwolf/erudits/plineancien/livre6.htm" \l "07" Histoire naturelle (VI, 19) n’est pas moins catégorique qu’Hérodote. Les inscriptions de Darius confirment, dans une certaine mesure, ces témoignages ; en effet, celle qu’on appelle Nakchi Roustem mentionne trois catégories différentes de Saka : les Saka Houmavargâ, les Saka Tigrakhouda, et les Saka Tyaîytaradaraya . Cependant, les auteurs anciens ont le plus souvent réservé ce nom à une peuplade spéciale. Hérodote (loc. cit.) explique que l’on entendait plus particulièrement, sous la dénomination générale de Saka, les Scythes Amyrgiens. Les Saka, qui selon lui formaient la quinzième satrapie, ne comprenaient certainement pas tous les Scythes d’Asie ; le contexte ne laisse aucun doute à cet égard (III, 113). Mégasthène, cité par Diodore de Sicile (II, 35), parle des Scythes qu’on p.016 appelle Saka. On lit dans Strabon (XI, 8) : La plupart des Scythes transcaspiens portent le nom de ”±±¹, les Scythes plus orientaux portent ceux de Massagètes et de Saka ; tous les autres sont désignés collectivement par le terme de Scythes, quoique chacun de ces peuples ait son nom particulier. Pline (loc. cit.), après avoir dit que les tribus scythes au delà du Yaxarte sont appelées dans leur ensemble Saka par les Perses, donne une liste de vingt et une d’entre elles, dont les Dahi, les Massagètes et les Saka. Ces Saka par excellence sont sans doute les Scythes Amyrgiens d’Hérodote, les plus orientaux de ceux qui aient été connus aux écrivains de l’antiquité classique autrement que par une simple étiquette ; par conséquent, ce sont ceux que l’on aurait le plus de droit à croire les ancêtres des habitants actuels de l’Hexapole. Mais il est incontestable qu’en réalité ils occupaient la région du Pamir et le Ferghânah. Ptolémée est à cet égard d’une netteté qui ne laisse rien à désirer :
« Les Saka, dit-il (VI, 13), sont limités à l’occident par les Sogdiens ; au nord par la Scythie suivant le parallèle tracé du coude du Yaxarte jusqu’au point extrême situé par Lg. 130° L. 49°, à l’est de même par la Scythie selon une ligne tirée de ce point et suivant tout de son long la montagne qu’on nomme Askatanka jusqu’à la station des marchands qui vont trafiquer en Chine ; station dont la position est Lg. 140° L. 43° ; au delà la limite orientale suit le mont Imaos, qui se dirige au nord, jusqu’au point extrême situé par Lg. 145° L. 35°. Au sud, les Saka sont bornés par l’Imaos en suivant une ligne qui va rejoindre les frontières déjà fixées (de la Sogdiane) .

Le chapitre précédent nous apprend que la frontière orientale de la Sogdiane ou Boukharie suivait le Yaxarte à partir de son détour au sud jusqu’à sa source par Lg. 125° L. 43°, puis une ligne droite tirée de ce point à celui situé par Lg. 125° L. 38° 30’, au pied nord de l’Imaos. Nous ne pouvons guère nous appuyer sur les positions indiquées par le géographe d’Alexandrie ; d’abord, parce qu’il s’est laissé entraîner par des p.017 considérations théoriques sur la configuration et la grandeur de la terre à exagérer énormément les distances en longitude afin d’élargir le plus possible le continent asiatique ; ensuite, parce qu’il en était réduit, pour dresser la carte de ces régions lointaines, à des renseignements de marchands, qui ne pouvaient fournir que des orientations générales, et qui comptaient les distances uniquement par journées de marche, dont la valeur en degrés et minutes est extrêmement variable, selon la nature du terrain . Mais les informations que donne Ptolémée sur les grandes lignes de l’hydrographie et de l’orographie nous permettent de délimiter assez exactement les pays dont il parle. Les monts Imaos se divisent d’après lui en deux parties. L’une, dirigée de l’ouest à l’est, prolongement des Paropanisades, séparant l’Indus de l’Oxus, Kaboul de Bactres, est évidemment l’Hindou kouch ; l’autre, commençant à l’extrémité orientale de la première et montant vers le nord nord-est, ne peut être que l’ensemble des montagnes qui bornent à l’est les plateaux pamiriens, ce qu’on appelait autrefois le Bolor. Les monts Askatanka, qui se détachent des précédents pour s’étendre vers le nord-ouest, correspondent aux montagnes qui couvrent le nord du Ferghânah  et vont jusqu’aux environs d’Aouli Ata à la p.018 rencontre du Kara taou septentrional, le Tapoura de Ptolémée. Quant au coude du Yaxarte # À¹ÃÄÁ¿Æ®, il est à remarquer que le géographe grec ignorait la véritable origine de ce fleuve auprès du lac Issygh koul. Il le fait sortir du coin nord-occidental du massif pamirien, prenant pour sa source principale la petite rivière Khodja Bakarga, le suit au nord par la ville de Kyreskhata (Khodjent) jusqu’à l’emplacement d’Otrar, puis l’incline brusquement à l’ouest. Telle est du moins la seule conclusion que semblent autoriser l’aspect du tracé, les détails environnants et la comparaison des positions. La limite septentrionale des Saka serait donc, en gros, une ligne tirée d’Otrar à Aouli Ata et de là aux montagnes de Kâchgar ; la limite occidentale serait le cours du Syr daria d’Otrar à Khodjent, le Khodja Bakarga, la source du Zerafchân, puis une ligne qui engloberait le Karatégin et laisserait à la Sogdiane le Badakhchân (Vandabanda). Ptolémée ajoute : « Les Saka sont nomades, n’ont pas de villes et habitent des forêts et des cavernes (´Áż¿Í ĭ º±¯ ÃÀ®»±¹±). » p.019 Ces détails conviennent très bien aux vallées du Pamir et aux pentes autrefois boisées  des montagnes et des collines du Ferghânah. D ailleurs, ces Saka étaient divisés en plusieurs peuplades dont chacune avait son nom particulier. Ceux d’entre eux qui occupaient le massif montagneux, c’est-à-dire le Pamir entre le Karatégin et le Ouakhân, s’appelaient Komèdes. Le long du Yaxarte, entre Tchimkent et Khodjent, étaient établis les Karates et les Komares, près des monts Askatanka ; dans les environs de Namangân, d’Andidjân et de Och, vivaient les Massagètes ; entre les deux, dans le Ferghânah central et l’Alay, les Scythes Grynéiens et Toornes ; au-dessous d’eux, vers l’Imaos, les Byltes (’ͻı¹). Le nom de cette dernière tribu rappelle si bien celui des Balti qu on est fort tenté de les assimiler. Ptolémée, qui ne connaissait que fort grossièrement l orographie si compliquée du pays, a placé ses monts Imaos sensiblement au-dessous de la crête de l’Hindou kouch. Ayant situé vers Andéràb la source de l’Oxus, qu’il confond avec la rivière de Koundouz, et celle de l’Indus p.020 au sud de Gilgit, il a tracé entre les deux une ligne droite laissant la première au nord et la seconde au sud, et l’a continuée jusqu’aux monts Émodes ou Himalaya ; de cette manière, son Imaos correspond aux montagnes du Kafiristân et du Tchatrar et à celles qui s’étendent au sud du cours supérieur de l’Indus. C’est ainsi que le Baltistân peut être compris dans le pays des Saka aussi bien que le Tchatrar et le Kandjout.
Il ressort, en somme, du texte de Ptolémée, que ces prétendus Saka par excellence étaient simplement une collection de tribus barbares, reculées et peu connues, que pour ce fait on jugeait inutile de distinguer par leurs noms particuliers, et qu’on continuait à désigner sous ce terme vague de Saka appliqué jadis à l’ensemble des nations scythes. Leur séjour était cette région du Pamir peu accessible et restée mystérieuse jusqu’à une époque récente, habitée encore aujourd’hui par une collection de tribus barbares, peu connues, que nous désignons sous le terme vague de Tadjik, appliqué jadis à l’ensemble des populations autochtones de la Transoxiane. On peut objecter que le témoignage de Ptolémée est trop récent, que près de trois siècles avant lui une invasion de Turcs Yué-tchi s’était produite qui avait modifié l’ethnographie du pays. En règle générale, il faut se garder d’attacher à toutes ces invasions et migrations de peuples une importance qu’elles n’ont point. Partout où nous pouvons étudier avec détail et précision un phénomène de ce genre, nous voyons que, s’il a une influence considérable au point de vue de la politique et du développement de la civilisation, il n’en a qu’une très restreinte sur la distribution des races. Dans le plus grand nombre des cas, il s’agit moins du changement de demeure d’un peuple entier et de la substitution dans une contrée d’une nation à une autre que de l’émigration d’une famille royale ou d’un chef de parti, d’une entreprise de brigandage de proportions plus ou moins grandes et de la substitution, dans un palais ou sous une tente, d’une dynastie à une autre. La transformation de l’état ethnique d’un pays ne s’opère pas en un jour. Il faut, pour l’accomplir, l’immigration patiemment p.021 poursuivie durant des siècles d’une race étrangère, nombreuse et forte, jointe à l’extermination patiemment poursuivie durant des siècles de la race autochtone ; et c’est ainsi, au prix de longs efforts et d’une lutte acharnée, que les Allemands sont parvenus à éliminer les Slaves à l’est de l’Elbe, que les Slaves ont pu absorber en partie les peuplades finnoises de l’est et du nord de la Russie, que les Espagnols ont, en quelque mesure, hispanisé l’Amérique méridionale. Au contraire, les invasions germaniques du haut moyen-âge n’ont pas modifié, d’une manière appréciable, les races de Gaule et d’Italie et lorsqu’en ces notes algébriques qui constituent leurs chroniques, les Chinois mentionnent un déplacement de peuples, prenons garde que ce ne soit en effet que le déplacement d’une tribu médiocre ou d’une troupe d’aventuriers, semblable à celles qui suivit la fortune de Sultan Baber, soumit à ses lois les hommes du Pendjab sans pouvoir infuser un sang nouveau dans leurs veines. Pour le cas spécial dont il est ici question, Strabon nous apprend que la Bactriane avait été conquise par des peuplades venues d’une région située au delà du Yaxarte, confinant à la Sogdiane et au pays des Saka, tel qu’il était au temps de Strabon, région qu’avaient occupée les Saka eux-mêmes. L’auteur ne parle pas d’une émigration de ceux-ci. D’autre part, Seu Ma Ts’ien, auteur du Cheu ki, et l’auteur de la Description du Si-yu annexée aux Annales des anciens Han , se fondant l’un et l’autre sur la relation du voyage de Tch’ang K’ien en Transoxiane (140-127 av. J.-C.), confirment et précisent le témoignage du géographe grec. Une partie de la tribu des Kouchân ou Yué-tchi (Yava ou Jaé sur les monnaies), qui, au IIIe siècle avant notre ère, comptait cent mille archers et paissait ses troupeaux entre Cha-tcheou et les monts Ki-lian, au nord-ouest de Kan tcheou, se retira, après une incursion du peuple voisin des Hioung-nou, dans le pays des Sé, mot qui est la transcription chinoise de Saka. Or, ce pays, placé entre p.022 celui des Ta-ouan (Ferghânah) à l’ouest et les États sédentaires de Kâchgar, Koutcha, etc... au sud, était le bassin de l’Ili. Peu après, la peuplade finnoise des Ou-soun vint s’y établir à son tour et en chassa les Yué-tchi, qui s’en allèrent dans l’ouest et s’emparèrent de la Sogdiane et de la Bactriane, vers 140 avant J.-C. Cependant le chef des Sé, dépossédé par les Yué-tchi, s’était réfugié dans le sud, au delà d’un grand col, évidemment dans le Pamir ; puis il se rendit maître du royaume de Ki-pin (Kandahar) . Dans tout cela, il s’agit de changements politiques plutôt qu’ethnographiques. Nous apprenons que les Sé ou Saka s’étendaient, du moins au IIIe siècle avant notre ère, plus loin que ne l’indique Ptolémée, jusque dans la vallée d’Ili ; mais rien ne peut faire penser qu’ils n’occupaient pas en même temps le Pamir. Il est naturel, au contraire, de supposer que le chef des Sé alla chercher asile parmi des congénères disposés à le secourir ; il n’est point dit que tous les Sé aient quitté la Djoungarie, ni que ceux qui ont émigré avec leur chef aient été assez nombreux pour se substituer à la population autochtone d’une région qu’ils ont seulement traversée. Du reste, plusieurs documents perses et grecs nous montrent que, dès l’époque la plus reculée à laquelle notre science puisse atteindre, dès l’an 500 avant l’ère chrétienne, les Saka habitaient la contrée où les place Ptolémée. Ératosthène, cité par Strabon, dit que les Saka étaient séparés des Sogdiens par le Yaxarte, et c’est précisément ce que Ptolémée nous enseigne. Polien, auteur récent à la vérité, mais s’appuyant sur des documents anciens, raconte dans ses Stratagèmes ( HYPERLINK "http://remacle.org/bloodwolf/erudits/polyen/sept.htm" VII, 11) que Darius, au cours de son expédition contre les Saka, se laissa égarer par un faux transfuge, pâtre de chevaux, et parvint au bout de sept jours, toutes les provisions épuisées, à un désert sans eau. Alors le roi monta sur une montagne pour prier Apollon d’envoyer de la pluie. Il fut exaucé, puis s’en retourna rapidement et déboucha en Bactriane. Le pays des Saka était donc un pays de montagnes, fréquenté par des p.023 troupeaux de chevaux, aride en certaines parties, proche de la Bactriane, et tous ces détails ne conviennent bien qu’au Pamir. L’inscription de Béhistoun place les Saka après les Sougda (Sogdiens) et avant les Sattagous, sans doute les Sattagides d’Hérodote, tribu d’Afghanistan. Enfin Hérodote les met dans la quinzième satrapie, alors que tous les pays du Turkestan, Sogdiane et Bactriane, environs de Hérat, Khârezm, bords de la Caspienne, steppes des Kazak sont compris par lui soit dans les autres provinces de l’empire perse, soit dans le territoire indépendant des Massagètes : un seul reste libre où l’on puisse loger ses Saka, c’est le Pamir et le Ferghânah.
Ayant éliminé l’hypothèse, qui considère les Saka comme l’ancienne population du Turkestan oriental, nous avons à rechercher quelle était en réalité cette population. Les Annales chinoises, ou du moins les fragments qui en ont été traduits, nous renseignent assez bien sur les peuples qui entouraient la région qui nous intéresse. Au IIIe siècle avant l’ère chrétienne, nous voyons la Mongolie occupée par les Hioung-nou  de race turco-mongole, la région du Kouk nor et du Tsadam par les K’iang tibétains, le nord-ouest du Kan-sou et le bassin du Boulongir par les Yué-tchi, dont nous ne savons rien, sinon qu’ils étaient nomades et étaient armés d’arcs , les bassins de l’Ili et de p.024 l’Issygh koul par les Sé, que nous supposons, sur la foi d’une ressemblance verbale, être les mêmes que les Saka des écrivains grecs. Au siècle suivant, les Yué-tchi furent dépossédés par les Hioung-nou, les Sé par les Yué-tchi qui, eux-mêmes, furent bientôt remplacés dans le pays de Khouldja par les Ou-soun que les Hioung-nou avaient chassés de la Djoungarie orientale. Ces Ou-soun avaient les yeux clairs et les cheveux roux, de même que les Khaka, les Bila, les Kou-té et p.025 les Tingling, cités plus tard par les auteurs chinois et tous originaires de la Djoungarie et de la Sibérie sud-occidentale. C’étaient incontestablement des Finnois, parents des Ostiak et des Vogoules . Lorsque Tch’ang K’ien exécuta sa mission d’exploration entre 140 et 127 avant notre ère, l’aile occidentale des Hioung-nou occupait réellement tout le pays à l’est du Lob nor, au nord des Nan chan et du Hoang hô jusqu’à la frontière du Chen-si. Dès le milieu du IIIe siècle, sous la dynastie des Ts’in, ils avaient établi une sorte de protectorat sur ce que nous appelons aujourd’hui le Turkestan oriental et y avaient préposé un commissaire général chargé de percevoir les impôts ; mais on ne nous dit pas qu’ils y eussent installé aucune colonie . Au siècle suivant, sous la dynastie des Han, la Chine, qui s’était fortifiée et étendue dans le sud, commença à s’avancer dans le Kan-sou étape par étape aux dépens des barbares, à y construire des forteresses, à y fonder des colonies de déportés. Ainsi s’élevèrent successivement Kieou-kouan (Sou-tcheou, 121 av. J.-C.), Tchang-yé (Kan-tcheou) T’oung-houang (Cha-tcheou, 111 av. J.-C.) ; ainsi commença à se chinoiser peu à peu cette province de Kan-sou, dont la race chinoise ne devait jamais dépasser les limites en son expansion. Les empereurs Han poursuivirent leurs progrès vers le nord-ouest, vers ce bassin du Tarim occupé par une population sédentaire, semé d’oasis fertiles, offrant des routes p.026 commodes vers ces riches contrées de Ferghânah, de Sogdiane et de Bactriane récemment reconnues par le voyageur Tch’ang K’ien. En 104, on entreprit contre le Ferghânah, qui refusait de vendre des chevaux, une expédition aventureuse qui échoua assez piteusement mais on la reprit deux ans plus tard avec des forces plus considérables. Il en résulta la soumission, au moins nominale, de quelques-uns des États du bassin du Tarim et la création de plusieurs postes militaires entre Cha-tcheou et le Lob nor, à Kin-li (Châh yâr) et à Loung-t’ai (Bougour). Cependant, tout le nord de la région demeurait sous la domination des Hioung-nou. En l’an 59, le prince commandant l’aile droite des barbares de Mongolie se sépara de son suzerain le tchen-yu et se soumit à la Chine, qui en profita pour étendre son protectorat sur tout le pays entre le Lob nor et le Pamir et placer un résident général à Ou-lei (Bougour entre Koutcha et Kourla). On procéda au recensement des trente-six principautés qui y étaient comprises, et les annalistes chinois nous en donnent le détail. Malheureusement, quelque bien informés qu’ils aient pu être dès lors sur cette contrée, ils ne nous apprennent point quel peuple l’habitait. Il est probable qu’en ce temps, comme aujourd’hui, c’était un peuple sans nom ou plutôt ayant autant de noms que de cités. Les auteurs grecs et latins, moins bien renseignés d’ailleurs, confirment cette opinion. Nous ne trouvons chez eux aucune mention du Turkestan oriental avant l époque impériale. Cependant, dans le tableau que donne Hérodote des diverses satrapies de l empire de Darius, nous voyons qu il met dans la quinzième, à côté des Saka, les Caspiens, ¿1 š¬ÃÀ¹¿¹. Or, il a déjà cité les Caspiens comme faisant partie du onzième gouvernement, et ni lui ni aucun auteur ne signalent de peuple de ce nom en Transoxiane. Rennell a proposé de lire š¬Ã¹¿¹ au lieu de š¬ÃÀ¹¿¹  , et, en effet, selon Ptolémée, il y avait un peuple ainsi appelé, à l est des Saka, dans les environs de l AÁ¼·Ä®Á¹¿½, sur le territoire du Kâchgar actuel. Il n est pas impossible que ce territoire p.027 ait été compris dans l empire perse et dans la même satrapie que le Ferghânah et le Pamir. Malheureusement, aucun manuscrit n’autorise l’ingénieuse correction du critique anglais. Strabon dit que les rois gréco-bactriens avaient étendu leur domination dans l’est jusqu’aux Phrounes et aux Sères et, par conséquent, sur tout le Turkestan oriental ; mais il ne parle pas des gens qui vivaient entre la Bactriane et les Phrounes ; c’étaient pour lui des Scythes, ce qui ne signifie rien, et il ne semble pas avoir été curieux d’en savoir davantage. Denys le Périégéte nous apprend qu’au delà des Saka habitaient les Tokhares, les Phrounes et les Sères. Ceux-ci sont les Chinois, les Phrounes paraissent être les mêmes que les Hioung-nou ; quant aux Tokhares c’étaient les Yué-tchi ou un groupe des Yué-tchi, car Strabon les mentionne avec quatre autres peuples comme venant d’au delà du Yaxarte et ayant pris part à la conquête de la Bactriane sur les Grecs. Pline l’Ancien les place, eux et les Phroures (= Phrounes), dans le voisinage des Sères, après les Attacores du côté des Scythes, soit en langage moderne au nord du Tibet oriental et à l’est du Turkestan . Selon Ptolémée, les Thagoures, c’est-à-dire sans doute les Tokhares, sont au nord de Lan-tcheou , près du Hoang hô, et les Throanes, p.028 dans le nom desquels il n’est peut-être pas téméraire de reconnaître celui des Phrounes, habitaient plus au nord, dans l’est de Cha-tcheou. Ce sont bien à peu près les mêmes régions que celles que les auteurs chinois assignent respectivement aux Yué-tchi et aux Hioung-nou. Nous tournons toujours autour du bassin du Tarim sans y pénétrer. A la vérité, Pline nomme, comme vivant au delà du Yaxarte, vingt et un peuples scythiques, dont plusieurs devaient se trouver dans le Turkestan oriental ; mais ce n’est qu’une liste de noms jetés pêle-mêle, qui ne nous apprend rien ; il n’y avait, en effet, pas de contrée sur laquelle on fût renseigné d’une manière plus incertaine parce qu’elle était peuplée de nations innombrables et vagues. Nec in alla parte major auctorum inconstantia, credo propter innumeras vagasque gentes. Ptolémée, qui aimait bien mieux se tromper que n être point précis, a bravement dressé la carte de la Scythie transpamirienne () ­ºÄÌ 8¼¬¿Å DÁ¿Å £ºÅ¸¯±) avec des villes, des rivières, des montagnes et des positions en longitude et latitude calculées à quelques minutes près. On y reconnaît le T ien chan, l Altyn tâgh, le Tarim  ; on y retrouve ou l on croit y retrouver le nom de Kâchgar p.029 dans celui du pays de Kacie (š¬Ã¹± ÇÎÁ±) et le nom de Khotan dans celui des Khates (¿1 §¬Ä±¹) situés au sud du pays précédent ; on y voit le pays d Akhas (‘Ǭñ ÇÎÁ±) qui rappelle les Khâça du Maha Bharâta. Mais aucun nom n offre la moindre analogie avec ceux que donnent les auteurs chinois, et deux seulement sont semblables à ceux qu on rencontre chez Pline : ¿1  ¯±»±¹ (Pialæ) et ¿1 8Ã÷´Ì½µÂ (Essedones). Ce dernier est curieux. Ptolémée appelle ainsi une grande nation habitant sur un affluent méridional de l’Oykharde, au pied nord de l’Altyn tâgh ou Nan chan, à l’est de Kâchgar et près de la ville Issédon sérique ; en outre, il note une autre ville de ce nom, Issédon scythique, située au nord-est de Kâchgar, au pied du T’ien chan. Or, Hérodote parle du peuple des Issédons, qui vivait à l’est des monts Ourals, en face des Massagètes, par conséquent dans le bassin de l’Irtych. C’étaient sans doute des Finnois, parents des Ou-soun. On serait tenté de conclure que le Turkestan oriental a été peuplé, au moins en partie, par une race finnoise ; mais le témoignage de Ptolémée n’est pas suffisamment sûr pour une contrée qui n’était connue de son temps que par de vagues informations ; les noms des peuples avaient pu changer pour des raisons politiques sans que leur race ait subi aucune altération sérieuse ; enfin, si l’examen des détails topographiques de la carte du géographe alexandrin peut permettre de placer son Issédon scythique dans les environs de Koutcha et son Issédon sérique non loin de la Lop de Marco Polo , la comparaison p.030 des positions et des distances ferait plutôt voir dans la première Khouldja et Cha-tcheou dans la seconde, laquelle est d’ailleurs considérée par Ptolémée comme hors de la Scythie et par conséquent du Turkestan. Dans cette dernière hypothèse, Issédon scythique correspondrait à l’une des villes des Ou-soun et la nation des Issédons à une partie au moins des anciens Yué-tchi. Quoi qu’il en soit, on ne saurait s’appuyer sur des bases aussi fragiles pour échafauder une théorie quelconque ; et la seule chose que l’on puisse tirer de l’examen des documents grecs et latins, c’est que les anciens habitants du Turkestan oriental n’étaient non plus que les modernes connus sous une dénomination ethnique commune à tous. Pour les Grecs, c’étaient des Scythes, expression qui nous renseigne aussi peu sur leur race que l’expression chinoise de Si yu, la contrée d’Occident, puisque parmi les Scythes il y avait aussi bien des Slaves que des Iraniens et des Finnois. Comme les Perses appelaient Saka tous les Scythes, on peut dire que le bassin du Tarim était peuplé autrefois de Saka ; mais alors il ne faut pas s’imaginer avoir résolu la question parce qu’à un mot hellénique on en a substitué un iranien.
Pour divisée que cette antique population du Turkestan oriental ait toujours été en groupes distincts et pour inconnue qu’en soit l’origine, quelques témoignages précis permettent cependant d’affirmer l’existence d’une certaine unité ethnique dans le pays entier dès une époque très reculée et de déterminer à quelle race appartenaient les hommes qui y vivaient. Après avoir dit qu’ils étaient agriculteurs et demeuraient dans des villes ou villages, les Annales des premiers Han ajoutent que leurs coutumes ne ressemblaient ni à celles des Hioung-nou, ni à celles des Ou-soun. Ils n’étaient donc ni Turcs, ni Finnois. Il ne s’agit pas ici, en effet, de cette différence de mœurs qui se manifeste nécessairement entre un peuple sédentaire et un peuple p.031 nomade, puisque la phrase de l’auteur chinois implique que les Hioung-nou et les Ou-soun, nomades les uns et les autres, n’avaient pourtant pas les mêmes coutumes. D’ailleurs, ce seul fait que les gens du bassin du Tarim étaient sédentaires devrait nous empêcher de les ranger parmi les Turco-Mongols, car nous ne connaissons de science certaine aucun peuple turco-mongol qui ait été sédentaire à une époque aussi ancienne ; et ceux qui le sont devenus depuis n’ont quitté la vie pastorale pour la vie agricole que malgré eux et contraints ou à la suite d’un mélange avec des races supérieures. On lit dans la chronique des Ouei septentrionaux que depuis Kao-tchang (Tourfân) jusqu’à Khotan les hommes avaient les yeux enfoncés et le nez proéminent, et que les gens de Khotan étaient les seuls qui n’eussent pas les mêmes caractères physiques et qui ressemblassent aux Chinois. Ces yeux enfoncés et ce nez proéminent dénotent une race indo-européenne. Le document cité n’est pas, il est vrai, antérieur au Ve siècle de Jésus-Christ ; mais toutes les invasions qui s’étaient produites au commencement de notre ère n’avaient pu modifier le type originel que dans le sens turco-mongol. Si le fameux Kânichka, roi des Kouchân ou Yué-tchi, au rapport de Hiouen Ts’ang, étendit ses domaines au delà du Pamir et fit sentir sa puissance jusqu’aux bords du fleuve Jaune, si, plus de trois cents ans auparavant, les derniers rois gréco-bactriens, selon Strabon, dominèrent un moment sur la Scythie ultérieure, ces événements n’ont pas dû introduire plus d’éléments aryens dans le bassin du Tarim que les incursions et conquêtes passagères des Hioung-nou dans la même période n’y ont dû introduire d’éléments turco-mongols. Comme enfin il ne semble pas que l’empire des Perses, au temps de sa plus grande extension, ait jamais dépassé le Pamir, nous n’apercevons aucune raison de croire que la population du Turkestan oriental n’ait pas été aryenne six cents ans avant le Christ aussi bien que quatre cents ans après. Quant à l’exception que fait l’auteur chinois pour les gens de Khotan, elle ne laisse pas d’être un peu embarrassante, car aujourd’hui leur type ne se distingue pas sensiblement de celui de leurs voisins. Est-ce une erreur de l’annaliste fondée sur une mauvaise observation, p.032 ou au contraire faut-il croire que cette légende rapportée par les Chinois est vraie, d’après laquelle un peuple venu du sud-ouest, c’est-à-dire du La-dag, aurait occupé primitivement le pays de Khotan, que ce peuple de race probablement tibétaine aurait laissé son empreinte dans le type local, même après avoir été recouvert par l’élément aryen, que la différence entre les Khotanais et leurs voisins, encore sensible au Ve siècle, se serait atténuée peu à peu pour s’effacer enfin par suite du mélange incessant des uns avec les autres, qui rapprochait de plus en plus les Khotanais des Aryens de Kâchgar ou de Yârkend, et des invasions longuement poursuivies des Turcs dans l’Hexapole qui rapprochaient de plus en plus les gens de Kâchgar ou de Yârkend du type mongoloïde ? Au reste un détail douteux et particulier à une seule ville ne saurait ébranler le fait général, qui subsiste dans toute sa signification et sa portée. La même remarque s’applique au passage où Hiouen Ts’ang prétend que les Kachgariens avaient les yeux verts . Je n’ai point remarqué d’yeux verts à Kâchgar, et peut-être le moine chinois a-t-il généralisé une observation qu’il n’avait faite que sur un nombre restreint d’individus. Les Ou-soun des T’ien chan avaient de fréquentes relations avec leurs voisins de Kâchgar et de Yârkend, et de nos jours parmi les montagnards qui vivent au nord de Kâchgar on rencontre assez souvent des gens aux yeux clairs, reste de la vieille race ou-soun qui a laissé son nom sous la forme Ouïssoun à la grande Horde des Kazak qui est établie entre le lac Issygh koul et Tâchkent ; mais aussi il est vraisemblable qu’il a existé autrefois dans l’un et l’autre Turkestan à côté d’une race brune une race blonde, de souche également indo-européenne , dont on trouve encore des survivants chez les peuplades tadjiques du Pamir, chez les Kâfir et les Tchatrâli et qui a pu être plus largement représentée au VIIe siècle de notre ère. En somme, nous p.033 devons nous en tenir au texte cité plus haut d’après lequel la grande majorité de l’ancienne population du bassin du Tarim offrait les traits les plus caractéristiques du type indo-européen.
De plus, il est très probable que, conformément à la tradition, les hommes étaient primitivement semblables des deux côtés du Pamir comme ils le sont de notre temps. Il ne s’est rien passé pendant vingt-cinq siècles qui ait pu produire leur assimilation s’ils avaient appartenu antérieurement à des familles différentes. La conversion à l’Islam du Turkestan oriental a sans doute rendu plus actives les relations entre les Boukhariotes et les Kachgariens, elle a unifié jusqu’à un certain point leurs civilisations ; mais elle n’a pas provoqué un mélange de sang capable de faire un seul et même peuple de deux peuples divers. Les invasions turques ayant sévi de part et d’autre avec une intensité presque pareille, elles ont modifié la race dans le même sens de part et d’autre, et si le pays occidental a entretenu plus longtemps des rapports plus intimes avec le monde iranien, s’il a résisté davantage à l’envahissement turc, cela sert à expliquer que le type y soit resté un peu plus voisin du pur type indo-européen que dans le pays oriental. Or il est incontestable que le Turkestan russe était habité dans l’antiquité par une race aryenne. Les Bactriens, les Sogdiens et les Khârezmiens parlaient une langue indo-européenne, les Annales des Han rapportent qu’au IIe siècle avant notre ère tous les hommes depuis le Ferghânah jusqu’au royaume des Parthes, quoique parlant des dialectes variés, se comprenaient les uns les autres et que tous avaient également les yeux enfoncés et la barbe épaisse. Et les nomades étaient de même race que les sédentaires. La grande nation des Daens dont les Chinois ont appliqué le nom à tous les gens du Turkestan russe (Ta hia) et qui paissait ses troupeaux à l’est de la Caspienne, est rangée par Hérodote (I, 125) parmi les tribus perses. Selon Strabon ( HYPERLINK "http://remacle.org/bloodwolf/erudits/strabon/livre118.htm" XI, 8) les Khârezmiens faisaient partie des peuples Massagète et Saka. Ceux-ci parlaient une langue d’origine indo-européenne, comme en témoignent quelques mots qui sont parvenus jusqu’à nous. Leur arme nationale était la hache dite sagaris (latin : securis ; russe : ctimpa ; allemand : Hache ; p.034 suédois : skra). Dans le nom de la vieille capitale des Saka, Rôxanakè, on reconnaît la racine zend raokhchna (brillant), dans celui de la princesse Sparethra le sanscrit svar (p. , ciel) et aithra (feu), dans celui de šÅ´Á±¹¿Â, le vieux nom slave de # , qui signifie : cheveux bouclés. Le nom de la reine Zarine s explique par le zend zaranya (p.  = doré) ou peut-être par le russe 70@?, aurore, qui a donné le nom d homme >@?=L. Tomyris rappelle le sanscrit tamara, eau ; Spargapis, nom du fils de la reine des Massagètes, se décompose en svarga (ciel) et pis (p. , fils) .
Les observations qui précèdent suffisent à établir que la légende populaire que je signalais au début est vraie dans son sens général et que les anciens Touraniens, vivant entre la Caspienne et le Lob nor, étaient réellement les cousins germains des Iraniens. On ne peut savoir quand ils commencèrent à subir le mélange avec leurs voisins finnois, turcs et mongols qui devait à la longue altérer sensiblement leur race et changer leur langue . Habitant aux confins extrêmes du monde aryen p.035 en de vastes plaines ouvertes à tous les vents, aux limites mal définies, peu propres à la fondation d’États concentrés et forts, ne pouvant nourrir qu’une population faible et clairsemée, ils ont été de tout temps très exposés aux incursions et aux envahissements de leurs voisins européens ou tartares. La première invasion de la Transoxiane dont le souvenir nous ait été conservé fut accomplie au VIIe siècle avant Jésus-Christ par des Scythes d’Europe, slaves probablement, qui durant vingt-huit ans furent maîtres de l’Asie centrale , et les Grecs pensaient que les Saka, dans le sens large du mot, n’étaient autre chose que des Scythes émigrés d’Europe . Peut-être n’était-ce que la suite d’une longue série d’invasions iraniennes et européennes qui peu à peu avaient fait prédominer dans le Tourân l’élément aryen sur un élément tartare préexistant, en sorte que dès l’aube des temps historiques la race de cette région était déjà une race mixte et que les conquêtes p.036 ultérieures des Turcs et des Mongols ne furent qu’une revanche des premières conquêtes aryennes, un mouvement en avant qui succéda à un mouvement de recul ignoré de nous, comme il fut suivi plus tard d’un puissant retour offensif des Indo-Européens représentés par les Slaves.

 HYPERLINK \l "table" @

CHAPITRE III
Les origines ethniques, suite. 
Les éléments non aryens. La turquisation
 HYPERLINK \l "table" @
p.037 Quoi qu’il en soit de l’hypothèse émise à la fin du chapitre précédent, ce que nous savons du rôle joué par les peuples turcs dans le bassin du Tarim entre le IIIe siècle avant Jésus-Christ et le Xe après suffirait amplement, en supposant que la race de ce pays ait été purement indo-européenne dans la période antérieure, à expliquer le changement de la langue et la modification du type. Pendant les quatre cents ans que dura la dynastie des Han la partie orientale du Si-yu fut soumise alternativement au protectorat des Hioung-nou et au protectorat des Chinois, mais plus longtemps à celui-là qu’à celui-ci . Mais les Hioung-nou ne paraissent pas avoir exercé une influence bien considérable. Leur domination consista surtout à percevoir un tribut, qui représentait pour la population sédentaire une sorte de police d’assurance contre le p.038 pillage, et leurs gouverneurs n’étaient guère que des collecteurs de taxes, analogues à ce que furent plus tard les bask#ak# mongols en Russie. Les princes indigènes épiaient l occasion de se soustraire aux charges qui leur étaient imposées ; ils cessaient de payer dès qu ils voyaient les nomades occupés sérieusement d autre part ; ils provoquaient contre eux l intervention de l’empereur chinois dès qu’ils sentaient celui-ci de force et de loisir, et quand un des petits États en avait soumis plusieurs autres à ses lois, il avait quelquefois il hardiesse de refuser le tribut. Rarement les Hioung-nou, pour rétablir leur suprématie, faisaient de grandes expéditions militaires ; ils se contentaient de razzias rapides, et, le plus souvent, au lieu de se battre eux-mêmes, ils suscitaient contre les rebelles une coalition des États voisins, toujours jaloux et aimant mieux prêter la main à la servitude de tous qu’à la prospérité d’un d’entre eux. D’ailleurs il n’entrait point dans l’idée des nomades, ni dans la politique de leurs khâkân, de coloniser ou d’occuper pour leur compte un pays dépourvu de pâturages, moins encore d’en assimiler la population. Ils concevaient la société comme un organisme militaire et les Hioung-nou possédaient sans doute au moins les grandes lignes de cette puissante constitution guerrière qui, portée à son dernier point de perfection par Tchingiz Khân, assura de si prestigieux succès aux peuples turco-mongols malgré leur faiblesse numérique, malgré leur infériorité physique et morale. Le premier principe des chefs des Hioung-nou devait être de garder leurs gens groupés sous leur main, prêts à la première réquisition, partant d’empêcher les émigrations, surtout dans les villes. Ils donnaient probablement à leurs peuples les mêmes conseils que Bilgé Khâkân donne à ses Turcs dans l’inscription de l’Orkhon :
« Comme une partie des tiens, ô peuple turc, considérant qu’au midi il n’y avait pas de sombre forêt, disait : « Je veux m’établir dans la plaine », les gens policés (les Chinois) excitèrent la partie du peuple qui parlait ainsi. Des gens ignorants ayant accepté cette invitation, beaucoup des tiens sont morts. Si tu vas dans ce pays-là, ô peuple turc ! tu mourras. Mais si, demeurant dans le pays d’Eutuken, tu envoies des caravanes et des convois, et si tu restes dans la forêt d’Eutuken, où il n’y a ni p.039 richesse, ni chagrin, tu continueras à conserver un empire éternel, ô peuple turc ! et tu te rassasieras davantage .
Tous n’écoutaient pas ces recommandations et il se passa chez les Hioung-nou ce qui se passa plus tard chez les Turcs de Bilgé Khâkân :
« Tu allas dans tous pays, dit celui-ci à son peuple, beaucoup des tiens se sont perdus ou fatigués.
Plus d’un, lorsque le commandement était faible, dut se laisser séduire par le charme et la mollesse des oasis, accepter avec plaisir la charge bien rémunérée de condottiere au service de ces petites cités turbulentes, mais d’esprit peu militaire. Ces immigrés se perdirent dans la masse et j’imagine qu’ils n’eurent pas beaucoup plus d’importance ethnique dans le bassin du Tarim que les lansquenets allemands n’en eurent en Italie. Pour les deux siècles qui suivirent la chute de la dynastie des Han nous ne savons pour ainsi dire rien de ce qui se fit dans le pays d’occident. La Chine divisée s’en désintéresse de plus en plus, laisse carte blanche aux nomades. Dans la première moitié du Ve siècle la dynastie des Youan Ouei, qui s’était fortifiée dans le nord de la Chine, rétablit la charge de gouverneur général de l’occident, les troupes impériales prirent même Karachahr et Koutcha. Ce succès fut éphémère. Un grand mouvement s’accomplissait parmi les barbares. Tandis que plusieurs hordes de Hioung-nou prennent le chemin de l’Europe, une nouvelle tribu se lève au fond de la Mantchourie, celle des Jouan-Jouan, qui bientôt grandit, réunit autour d’elle divers peuples mongols ou turcs, et, marchant vers l’ouest, détruit la domination des Hioung-nou, puis envahit le pays de Tourfân en 460. De là il se répand dans toute l’Hexapole, pillant et saccageant ; en vain les malheureuses cités réclament la protection de l’Empereur : celui-ci se récuse, impuissant à arrêter le torrent dévastateur . Ce ne fut du reste qu’un torrent d’été qui disparut sans laisser de traces que quelques ruines. Le chef des Hoa ou Yeptalites, tribu vassale des Jouan-Jouan, s’était détaché d’eux, p.040 avait contourné le T’ien chan et le Pamir, avait fondé un empire en Sogdiane et en Bactriane sur les débris de celui des Kouchân. Ce nouvel État, dès la fin du siècle, étendit sa domination sur le Turkestan oriental entre Khotan et Karachahr  et paraît l’avoir maintenue jusqu’à l’entrée en scène des Turcs proprement dits vers 560. Cependant les Turcs Teulès, appelés T'ié-lé ou Kao-kiu par les Chinois, s’étaient substitués aux Jouan-Jouan dans le pays de Tourfân et depuis un certain temps déjà le Chan-chan (Lop) était placé sous le protectorat des T’oukou-houn, dynastie turco-mongole, qui régna sur les Tibétains du Tsadam et des environs du Kouk nor entre 312 et 663 . Un des princes de cette dynastie, chassé par des troupes chinoises, s’était même avancé jusqu’à Khotan avec une bande de fugitifs et avait mis cette ville à sang et à sac en l’an 445, mais il n’y était pas resté . C’est la plus ancienne invasion tibétaine dans le bassin du Tarim qui nous soit connue d’une manière certaine. Au milieu du VIe siècle parurent les Turcs proprement dits qui, campés sur les bords de l’Orkhon, reconstituèrent l’empire des Hioung-nou sur la Mongolie entière et la Sibérie méridionale, battirent les Teulès et les Yeptalites (550-570), et les petits États du Si-yu payèrent aux nouveaux vainqueurs le tribut qu’ils avaient payé successivement aux Hioung-nou, aux Chinois, aux Jouan-Jouan, aux Yeptalites et aux Teulès. Ceux qui voulurent résister n’eurent pas à s’en féliciter. Les Tourfanais en firent l’expérience ; en 590, quatre de leurs villes furent détruites et deux mille des leurs durent émigrer en Chine. Lors du passage de Hiouen Ts’ang en 629 toute la région au sud du T’ien chan reconnaissait la suprématie du lieutenant du khâkân turc, Toun p.041 cheu-hou , campé près de l’Issygh et nous voyons dans le récit du moine le khâkân et ses lieutenants profiter de cette suprématie en percevant des redevances des divers princes, tandis que le menu peuple en tirait parti de son mieux en exerçant le brigandage sur le grand chemin du nord et en pillant les caravanes insuffisamment escortées. D’autre part, la route du sud avait été si bien ravagée par les Turcs et surtout par les Tibétains du Kouk nor que toutes les oasis qui florissaient autrefois entre Nia et le Lob nor, abandonnées des hommes, étaient devenues la proie des sables. C’est alors que la grande dynastie des T’ang commença à régner sur la Chine unifiée, consolida l’autorité, et non seulement tint les barbares en respect, mais obtint par plusieurs victoires la soumission des Turcs orientaux (630). Les cités du Tarim, qui n’oubliaient jamais complètement leurs vieux liens avec l’Empire du milieu, s’empressèrent d’envoyer des ambassades à la cour de Si-ngan et les Chinois se mirent en devoir de rétablir leur souveraineté sur le pays occidental. Ils s’emparèrent de Koumoul (632). Les princes voisins s’inquiétèrent ; ils voulaient bien que l’Empereur les aidât contre les Turcs, mais ils n’entendaient point passer sous son joug. Ils s’allièrent donc aux Turcs orientaux. Les Chinois mirent la main sur Tourfân , prirent à leur solde un condottiere turc, A-seu-na-cheu-ni, qui, avec ses bandes de Teulès, détruisit cinq grandes villes et se rendit maître de 700 villages . Toute résistance fut ainsi brisée ; les Chinois installèrent quatre gouverneurs militaires à Karachahr, Koutcha, Kâchgar et Khotan sous les ordres d’un gouverneur général résidant à Koutcha et donnèrent à la nouvelle province le nom de Ngan-si (l’Occident pacifié). Ils ne semblent pas avoir trouvé la population plus turque qu’elle ne l’était au temps des Han. Rien dans les ouvrages des p.042 annalistes et les récits des voyageurs ne peut faire supposer qu’il y eût une parenté quelconque entre les gens de l’Hexapole et les diverses tribus turques, mongoles ou tibétaines qui les entouraient. Les coutumes continuent à différer comme le type physique et nous n’avons aucun motif de croire que l’usage de la langue turque se fût répandu dans le pays. Si on y avait parlé le même idiome que chez les nomades, il est probable que les auteurs chinois auraient noté le fait en même temps que la divergence des mœurs. Ils disent seulement que chaque cité possédait son dialecte particulier, ce qui ne signifie point qu’il y eût entre tous ces dialectes une bien grande disparité. Lorsque j’arrivai â Kâchgar, des indigènes m’affirmèrent que le langage de Khotan était autre, tandis qu’en réalité il ne présente que des nuances absolument insignifiantes. Les auteurs ne sont, du reste, pas d’accord ; au lieu que Hiouen Ts’ang prétend que le parler de Yârkend était distinct de celui de Khotan, Soung Yun assure le contraire. Les rares mots, noms ou titres indigènes que nous rencontrons chez les écrivains chinois n’éclaircissent point cette question de la langue ; du moins on n’y voit rien de turc, sauf peut-être un ou deux titres imposés par les vainqueurs. Les Annales des Yuan Ouei nous apprennent que vers l’an 500, les gens de Tourfân parlaient et écrivaient le chinois, mais qu’ils avaient aussi leur langue et leur écriture propres, auxquelles l’auteur donne l’épithète de hoei. On a voulu en conclure qu’il s’agit de la langue des Turcs  Hoei-hou ; mais Stanislas Julien traduit hoei simplement par barbare, et il doit avoir raison, car les Chinois ne connaissaient pas p.043 encore les Turcs Hoei-hou, au moins sous ce nom. Dans toutes les autres principautés du Si-yu l’écriture avait été empruntée à l’Inde, mais l’idiome était fort différent de celui qui était employé au sud de l’Himalaya. Cela ne démontre point qu’il était d’origine turque et non pas indo-européenne. Nous ne pouvons rien affirmer à cet égard ; il est seulement vraisemblable que la langue n’avait point changé depuis l’époque des Han puisque les annalistes ne nous en informent pas et que les noms de lieux sont restés les mêmes, sauf un petit nombre d’exceptions dont aucune ne trahit l’introduction du turc .
La domination chinoise dans le bassin du Tarim ne fut pas beaucoup plus ferme ni beaucoup plus paisible sous les T’ang qu’elle ne l’avait été sous les Han. Les quelques garnisons qui y étaient installées suffisaient à tenir le pays dans l’obéissance, non à le protéger efficacement contre un coup de main vigoureux d’un ennemi extérieur. Or, non seulement les Turcs, matés pour le moment, étaient impatients du repos et toujours prêts à reprendre les hostilités, mais encore une nouvelle puissance venait de se fonder dans le midi avec laquelle il fallut bientôt compter. Vers 630, le roi de Lha-sa, Loung-dzang, ayant soumis à son autorité toutes les principautés environnantes, avait constitué l’État tibétain. Après avoir aidé les Chinois à détruire l’empire des Tou-kou-houn (Tibétains du Kouk nor), les troupes du nouveau royaume se tournèrent vers l’ouest, traversèrent le La-dag (Po-liu) et descendirent en Kachgarie dès 665. Repoussées dans une première campagne, elles recommencèrent leurs attaques, et enfin, avec l’appui des Turcs, chassèrent les Chinois un peu après 670 et restèrent maîtresses de la région. Les garnisons impériales ne furent rétablies qu’en 692 à la suite, semble-t-il, d’une révolte du La-dag contre les gens de Lha-sa , révolte qui fermait à ceux-ci la route de p.044 l’Hexapole. Vingt ans plus tard, le La-dag retomba au pouvoir de Lha-sa et les Tibétains, s’alliant aux Turcs et aux Arabes, qui venaient de conquérir le Transoxiane, pénétrèrent jusqu’à Kâchgar. Mais le général arabe Kouteyba-ibn-Mouslîm ayant dû se retirer précipitamment en apprenant la mort du khalife Ouélîd, l’expédition échoua complètement (715) . La Chine fut alors à l’apogée de sa puissance en occident, elle étendit son protectorat jusque sur le Ferghânah, sur Tâchkent et même un instant sur Samarkand, elle exigea le tribut du La-dag et la tranquillité régna pendant quelques années entre Tourfân et Khotan. Cet état de choses fut fortement ébranlé par la rébellion de Ngan-lou-chan, général chinois d’origine turque, qui, en 756, s’empara de la capitale de l’Empire. La dynastie des T’ang ne fut sauvée que grâce au concours des nomades de race turque, des villes du Ngan-si et du khalife arabe. La rébellion réprimée, les Tibétains, qui l’avaient soutenue, profitèrent de ce que l’Empereur avait dû dégarnir les forteresses de la frontière pour envahir le Chen-si, d’une part, où ils saccagèrent Si-ngan-fou en 763, et la Kachgarie d’autre part. Nous ne savons à quelle époque exacte ils reparurent en ce dernier pays, mais en 790 nous les trouvons à Pé-t’ing (Ouroumtchi), où ils battent les Hoei-hou ou Ouigour, alliés des Chinois. La défaite qu’ils subirent l’année suivante n’eut sans doute point de conséquences, car ce ne fut qu’après 860 qu’ils furent chassés définitivement de Tourfân et de Bougour. Il est donc à peu p.045 près certain qu’ils occupèrent le Turkestan oriental tout entier pendant au moins trois quarts de siècle. Il est probable que, déjà zélés bouddhistes, ils furent appuyés par les quelques myriades de moines qui peuplaient alors les nombreux couvents de la région, et peut-être auraient-ils maintenu leur domination fort longtemps malgré les Arabes et les Turcs, peut-être la Kachgarie serait-elle aujourd’hui un pays de langue tibétaine et de religion bouddhique si de graves luttes, ayant éclaté entre l’élément religieux et l’élément laïque dans le royaume de Lha-sa, n’en avaient amené la division au cours du IXe siècle et ruiné la puissance.
La place des Tibétains fut prise par les Turcs Ouigour qui apparaissent alors pour la première fois dans l’histoire du Turkestan oriental . C’étaient, au rapport des annalistes chinois, des descendants de ces Kao-kiu ou T’ié-lé (= Teulès) dont une partie au Ve siècle paissait ses troupeaux sur les confins nord-orientaux de la contrée qui nous intéresse, dans les environs de Barkoul. Soumis à l’empire des Turcs proprement dits au milieu du VIe siècle, plusieurs de leurs tribus, sous la direction de celle des Ou-hou, c’est-à-dire des Ogouz ou Tokouz Ogouz, secouèrent le joug vers l’an 600 et formèrent sur la rivière Sélenga un groupement de peuplades indépendant qui prit le nom de Ouigour, Hoei hô en Chinois . Durant tout le VIe siècle ils furent en p.046 guerre avec les Turcs ; après diverses alternatives de succès et de revers ils durent céder enfin, et ceux qui ne voulurent pas accepter le joug des vainqueurs furent réduits à émigrer dans le nord-ouest du Kan-sou aux environs de Koua tcheou et de Kan tcheou, où ils fondèrent un État qui subsista de 700 à 1028 et coupa les communications directes entre la Chine et sa colonie de l’ouest. Les discordes violentes qui s’élevèrent parmi les Turcs après 742 permirent aux Ouigour de reprendre l’offensive du côté du nord, et, en 745, ils substituaient leur domination à celle de leurs vieux adversaires entre l’Orkhon, le lac Balkhach, l’issygh koul, le T’ien chan, Barkoul, le Nan chan et le Hoang hô. C’est à eux que les Tibétains se heurtèrent lorsqu’ils se furent avancés jusqu’à Ouroumtchi. Le choc entre les deux ennemis dans les vallées des Monts du Ciel fut considérablement amorti par les p.047 combats continuels que les Ouigour livrèrent aux Khaka ou Kyrghyz, peuple finnois d’origine, habitant sur les bords du Kem ou Iénicey supérieur. Victorieux d’abord, les premiers, se croyant en sécurité du côté du nord, tournèrent leurs forces vers le sud et réussirent, en 840, à enlever Si tcheou (Tourfân) aux Tibétains ; mais dès l’année suivante les Khaka prirent une si rude revanche que les Ouigour faillirent perdre l’empire. Ils se relevèrent pourtant et, en 860, profitant de l’affaiblissement des Tibétains, ils commencèrent la conquête des États sédentaires situés au sud du T’ien chan. Cette conquête, dont nous ignorons les détails, semble n’avoir pas dépassé Koutcha à l’ouest et s’arrêta dans le sud aux limites du royaume de Khotan . Mais elle présenta un caractère tout autre que les conquêtes antérieures des Turcs et les conséquences en furent très différentes. Pour la première fois, en effet, le khâkân au lieu de se contenter d’un vague protectorat sur les cités et les oasis, et de continuer à demeurer sous la tente dans ses pâturages de Mongolie, fit acte d’occupation réelle et vint en personne s’installer avec ses guerriers en pays cultivé. Il établit sa résidence tantôt à Tourfân, tantôt à Ouroumtchi selon la saison et gouverna directement ses nouvelles possessions qui ne connurent plus dès lors de dynastie indigène. Il porta le titre de Arslân khân (le roi-lion) et tous ses sujets, qu’ils fussent ou non d’origine turque, furent appelés du nom des vainqueurs soit Hoei hou ou Ouigour par les Chinois du nom général de la confédération, soit Togouzgouz () ou Tokouz Ogouz par les Arabes du nom particulier de la tribu ou du groupe de tribus qui avait été le noyau autour duquel s’était formée la confédération ouigour.
Vers la même époque un autre État turc se fondait à Kâchgar dans des conditions semblables. Au temps où Nasr le Samanide, régnait en Transoxiane (914-943) il y avait à Kâchgar, au rapport p.048 d’Ibn Khaldoun, un prince turc appelé Toghan Tékin. Puis le même auteur nous parle d’un Boghra Khân, souverain de Kâchgar, qui, en 921, aida Nasr contre les Gouz du Turkestan occidental. Depuis nous suivons régulièrement cette dynastie de Boghra , qui resta indépendante dans le Turkestan oriental jusqu’à l’invasion des Kara Kitan (1128). L’origine en est obscure, on a cru, sans preuves, qu’elle était ouigour comme celle de Tourfân. Grigorief soutient, avec raison, je crois, qu’elle était Karlouk . Les Karlouk étaient un peuple turc qui vivait au nord du T’ien chan, enclavé dans les tribus des Tou-kiue. Au VIIIe siècle, l’empire de ceux-ci tombé, les Karlouk et ceux des Tou-kiue qui n’acceptèrent pas la domination ouigour, passèrent à l’ouest de l'Issygh koul et occupèrent Tâchkent et le Ferghânah. Si les premiers donnèrent leur nom à la nouvelle fédération, les seconds étaient sans doute plus nombreux et les chefs du groupe eurent soin de rattacher leur généalogie à Tchina , l’ancêtre de la dynastie des Tou-kiue. D’ailleurs les historiens ou géographes arabes substituent souvent le nom de Turcs à celui de Karlouk et Maçoudi nous apprend que cette nation avait autrefois commandé à toutes les autres nations turques et que son chef avait été khâkân des khâkân. Cela nous prouve bien que ces Karlouk étaient les vrais héritiers des anciens Tou-kiue, les Turcs par excellence et l’on disait que leur dynastie descendait du légendaire Afraciâb. Or l’on attribuait la même généalogie à la famille de Boghra Khân, les princes de cette famille et leurs sujets sont toujours traités de Turcs p.049 simplement et jamais de Togouzgouz ; si, d’après Maçoudi, les Karlouk s’étendaient dans les pays de Tâchkent et du Ferghânah, nous savons par Istakhri qu’ils devaient s’étendre beaucoup plus loin à l’est, car ce géographe dit que du Ferghânah, à travers les Karlouk, jusqu’aux habitations des Togouzgouz il faut un peu plus d’un mois , ce qui placerait la limite entre les deux peuples un peu à l’est d’Aksou. Tandis que les souverains de Kâchgar en viennent quelquefois aux mains avec les Gouz, qui habitaient dans les environs de la mer d’Aral, ils ne sont jamais aux prises avec les Karlouk de Ferghânah et il n’est nullement question de ceux-ci lorsque Boghra Khân alla conquérir Boukhâra en 993, d’où l’on peut inférer que le royaume des princes kachgariens était limitrophe de celui des Gouz et du Mâverânnahar, que par suite ce n’était pas autre chose que le pays des Karlouk qui était précisément limitrophe de celui des Gouz et du Mâverânnahar. Enfin Djouveyni nous dit qu’au XIIIe siècle, au temps où la Kachgarie était depuis longtemps devenue musulmane, les Ouigour étaient de tous les idolâtres les plus acharnés contre l’Islam , preuve que Ouigour et Kachgariens étaient deux peuples distincts.
Quoi qu’il en soit de cette question secondaire, il est certain que Kâchgar était dès la fin du IXe siècle gouverné par une dynastie turque qui y résidait. Khotan, au contraire, conserva ses princes indigènes jusqu’à la fin du siècle suivant. Nous avons vu plus haut qu’il était en dehors du royaume ouigour. Il ne faisait pas davantage partie de l’État kachgarien, car en 971, d’après les annales chinoises, le prince de Khotan était encore bouddhiste tandis que les Boghra étaient déjà musulmans et il venait de soutenir une guerre contre eux. Son territoire s’étendait jusqu’au Lob nor et il avait fréquemment maille à partir avec les Hia tibétains, qui avaient ressuscité dans le Kan-sou et la région du Kouk nor l’ancienne puissance des T’ou-kou-houn. Au sud de Khotan le La-dag et le Baltistân étaient déjà, au temps où écrivait Maçoudi, (943), p.050 entre les mains des princes turcs de la race des Tou-kiue, c’est-à-dire proches parents, vassaux peut-être, de ceux qui occupaient Tâchkent, le Ferghânah et Kâchgar. Le royaume de Khotan était donc entouré de toutes parts par des Turcs, sauf du côté du Tsadam. Il n’est pas impossible qu’il ait été obligé de reconnaître la suprématie du khâkân du Tibet tout en conservant sa dynastie indigène . C’est seulement lors de l’ambassade envoyée par lui à la cour impériale en 1009 que le prince de Khatan est qualifié de hé-han (khâkân) d’où il suit qu’entre les deux missions de 971 et de 1009, mais non pas avant, une dynastie turque avait remplacé l’ancienne dynastie du pays. Or, selon Ibn el Athir, ce khâkân dont parlent les Annales chinoises était le propre fils de Boghra Khân, Kâdir khân, qui combattit à côté de son oncle Ilik khân contre Mahmoud le Ghaznévide en l’an 1004. Par conséquent le sud du bassin du Tarim a été conquis par les Turcs de Kâchgar et occupé effectivement par eux entre 971 et 1004, probablement avant le commencement de la campagne d’Ilik khân en Transoxiane, soit avant 997.
Désormais ce que nous appelons le Turkestan oriental est p.051 définitivement et entièrement une terre turque. Les nomades de la steppe n’y sont plus des envahisseurs passagers qui, leur main faite, ont hâte de regagner leurs pâturages, ne laissant derrière eux que quelques aventuriers et quelques gens chargés de faire rentrer les tributs ; ils y sont maintenant à demeure fixe, ils ont quitté leurs tentes de feutre pour des maisons de briques ou de pisé, leurs chefs sont entrés dans les palais des rois indigènes, leurs soldats montent la garde aux créneaux des villes, leurs pâtres deviennent fermiers. La race ancienne du pays, qui, malgré les invasions qui s’étaient succédées durant plus de mille années et la perte de son indépendance, avait conservé son originalité et sa personnalité, commença de s’altérer sensiblement. Elle ne résista guère à la turquisation, par faiblesse naturelle d’abord, puis par suite du triomphe de l’islamisme qui effaça les distinctions de castes, supprima l’idée de race, et confondit tout le monde sous le droit commun du Coran et sous la dénomination commune de musulmans. Les vainqueurs durent approprier leurs coutumes à la vie sédentaire et à la loi du prophète, mais ils gardèrent leur langue et forcèrent le peuple conquis de l’adopter, en sorte que presque aucun vestige ne subsista plus de l’idiome primitivement parlé dans le pays. Pour la première fois, la nomenclature géographique est envahie de noms turcs . Le plus ancien livre de Kachgarie qui nous soit parvenu, le Koudatkoubilik, qui date de 1068, est écrit en pur dialecte turc, et les quatre-vingt-douze mots étrangers qu’il contient sont arabes ou persans : si, depuis, la langue s’est altérée, la cause en est moins au réveil des dialectes locaux qu’à l’imitation de la littérature persane et à l’exemple p.052 des docteurs musulmans, gens de Boukhara, habitués au persan et à l’arabe, toujours prêts à employer des mots de ces langues lorsque le turc leur paraissait insuffisant. Au point de vue physique, l’élément nouveau s’incorpora à l’ancien, pendant les transformations politiques que je viens d’esquisser, dans une proportion assez considérable et d’une manière assez intime pour marquer de son empreinte le type d’une race qui n’était déjà plus sans mélange. Quoique des deux éléments l’ancien fût de beaucoup le plus important par la quantité, il ne put cependant pas reprendre le dessus et effacer l’empreinte subie, parce que l’élément turc fut sans cesse renforcé et renouvelé au cours des siècles postérieurs par les invasions successives des Kara Kitan, de Tchingiz khân et des Djoungar, parce que, surtout, les steppes et les montagnes environnantes ont été envahies de Turcs nombreux, qui, y trouvant les conditions favorables à leur existence accoutumée, s’y sont multipliés plus qu’ailleurs au point d’y dominer et d’absorber les populations aborigènes précédentes, que les Doulân ont occupé les forêts de Kachgarie, les Kyrghyz, les monts de l’Alay et du T'ien chan, les Kazak, les steppes des vieux Massagètes et les Turkmen celles de Dahens, que le voisinage, la communauté de religion et de langue ont facilité et encouragé les relations entre ces nomades turcs et les agriculteurs des oasis, que chaque pasteur qui, désormais, troqua sa houlette pour une bêche fut un Turc, qui accrut pour sa part l’élément turc des villes et des villages aux dépens de l’élément indo-européen, alors qu’en Kachgarie celui-ci n’avait plus où s’alimenter. Au XIe siècle cette combinaison ethnique n’est pas encore achevée, les noms de peuplades que je viens de citer, seuls employés aujourd’hui en Asie centrale, n’y sont pas connus alors, mais les Ouigour, les Karlouk, les Turcs, les Ogouz sont à peu près les mêmes gens que les Kyrghyz, les Kazak, les Turkmen, ils occupent presque les mêmes régions ; la turquisation est déjà très avancée et ne s’arrêtera plus, les limites où elle doit atteindre sont fixées. Aussi je ne crois pas qu’il soit nécessaire de pousser plus loin ce tableau d’histoire ethnographique, d’autant que la suite de cette histoire est bien établie p.053 dans ses traits principaux et n’offre guère matière au doute et à la discussion.
En résumé, la population présente du Turkestan oriental est formée essentiellement de deux races, non pas superposées, ni juxtaposées, mais combinées : la race ancienne des Touraniens d’origine indo-européenne, que nous considérons comme une unité simple parce que nous ne pouvons pas la décomposer en ses éléments, et la race nouvelle des Turcs qui s’est incorporée à la précédente surtout au cours du IXe et du Xe siècle. De ces deux parties constituantes la seconde est plus faible dans les villes et les campagnes cultivées, et au contraire prédomine dans les bois et les monts, chez les patres Doulân ou Kyrghyz dont il sera question plus loin. Quant aux Chinois, aux Tibétains et aux Mongols, qui ont joué un rôle politique important, ce sont au point de vue ethnique des quantités négligeables, sauf à Karachahr où l’on trouve un groupe de population mongole considérable. Prjévalsky a imaginé de distinguer les gens du nord de ceux du sud, prétendant que les veines de ceux-ci contiennent une part notable de sang tibétain, et il les appelle Matchin. Les Khotanais disent, il est vrai, que leur pays est celui que les vieux livres de légendes nomment Matchin ; mais cela n’a pour eux aucun sens ethnographique, ils ne se considèrent pas comme d’un autre sang que les Kachgariens dont ils ne diffèrent en effet ni par le type, ni par les coutumes, ni par le caractère moral. Leur cité a été dans le passé en relations plus suivies avec les Chinois qu’aucune autre cité dans la région, excepté Tourfân, elle a entretenu plus de rapports qu’aucune autre avec les Tibétains, elle est restée un peu plus longtemps entre leurs mains au VIIIe et au IXe siècles ; mais certainement ni les Chinois, ni les Tibétains ne se sont fixés dans le pays et ne se sont mêlés aux indigènes en nombre suffisant, ni d’une manière assez durable pour avoir exercé une influence assez considérable sur la race. En ce qui concerne la tradition signalée plus haut d’après laquelle le district de Khotan aurait été peuplé autrefois par une tribu venue du La-dag, elle est trop sujette à caution et le fait qu’elle indique serait-il vrai que, faute de détails, nous n’en pourrions pas apprécier la valeur p.054 réelle et les conséquences . Il n’est point invraisemblable qu’il y ait chez les Khotanais un peu plus de sang tibétain et un peu moins de sang turc ou mongol que chez les Kachgariens, mais comme les éléments constitutifs ne sont pas très dissemblables et que leurs proportions ne diffèrent pas beaucoup, le résultat a été à peu près le même. Si les gens du sud et ceux du nord ont été distincts à une époque quelconque, ce que nous ne saurions affirmer malgré le texte chinois déjà cité (p. 31), ils se sont, depuis, mêlés et confondus au point de ne plus former qu’une masse homogène, et, en un mot, il n’existe point de peuple Matchin.
 HYPERLINK \l "table" @
CHAPITRE IV
Le développement de la civilisation
 HYPERLINK \l "table" @
p.055 La race composite qui habite aujourd’hui le Turkestan chinois n’a jamais atteint qu’à une civilisation assez rudimentaire, encore qu’elle soit depuis très longtemps déjà sortie de la barbarie primitive. Parvenue rapidement à un certain degré de culture, elle ne réussit guère à le dépasser, par suite des conditions défavorables où elle fut placée, semblable à ces arbres plantés dans une terre peu profonde, qui poussent d’abord avec vigueur, puis, rencontrant trop tôt le roc ou le tuf, cessent de croître et restent rabougris toute leur vie. Dès la première mention un peu précise que nous trouvons dans l’histoire de ce peuple, il nous apparaît comme beaucoup plus avancé que ne l’étaient à la même époque plusieurs de ceux qui de nos jours marchent à la tête de la civilisation. Alors que les Germains demeuraient dans de grossières huttes de bois ou dans des souterrains disséminés dans les forêts et les landes, se nourrissaient de laitage, partageaient leur temps entre la guerre, la chasse et la pâture, connaissaient à peine l’agriculture, ignoraient le commerce et l’industrie et menaient une existence très analogue à celle des Kyrghyz, les Touraniens orientaux habitaient des villages et des villes entourées de murailles, se construisaient des maisons de pisé, de briques ou de pierres, possédaient des marchés où se vendaient les marchandises de la Chine et de la Bactriane, usaient de vêtements de p.056 soie, extrayaient et travaillaient les métaux, fabriquaient des sabres, des lances, des cuirasses de métal, creusaient des canaux d’irrigation, cultivaient toutes sortes de céréales et de fruits. Cette civilisation avait sans nul doute la même origine que celle de la Bactriane, de la Sogdiane, du Khârezm. A défaut de document catégorique à cet égard, la similitude de race, la facilité relative des communications nous induisent à le penser, et alors comme aujourd’hui le pays du Tarim devait être une copie plus ou moins affaiblie des pays du Yaxarte et de l’Oxus. Sans parler des légendes qui font régner des deux côtés du Pamir les vieux rois mythiques de la lignée de Tour, les objets préislamiques, poteries ornées, figurines de terre cuite, pierres gravées provenant des ruines d’Afraciâb, l’antique Samarkand et de Peykent, l’ancienne capitale de la Sogdiane, ressemblent singulièrement à ceux que l’on trouve parmi les débris du vieux Khotan à Yotkân. Du reste la Kachgarie était destinée par la nature des choses et sa situation géographique à entretenir des rapports avec la Transoxiane et la Bactriane beaucoup plus qu’avec toute autre contrée. En quinze jours on va de Kâchgar à la capitale du Ferghânah sans obstacle sérieux, au lieu qu’il faut un mois et demi pour se rendre au Kachmir par d’affreuses montagnes inhabitées ou peuplées de tribus barbares et que c’est à peine trop d’un trimestre pour franchir la distance qui sépare Tourfân de Si-ngan à travers un désert de sable presque dépourvu d’eau, plein de mauvais génies qui égarent le voyageur, infesté de bandes pillardes et où la route n’est marquée que par les ossements de ceux qui y ont péri. Tchang K’ien prétend qu’avant lui la contrée de l’ouest n’avait eu aucune relation avec la Chine. Il exagère sans doute, car son propre récit nous apprend que le roi du Ferghânah possédait déjà quelques notions sur l’Empire des Han . Mais ces rapports antérieurs avaient dû être bien faibles et insignifiants, puisque l’on n’en trouve nulle part le souvenir dans les historiens chinois ; et cela n’est pas fait pour surprendre celui qui se rappelle que le Kan-sou n’était pas encore colonisé à cette époque p.057 reculée, que les postes de Cha-tcheou et de Sou-tcheou n’existaient point, qui, depuis, offrirent aux caravanes un peu de repos et de sécurité et leur permirent de se ravitailler. Il est certain du moins que la civilisation, que Tchang K’ien observa dans le Tourân oriental 140 ans avant Jésus-Christ, n’était en aucune manière empruntée à la Chine. Quant à l’Inde, nous voyons que dans les périodes connues elle a exercé une trop mince influence sur la Kachgarie et entretenu avec elle un trop médiocre commerce pour que nous puissions supposer qu’il en ait été autrement dans les temps plus anciens. Il est vrai que la Kachgarie doit à l’Inde le bouddhisme, mais c’est là une exception, qui s’explique par un prosélytisme extraordinaire et par l’intervention des rois indo-scythes, en sorte que ce fut en grande partie par l’intermédiaire de la Bactriane que le bouddhisme pénétra dans le bassin du Tarim. Au contraire, les deux régions de l’ouest et de l’est du Pamir ont toujours été en rapports très étroits et l’influence de l’une sur l’autre a toujours été considérable, malgré diverses causes qui s’y sont opposées. En fait, le premier événement certain de l’histoire du Tourân oriental est précisément la conquête qu’en opéra la Bactriane environ deux siècles avant notre ère et il n’est pas trop hardi d’assurer que ce fut là, non le commencement, mais la suite des relations entre ces deux contrées, qui n’étaient plus barbares depuis longtemps. Dans le Tourân occidental la civilisation était déjà fort ancienne et avait acquis un certain éclat. La légende, que raconte Ctésias de la guerre de Sémiramis contre la Bactriane, montre au moins la grande idée que l’on avait du passé de ce pays. Le géographe Albirouni, Khârezmien lui-même, nous dit que le vieux calendrier solaire du Khârezm était le meilleur de tous et que l’ère nationale remontait à l’an 678 avant Jésus-Christ. La conquête d’Alexandre introduisit dans ces régions quelque chose de la politesse hellénique ; enfin on sait que la Bactriane fut un des centres les plus importants de la religion de Zoroastre, ce qui suppose un assez haut degré de culture intellectuelle et morale. Les Touraniens de l’est, dont la société dérivée de principes semblables se développait parallèlement, suivirent les progrès de leurs frères d’un pas inégal. p.058 Ils reçurent d’eux le mazdéisme et plus tard le manichéisme. Parmi les vestiges du passé ensevelis sous le sable, on retrouve une foule de terres cuites et de pierres gravées, représentant des figures de style grec plus ou moins pur. Si cela ne signifie point qu’on savait, il y a deux mille ans, fabriquer ces objets à Khotan ou à Kâchgar, cela indique que le goût y en était répandu et que le commerce avec la Bactriane hellénique était actif. L’entrée en scène des Chinois eut pour résultat immédiat d’accroître ce trafic, car la Kachgarie devint l’intermédiaire obligée entre la Chine et l’Occident. Les marchands du pays allaient chercher les soieries à Si-ngan et par Lan-tcheou, Sou-tcheou, Cha-tcheou, Lob, Kourla et Koutcha, les transportaient aux bazars de Kâchgar , où venaient les prendre les marchands de Ferghânah, de Sogdiane, de Bactriane, qui eux-mêmes les passaient aux Perses ou aux Parthes. En même temps l’influence politique des pays de l’ouest du Pamir ne cesse pas de se faire sentir à l’est. En l’an 84 la Sogdiane soutint Yârkend et Kâchgar contre le gouverneur chinois qui se tira d’affaire en provoquant l’intervention de la Bactriane en sa faveur. En 90 les Bactriens envahirent le Si-yu, vers 110 ils intervinrent pour régler une question de succession au trône de Kâchgar. Il est assez probable qu’ils jouèrent un rôle plus important que les annales officielles de l’Empire du Milieu ne veulent l’admettre et qu’il y a beaucoup de vrai dans ce que dit Hiouen Ts’ang, que le fameux Kânichka étendit ses domaines jusqu’à l’est du Pamir et fit craindre ses armes jusqu’auprès du Fleuve Jaune.
La civilisation que les Chinois rencontrèrent dans le bassin du Tarim sous la dynastie des Han était, pour ainsi dire, le dernier rameau qu’eût poussé dans l’orient la civilisation de l’Asie occidentale ; mais c’en était le rameau le plus faible et le moins verdoyant. Il ne faut point s’exagérer l’éclat de cette société antique, ni s’imaginer qu’elle fût très p.059 supérieure à celle d’aujourd’hui. Il est d’autant plus facile de se laisser duper par le mirage du passé lointain que nos informations sont plus rares et plus vagues. On est fort tenté d’attacher une importance excessive aux menus faits qui se lèvent de temps à autre dans l’aridité de l’histoire ; de même que celui qui voyage dans le désert risque de prendre pour une oasis un bouquet de tamaris qui se dresse à l’horizon poudreux. Si nous admettons, et la chose est très probable, qu’entre le premier siècle avant notre ère et le cinquième après il ne se produisit pas, en dehors de la propagation du bouddhisme, de changement social considérable et que les renseignements donnés par les Annales des Youan Ouei  et des Liang peuvent également s’appliquer à l’époque des Han, nous pouvons ajouter aux signes de civilisation déjà signalés qu’à Khotan  il y avait d’habiles artisans en vaisselle de cuivre, qu’à Koutcha on fabriquait des draps ou des feutres fins, qu’à Koutcha et à Kâchgar on exploitait des mines de cuivre, de fer, de plomb et d’étain, presque toutes abandonnées de notre temps, que les rois s’asseyaient sur des trônes d’or sculptés et portaient des casques à figures d’animaux, très probablement d’origine bactrienne, qu’enfin les gens n’étaient pas dénués de savoir-vivre et de politesse. La poterie et les terres cuites du vieux Khotan sont certainement, en partie du moins, l'œuvre d’artisans locaux et dénotent un art de quelque valeur aujourd’hui bien dégénéré. Mais nous ne voyons rien qui frappe l’imagination, qui marque un puissant effort d’intelligence ou de volonté, on ne nous dit pas qu’aucune ville fût très vaste, très populeuse, très brillante ou contînt quelque monument réellement remarquable. La valeur d’une société se mesure jusqu’à un certain point à la grandeur, à la solidité, à la beauté des édifices qu’elle construit, or il ne semble pas qu’à aucune époque on ait rien bâti en Kachgarie de beau, de grand, ni de solide et il n’est point de pays où les ruines soient en somme plus misérables. Sous les Han p.060 l’organisation politique des cités était tout à fait sommaire : un roi, un vézir, un commandant de l’aile droite des troupes, un commandant de l’aile gauche. Cette division en aile droite et en aile gauche est un vestige de la vie nomade primitive, non que les Touraniens n’eussent depuis longtemps passé à la vie sédentaire ; mais, une fois la distance franchie qui sépare l’état pastoral de l’état agricole, ils n’avaient point su poursuivre leurs progrès, et cent ans avant notre ère, la constitution de leurs cités n’était pas plus compliquée que celle des tribus turques de la steppe. Le recensement qui fut opéré par le gouverneur chinois, vers le milieu du premier siècle avant Jésus-Christ, donne pour les 31 principautés comprises dans les limites du Turkestan oriental une population totale de 315.000 âmes. Évidemment ce recensement dont je donne le détail ci-dessous ne mérite qu’une confiance restreinte. Le gouverneur qui le fit exécuter n’avait pas les employés nécessaires pour établir une bonne statistique ; le nombre des feux ou des hommes en état de porter les armes ne correspond pas toujours à celui de l’ensemble des habitants. Cependant, c’est une indication qu’il n’est pas permis de négliger, et, à supposer que l’évaluation soit inférieure de moitié à la réalité, le total serait de 630.000, soit le tiers, environ de la population actuelle. Il est à remarquer, en outre, que tous les centres d’habitation qui existaient alors existent encore aujourd’hui, sauf Kin-kiue, que par conséquent les légendes, comme celle des trois cents villes qui s’élevaient jadis entre Khotan et Tchertchen, contiennent incomparablement plus de fantaisie que de vérité, que l’opinion, d’après laquelle les surfaces cultivées auraient été plus vastes autrefois qu’aujourd’hui et les sables auraient fait des progrès importants dans les temps historiques, est dénuée de fondement. Il me paraît de toute certitude que la Kachgarie n’a jamais été aussi florissante qu’aujourd’hui au point de vue matériel, encore qu’elle ait plutôt perdu que gagné au point de vue intellectuel et artistique. Les seules modifications apportées dans le cours des âges par les agents naturels sont une légère surélévation du niveau du sol, un léger déplacement des oasis et la disparition de quelques lieux cultivés et habités sur les cours inférieurs du Bostân p.062 Toghrak, du Nia daria et du Kéria daria, disparition amplement compensée par un meilleur aménagement des oasis subsistant. Que les rivières qui se perdent aujourd’hui dans les sables aient rejoint primitivement le Tarim et que leurs bords aient été peuplés, cela est probable, conforme à la géologie, mais cela nous reporte hors de l’histoire, aux époques légendaires d’Afraciâb et de Tour, peut-être plus loin encore dans l’antiquité.

Les mêmes causes qui avaient fait manquer le développement social du Tourân oriental jusqu’à la première occupation chinoise devaient le faire manquer encore dans la suite. On ne saurait guère imaginer des conditions géographiques plus défavorables à l’éclosion d’une civilisation forte et brillante. Des nombreuses oasis disséminées dans le désert immense, aucune n’est assez considérable pour fournir la matière d’une société complète et capable de grands progrès, aucune ne produit assez de richesses pour subvenir au luxe nourricier des arts, aucune n’alimente assez d’hommes pour entretenir une élite intellectuelle suffisante, apte à remuer la masse inerte. Dans un groupe aussi restreint la vie est naturellement peu compliquée, les affaires sont de mince importance, exigent peu d’activité, peu d’efforts et de réflexion, d’où il résulte une grande indolence et une sorte de stagnation générale. La réunion de plusieurs oasis ensemble aurait corrigé le trop de petitesse de chacune, mais elles sont trop séparées les unes des autres. Chaque ville notable est distante de sa voisine de plusieurs journées de marche, elle est aussi isolée au milieu du désert qu’un îlot au milieu de l’océan, elle a sa rivière qui, au lieu de la relier aux villes des environs, l'en éloigne au contraire ; exactement délimitée dans sa ceinture de sables, elle n’a rien de commun ni rien à démêler avec les autres cités, elle possède non seulement son terrain propre, mais aussi son eau propre qui n’appartient à nulle autre, elle produit juste ce qui suffit à son existence et précisément les mêmes choses que les oasis prochaines, elle n’a par conséquent rien à leur emprunter, ni à leur prêter. Si encore les divers centres d’habitation étaient dispersés en tous sens comme des arbres dans un verger, il eût été possible d’en p.063 former des groupes assez denses et stables ; mais ils sont tous, et l’on n’en compte que douze de considérables, en négligeant Karachahr et Tourfân, égrenés sur une ligne elliptique longue de trois mille kilomètres. Les tentatives d’agrandissement des plus forts d’entre ces petits États devaient nécessairement échouer, car ils étaient obligés de se développer sur un front trop étendu et, pour ainsi dire, sur un seul rang. Au lieu d’un bataillon compact, ils n’avaient qu’une file indienne, interrompue et coupée en menus tronçons, sans cohésion et sans résistance. L’attaque en était aussi facile que la défense en était difficile. Joignez que les principautés de premier ordre étaient toutes à peu près d’égale valeur et d’égales ressources, que, partant, elles étaient impuissantes à conserver leurs avantages et à s’imposer définitivement aux autres. Khotan, Yârkend, Kâchgar, Aksou, Koutcha, Karachahr, Tourfân et Lob se disputaient sans cesse la domination et l’obtenaient tour à tour sans jamais rien fonder que de fragile et de provisoire. Malgré une analogie apparente, il n’y a aucune comparaison à établir entre le Tourân oriental et l’ancienne Grèce. Les cités helléniques, qui ont joué un rôle dans l’histoire de la civilisation, si petites qu’elles nous semblent auprès de nos États modernes, étaient beaucoup plus considérables et plus riches que Kâchgar ou Yârkend. Elles étaient infiniment moins éloignées les unes des autres, communiquaient plus intimement entre elles, étaient plus variées de climat, d’aspect, de productions, de situation géographique, partant de mœurs et d’esprit, et rien n’était plus favorable au progrès que cette diversité jointe à un facile et constant échange d’impressions mutuelles. Enfin, voisines d’une mer, qui, par ses vents réguliers et alternants et par ses îles innombrables, étaient éminemment propice à une navigation novice encore, elles recevaient par cette voie les idées et les arts en même temps que les denrées des plus prospères contrées du monde. Au contraire, la Kachgarie était, surtout dans l’antiquité, en dehors des grandes routes du commerce, qui aurait pu accroître sa richesse et son activité, parfaire l’éducation et féconder l’intelligence de son peuple. Séparée de tous les centres de civilisation par des montagnes et des distances énormes même du plus p.064 rapproché, la Bactriane, elle était pour toutes les nations qui l’entouraient l’extrême borne du monde connu, elle-même presque inconnue. Du grand mouvement qui s’était fait sur les bords du Tigre et de l’Euphrate et sur ceux de la Méditerranée, elle n’avait perçu que les dernières vibrations, très affaiblies, incapables de secouer sa torpeur. Elle était restée trop livrée à elle-même, trop enfermée dans les limites étroites de son génie propre comme dans le cercle de ses montagnes.
Les invasions turques aggravèrent encore l’effet de ces mauvaises conditions. Elles furent moins funestes par les ravages et les ruines qu’elles firent, par les exactions des intendants qui en résultèrent, que par l’action qu’elles exercèrent sur les mobiles de la volonté. La médiocrité, l’extrême dispersion des centres habités, leur proximité de la frontière rendaient la résistance à peu près vaine et toujours désastreuse. La caravane qui passait sur le grand chemin solitaire au pied des monts était la proie infaillible des maraudeurs barbares descendus des hauteurs, la ville assise dans la plaine vide tombait aux mains des premières grosses bandes qui débouchaient par les vallées. Comment se défendre ? La frontière était trop immense pour être surveillée partout et protégée par des ouvrages fortifiés, elle était trop voisine pour que l’attaque fût prévenue, et alors, qu’elle fût ou non victorieuse, elle portait également la dévastation au cœur même du pays. Les agressions se renouvelant sans cesse, les gens des oasis ne tardèrent pas à se convaincre de l’inanité de leurs efforts, se résignèrent à payer pour avoir la paix et sauver leur pain quotidien, prirent l’habitude de dépendre d’autrui et de courber l’échine devant le plus fort. Ils perdirent l’esprit militaire et ne le retrouvèrent plus. Avant que la première expédition chinoise ne fût décidée, les envoyés impériaux déclaraient dans leur rapport que les troupes indigènes étaient faibles et qu’une armée chinoise ne rencontrerait pas de résistance sérieuse. Ce n’étaient cependant pas les soldats qui manquaient : tout homme valide devait se tenir prêt, armé et équipé, à toute réquisition, comme aujourd’hui au Tibet, et l’on pouvait mettre ainsi cent mille p.065 hommes sur pied . Mais évidemment les vertus guerrières, le sens de la discipline, le courage faisaient déjà défaut non moins qu’au temps présent. Je ne prétends pas que cet énervement de la volonté soit dû uniquement aux invasions turques, mais elles y sont pour une bonne part.
Les résultats pernicieux de ces invasions furent mal compensés par l’occupation chinoise qui fut peu efficace. Elle fut trop intermittente et son influence ne s’exerça que d’une manière superficielle. Les Touraniens orientaux apprirent à élever le ver à soie et à fabriquer des soieries, ils devinrent les intermédiaires pour une partie du commerce entre la Chine et l’Occident et encore ce commerce fut-il toujours assez mince ; quelques-uns de leurs princes reçurent une éducation chinoise ou épousèrent des princesses chinoises ; à Tourfân, qui fut la plus chinoisée des cités de la région, les gens instruits surent parler et écrire la langue mandarine, et l’administration fut organisée sur le modèle de l’administration de l’Empire. Tout cela était fort insuffisant, la différence de race, de mœurs, de langue, de traditions, de religion était trop grande et la culture chinoise resta lettre morte pour le peuple soumis. Les Chinois du reste n’aidaient point à combler le fossé ; leur orgueil dédaigneux de l’étranger les en empêchait. Très casaniers par religion et par habitude, ils ne venaient guère dans le pays conquis, et l’empire du milieu y fut représenté seulement par quelques fonctionnaires, confinés dans leurs ya-men, par de rares marchands, simples commissionnaires en général et ne faisant que passer, surtout par des soldats et des déportés criminels, médiocres agents de civilisation. En outre, à côté de quelques bons effets, l’intervention de la Chine en produisit un funeste en ce sens qu’elle contribua à séparer le Tourân oriental de l’occidental, source de sa civilisation, la plus capable de l’alimenter encore. Elle fit dévier le peuple de l’Hexapole de sa voie p.066 normale pour l’engager sur une route où il n’était pas en état de marcher.
Presque en même temps que les troupes chinoises, le bouddhisme fit son apparition et se propagea surtout grâce au puissant roi des Kouchân, Kânichka, dont l’autorité s’étendit un moment sur le Tourân oriental au premier siècle de notre ère. Nous ne pouvons pas dire que ce fut un bienfait. La nouvelle religion possédait une métaphysique très noble et une morale très haute : mais une religion vaut un peu ce que valent les hommes qui la pratiquent et les Touraniens étaient moins préparés à profiter des beaux côtés du bouddhisme qu’à se laisser gâter par ses défauts. Le pessimisme profond qui est l’essence même de la doctrine de Châkya Mouni, son dédain absolu des choses de ce monde illusoire, le renoncement à l’action qu’il prêche, en un mot, son mysticisme exagéré, étaient très propres à favoriser la pente naturelle des esprits nouvellement convertis à la nonchalance et à l’indifférence. De plus une des caractéristiques du bouddhisme est un grand mépris, teinté de commisération, pour les laïques placés si bas sur l’échelle de la connaissance et qui peuvent tout juste espérer, à force d’oraisons et d’œuvres pies, gravir dans une existence ultérieure un degré de l’échelle infinie. Par suite, le but est avant tout d’accroître autant que possible le corps des moines, les seuls vrais initiés, et l’on cherche moins à guider le troupeau des âmes vulgaires dans le sentier du salut qu’à leur inculquer le respect de l’habit religieux, et à les façonner à l’obéissance et à la mansuétude. Ce n’est point de cela que les Touraniens avaient besoin. D’ailleurs le bouddhisme n’a exercé parmi eux qu’un empire limité. Nous sommes portés à l’exagérer parce que l’état du pays à cette époque ne nous est guère connu que par les moines qui y ont voyagé : Fa Hien, Soung Yun, Hiouen Ts’ang. Leurs récits sont trompeurs quoique leur bonne foi ne soit pas en cause. Comme ils ne s’intéressent qu’à leur religion, qu’ils ne parlent à peu près que d’elle, il nous semble qu’en dehors d’elle il n’existait rien. Un examen plus approfondi montre qu’il en faut rabattre. Le nombre des moines paraît n’avoir pas dépassé le vingtième de la population totale, ce qui est bien p.067 peu en comparaison du Tibet moderne . L’influence sociale du clergé était très variable selon les cités. Nous pouvons le mesurer assez exactement au degré d’amabilité des épithètes appliquées par Hiouen Ts’ang à la population de chaque ville. Les gens de Kâchgar et de Yârkend étaient de mauvaises têtes, des esprits forts ; c’est pourquoi le bon pèlerin nous dit qu’ils sont « emportés et violents, enclins à la friponnerie et à la fraude, qu’ils ne se soucient point de la morale et tiennent l’étude (de la théologie) peu en honneur ». Le peuple de Koutcha était plus honnête ; mais celui de Khotan était un vrai modèle, poli, vertueux, décent, doux et respectueux, aimant les livres ; aussi le roi était-il fort dévot, ne manquant pas une procession, plein de déférence pour le clergé, qui avait une part considérable, sinon prépondérante, dans le gouvernement : dans l’ambassade de 960 ce ne fut pas seulement le roi qui envoya des présents à l’empereur de Chine, mais aussi un personnage, sans doute religieux, portant le titre de précepteur du roi, le même qui fut donné par Khoubilay au grand lama du Tibet. La population était récompensée de sa piété, elle vivait dans l’abondance et la joie, heureuse de son sort. Bref, c’était le paradis terrestre. Les Annales officielles sont moins flatteuses ; tout en reconnaissant la politesse des habitants de Khotan, elles les accusent d’être artificieux, peu décents, portés au vol et à l’adultère . Cela ne doit pas étonner après ce que nous avons dit tout à l’heure du bouddhisme, qui agit médiocrement sur la moralité de la masse populaire : le Tibet est là pour le prouver. Il faut s’en tenir au témoignage des Annales p.068 officielles, en tenant compte toutefois de la courtoisie extrême avec laquelle tout peuple a coutume de parler des autres. Nous verrons plus loin qu’après douze siècles écoulés les choses n’ont pas beaucoup changé. Au point de vue intellectuel, le bouddhisme n’a pas été un véhicule de progrès très important. Sans doute Hiouen Ts’ang rapporte avec complaisance qu’il y avait des moines d’une grande science théologique, et un Hiouen Ts’ang musulman, quelque aveuglé qu’il pût être par l’esprit de parti, ne trouverait pas autant à louer de notre temps. Mais les moines lisaient les livres sacrés dans le texte original ; ils ne les traduisirent point dans la langue du pays, comme ils le firent au Tibet, partant, ils ne créèrent point de mouvement littéraire. Ils introduisirent, il est vrai, une écriture, qui se répandit partout et servit à l’usage courant ; mais cette écriture n’était pas la première qui ait été employée, car il est certain que le mazdéisme en avait apporté une avec lui, et cette facilité avec laquelle les indigènes changeaient d’écriture est l’indice d’une faible diffusion de l’instruction et d’une littérature insignifiante. Le bouddhisme apporta aussi un art religieux ; les temples du pays étaient ornés de statues, de peintures, de bas-reliefs, soit tirés directement de l’Inde, ou travaillés sur place par des moines artistes d’après les modèles indiens. On n’a pas encore retrouvé de spécimens de cet art ; mais on ne peut manquer, le hasard aidant, d’en découvrir un jour ou l’autre. Cela nous apprendra peu de chose de nouveau puisque nous savons dès maintenant que cet art existait, qu’il n’était pas original et qu’il ne créa pas de mouvement artistique indigène.
A côté du bouddhisme et restreignant son influence, quatre autres religions existaient dont la plus ancienne était ce que les écrivains chinois appellent le culte des esprits. C’était une religion des forces de la nature, du feu, des rivières, des montagnes, du printemps fécondant, du Dieu redoutable qui vit dans les profondeurs de la terre. Ces forces étaient quelquefois figurées sous des formes animales ; il y avait aussi des dieux-animaux qui peut-être ne représentaient rien qu’eux-mêmes. Les Khotanais, par exemple, adoraient des espèces de rats, p.069 gros comme des hérissons , qui rendirent de signalés services à leurs dévots. Le culte naturaliste se combinait avec celui des ancêtres. Les rois surtout étaient honorés après leur mort ; on élevait un temple sur leur tombe dans le désert et on leur offrait des sacrifices . De rares vestiges subsistent encore de cette religion primitive, qui se rapproche autant de celle des anciens Chinois et de ce que nous appelons improprement le chamanisme  que des plus vieux cultes indo-européens. Nous n’en connaissons pas assez les détails pour en démêler le rôle social ; mais l’on peut affirmer hardiment que la majorité du peuple lui était attachée. Les trois autres religions, le mazdéisme, si toutefois il en subsistait quelque chose, le manichéisme et le christianisme nestorien, n’étaient pratiquées que par une assez infime minorité. Tout ce que nous en savons, c’est qu’il y eut un évêché à Kâchgar, qu’au Xe siècle, selon Ibn-Khordâdbeh, les Tokouz Ogouz étaient en partie madjous (manichéens) et en plus grande partie zénâdikeh (bouddhistes) , p.070 qu’à la même époque, au dire de Ouang Yen Té, il y avait à Tourfân un temple manichéen gardé par des prêtres persans .
Si cette rencontre de religions différentes, toutes très belles à des degrés et à des points de vue divers, s’était produite dans un milieu mieux préparé, il en aurait pu résulter de précieuses conséquences pour le développement de la civilisation par les polémiques et les luttes mêmes que le choc devait provoquer ; car c’est une loi que les facultés de l’homme se fortifient et s’accroissent dans les querelles et les batailles. Il est curieux que dans ce pays les historiens ne nous signalent avant l’arrivée des musulmans ni controverses, ni guerres, ayant la religion pour cause. Le peuple, né badaud, écoutait volontiers dans les carrefours les commentaires des prédicateurs sur l’Avesta, le Dhammapada ou l’Évangile, surtout quand des contes merveilleux et dramatiques y étaient mêlés ; mais il était peu capable de s’échauffer à propos du conflit éternel ou temporaire entre le Bon et le Mauvais, de Zarvân Akarana, le Temps sans bornes, des quatre vérités excellentes, victorieuses de Maya, de la grande et de la petite voie, de la double personnalité de Jésus, homme et Dieu, et du mystère de la Rédemption. Il eût couru grand risque de confondre les chrétiens avec les mazdéens et les manichéens avec les bouddhistes s'il ne les avait distingués à la forme du bonnet et à la couleur de la robe de leurs docteurs respectifs. Aux discussions théologiques et aux subtilités métaphysiques il préférait un bon tour de promenade à l’ombre des peupliers et quelques pas de danse au son de la flûte et de la guitare.
Au VIIe siècle après Jésus-Christ le Tourân oriental en était à peu près au même point où nous l’avons vu sous les Han, seulement le p.071 portrait qu’en ont tracé les auteurs contemporains est plus détaillé et nous y reconnaissons tous les traits essentiels de la physionomie du pays et du peuple, tels que nous les observons encore aujourd’hui. La tournure d’esprit, les goûts, le caractère, le degré de moralité étaient alors ce qu’ils sont de notre temps, les arts que l’on pratiquait, on les pratique toujours, ni mieux, ni pis, sauf de faibles exceptions, on fabriquait à peu près ce qu’on fabrique et par des procédés identiques, on faisait le même commerce par les mêmes voies, on cultivait les mêmes plantes dans les mêmes champs. Cependant une révolution s’accomplit dans l’intervalle, la plus complète qu’un peuple puisse subir. Une race nouvelle se mêla à l’ancienne, l’état politique, la langue, la religion, le droit furent changés. Il se fit beaucoup de bruit et d’agitation, et, finalement, il se trouva que les apparences s’étaient modifiées, mais que le fond était resté le même.
La conquête turque, commencée au IXe siècle et terminée dans le suivant, apporta un élément ethnique jeune et vigoureux, une organisation militaire excellente, une écriture, une langue. Les indigènes acceptèrent tout ce qu’on voulut. Les Turcs étaient des soldats, chevauchant et guerroyant le plus qu’ils pouvaient, occupant leurs loisirs à manger et à boire ; ils n’avaient point de temps de reste pour se mettre à l’école de la population soumise, il fallait bien que celle-ci se mît à la leur, apprît leur façon de parler et d’écrire. Ce mélange d’une race grossière avec une race mal affinée n’était point fait pour relever celle-ci, pour lui donner le goût des sciences et des arts. La langue des vainqueurs, née dans les bois et les steppes, était un médiocre instrument de civilisation, si rude et si incomplète qu’on fut bientôt obligé d’en combler les lacunes au moyen de mots étrangers. Du moins les conquérants étaient doués de vertus éminentes, de celles qui manquaient le plus aux conquis et qui leur eût été le plus précieux d’acquérir. Ils étaient disciplinés, savaient commander aussi bien qu’obéir, ne craignaient ni l’effort, ni la douleur ; dès que le tambour battait, ils étaient à cheval, et, sans regarder derrière eux, oubliant femmes et enfants, maisons et jardins, ils partaient, durs à la fatigue et hardis à p.072 l’attaque. Il semble que la compagnie de pareils gens était capable d’arracher les indigènes à leur mollesse traditionnelle, de retremper les ressorts de leur volonté. Il n’en fut rien. Dans la hiérarchie sociale du nouvel État, l’armée forma une classe à part, venant immédiatement après le corps des fonctionnaires civils (tapouktchi). Les Turcs tenaient plus à la qualité des soldats qu’à leur nombre, ils ne se souciaient pas de les exposer à se corrompre par trop de familiarité avec le peuple, ni de verser dans les cadres des troupes tous les gardes nationaux de Kâchgar ou de Yârkend. Aussi le kara putun, la masse noire des bourgeois et des paysans qui travaillaient et payaient, restaient-ils tranquillement chez eux sans avoir, à leur grande satisfaction, l’occasion de se façonner aux vertus militaires. Ils jugeaient les coups, acclamaient le vainqueur, louaient le vaillant et censuraient le lâche, et quand l’armée était vaincue, le territoire envahi, ils attendaient l’ennemi avec confiance, une bourse pleine à la main. Quelle que fût la solidité de la discipline turque, elle devait bientôt se fondre au contact de cette mollesse. L’armée se recruta de plus en plus difficilement. Les Turcs, qui s’établissaient dans les villes et les campagnes, s’adaptèrent vite au milieu ; les mœurs s’efféminaient et la race s’abâtardissait. Les pâturages insuffisants ne nourrissaient pas assez ces bergers, bons cavaliers, non attachés au sol et prêts à l’aventure. Or le moindre affaiblissement était funeste, car cette extraordinaire fabrique d’armées qu’avait été la Mongolie était encore en pleine activité et toute concurrence était vaine contre les troupes neuves qui en sortaient, parfaitement organisées et entraînées, souples et fermes comme une corde d’arc bien tendue. De plus, si la dynastie des Boghra Khân avait réussi à fonder pour la première fois une domination indépendante, puissante et stable en Kachgarie, les conditions géographiques n’en continuaient pas moins à être détestables. Cet empire ne constituait pas un ensemble compact, fortement groupé autour d’un centre. C’était la même poussière d’oasis reliées par un lien artificiel, aussi peu agrégées et unies naturellement que les grains d’un tas de sable. A quelque point que l’on fût, on était sur la frontière ; si l’on était puissant, il était aussi facile de la p.073 franchir que d’être chassé de chez soi, si l’on était faible. Ainsi Ilik khân s’empara en quelques années du Ferghânah, de la Boukharie, du Khârezm, et son successeur non seulement fut refoulé avec une rapidité égale jusqu’aux portes de Kâchgar, mais encore dut pendant quelque temps faire acte de soumission à son vainqueur, le sultan seldjoukide Malik Châh (1ère moitié du XIe siècle). Ce manque de consistance empêchait qu’il ne se formât une nationalité, vivant de sa vie propre et originale, cimentée moralement par une tradition commune, ininterrompue durant des siècles. L’avènement de la dynastie turque fut la seule chance sérieuse qui se soit jamais présentée à la Kachgarie de s’ériger en État libre et considérable. Il y eut de la part de cette dynastie une tentative intelligente de s’implanter dans la conscience et dans l’histoire en même temps que sur le sol du peuple soumis, de réveiller en lui un esprit patriotique et le souvenir de légendes glorieuses. Elle se déclara l’héritière du héros local, Afraciâb, et rattacha à lui son origine. L’auteur du Koudatkou bilik, qui écrit sous l’inspiration du prince, dit avec fierté : « Nous autres, gens du Tourân. » L’expérience se prolongea honorablement pendant plus de deux cents ans et échoua définitivement à la suite de l’invasion des Kara Kitan ou Khitay (1128), qui ruina du même coup l’empire des descendants de Boghra Khân, à l’est de Pamir et celui des Seldjoukides à l’ouest. Il est remarquable que, depuis, le Turkestan oriental ne jouit jamais plus de l’indépendance, sinon d’une manière très éphémère, et ne fut plus qu’une province des États de souverains Kitan, Djagatayides, ou Oïrot, qui résidaient hors de ses limites, à Khouldja, c’est-à-dire près des steppes nourricières de soldats.
Les Turcs qui avaient envahi le Tourân oriental, Ouigour de l’est ou Karlouk de l’ouest, comptaient parmi eux des païens, des manichéens, des chrétiens nestoriens et chacun rencontra des coreligionnaires dans le pays conquis. Mais ils n’avaient point la religion fort à cœur et en changeaient aisément quand les circonstances s’y prêtaient. Les Ouigour de Tourfân se firent bouddhistes parce qu’ils trouvèrent dans la contrée un grand nombre de moines de cette religion, p.074 puissants, influents, utiles à ménager. A Kâchgar, Satok  Boghra Khân se fit musulman (vers 950) par imitation de ses congénères de l’occident, pour ne point s’attirer une guerre sainte et pour se faire accepter des musulmans de Samarkand et de Boukhara au cas ou son ambition et sa fortune l’y conduiraient. La conversion du prince a toujours été le meilleur moyen de propagande, car alors on dispose du bras séculier, plus efficace que les sermons et les menaces de châtiments dans l’autre monde. Les sujets turcs de Boghra Khân, disciplinés avant tout, suivirent l’exemple du maître ; ses sujets indigènes, qui avant tout craignaient les coups, passèrent le pas à leur tour. Il n’y avait pas à gloser, en effet : la nouvelle religion ne souffrait les objections que lorsqu’elle était la plus faible ; ayant le gouvernement pour elle, elle eut vite fait comprendre à tous qu’il fallait réciter la fâtihah et se taire. Le peu tolérant docteur, qui a écrit les Actes de l’Église musulmane sous Boghra Khân et ses successeurs, dit que cette époque fut tellement glorieuse et digne de regrets que l’on enfonçait un clou dans la tête de tout mécréant. Dans son enthousiasme pour son héros, l’auteur veut nous donner une trop bonne opinion de son zèle. Il exagère sans doute, les princes turcs étaient de moins furieux propagateurs de la foi et les Touraniens n’avaient pas tant d’opiniâtreté. Il n’y eut de résistance sérieuse qu’à Khotan, qui était resté indépendant sous un gouvernement théocratique bouddhiste ; mais quand ce gouvernement fut détruit par Boghra Khân (vers 980-990), le bouddhisme disparut bientôt, et les débris s’en dissimulèrent avec soin. Il eut une renaissance momentanée lorsque le bouddhiste Koutchlouk khân, chef des Nayman, vint des bords de l’Ili renverser la dynastie des Boghra Khân (1209) et persécuta l’islam. Ce fut un feu de paille, Tchingiz khân, quelques années plus tard, aidé par la population musulmane, à qui il promit le libre exercice de son culte, détruisit la domination de Koutchlouk. Depuis, quoique la Kachgarie fit partie des États de la dynastie p.075 mongole de Djagatay, dont les premiers princes furent bouddhistes, l’islam ne perdit point la prépondérance, les gouverneurs de Kâchgar furent musulmans ; le christianisme et le bouddhisme végétèrent jusqu’à ce que la conversion définitive des souverains mongols à l’islamisme avec Toghlouk Timour (1350) extirpât les derniers restes des religions dissidentes.
Le Ouigouristân, je veux dire le royaume fondé par la dynastie d’Arslân khân entre Koutcha et Koumoul, fut dans la même période une citadelle du bouddhisme en face de la Kachgarie musulmane. La religion s’unit ainsi à la politique pour séparer les deux moitiés du Tourân oriental, pour rattacher l’une, selon les affinités naturelles, au Tourân occidental, et l’autre à la Chine en dépit de la nature. Les deux principautés maintinrent leur indépendance l’une contre l’autre. Subjuguées toutes deux par les Kara Kitan, elles conservèrent leur autonomie intérieure ; conquises par Tchingiz khân, l’une devint dépendante des Djagatayides de Khouldja„ l’autre des Empereurs Yuen de Pékin. Cela fut de médiocre conséquence. La civilisation chinoise n’exerça qu’une faible influence pour les raisons que j’ai déjà exposées. Les relations entre l’Empire et Tourfân, faciles tant que dura le royaume également ouigour de Kan tcheou, devinrent difficiles quand celui-ci fut ruiné en 1028 par les Tibétains Hia, qui soumirent le commerce à des conditions draconiennes, pillant les caravanes qui prétendaient se soustraire à des droits de transit excessifs . A la suite de l’invasion des Kara Kitan ces relations cessèrent ; rétablies par les Yuen, et resserrées par un lien de vassalité, elles ne furent pourtant pas assez intimes et ne se prolongèrent pas assez longtemps pour produire des résultats importants. A l’avènement des Ming en 1368, les Djagatayides s’emparèrent de Tourfân, puis, en 1431, de Koumoul, p.076 ressoudant ainsi les deux parties du Tourân oriental, qui avaient été disjointes pendant 500 ans. L’union religieuse se fit en même temps ; l’islamisme, qui avait peu prospéré jusque-là en Ouigouristân, y domina dès qu’il eut pour lui les pouvoirs publics ; en 1420, d’après le rapport de l’ambassade de Châh Roukh, une grande partie de la population était encore bouddhiste. En 1603 lors du voyage du P. Goes, tout le pays de Kâchgar à Koumoul était entièrement musulman, et même l’islamisme avait pénétré jusqu’à Sou tcheou où il tenait une place considérable.
L’islamisme possède une haute valeur sociale, très supérieure à celle du bouddhisme. C’est une religion simple, le dogme n’en est pas subtilement raffiné, le culte en consiste surtout en quelques pratiques rigoureusement obligatoires, assez fréquentes pour rappeler sans cesse l’esprit du croyant à la religion et aux devoirs moraux qu’elle impose, mais peu compliquées, faciles à apprendre et peu gênantes en général. Par suite l’islamisme est à la portée de l’homme le plus humble, le plus ignorant aussi bien que du plus orgueilleux docteur. L’âme la plus naïve est aussi capable que la plus cultivée de goûter la paix de Dieu dans le jardin d’Éden, elle est égale en dignité aux regards du Miséricordieux, son salut lui importe autant, et ceux qui sur la terre ont charge d’âmes et sont dépositaires de la Parole sacrée doivent en répandre la semence également dans toutes les consciences, donner à toutes les mêmes soins, les diriger toutes avec la même sollicitude dans la voie du bien. Si l’islam, non plus qu’aucune religion non dépourvue d’aspirations idéales, n’exclut pas le mysticisme, il ne lui permet pas de tout envahir. L’accomplissement de la tâche quotidienne, la recherche de l’intérêt terrestre conduisent aussi bien à la félicité suprême que la contemplation perpétuelle. Le Coran ne commande pas de renoncer aux choses du monde, mais seulement de ne pas s’y attacher follement, il n’enseigne le mépris des vanités d’ici-bas que juste assez pour mettre un frein à la rapacité humaine et inspirer le respect des pauvres et des humbles. Il porte ainsi à l’activité pratique. Il ne souffre pas la constitution d’un corps de moines innombrables qui dévorent p.077 le peuple laborieux en le dédaignant. Il n’existe point de religion où chaque individu ait plus de part aux bienfaits moraux et matériels de la communauté, où il y ait aussi peu de distance entre le clergé et la masse des fidèles, entre les riches et les indigents, où ceux-ci soient aussi considérés et trouvent aussi facilement aide et protection auprès de leurs voisins opulents. Tous les musulmans sont frères, solidaires et égaux en principe ; mais tous sont assujettis à la loi du Coran, puissant instrument de discipline sociale. Les princes et les grands sont respectés en tant que dépositaires de l’autorité établie par Dieu pour maintenir l’ordre et la religion ; et cela, nous touchons ici aux inconvénients de l’islamisme, favorise le gouvernement despotique. D’autre part les circonstances dans lesquelles Mohammed a prêché sa doctrine, les luttes qu’il eut à soutenir contre ses adversaires ont fait de son Livre un livre de polémique passionnée qui poussa ses sectateurs à l’intolérance et à la guerre contre les infidèles. « Ce n’est pas vous qui les tuez, c’est Dieu », dit le terrible prophète. L’islamisme, propagé surtout par la conquête et la violence s’en souvint toujours, et il en résulta des âmes belliqueuses et farouches unies à des esprits étroits et sectaires. La confusion du droit avec la théologie, en étendant le domaine intangible de la religion, rendit le progrès social difficile, l’art fut gêné par l’interdiction de représenter des figures d’hommes ou d’animaux, les spéculations scientifiques furent d’autant moins libres que le Coran touche à plus d’objets. Il est vrai que dans les jugements que l’on porte ordinairement sur l’islamisme on abuse grandement de cet ordre de considérations ; on attribue l’infériorité présente des sociétés musulmanes au trop grand nombre de prescriptions de toute nature auxquelles le Coran les enchaîne, à l’impossibilité où elles sont d’accepter les progrès modernes, contraires à la Loi sacrée. On oublie trop que le Coran est susceptible d’interprétations diverses, que plus d’un de ses préceptes embarrassants peut être tourné, que les commentaires classiques, qui ont souvent aggravé et multiplié les liens qui entravent le progrès, ne sont pas articles de foi, que si les peuples les ont adoptés, c’est qu’ils l’ont bien voulu, et que s’ils n’y ont rien changé, c’est qu’ils p.078 n’en ont pas senti le besoin. De même on a beaucoup exagéré l’influence de la doctrine de la prédestination et de la résignation à la volonté de Dieu, qui, prétend-on, aurait tué chez les musulmans le sentiment de l’initiative et de la responsabilité. Jamais le prophète n’a recommandé aux siens d’attendre passivement l’exécution des décrets d’en haut. Sa doctrine sur ce point est exactement celle de Calvin et je ne sache pas que les nations protestantes aient jamais manqué d’activité.
Les diverses tendances de l’Islam agirent d’une manière inégale sur la population du Turkestan oriental. Son esprit de fraternité fut bien compris, tant à cause de la douceur naturelle des aborigènes que de l’habitude des Turcs nomades de frayer familièrement avec leurs chefs en dehors des heures de service. En revanche, il ne réussit pas à inspirer l’audace guerrière et le fanatisme à des gens d’humeur pacifique et peu théologique. Quant à l’obéissance à l’égard des supérieurs spirituels et temporels, il n’eut aucune peine à la leur inculquer ; ils y étaient faits depuis longtemps. En somme, il fut impuissant à les faire sortir de leur apathie séculaire et il ne leur imposa que ce qui n’exigeait pas trop d’effort de volonté. Pour la quatrième fois l’écriture fut transformée et l’alphabet arabe succéda à l’alphabet syriaque des nestoriens. La langue resta turque, mais fut bourrée de mots arabes ou persans que les indigènes acceptèrent tels quels sans prendre la peine de leur donner une physionomie turque et de les fondre harmonieusement dans l’ensemble de leur langue. Ils fabriquèrent ainsi une espèce de jargon contraire à toute idée de dignité littéraire, semblable au singulier allemand de Frédéric II : Ich will eine souveraineté von bronze stabiliren. La tendance de la nouvelle religion à supprimer tout mouvement intellectuel en dehors de la théologie devait produire d’autant plus d’effet en ce pays qu’il était éloigné de tout centre scientifique et artistique pouvant contrebalancer cette tendance. La communauté de croyances ne fut un trait d’union entre le Turkestan occidental et l’oriental que pour accoutumer celui-ci à prendre son mot d’ordre de celui-là. Il ne se fonda même pas à l’est du Pamir une école de théologie sérieuse. La capitale p.079 religieuse et intellectuelle de la Kachgarie fut à Samarkand ou à Boukhara comme sa capitale politique fut à Khouldja.
Cependant la période qui suivit Tchingiz khân ne fut pas sans quelque lueur de gloire pour le Turkestan oriental. Le lieutenant-gouverneur, placé à Kâchgar par Djagatay, légua ses fonctions à ses descendants, qui exercèrent une influence notable sur la marche des affaires ; c’est à l’un d’eux que le conquérant Toghlouk Timour dut d’être proclamé khân. Un autre, Abou-Bekr (1464-1513), se déclara indépendant, secoua vigoureusement la torpeur des siens, les força à des efforts inusités et procura au pays quelques années de paix, mais de paix bien gagnée et honorable ; ce succès ne dura pas, l’énergie même d’Abou-Bekr l’avait fait haïr d’une population nonchalante et au premier revers, il fut abandonné de tous. Un membre de la même famille, Mohammed Havder Gourkan (1500-1551) écrivit l’histoire de ses ancêtres, le Târikhi Réchidi, le seul ouvrage important que le Turkestan oriental ait produit avec le Koudatkou bilik. Cela donne la mesure de la pauvreté du mouvement intellectuel, même aux époques les plus brillantes. En dehors de ce livre on ne trouve que des légendes de saints et de martyrs plus ou moins authentiques, ravaudées par quelques clercs de rencontre, qui habillèrent à la musulmane les antiques traditions, falsifiant pour ainsi dire les lettres de noblesse de la race à laquelle ils avaient pour mission d’enseigner la dignité et la vérité.
La ruine de l’Empire djagatayide, à la fin du XVIe siècle, offrit au Turkestan oriental une occasion de ressaisir sa liberté ; il ne sut pas en profiter, toujours incapable de s’organiser et de s’unir malgré de longs siècles de vie sous des lois communes, malgré l’identité de race, de langue et la religion. Les maîtres disparus, les sujets se querellèrent ; des personnages religieux, khodja originaires de Samarkand, conquirent au milieu de la confusion une autorité prépondérante, établirent une espèce de théocratie où tout était entre les mains des kâzi  et des molla. Menacés par les descendants des anciens gouverneurs, ils se p.080 mirent sous la protection des Mongols Oïrot ou Djoungar, qui avaient élevé une domination nouvelle sur les débris de celle de Djagatay. Grâce à cette servitude, leur gouvernement piétiste et sectaire subsista. Il est demeuré cher au clergé, qui, ne voyant que ses propres intérêts, le vante comme un modèle. Il fut peu glorieux pourtant, à la merci des barbares infidèles du nord, il aggrava par son intolérance étroite et inquisitoriale l’apathie et la pusillanimité du peuple, il veilla soigneusement à ce qu’aucune idée ne se fît jour dans les intelligences déjà si peu curieuses de ses administrés et le pays croupit dans l’ignorance. L’histoire du Turkestan à cette époque offre une analogie singulière avec l’histoire moderne du Tibet. Le gouvernement clérical a produit de part et d’autre les mêmes effets. Alors réapparurent les Chinois (1758), oubliés depuis des siècles et devenus mécréants dans l’intervalle. Les musulmans du Turkestan se laissèrent prendre presque sans coup férir ; ils avaient si souvent changé de maîtres qu’ils étaient prêts à se donner à qui se présentait. Ils gagnèrent au nouveau régime moins de rigueur dans les prescriptions religieuses et la tranquillité molle qu’ils aimaient. Ils s’enfoncèrent de plus en plus dans l’indifférence, partagés entre leur mépris pour les Chinois infidèles et leur crainte de la tyrannie sectaire du clergé. Les khodja et leurs partisans s’efforcèrent de ranimer leur zèle pour l’Islam, mais ils ne réussirent qu’à les entraîner à des révoltes sans conviction, condamnées d’avance à un échec qui était toujours accueilli sans colère, souvent avec plaisir. La tentative vigoureuse de Yakoub Bek, bourreau bienfaisant, qui voulut verser à son peuple d’occasion le vin des forts et les poussa à la lutte régénératrice, avorta comme celle d’Abou Bekr, à laquelle elle ressemble, sauf qu’elle est venue du dehors. Il démontra qu’un homme, maître du pouvoir, avide de gloire, énergique et doué de génie politique, peut beaucoup sur le développement moral et intellectuel d’une nation. Il p.081 y eut grâce à lui, malgré les haines qu’il souleva, un réveil des esprits et des cœurs ; ces indifférents commencèrent à sortir de leur égoïsme, à s’intéresser aux affaires de leur pays, à leur langue, à leur religion. Les écoles de théologie reprirent quelque activité, les hommes doctes et les poètes furent encouragés, l’industrie fit des efforts pour parer aux nécessités de la guerre ; de nombreuses constructions s’élevèrent, dont aucune n’est un chef-d’œuvre, mais qui toutes sont solides, propres, avec un peu de cette probité et de cette conscience sans laquelle il n’est point d’art. Tels sont Hazreti Apak près de Kâchgar, Soultân Mazâr à Khotan, Imâm Djafar près de Nia, plusieurs mosquées ou médressés dans toutes les villes, divers édifices pour l’administration publique, des caravansérails en bonnes briques pour les marchands, des stations larges et bien bâties pour les voyageurs. Malheureusement Yakoub Bek était venu dans des circonstances défavorables ; maître d’un pays vaste et peu peuplé, difficile à défendre, où tout était à faire de fond en comble, dépourvu d’alliés sérieux, en butte à des ennemis puissants, implacables, il tendit à l’excès les ressorts de son gouvernement, se ruina, lui et son peuple, à guerroyer sans relâche. Sa défaite empêcha une fois de plus la population du Turkestan oriental d’échapper à sa médiocrité, et elle continua à vivre sans gloire et sans désirs une vie inutile sous le regard placide des Chinois qui assurèrent les intérêts matériels en tuant l’initiative, les élans généreux, le goût des choses nobles et belles. L’administration chinoise ne s’intéresse ni à l’art, ni à la littérature, ni à la science du pays ; les chefs indigènes sont trop faibles pour les protéger et incapables de proposer un but à l’ambition des autres, n’en ayant aucun pour la leur .

 HYPERLINK \l "table" @ CHAPITRE V
Le caractère
 HYPERLINK \l "table" @
p.082 On est accoutumé de décrire le caractère d’un peuple avant d’exposer son évolution historique, considérant le caractère comme un des facteurs primordiaux dont l’évolution historique est le produit. Au contraire, la série des événements auxquels une race est mêlée est un des agents les plus importants qui servent à modeler l’âme de cette race. Sans doute certains traits se fixent de bonne heure et, une fois fixés, influent à leur tour sur la suite de l’histoire. Si les circonstances sont favorables, ils s’accusent de plus en plus, deviennent permanents et nous donnent l’illusion d’être propres au peuple qui les a acquis, inséparables de sa substance. On attribue ainsi à chaque nation quelques qualités originales et essentielles d’où l’on fait dériver le cours entier de sa destinée. C’est une vue courte à laquelle nous encourage notre ignorance de tout ce qui s’est passé antérieurement à une époque relativement très récente. Nous avons noté plus haut qu’il y a treize, peut-être même vingt siècles, on observait déjà chez les hommes du Turkestan oriental des tendances morales, qui persistent encore aujourd’hui chez leurs descendants. Mais ce n’est point une raison de les regarder comme innées que notre impuissance à remonter aux causes historiques dont elles sont les effets. Nous avons montré que la nature physique du pays était entrée p.083 pour beaucoup dans la formation de ces tendances, non pas directement, par suite d’une action immédiate des éléments sur les âmes, mais indirectement en facilitant un certain développement social plutôt que tout autre, en préparant la voie à une série d’événements déterminée, qui devait produire elle-même chez les individus qui y étaient soumis des habitudes morales appropriées. Les conditions géographiques faisaient obstacle à la constitution d’un État solide, à la réunion des diverses cités disséminées sur un espace immense, au maintien de l’indépendance de ces cités vis-à-vis d’ennemis sérieux. Un concours particulièrement heureux de circonstances aurait pu peut-être triompher de cet obstacle. Il n’eut pas lieu et il en résulta une prédominance excessive de l’esprit local, l’absence du véritable patriotisme, la soumission résignée à l’étranger. Les hommes de cette contrée n’eurent pas ce sentiment de faire partie d’une communauté forte et glorieuse, qui élève l’individu au-dessus de la médiocrité de ses intérêts personnels, l’associe à la grandeur de l’ensemble, lui fournit un puissant mobile d’action ; ils subirent les pires conséquences de la conquête, qui, à moins d’aboutir à incorporer et confondre un groupe social dans un autre plus vaste, fait les âmes serviles et lâches, et, en écartant les vaincus des affaires importantes, leur ôte les nobles ambitions, le goût même de l’effort et les plonge dans une sorte de léthargie morale et intellectuelle. Le manque d’énergie est le défaut capital de la population du Turkestan chinois ; c’en est aussi, semble-t-il, le plus invétéré et il apparaît partout, dans tous les détails de la vie. De la guerre elle aime l’agitation qui distrait, la parade qui séduit l’imagination, le panache qui flatte la vanité ; mais elle se dérobe autant qu’elle peut à ses fatigues et à ses dangers. On rencontre une foule surprenante de gens qui ont été pour le moins capitaines dans l’armée de Yakoub Bek ; c’est à se demander quels en étaient les soldats. Après avoir mis joyeusement les Chinois à la porte, on s’ingénia à éviter les charges de l’indépendance, à fuir le service militaire, et comme on n’y réussit guère, on le transforma en partie de plaisir. Le chansonnier a très bien vu ce côté peu sérieux du caractère de ses compatriotes et il l’a exprimé en deux vers excellents : p.084

Les soldats de l’Atalyk dans l’Hexapole furent nombreux ; turbans d’or et manteaux de soie furent pour ces délicats des instruments de mort .
Un jour je demandai à un Afghan, homme grave et brave comme la plupart des gens de son pays, ce qu’il pensait d’un soulèvement possible du Turkestan et des chances de succès qu’il présenterait : « Peuh ! me répondit-il, ce peuple-ci aime trop à faire la fête ». La mémoire de Yakoub Bek est odieuse parce qu’il empêcha un moment ses sujets de s’amuser, qu’il exigea d’eux un peu de courage, de discipline, d’esprit de sacrifice. Les poésies populaires, composées sous la domination chinoise  et exposant les griefs des indigènes contre leurs maîtres, ne sont qu’une longue plainte d’opprimés qu’on fait travailler rudement sans les payer, et qui, pour échapper aux exactions, sont obligés de quitter leurs enfants et leurs femmes. Au milieu de ces lamentations efféminées il n’y a pas un cri de haine et de vengeance, pas un appel aux armes contre les tyrans. Les chansons qui sont sur les lèvres de tous et qui célèbrent les joies et les chagrins des amoureux ne contiennent pas un trait de passion âpre et farouche ou de sentiment élevé et généreux. On y trouve de la grâce, de la douceur, quelquefois de la douleur sincère, mais toujours une conception trop pratique et terre à terre de la vie, une médiocrité plus que bourgeoise d’idées et de cœur. Une femme, éloignée par des circonstances tragiques d’un époux bien aimé, gémit sur les misères de la séparation et déplore avec amertume de n’être point auprès de son mari pour surveiller le pot-au-feu . Ne p.085 croyez point que cela trahisse un goût profond et naïf de la vie régulière, de la famille et du foyer ; le bon peuple du Turkestan a au contraire un esprit de bohême très marqué et il est à cet égard précisément l’opposé du peuple chinois. Il déteste la contrainte et sa morale est facile. Il se plaît à vanter les douceurs de la bonne loi naturelle et de l’amour libre :
« Laissez chacun suivre le penchant qui l’entraîne, s’écrie le poète anonyme, et se divertir avec celle qui lui plaît. Si les rois étaient justes chacun aurait sa bien-aimée près de lui .
Il ne faut point voir là une fantaisie individuelle. Ces vers ou d’autres analogues se retrouvent dans plus d’une chanson que tout le monde répète. Les liens du mariage sont extrêmement lâches dans la pratique pour les femmes presque autant que pour les hommes. On se prend, on se quitte avec une aisance surprenante et cela n’empêche pas l’adultère de fleurir. C’est un trait de mœurs très ancien, déjà signalé par les auteurs chinois cinq ou six siècles avant notre ère. Il va de pair avec le défaut général d’énergie que nous avons constaté et tient aux mêmes causes d’ordre politique et social. Il n’en est pas autrement de ce goût universel des distractions oisives, qui ne remonte pas moins haut dans la série des âges. Hiouen et les Annales des T’ang nous apprennent que les gens du Turkestan aimaient les longues promenades et surtout la musique et la danse. Pour un tamâchâ, et l’on entend par ce mot un divertissement quelconque, le Kachgarien ou le Khotanais quitte avec joie son travail et remet au lendemain les affaires sérieuses. Tout est matière à tamâchâ, naissance, noce, enterrement, bazar, fête foraine, fête religieuse, fête officielle, revue des troupes, pèlerinage aux tombeaux des saints. Si un grand personnage arrive ou s’en va, on va le voir passer ; si un particulier, à une occasion quelconque ou sans occasion, pour la seule raison qu’il a quelque argent à dépenser, offre à ses amis et connaissances un concert avec une collation, tous les voisins p.086 s’y rendent, même quand ils ne sont pas invités ; ceux qui ne réussissent pas à entrer au salon restent dans la cuisine, les moins heureux demeurent à la porte, l’œil fixé sur les rayons de lumière qui filtrent à travers les fentes, l’oreille tendue aux bribes de musique qui s’échappent parfois de l’intérieur. Quand en été la rivière de Khotan grossit, tout le monde va le mercredi se ranger sur la plage pour contempler ce spectacle que chaque année ramène. C’est le mercredi qu’a lieu le brillant marché de Youroungkâch, gros village très commerçant, situé de l’autre côté de la rivière. En été, la crue empêche les Khotanais de s’y rendre ; ils se résignent aisément à ne point faire d’affaires, du moins ils entendent n’être point privés des passe-temps que procure un bazar bien fréquenté, et, au jour traditionnel, ils se portent en foule au bord de l’eau qu’ils ne peuvent franchir, y tiennent un simulacre de marché, où il y a des chanteurs ambulants, des pâtissiers et des jolies femmes, mais point de marchands. Un plaisir qui est à la portée de tous et que nul ne se refuse, c’est de conter des cancans et des gasconnades, à l’ombre en été, au soleil en hiver, tandis qu’une pipe à eau circule de main en main. On passe en revue la vie intime du tiers et du quart, on se confie les secrets que l’on vient de surprendre, on commente le dernier scandale, on critique l’administration, on disserte sur la politique étrangère, on scrute les intentions cachées de l’Ak Padchâh et du Lord Sâhib . Les Chinois sont souvent très maltraités dans ces entretiens, et il arrive que la police ramasse ceux qui parlent trop haut de ce qui ne les regarde pas. Dans ces cercles en plein vent le prix est à celui qui du bruit le plus insignifiant fait l’histoire la plus dramatique ou qui invente de toutes pièces la nouvelle la plus invraisemblable. C’est merveille d’observer avec quelle agilité les imaginations travaillent à broder des circonstances compliquées sur le moindre événement, avec quelle facilité le mensonge devient une vérité aux yeux de chacun et en particulier de celui qui l’a lancé. Pourtant on n’est pas dupe au fond de ces paroles dont on se grise ; quand on a fini de causer, le sens p.087 pratique de la réalité reprend le dessus et l’on montre dans l’action autant de sang-froid et de saine raison qu’on avait montré de folle intempérance dans le discours. En somme, ce peuple du Turkestan oriental a ce que nous appelons le tempérament méridional. Toutefois il n’a pas les éclats bruyants, la gesticulation immodérée, la volubilité et l’exubérance qui nous paraissent inséparables de ce tempérament. Il est en général calme et tranquille, peu en dehors ; sa hâblerie est comme la plaisanterie des Anglais, elle est grave. L’islamisme en est la cause en partie, qui cherche à imposer à ses fidèles le décorum extérieur, la dignité des manières, la lenteur de la démarche. Mais cette apparence de gravité se rattache aussi au défaut dominant du caractère local, à l’apathie et à la nonchalance, qui conduit à éviter toute peine et tout mouvement non indispensable : faire de grands gestes et marcher vite, c’est fatigant et l’on s’en abstient. Quelque goût que l’on marque pour les plaisirs de toute nature, on s’y livre sans fougue, sans ardeur passionnée ; si tout excès n’est point banni, du moins il n’y a point de grosse crapule, peu d’esclandres tapageurs, de violences meurtrières. Les amusements en honneur ne sont pas de ceux qui réclament beaucoup de vigueur et d’adresse. Le seul jeu qui constitue un exercice physique sérieux, la course de la chèvre (oughlak) est pratiqué surtout par les résidents étrangers, les indigènes se contentant pour la plupart du rôle de spectateurs. Nous avons coutume d’associer la mollesse de la vie et la répugnance pour les exercices corporels aux habitudes casanières. Cependant les habitants du Turkestan se déplacent avec la plus grande facilité et accomplissent de très longs voyages, même sans motifs impérieux. C’est pour eux une manière de distraction. L’existence est peu compliquée, n’exige pas une assiduité rigoureuse à une tâche sans cesse renaissante ; elle permet des loisirs. Inversement l’absence de poste publique, de notaires, d’avoués, l’imperfection des banques rendent souvent nécessaire la présence d'une personne dans une localité fort éloignée de son domicile pour régler la moindre affaire. Pour peu qu’on soit obligé de se rendre à l’oasis voisine, il faut passer une nuit dehors ; il n’en coûte pas beaucoup plus d’en passer plusieurs. p.088 Les chevaux et les ânes sont nombreux, peu dispendieux, les routes sont aisées, sans danger, les hôtelleries et les restaurants ont l’addition modeste, sans compter qu’il est rare qu’on ne connaisse pas çà et là quelques amis, qui se fassent un plaisir de vous offrir une hospitalité gratuite à charge de revanche. La langue, la religion et les mœurs étant les mêmes sur des distances de plusieurs milliers de kilomètres, on n’est pas arrêté par l’ennui d’avoir à changer ses habitudes ou la difficulté de se débrouiller au milieu de gens qu’on ne comprend pas. Enfin, la civilisation ne s’étant que médiocrement développée, la population a conservé des souvenirs de son ancien état nomade ; les maisons sont encore meublées comme des tentes, c’est-à-dire de coffres et de tapis, tout prêts à voyager.
Cette disposition à sortir de chez soi et à courir les grands chemins n’indique, ni ne favorise l’esprit d’initiative et d’entreprise. Les Turcs orientaux ne sont pas aventuriers, ils ne s’appliquent pas à rechercher des moyens originaux et hardis de faire fortune. Ils aiment le commerce, mais parce qu’il demande moins de travail que la culture de la terre, qu’il donne des bénéfices plus rapides, plus considérables, presque aussi sûrs. Un paysan, un ouvrier, qui a réalisé quelques économies, laisse son métier et sa charrue, achète des étoffes et des épices et se fait marchand ambulant. S’il réussit, il étendra le cercle de ses opérations, mais sans s’écarter de la routine. S’il ne réussit pas, il se fera mendiant et vagabondera, libre et sans soucis, certain que la charité de ses coreligionnaires lui fournira son pain quotidien.
Quelle que soit la tendance des Turcs orientaux à se dérober à la peine et à l’effort, ils ne sont point paresseux ; ils doivent plutôt être rangés parmi les peuples laborieux. Ils appartiennent à une société sédentaire, déjà assez avancée et complexe pour les forcer à une somme de travail beaucoup plus grande que n’en demande la vie nomade. Les terres peu vastes doivent être soigneusement cultivées pour nourrir une population nombreuse. Toutefois, on ne s’évertue pas à produire le plus possible, mais seulement ce qui est indispensable. La concurrence est faible, les besoins sont modestes et il suffit en général pour gagner p.089 sa vie d’un travail modéré. L’ouvrier est rarement pressé de livrer sa besogne ou d’en demander une nouvelle. Il prend son temps, s’octroie des vacances, à moins que la faim ne le pousse. La crainte de tout effort suivi interdit aux Kachgariens aussi bien la fourberie impudente que l’austère probité. Ils sont honnêtes ou malhonnêtes plus par faiblesse que par vertu ou par vice. Incapables de se défendre par la force, ils ont pris l’habitude de recourir à la ruse et au mensonge, mais il faut de l’énergie pour être fripon et coquin jusqu’au bout et le Kachgarien s’arrête à un juste milieu. Il profite sans scrupule déplacé des bonnes aubaines qui se présentent, aide discrètement à la fortune, se garde de l’irriter en rappelant trop souvent son attention sur lui ; d’ailleurs il ne nourrit aucun mauvais dessein contre son prochain, ne le dépouille qu’en lui souhaitant d’en faire autant et le paye volontiers de bonnes paroles et de menus services. Ajoutons qu’il ne vole pas ouvertement et qu’il respecte le plus souvent le dépôt qui lui est confié. Pour louvoyer ainsi entre le bien et le mal, pour être indélicat sans être filou, il a besoin de ressources intellectuelles non méprisables. En effet, s’il n’est pas doué de la souple finesse de l’Hindou, il est encore moins affligé de la stupidité du Mongol et il m’a semblé que les Chinois des provinces du nord-ouest, plus âpres au gain, plus retors, de volonté plus ferme et plus tenace, avaient l’esprit moins ouvert, s’accommodant moins vite aux nouveautés.
Avec ses défauts, le Kachgarien est doué d’une foule de qualités précieuses qui ne les compensent pas exactement, mais du moins constituent une assez bonne fiche de consolation. Sa mollesse insouciante lui donne une gaieté facile ; il est bienveillant et doux, malgré quelques restes de sauvagerie primitive qui reparaissent de temps à autre, accueillant à l’étranger, charitable au pauvre. Au lieu de noble fierté, il a une bonhommie familière qui atténue les différences sociales et les rend plus supportables. Certes on ne rencontre point en lui l’héroïsme, l’enthousiasme, l’audace, l’activité puissante et sans cesse renouvelée, qui chez les peuples d’occident déploient largement la personnalité de l’homme et lui font une existence d’une intensité savoureuse ; en p.090 revanche il ne connaît point le tourment des vains désirs, ni l’âcre déception des grands labeurs perdus. Content de peu, patient au mal qui vient, heureux de la seule absence du mal, médiocrement inquiet de l’avenir, il se laisse bercer par la vie sans lui en vouloir de la perfection qui lui manque et lui sachant gré de ses moindres vertus. Il suffit pour le consoler de ses pires déboires d’une chanson qui n’a même pas le mérite de la nouveauté. Nous éprouvons de la pitié pour ces gens sans vigueur et languissants qui ne semblent bons qu’à manger les fruits de la terre et notre pitié les étonne ; ils sont vis-à-vis de nous un peu comme le savetier vis-à-vis du financier ; mais le savetier admire le financier sans l’envier et si on lui proposait de changer de condition il refuserait et garderait ses chansons et son somme.
Le caractère du peuple du Turkestan chinois, dont les particularités diverses sortent logiquement les unes des autres, dérive, comme nous l’avons expliqué, des circonstances historiques et de l’organisation sociale, qui sont elles-mêmes dans la mesure et de la manière que j’ai indiquée, des conséquences de la nature du pays. Je ne prétends pas avoir tout expliqué par les quelques considérations que j’ai présentées ; j’ai seulement mentionné certaines causes générales nettement perceptibles et ne tombant pas trop immédiatement sous le sens. Il y aurait lieu d’examiner quel rôle le climat a joué dans la formation du tempérament moral de la race. Mais il est bien difficile à démêler et il me paraît qu’on ne pourrait guère que débiter à ce sujet des lieux communs dépourvus d’intérêt ou aboutir à des conclusions douteuses. Tout le monde est d’accord, ignorants et savants, pour affirmer que le climat produit un effet direct sur le tempérament des peuples ; mais personne n’a jamais pu déterminer comment ni dans quelles limites cet effet se produit, surtout s’il s’agit d’un climat qui n’est point extrêmement froid ou extrêmement chaud, extrêmement brumeux ou extrêmement serein. Quant aux rapports que l’on croit discerner entre l’aspect d’un pays et le caractère de ses habitants, c’est un simple jeu d’esprit qui amuse sans instruire. J’aurais pu montrer comme un autre que la platitude du sol et la débilité de la végétation spontanée p.091 engendrent la platitude morale et la débilité de la volonté, que les vastes horizons, qu’aucun obstacle ne ferme, invite l’homme à marcher devant soi et fournit la raison de la survivance de certains instincts nomades, que le désert est peu meublé comme les imaginations de ceux qui y vivent, qu’à la monotonie et à l’immensité vague des espaces, qui s’étendent entre Khotan et Koumoul, correspond le manque de variété et le peu de précision des idées de leurs habitants, par quoi la médiocrité du développement scientifique et artistique se serait expliquée d’elle-même. Mais ce sont là des rapprochements mystiques et arbitraires qu’il n’y a aucun inconvénient à laisser dans le magasin du bric-à-brac romantique .
Ces dispositions très générales, communes à tout un peuple, que nous avons essayé de dégager de l’infinie complexité des tempéraments individuels, se teignent de nuances diverses selon les diverses cités. Les Kachgariens passent pour être plus vifs dans leurs manières, plus rudes dans leur langage, les Khotanais pour avoir plus de douceur hypocrite. Il est remarquable que des observations analogues se trouvent déjà consignées dans Hiouen Ts’ang et les Annales des T’ang ; seulement les vieux écrivains chinois présentent comme une différence tranchée et radicale ce qui n’est qu’une nuance légère, qui risquerait d’échapper longtemps à l’étranger le plus attentif s’il n’était averti par les indigènes. On a donné au Kachgarien le sobriquet d'âne, animal dont il a, dit-on, l’entêtement et l’esprit de contradiction. Offrez-lui vingt-cinq sous d’un objet qui n’en vaut que vingt, il refusera obstinément de le vendre ; malmenez-le et injuriez-le, il vous le cédera pour vingt sous. C’est pourquoi, ajoutent les mauvais plaisants, on ne devrait pas appeler leur ville Kâchgar, mais Kadjkhar, c’est-à-dire, en persan, l’âne contrariant. Le Yârkendais a la réputation d’être timide et débonnaire, de parler avec douceur, de ne jamais rien faire sans p.092 consulter quelqu’un, d’être toujours de l’avis du dernier opinant, de filer précipitamment et l’oreille basse dès qu’on lui parle haut, aussi l’a-t-on surnommé Kandjyk, la chienne. Les hommes de Koutcha sont d’humeur querelleuse ; deux d’entre eux ne peuvent voyager et vivre ensemble sous le même toit pendant vingt-quatre heures sans se disputer et amuser la galerie de leurs altercations : c’est pourquoi on les a baptisés « les chiens courtauds ». Ils ont le parler peu avenant et sont peu bienveillants pour les étrangers. Le peuple d’Aksou est au contraire bon enfant, hospitalier, un peu nigaud ; qu’on lui achète ou qu’on lui vende, on est, paraît-il, toujours sûr d’être le bon marchand. Les naturels d’Ouch Tourfân, montagnards qui ont reçu plus de sang turc que les autres habitants de l’Hexapole, sont traités de crétins, qui comprennent de travers ce qu’on leur dit, se fâchent quand on leur parle honnêtement et prennent les injures en bonne part.

 HYPERLINK \l "table" @ CHAPITRE VI
L’habitation, le vêtement,
la nourriture et l’hygiène
 HYPERLINK \l "table" @
p.093 J’ai déjà décrit dans mon premier volume l’aspect général des villes et des villages du Turkestan ainsi que des campagnes qui les entourent. Je me suis attaché à faire ressortir le charme de ces oasis ombragées d’arbres nombreux, rafraîchies par un réseau inextricable de canaux. Il conviendrait, pour en compléter la physionomie, de faire la contrepartie du tableau flatteur que j’en ai esquissé, de montrer comment, supérieures à nos campagnes par certains côtés, elles leur sont inférieures sur plus d’un point. Elles ne présentent pas une égale variété de paysages et de cultures. On n’y admire point la grâce abrupte des rochers ni la mollesse onduleuse des coteaux, les sombres asiles des forêts ni l’immensité verdoyante des prairies qui entraîne l’imagination jusque dans les lointains mystérieux. Ce sont en somme des jardins potagers partout semblables à eux-mêmes, plats et sans horizon ; c’est à peine si l’on aperçoit entre les branchages, quand l’atmosphère est exceptionnellement sereine, les hautes murailles bleues du Pamir ou de l’Altyn tâgh couronnées d’une mousse de neige. Au lieu des fraîches et pénétrantes senteurs des foins et des bois, on y respire presque toujours une odeur de poussière sèche ; les eaux courantes y sont bourbeuses, plus utiles qu’agréables ; les solitudes paisibles et amies de p.094 l’homme sont inconnues dans ces oasis où la population se presse avec une densité extraordinaire ; on y a trop l’impression de l’effort humain, de même que dans le désert environnant on sent trop l’hostilité de la nature.
En parcourant les grandes routes et les chemins vicinaux on rencontre çà et là des groupes de maisons alignées à droite et à gauche, le long de la voie publique. Ce sont les bazars, lieux de marché et de foire. Les boutiques (doukkân), contiguës les unes aux autres, sont formées d’une terrasse en maçonnerie haute de deux pieds et demi, large de six ou sept, attenant à un mur isolé ou appartenant à une maison, couverte d’un toit supporté par des poteaux. Quelquefois des perches posées sur les toits en travers de la rue soutiennent des nattes destinées à garantir du soleil boutiques et passants ; mais on semble s’attacher à les remplacer le moins souvent possible, en sorte que les trous y sont en général plus étendus que les parties pleines. Une fois la semaine, des marchands viennent s’installer sous ces abris modestes et peu confortables, y empilent leurs étoffes, leurs épices, leur quincaillerie, et, assis sur leurs talons à la mode du pays, attendent le client. Les gens des alentours arrivent de leur côté pour faire leurs emplettes, vendre leurs denrées ou leurs animaux, et pendant toute la journée c’est une grande animation, un grand bruit de conversation et de discussion, de cris d’animaux, de supplications de mendiants, de déclamations de lecteurs ambulants, d’instruments de musique qui grincent ; puis, le soleil couché, chacun regagne ses pénates, tout rentre dans le silence, les boutiques se vident et le bazar devient désert jusqu’à la semaine suivante. En certains de ces bazars, où il n’y a que des boutiques sans maisons, il ne reste absolument personne ; en d’autres quelques artisans ou cultivateurs sont établis à demeure formant un véritable village (kent ou kend) , enfin ceux, plus rares, où il y a une agglomération notable de population sédentaire, prennent le nom de ville, chahar. Les oasis les plus importantes ne contiennent guère qu’une p.095 véritable ville ; par exception celle de Khotan en contient deux : Khotan même et Karakâch. Ces villes sont nécessairement médiocres, attendu que les campagnes qui les alimentent sont très restreintes et que le plus grand nombre des habitants vit dans des maisons disséminées parmi les champs. La plus considérable de toutes, Yârkend, est située dans la plus vaste et la plus fertile des oasis. Elle mesure environ trois kilomètres carrés et compte 60.000 âmes y compris la ville chinoise. Elle compte cinq portes : Al toun dervâzah où aboutit la route de Kâchgar, Aksou dervâzah par où l’on va vers Aksou, Maskhara dervâzah qui s’ouvre sur le chemin d’Igartchi, Khânaka dervâzah par où sort la route de Khotan et Tiré bâgh dervâzah qui regarde Yamein Yâr. Kâchgar, dont l’oasis est moitié moindre, n’a guère plus de 30.000 habitants. Ses trois portes s’appellent Koum dervâzah du côté de Yârkend, Tuchuk dervâzah du côté de Hazreti Apak, Rabâgh dervâzah du côté d’Och. Khotan est plus petit quoique son oasis

soit plus grande ; c'est que le commerce y est inférieur et que la population citadine se partage entre les deux villes de Khotan ou Iltchi  et de Karakâch. On peut diviser Khotan en trois parties : la vieille ville, la nouvelle et le groupe de maisons qui relie l’une à l’autre. La vieille ville, qui n’est point fortifiée, est comprise entre quatre portes : Sou dervâzah, 'Aïdgâh dervâzah, Koutchân dervâzah, Yârkend dervâzah qui conduisent respectivement à Youroungkâch, Karakâch, Sandjou et Yârkend. Les rues sont tortueuses, étroites, claires pourtant parce que les maisons sont basses ; non pavées, elles sont très poussiéreuses, mais comme il ne pleut pas elles sont en moins mauvais état que celles des villes de Chine. La nouvelle ville, située à l’ouest de la vieille, n’est pas autre chose que la citadelle chinoise ; elle forme un quadrilatère muré, de 1.500 mètres de tour, traversé de deux rues droites en croix, renfermant le préfet chinois et ses employés, la garnison chinoise, deux ou trois marchands chinois, quelques musulmans et courtisanes indigènes p.096 à l’usage des Chinois, en tout 1.500 âmes. Les trois parties réunies de Khotan se développent d’ouest en est le long de la route de Yârkend à Kéria sur une longueur de plus de deux kilomètres, mais la largeur est beaucoup moindre, en sorte que le groupe entier des habitations agglomérées n’excède pas 140 hectares, dont 11 ½ pour la nouvelle ville, avec une population totale de 26.000 habitants. Habîboullah Hâdji, devenu roi après l’expulsion des Chinois, avait en 1865 construit des remparts dont la circonférence atteignait 9.400 mètres, englobant, outre l’agglomération actuelle, une étendue considérable de terrains vagues et de champs, 467 hectares en tout. Il voulait faire une grande ville et pensait naïvement que pour cela il suffisait de bâtir une vaste enceinte fortifiée. Ces murailles ont été démantelées par les troupes impériales après 1878 et il n’en reste aujourd’hui que des ruines sans intérêt. Kéria est dépourvue de toutes fortifications et le sous-préfet vit dans son yâ-men au milieu de la ville indigène dont la longueur d’ouest en est égale les deux tiers de celle de Khotan ; sa population ne dépasse point dix ou douze mille âmes. Il n’existe pas d’autre ville, digne de ce nom, à l’est de Khotan jusqu’au delà du Lob nor. Youroungkâch, marché important, Tchira, centre d’une oasis considérable, ne sont que des villages. Au contraire sur la route de Kâchgar on compte six villes : Gouma, Kerghâlyk, Yârkend, Yangi-Hiçâr , Nouveau Kâchgar et Vieux Kâchgar.
Les maisons sont construites en briques séchées au soleil, ou, le plus souvent, en pisé. Leur distribution est réglée d’après des principes uniformes. Du chemin on entre par une grande porte dans une cour, qui, à la campagne, peut être très grande et entourée de hangars servant d’écurie et de remise. A la ville ces dépendances sont dissimulées par des murs, en sorte que la cour d’entrée est toujours étroite. Près de la grande porte est une chambre isolée à l’usage des domestiques de garde et des hôtes sans importance. Au fond de la cour, toujours de côté afin qu’on ne puisse voir du dehors ce qui se passe à p.097 l’intérieur, s’ouvre une porte qui conduit à la grande salle nommée ayvân, þôþîþþåþ, qu on ne saurait mieux comparer qu à l atrium romain. C est la plus vaste pièce de la maison, à la fois antichambre et salon. Presque tout autour règne une estrade en terre battue avec un rebord de bois, haute de 80 centimètres environ ; on y étend des nattes, des feutres ou des tapis sur lesquels s’asseoient les invités quand le maître de la maison donne une fête. Le milieu de la pièce est à rez-de-chaussée ; c’est là que circulent les domestiques, que dansent les danseurs. Dans les maisons riches le sol est dallé à Fig. 1. Maison de bourgeois. Ayvân.
la chinoise. Des poteaux de bois blanc, quelquefois vernis, supportent le plafond, percé en son milieu d’une grande ouverture carrée, sur les bords de laquelle s’élèvent des colonnettes de bois soutenant un toit de la grandeur de l’ouverture qu’il couvre en laissant entre lui et elle un espace de deux ou trois pieds par où pénètrent l’air et la lumière. C’est ce qu’on appelle tounglouk de même que le trou pratiqué au sommet de la tente kyrghyz. Dans les maisons de premier ordre cette ouverture avec son toit surélevé tient la plus grande partie du plafond, en sorte que l’aspect en est très différent. Attenant à l'ayvân et près de l’entrée se trouve la chambre des hôtes mihmân khânah, le plus isolée possible des autres appartements, généralement la plus confortable et la plus grande de la maison. Chez les beks un grand salon de réception occupe un côté entier de l'ayvân, au-dessus duquel il est élevé de cinq ou six marches (V. tome I, Planche 5). Il est fermé d’un treillis de bois peint p.098 de diverses couleurs, formant des dessins variés et recouvert de papier ; sur la corniche qui règne au-dessus sont peints des motifs d’ornement, ustensiles, instruments de musique, fruits, etc. Par derrière, cette salle donne, par une boiserie ajourée, semblable à la première, sur une vérandah qui fait face à un jardin arrangé avec peu de goût et d’art, et mal entretenu. De l’autre côté de l'ayvân est placée la cuisine, munie quelquefois de fourneaux à la chinoise, mais n’ayant jamais qu’un simple trou pour toute cheminée. Puis ce sont les chambres à coucher (yâtghân uï), le magasin des vivres (mâl khânah), le trésor (khaznah khânah), pièces distribuées avec une rare maladresse, pourvues en général d’une estrade en maçonnerie sur laquelle on couche. Elles sont éclairées par un trou pratiqué dans le toit, coiffé souvent d’une cage de bois couverte de papier ; elles sont obscures, le sol de terre battu, les murs nus, non passés à la chaux, suintent l’humidité ; une fade odeur de moisi s’en exhale. Elles n’ont rien de confortable, sauf des cheminées qui permettent de se chauffer l’hiver, cheminées percées dans l’épaisseur du mur et s’ouvrant sur la pièce par un manteau de faible saillie, haut de quatre pieds, large d’un seul. La chambre du maître et de la maîtresse de maison est un peu mieux arrangée que les autres, des niches en ornent les murs, une bande d’étoffe de coton ou de soie, large d’un mètre (zardiouâl), tapisse la partie inférieure des murs, les plus beaux tapis et les meilleurs feutres lui sont réservés ; elle n’en est pas moins sombre et humide. La mauvaise disposition des diverses pièces fait qu’on est facilement à l’étroit dans une maison de vingt à vingt-cinq chambres. Le description qui précède ne s’applique qu’aux demeures des grands seigneurs, des riches bourgeois et des paysans cossus. Les pauvres gens se contentent de logements plus modestes, on y entre directement de la rue sans passer par une cour, et les appartements sont réduits à un ayvân et à une chambre. Dans la ville, où il en coûte cher de s’étendre en surface, on cherche souvent à s’étendre en hauteur et l’on édifie un étage sur son rez-de-chaussée. Quelques lattes de bois, un peu de boue, une échelle y suffisent et il n’en faut pas davantage si p.099 l’on ne veut par trop de poids faire écrouler le plancher branlant ; encore convient-il de marcher avec précaution. Les maisons riches ne sont d’ailleurs guère plus solides. La mauvaise qualité des matériaux, briques séchées, argile mêlée de paille, bois de peuplier et de saule, le peu d’art de la construction s’y opposent. Les architectes sont inconnus, une maison est bâtie par un simple maître maçon avec ses aides. Quoiqu’on n’ignore pas l’usage du fil à plomb, les

Fig. 2. Plan de notre maison à Khotan.
murs sont rarement verticaux, les fondations sont peu soignées. Quand une maison a vingt ans d’âge, elle montre déjà des signes inquiétants de décrépitude, le sol se tasse, les pilotis enfoncent, les poteaux fichés en terre pourrissent. Si la pluie tombe, le toit s’effondre et ce n’est qu’à l’apparition tout exceptionnelle de ce p.100 phénomène météorologique que les demeures les mieux construites doivent de subsister jusqu’à un demi-siècle. il en a toujours été ainsi dans le pays, car Ouang Yen Té rapporte qu’à Tourfân, en 970, la pluie étant, par exception, tombée en abondance, les maisons, couvertes d’argile blanche, furent détruites en partie.
Si la chambre indigène rappelle la tente du nomade autant par son tounglouk que par son nom (þíþïþ) , elle ne la rappelle pas moins par son ameublement réduit à des feutres, des tapis, des nattes, des couvertures, de la vaisselle et des coffres. Ceux-ci se sont agrandis, alourdis avec le temps. Il est peu de familles qui ne possèdent un immense et pesant bahut pour la farine et les provisions, qu’on serait fort empêché de transporter et qui suit le sort de la maison où il est fixé. On serre l’argent, les bijoux, les vêtements précieux dans un coffre long sut lequel on couche. La literie se compose de tapis servant de matelas, de couvertures de piqué, d’un traversin très haut et très dur (takia) . On met son honneur à posséder une vaisselle abondante, de jolies bouilloires à thé (tchaougoun), des plats de cuivre ciselés, de vastes marmites ; on pourrait presque mesurer la fortune d un individu au diamètre de sa plus grande marmite. Ajoutez à cela une petite table basse, ne dépassant pas vingt centimètres en hauteur, qu on appelle chira (·þôþ®þ¦û) et sur laquelle on sert le thé qu on offre à un hôte distingué.
Le vêtement des hommes consiste en une chemise de coton très ample (kunglek ûîþçþÜþûþÙþ) serrée par une ceinture, descendant jusqu au mollet, et toujours passée sur le pantalon (tambâl —þèþ’þŽþåþ —þŽþãþ’þŽþÝþ) également de coton et très large, fixé par un cordon à la taille. Le pantalon entre dans les bottes au bout large et carré, au talon très élevé, fort p.101 lourdes et incommodes faites en cuir mal préparé qui blanchit très vite. Les élégants portent au lieu de bottes (utek) des bas de cuir souple et enfilent des galoches pour sortir. Avec des bas en étoffe de coton et une petite calotte ronde (beurk ’þîþ­þÙþ), plus ou moins ornée, c est là tout le costume d été, en négligé. Pour s habiller on revêt par là-dessus une sorte de grand manteau (tchapân ou toun), descendant jusqu à la cheville, ouvert par devant, aux manches très longues, étroites à l extrémité, semblable à celui qui est en usage dans le Turkestan russe. Selon les circonstances et la fortune, ce vêtement est de coton, de soie de Boukhara ou de Khotan, de drap mince anglais ou russe. Il est fermé sur la poitrine par un cordon et doit rester flottant si l’on veut paraître grave. L’usage de la ceinture est familier et sans façon. Les gens comme il faut mettent deux vêtements semblables l’un sur l’autre, celui de dessous étant plus ordinaire, plus léger et serré à la taille. On affectionne le noir, le bleu foncé, le gris de diverses nuances et le brun clair ; on porte aussi l’indigo, le lie de vin, et ces horribles rayures aux couleurs criardes si fort à la mode à l’ouest du Pamir. A la ceinture pendent un couteau dans sa gaine, un briquet identique à celui des Turcs de l’Altay et des Tibétains, quelquefois une petite gourde contenant du tabac à priser. La tête rasée est couverte, même en été, d’un bonnet de fourrure, en peau de mouton ou de renard, de forme modeste. Le turban n’est guère porté que par les membres du clergé et par quelques marchands étrangers ; il est toujours blanc et n’a nullement l’ampleur solennelle qu’il affecte dans l’Inde. En hiver le tchapân est ouaté ou doublé de fourrures de mouton, de renard, quelquefois de loutre ou de castor. La plupart se contentent d’un tchapân en peaux de mouton non recouvertes d’étoffe. Les bas d’hiver sont de feutre. En somme il y a extrêmement peu de luxe dans le costume masculin, il est même en général assez pauvre. Un homme s’habille de pied en cap et convenablement pour 15 francs , rarement il dépasse 70 francs, à quoi il faut ajouter de 8 à 100 francs pour le manteau de p.102 fourrure (djoua) . Les beks revêtent souvent au lieu du tchapân andidjanais la robe mongole et chinoise croisée sur la poitrine et boutonnée sur l’épaule. On dit que c’est l’ancien costume du pays. Dans les cérémonies officielles les beks ont l’habit chinois : la veste dite ma-kou-tzeu (kourma, ûîþ­þãþ«û en turc), la robe de satin et le chapeau chinois d hiver orné d un globule et d une plume rouge. Il est remarquable qu ils ne coiffent jamais le chapeau officiel d été, dont la formé de cône extrêmement évasé leur a paru sans doute incompatible avec l’idée qu’ils se font de la gravité.
Les femmes portent le pantalon, et par-dessus la chemise flottante, descendant jusqu’à la cheville. Elles n’ont souvent pas d’autre vêtement en été. Les étoffes employées pour ces deux pièces essentielles du costume féminin sont la grosse cotonnade blanche de Khotan (§þŽþáþ khâm), le calico de l Inde, soit blanc (khassa) soit à pois ou à fleurs (belentir), la soie de Khotan (châhi), la soie fine de Chine (dourdoun ou doudoun), bleue, verte ou rouge. Le vêtement de dessus consiste en un tchapân assez semblable à celui des hommes, attaché par devant au moyen de gros boutons de corail ou de métal doré ou argenté et de forme ovale, orné sur la poitrine de deux appliques carrées d’étoffe de couleur différente ou de soie brodée d’or (kimghâb). Le tchapân féminin est en coton, en soie de Khotan, ou en satin de Chine (taouar), noir, bleu, vert ou rouge. Il est de règle qu’il soit d’une autre couleur que la chemise. Les femmes n’usent jamais de ceintures ; quelques-unes portent la petite veste (kaltidjeh) ou le gilet (djadjazeh) des Chinoises, mais ce sont celles qui ont pour profession de plaire aux officiers et aux soldats de la garnison. La chaussure est pareille à celle des hommes : bottes grossières ou bas de cuir à galoches (kipich maça). p.103 La tête est couverte soit d’un bonnet de fourrure (toumak) différent légèrement par la forme du bonnet masculin, soit d’un beurk (T. I, Pl. XIII) sur lequel on met dans les grandes occasions un vaste chapeau aux grandes ailes retroussées presque verticalement, garni de loutre ou de castor noir. Le visage est dissimulé par une voilette rectangulaire non ajustée, blanche, ajourée, ornée de glands, beaucoup moins rigoureuse et moins disgracieuse que la voilette noire en usage dans le Turkestan occidental. Le parandji sombre qui enveloppe les femmes sartes de la tête aux pieds lorsqu’elles sortent est inconnu dans le Turkestan chinois. On y estime que pour satisfaire aux prescriptions du Coran il suffit d’un voile de mousseline blanche (latchak) qui cache les cheveux, disposés en deux tresses comme ceux des femmes mongoles. Ces tresses sont allongées artificiellement au moyen d’effilés de soie terminés par des glands (poupouk). Elles sont ornées de bijoux fort lourds argentés ou dorés (challang. T. I, Pl. XIII) attachés à la tête par

Pl. II. Turkestan chinois.
Costume des femmes. Ornement de la chevelure. Voilette. Bourse.
des cordons. Des bagues, bracelets, pendants d’oreille, pesants, de goût médiocre, presque toujours en toc, complètent la toilette féminine qui coûte souvent fort cher, jusqu’à 350 francs sans compter les bijoux, ni les fourrures. C’est beaucoup, étant donné le peu de ressources du pays. Plus d’une femme portent toute leur fortune sur le dos ; il est vrai que ce ne sont pas les plus honnêtes.
Les femmes du Turkestan usent peu de fard pour des orientales ; il n’y a guère que les femmes à Chinois qui se maquillent ; en général elles se contentent d’un peu d’ousma  pour se noircir les sourcils et les cils. Elles sont également sobres de parfums.
La farine de maïs et celle de froment forment la base de la nourriture de la majorité de la population. On en fait des pains de très petite p.104 dimension, généralement cuits et vendus par des boulangers. Les pains de froment affectent deux formes, les uns sont ronds, bombés, avec un trou au milieu, les autres sont très plats et très minces. Les meilleurs sont ceux de Yangi Hiçâr, ils sont excellents. Je ne crois qu’il y en ait nulle part de plus mauvais qu’à Yârkend, quoique la farine y soit tout aussi bonne ; cela tient à la moindre habileté des boulangers et pour une part aux ingrédients, anis et coriandre, qu’on met dans la pâte. Les petits pains de maïs, assez souvent préparés à la maison, sont quelquefois assaisonnés d’oignons et de graisse. Avec la farine de blé on fabrique aussi des espèces de macaroni ougra ou lôman. Le riz, qui est en quelque sorte la céréale noble, entre pour une proportion beaucoup plus faible dans l’alimentation publique. La viande est également une denrée de luxe ; toutefois il n’est guère si pauvres gens qui n’en mangent au moins une fois la semaine. La chair du mouton est la plus estimée, mais on vend une grande quantité de viande de bœuf ou de vache, qui est moins chère, plus dure et moins succulente. Les chevaux fourbus, réduits à la dernière extrémité, que les bouchers achètent moyennant 14 ou 15 francs et débitent à bas prix, fournissent un élément important à la nourriture des basses classes. A la différence des Chinois, les indigènes mangent très peu de volaille. En fait de légumes ce sont les oignons qui sont le plus en faveur, puis viennent les carottes et les navets, les pois secs (mâch) et les citrouilles ; les pommes de terre, divers légumes chinois comme les pétsai (choux) et les palak sont connus, mais pour ainsi dire inusités. On consomme beaucoup de fruits, surtout des abricots, des mirabelles, des melons, des pastèques, des raisins, des amandes, des pistaches, et, en plus petite quantité, des grenades, des noix, des pommes, des poires. Tous ces fruits sont de bonne qualité, hormis les poires qui ne valent rien. On se sert, pour assaisonner les mets, de graisse de mouton, qui est malheureusement rare parce que les moutons du pays n’ont pas de grosses réserves de graisse comme ceux de l’ouest, de beurre (mâskah yâgh) qui vient des montagnes, conservé dans des outres de peau et a en général un goût de rance fort prononcé, enfin et principalement p.105 d’huile de lin, zâghyr yâgh, qui est détestable. On use et on abuse des herbes parfumées, comme la menthe (poudouna), l’anis et la coriandre (youmghâk sabut), ainsi que de l’ail et du poivre rouge. Les épices de l’Inde, poivre, gingembre, zartchéva (base du currie), clous de girofle, safran, muscade, cannelle, sont très appréciées ; mais leur cherté empêche qu’on en consomme outre mesure et les multiples vertus curatives qu’on leur prête les font employer plutôt comme remèdes que comme accessoires culinaires. Le sucre candi, nabât, ou blanc, kand, n’est servi que comme hors-d’œuvre. Le vinaigre chinois ne sort guère des boutiques des restaurateurs qui ont pris l’habitude d’accommoder certains plats à la chinoise.
L’art culinaire, peu varié et peu savant, trahit la triple influence de la Perse, de la Chine et des Turcs nomades. Le premier de tous les mets est le pilaou, qu’on appelle simplement âch, le mets par excellence. On l’assaisonne d’oignons, de carottes, de navets, de raisins secs, et, trop souvent, on le prépare à l’huile de lin. Le mouton cuit entier dans sa peau en un four improvisé, creusé dans le sol, constitue un mets aussi estimable qu’estimé. La soupe à la viande (chourba) est de tous les plats gras le plus en usage ; elle s’apprête soit au naturel, soit assaisonnée de menthe, de coriandre, de poivre rouge et noir, d’épices diverses et mélangée de macaroni, de légumes, de morceaux d’omelette, de boulettes de viande hachée. Les tchitchbara, pâtés de viande et d’oignons hachés un peu plus gros qu’une noix, bouillis dans l’eau, et les mantou, pâtés de même composition, de la grosseur d’une pomme, cuits à la vapeur, à la façon chinoise, sont les uns et les autres très en faveur. Plus rares sont le choulla, bouillie de riz mêlé de graisse et de morceaux de viande, le kâbâb, morceaux de viande cuits à la broche avec des oignons, le kâzy saucisson de chair de cheval. Parmi les mets maigres le plus répandu est la bouillie de maïs, oumâtch, fond de l’alimentation des pauvres gens. On connaît encore le oun âch, soupe de macaroni bouilli sans graisse avec du lait caillé, kattyk, le koudja et le kourda, soupes apprêtées comme p.106 la précédente, mais la première avec du millet et la seconde avec du riz, le mâch gurundj, soupe faite avec du riz, des pois secs, des navets, des carottes, des oignons, du poivre et du kattyk, le chir kadou soupe de lait, de riz et de citrouille. On consomme une assez grande quantité de laitage. Le lait caillé se mange avec du pain, ou, coupé d’eau par moitié, sert en été de breuvage rafraîchissant et dans les soirées musicales tient lieu de champagne. La crème (kaymâk), mélangée au thé, forme le déjeuner favori des femmes le matin. Le thé constitue avec le kattyk coupé la seule ou à peu près la seule boisson. On emploie le même thé noir en briques, dont usent les Mongols ; il est de très médiocre qualité, mais comme la vente du thé est monopolisée par un syndicat de marchands chinois, on ne peut pas s’en procurer d’autre. Au lieu de l’infuser, selon la coutume chinoise et européenne, on le fait bouillir à la mode mongole et tibétaine, sans toutefois y ajouter de graisse. Quoique les Chinois vendent publiquement et à bon marché de l’eau-de-vie de grains, il est rare que les indigènes en boivent. Les Annales des Yuan Ouei (Ve siècle) parlent du vin de raisins de Karachahr et de Tourfân, Marco Polo signale celui de Khotan. On en fabrique encore aujourd’hui malgré la loi musulmane, en très petite quantité il est vrai ; il est d’ailleurs détestable, ayant le goût de très mauvais vinaigre. En dehors de cette décoction on fait avec les raisins abondants et excellents du pays une espèce de sirop ou de confitures (chirna) très médiocres, qu’on obtient par une quadruple cuisson du fruit de la vigne.
On remarquera qu’il n’a pas été question du poisson. La population agricole du Turkestan oriental n’en mange point. Les rivières semblent d’ailleurs être assez peu poissonneuses, encore que j’aie vu un jour un esturgeon long de trois pieds, qu’on venait de pêcher pour le consul russe dans la rivière de Kâchgar . Les Chinois, grands p.107 amateurs de poisson, servent quelquefois sur leurs tables des poissons du pays, mais en général ils usent de conserves venues de Chine. Nous dirons un mot plus loin des habitants des bords du Lob nor et de Tcharkalyk, qui vivent principalement de la pêche.
Les habitants du Turkestan oriental sont assez modérés sur la nourriture, mais par nécessité plus que par vertu et par tempérament ; ils dévorent avec avidité les repas dont ils ne font pas les frais. Ils mangent proprement, quoique avec leurs doigts. Les bâtonnets chinois n’ont point fait fortune parmi eux non plus que les fourchettes européennes. Ils disent qu’on ne doit pas craindre de toucher avec les mains ce qu’on touche avec la bouche, que les mains, dont les éléments se renouvellent sans cesse par l’action de la vie, sont nécessairement plus pures que des instruments de fer ou de bois. Ils ont d’ailleurs toujours soin de se laver les mains avant de prendre leur repas. Les viandes étant découpées d’avance en petits morceaux, ils ne sont pas obligés de les déchirer avec les doigts et les dents comme des sauvages ; si les morceaux sont trop gros, ils les coupent avec un couteau placé dans une gaine attachée à leur ceinture. Tous les parents, hommes et femmes, vivant ensemble mangent ensemble. Le repas est véritablement le signe de l’unité familiale. Il est entouré d’une certaine solennité. Les convives doivent être assis sur leurs talons, le père de famille dit une courte prière et, sur un signe de lui, chacun commence à manger. Les mets sont disposés sur une nappe (dastarkhân), quelquefois de soie et brodée, qui ne peut jamais servir à un autre usage. Les assiettes sont inconnues et chacun met la main au plat ; mais pour la soupe on se sert d’écuelles et même de cuillers. Quant au thé, le plus souvent tout le monde le boit à la même tasse. C’est une règle pour les invités étrangers aussi bien que pour les parents ; refuser de boire à la tasse commune serait une impolitesse grossière. On fait trois repas par jour, un léger le matin, vers 7 heures, et deux plus substantiels à midi et le soir. Ils sont en général composés d’un seul plat, excepté les dîners de cérémonie. Ceux-ci sont ordonnés comme il suit : en premier lieu on sert sur une table basse le thé avec le pain et les hors-d’œuvre, sucre p.108 et sucreries, fruits frais ou secs, pistaches, etc., puis on étend la nappe, ou apporte le pilaou et enfin la soupe à la viande ; parfois on sert un kâbâb entre les deux. Les mets faits uniquement de légumes ne sont pas admis. On ne boit pas en mangeant, mais seulement avant et après le repas.
Le Turkestan oriental serait une contrée très saine si l’hygiène publique était bonne. La sécheresse excessive du climat est corrigée par l’abondance des arbres et des canaux, qui adoucissent également les chaleurs de l’été, tandis que l’absence de neige et de brouillard rend le froid de l’hiver facile à supporter. Les rideaux d’arbres servent d’écrans contre la poussière du désert. Le beau temps presque constant permet de vivre beaucoup dehors. Quand même ils ne sont pas obligés de sortir pour travailler aux champs ou faire leurs emplettes au marché, les gens du pays restent en plein air le plus qu’ils peuvent, cherchant l’ombre en été et le soleil en hiver. Les hommes, rarement retenus entre quatre murs par leur métier, vont badauder dans la rue ou demeurent sous l’auvent, causant, fumant, faisant leur besogne ; les femmes s’installent dans la cour ou sur le toit plat, filant, cousant, bavardant. Cette habitude atténue sensiblement le vice des maisons mal construites, mal aérées, humides et sombres. Pourtant il faut bien y coucher. Or les quelques feutres qui servent de lit garantissent mal de la moiteur du sol ; gardés toujours à l’intérieur, ils sont piqués de taches de moisissure ainsi que les couvertures ; l’espace est étroit pour le grand nombre de personnes logeant sous le même toit : à Khotan, on compte une dizaine d’individus par maison. De plus il y a le voisinage des tas d’immondices et de mares artificielles, dont le fond n’est pas maçonné et où l’eau séjourne trop longtemps sans être renouvelée. Les vêtements amples sont commodes et ne serrent pas les membres, ni le corps ; les chemises et les pantalons de dessous sont tenus avec une propreté relative qu’apprécient surtout ceux qui ont vécu au Tibet et en Chine ; mais les habits de dessus sont mal soignés, on n’a point de scrupule à les porter déchirés, râpés et sales. Les bonnets de fourrure qu’on ne quitte presque jamais, les coussins graisseux dont on p.109 change rarement la taie, les couvertures trop renfermées et qu’on use jusqu’à ce qu’elles tombent en lambeaux favorisent le développement de la vermine parasite. On ne peut se promener dans la rue d’une ville sans voir au seuil des portes ou sur les toits des femmes couchées, livrant leur chevelure à des compagnes charitables. L’islamisme a introduit ou fortifié certaines habitudes de propreté corporelle. Les gens respectables procèdent souvent à des ablutions complètes. S’il n’y a pas de bains publics convenables ailleurs qu’à Kâchgar, il y a partout des cuveaux de bois et des seaux qu’on suspend pleins d’eau au plafond et qu’on fait basculer avec une ficelle. Trop de gens cependant recourent à cet appareil à douches, primitif bien qu’efficace, les jours de grande fête seulement et se contentent en temps ordinaire de se passer à l’eau le bout du nez et des doigts. Or, dans une contrée aussi remplie de poussière et de sable que le Turkestan, on n’est pas assez propre quand on ne l’est pas à l’excès ; c’est pourquoi les maladies de la peau y sont très répandues. A cette insuffisance d’ablutions l’habitude des individus pauvres d’acheter de vieux habits, la coutume générale de boire à la tasse et de fumer à la pipe de son voisin, la pratique des barbiers de faire servir la même serviette à tous leurs clients pendant plusieurs jours se joignent pour aider à la propagation des affections contagieuses. En ce qui regarde la nourriture on mange outre mesure des abricots, des melons et des pastèques qui ne sont pas toujours mûrs ou qui le sont trop, ce qui toutefois n’offre point dans ce climat sec autant d’inconvénients qu’on le pourrait croire. On consomme trop de farine sous toutes les formes, principalement sous la forme de pâte mal cuite et il en résulte une grande quantité d’embarras gastriques. On ne fait pas assez d’exercice physique, on ne marche à pied que forcé, on va à cheval et l’on reste assis autant qu’on peut ; d’où l’alourdissement et l’obésité commune chez les bourgeois aisés. Les oasis, étant établies dans les lieux bas de façon que l’eau des rivières puisse venir les arroser, sont marécageuses en plus d’un endroit, et comme, d’autre part, il y a une foule de mares artificielles et un certain nombre de rizières, on comprend que les fièvres p.110 paludéennes soient plus fréquentes qu’on ne s’y attendrait en un pays sans pluie et de haute altitude. Enfin le Turkestan souffre d’une disgrâce qui balance beaucoup de ses avantages ; l’eau y est mauvaise. Dans les rivières et les canaux elle est chargée de terre, de détritus végétaux, d’animalcules, parfois de soude, de plus elle est croupissante dans les réservoirs où on la puise ordinairement pour les besoins domestiques. C’est à cela que les indigènes attribuent non seulement les troubles de la digestion et les maux de ventre, mais aussi le goitre, l’enflure des membres, la bouffissure des chairs qui défigurent tant d’individus. Aujourd’hui, comme au temps de Marco Polo, c’est Yârkend qui est le plus mal partagé à cet égard : la majorité de la population y est goitreuse, affectée d’hydropisie, d’éléphantiasis, d’inflammation des articulations. Le mal est moindre à Khotan, bien grand encore. Kâchgar est d’un rang au-dessus et l’on dit que Koutcha possède tout ensemble l’eau la plus pure et la race la plus saine et la plus belle.
Voici, selon un médecin indigène, quelles sont les maladies le plus souvent observées à Khotan. Il faut signaler en première ligne la syphilis (maraz), dont l’extension excessive a les conséquences les plus pernicieuses pour la population en général. La variole (tchétchek) a sévi avec une rage particulière pendant l’hiver de 1891 et a causé, dit-on, dix mille décès dans la province. Les maladies cutanées de toute sorte sont extrêmement communes, comme la rougeole (kyzyl), la gale (kytchychkâk), le koutour caractérisé par des plaques rougeâtres sur la peau avec fortes démangeaisons, l’eczéma (kân yel). Il en est de même des ophtalmies déterminées par la poussière et par la réverbération des sables ; nulle part peut-être on ne rencontre plus d’aveugles. Ajoutons la fièvre (bizgak), le rhumatisme (ouadj mafâcil), la paralysie (fâlidj), l’hydropisie (istiskâ), la lèpre ou éléphantiasis (baras), la jaunisse (safra), les hémorroïdes (bouacir, p.111 ou tchipkân), la coqueluche (kouk youtâl), la phtisie pulmonaire (sill) à laquelle pourtant le climat est peu favorable. Enfin dans l’hiver de 1892 la grippe fit de nombreuses victimes et l’on a gardé le souvenir d’une épidémie du choléra-morbus (ouaba) qui aurait éclaté sous Habîboullah Hâdji.
La médecine est un art peu florissant. Elle est exercée par quelques mollas qui, après avoir lu un manuel de médecine arabe, se délivrent à eux-mêmes un diplôme de docteur. Ils divisent les affections en froides et en chaudes et les aliments de même, en sorte que si l’on souffre d’une affection froide il conviendra de manger du canard, qui est chaud, et non du mouton, qui est froid. Du reste, ils ne sont pas tous d’accord, ce qui ne surprendra personne. On se tromperait toutefois si l’on pensait qu’il n’y a parmi eux que des charlatans ; il en est qui sont de braves gens, relativement intelligents, non dépourvus d’expérience. Ils administrent avec assez de discernement les remèdes classiques comme l’arsenic, le mercure, le soufre, la rhubarbe, l’opium, le camphre ; la quinine même commence à leur être connue, mais ils l’emploient mal. Ils inspirent une médiocre confiance et on les paye quand on peut, c’est-à-dire rarement. Ils savent deux remèdes à ce resserrement de la bourse de leurs clients : ils tâchent de pratiquer à côté de leur art quelque métier qui leur offre des ressources plus assurées et ils ont soin de proposer à ceux qui les appellent un contrat à forfait, s’engageant à les guérir en tant de jours moyennant telle somme dont la moitié payable d’avance. Il existe quelques vieilles femmes qui s’occupent de thérapeutique ; elles ont à peu près les mêmes recettes que leurs collègues masculins et font en même temps, en qualité de sorcières, concurrence aux sorciers de l’autre sexe, qui sont plus appréciés du public comme guérisseurs que les médecins véritables ; mais ce n’est pas ici le lieu d’en parler.
Je ne puis terminer ce chapitre sans toucher un mot d’une maladie où le climat n’est pour rien et que les médecins ne traitent pas, qui cependant est plus funeste à elle seule que toutes les autres ensemble. p.112 Je veux dire l’abus du hachîch ou nacha, qui joue en Turkestan un rôle presque aussi lamentable que l’opium en Chine. Il exerce de grands ravages parmi l’un et l’autre sexe, produit des troubles graves du système nerveux, ruine la volonté, égare la raison. L’ivrognerie est plus ignoble dans ses manifestations extérieures, elle n’est point pire dans ses effets, et je suis persuadé que la passion déréglée de cette drogue est une des causes principales de la faiblesse actuelle de la race . Au nacha il faut ajouter l’opium (afîm) dont l’usage, il est vrai, est encore assez restreint et n’est guère répandu que dans l’entourage immédiat des Chinois.

 HYPERLINK \l "table" @

CHAPITRE VII
La famille. La condition des femmes. L’éducation des enfants. Divertissements et coutumes diverses relatives à la vie privée
 HYPERLINK \l "table" @
p.113 Il est peu de pays où la famille soit plus faiblement constituée que dans le Turkestan oriental et il y a bien longtemps que le mariage s’y conclut et s’y dissout avec une égale facilité. Il n’est peut-être pas une région en Asie où les mœurs soient plus relâchées et où, en même temps, les femmes aient plus d’indépendance et d’influence, où l’on rencontre à la fois moins de dignité et plus de douceur dans la vie privée.
Un des traits distinctifs du mariage tel qu’il est pratiqué dans cette contrée est l’absence de dot, aussi bien de la dot comme nous l’entendons que de la dot appelée kâlyn par les Turcs, qui consiste en une indemnité payée par le jeune homme ou sa famille au père de la femme. Ce n’est pas à dire que le kâlyn, en usage chez les Turcs, les Mongols, les Chinois, n’ait jamais existé dans le Turkestan oriental. Il est connu des Sartes de Transoxiane, mais il commence à tomber en désuétude parmi eux et tend de plus en plus à se confondre avec le simple paiement par la famille du fiancé du trousseau de la femme et des frais de la noce. Il est possible que la pauvreté plus grande de leurs voisins de l’est les ait détournés plus tôt de la coutume du kâlyn, qui entraîne p.114 souvent de gros embarras pécuniaires. Aujourd’hui, le fiancé se borne à faire cadeau à sa future de quelques objets d’habillement et de prendre à sa charge le repas de noces. C’est ce qu’on appelle toylouk et cela correspond au toymâl des Kazak et des Kyrghyz. La dépense est modeste. Voici par exemple le détail du trousseau offert par un jeune homme riche de Khotan à sa fiancée : une pièce de soie de Chine, un bonnet, trois pièces de douriah (étoffe mi-soie, mi-coton provenant du Turkestan russe), une paire de kipich maça, six pantalons, trente pieds d’étoffe pour chemises, le tout valant environ cent vingt francs. S’il avait été kazak il lui aurait fallu 1.500 francs pour le trousseau, 2.000 francs pour l'alou (animaux nécessaires au transport du trousseau et de la tente), 3.000 francs pour le kâlyn ; à Marghélân il ne s’en serait pas tiré à moins de 2.000 francs . A un pauvre homme il en coûte 5 francs, voire 40 sous pour prendre femme, au lieu que dans le Ferghânah on ne trouve pas à se marier au-dessous de 60 francs. On dit qu’à Châhyâr on en est quitte encore à meilleur marché qu’à Khotan. « A Châhyâr, dit plaisamment le chansonnier, on a dix-huit filles pour un sou. »

On ne doit pas conclure de cette boutade que le toylouk constitue le prix d’achat de la fiancée par le mari. C’est un simple présent de politesse, obligatoire toutefois. Rien n’indique que le mariage se soit jamais fait par achat dans le Turkestan, même si l’on croit que l’usage du kâlyn y ait été autrefois en vigueur ; car c’est une conception radicalement fausse du kâlyn que d’y voir une opération commerciale. Les Mongols, les Kazak, les Kyrghyz ne considèrent nullement la femme comme une marchandise, ni le mariage comme un contrat de vente. Le mariage consiste dans leurs idées à faire entrer une fille dans une autre famille que sa famille d’origine, à la rattacher à d’autres ancêtres qu’à ses ancêtres réels, à substituer pour elle des liens de parenté fictive aux p.115 liens de parenté naturelle. La cérémonie d’adoption accomplie, elle a un effet rétroactif ; la nouvelle épouse est estimée avoir toujours appartenu à la famille de son mari dans le passé, de même qu’elle y appartiendra toujours dans l’avenir, même si son mari meurt ; elle devient proprement la petite-fille des ancêtres de celui-ci, comme si elle était née d’eux ; sa parenté réelle devient une parenté fictive, son père n’est plus pour elle qu’un père nourricier et ne peut pas avoir jamais été autre chose puisque personne ne descend de deux séries d’aïeux différentes. C’est par suite de cette conception que les Kazak fiancent leurs enfants le plus tôt possible, dès le berceau, avant la naissance même ; cela marque d’une façon tout à fait tangible que la fille à naître ou à peine née est seulement en dépôt dans la famille de son père, qui est uniquement chargée de l’élever et de subvenir à son entretien jusqu’à ce que la famille du fiancé la réclame et en fasse son enfant par le rite du mariage. Il a par conséquent le droit d’exiger le remboursement des dépenses qu’il a faites pour l’éducation de la fille dont il a pris soin provisoirement et de ne la laisser sortir de chez lui que lorsque ce remboursement sera opéré. Le kâlyn est ainsi une restitution, — les Kazak ne l’entendent pas autrement, — ou, si l’on veut, une indemnité pour un service rendu ; ce n’est pas le prix d’achat d’un objet mis en vente. Il suit de là que le paiement du kâlyn, dette sacrée entre toutes, est strictement obligatoire et que la célébration du mariage lui est rigoureusement subordonnée, au lieu que le toymâl et l'alou, souvent de valeur égale, sont des dons purement volontaires et facultatifs, un supplément de luxe, dont les pauvres se dispensent. Si dans le Turkestan chinois le toymâl ou toylouk a seul subsisté tandis que le kâlyn a disparu, c’est que celui-ci, fondé sur d’antiques croyances, ne répond à rien et a perdu toute signification dans un pays où ces croyances ont péri depuis longtemps, malgré la survivance de quelques cérémonies vaines .
p.116 Non seulement pour se marier il n’y a point de dot à constituer de part ni d’autre, presque point de frais à payer, mais encore on n’a que peu de conditions et de formalités à remplir, point de pièces justificatives à fournir, point de démarches compliquées à faire, point de bail perpétuel ni même de long bail à contracter. Le mariage n’est pas une affaire grave et scabreuse, où l’on doive peser dans une balance de précision les convenances, les intérêts, les inclinations, sonder le passé, interroger l’avenir, où l’existence entière est engagée et où l’on est tenté de réfléchir toute sa vie. Les indigènes, gens peu raffinés, ne sont pas exigeants en fait de beauté, de qualités intellectuelles et morales, de talents de société. Ils ont en cette matière la philosophie de Duclos. Ils ne vont jamais bien loin pour chercher leur femme ; ils se marient dans leur voisinage, dans leur parenté autant que possible, respectant tout juste les trois degrés prohibés par le Coran . Cette habitude épargne beaucoup de peines, de négociations et de dépenses ; les deux familles se connaissent de longue date, n’ont pas à se gêner l’une pour l’autre, ne s’efforcent point de se jeter mutuellement de la poudre aux yeux. Si l’on ne trouve pas ce que l’on veut parmi les personnes de sa connaissance, on s’adresse à des entremetteuses (dalâl) qui tiennent de véritables agences matrimoniales, sont informées de toutes les maisons des environs où il y a des filles ou des femmes à marier, en savent la fortune, les antécédents, le caractère, les qualités de ménagère ; elles ne se contentent pas de donner des renseignements, elles font toutes les démarches utiles, elles vont voir les femmes, les parents des jeunes filles, leur font les propositions du prétendant, obtiennent leur consentement, présentent les jeunes gens l’un à l’autre. Quand ceux-ci et, s’il y a lieu, les parents sont d’accord, le prétendant envoie, selon la vieille coutume turque, un homme de confiance (yaoutchi), discuter les conditions pécuniaires qui sont, comme nous p.117 l’avons dit, de peu de conséquence. Ce point réglé, les parents du prétendant ou, à leur défaut, ses amis, vont faire la demande officielle, ils échangent quelques cadeaux avec les parents de la fiancée et fixent le jour des noces. On avertit l’imâm de la paroisse qui vient dans la maison de la fiancée donner à l’union la sanction légale très simplement et très rapidement : deux questions, deux réponses, une courte prière et l’affaire est faite. La cérémonie privée, que je décrirai ailleurs, est plus compliquée ; mais on la tient à pur divertissement et on l’expédie à son gré.
On ne marie pas les enfants dès leur naissance, ni malgré eux. Contrairement à ce qui se passe dans tout le reste de l’Asie, les jeunes gens sont présentés l’un à l’autre avant d’être fiancés ; dans la plupart des cas, ils se connaissent déjà de longue date, étant enfants du même village ou du même quartier. Dès qu’ils ont atteint leur majorité, les garçons à 12 ans et les filles à 10, ils sont libres d’épouser qui leur plaît et d’accepter ou de refuser les partis que leurs parents leur proposent. Ceux-ci sont réduits au rôle d’intermédiaires, mais naturellement ils gardent une certaine influence morale, d’autant plus grande que les enfants se marient très jeunes. Les garçons, qui prennent rarement femme avant 18 ans, profitent de leur liberté plus que les filles, dont on est pressé de se débarrasser. On n’attend même pas leur puberté, c’est-à-dire leur treizième année ; on donne très fréquemment dès l’âge de dix ans les pauvres enfants qui sont heureuses de jouer à la dame. Elles n’ont que trop lieu de le regretter ; peu de maris ont assez de délicatesse pour prendre patience jusqu’à ce qu’elles soient complètement formées. Les violences et les abus qui s’ensuivent entraînent des troubles physiologiques très graves ; les cas de ce genre sont tellement nombreux que la race en est sérieusement compromise dans sa vigueur et les conséquences au point de vue général n’en sont pas moins funestes que celles de l’intoxication par le hachich. A la mauvaise habitude de marier les filles trop tôt il faut attribuer cette singularité que les veuves et les femmes divorcées sont préférées aux jeunes filles. C’est l’inverse au Turkestan russe où les filles sont établies à un âge p.118 plus raisonnable. A Khotan, un homme qui ne paye que cent francs pour le trousseau d’une jeune fille, payera cent cinquante francs pour celui d’une jeune femme qui n’a pas encore eu d’enfant (tchaougân), deux cents francs pour une jeune femme qui a déjà un enfant (djouân). Celles-ci ont en effet l’avantage non seulement d’être formées, mais encore de pouvoir être utiles dans la maison, ce qui est la première chose qu’on réclame d’une femme. Un indigène ne peut guère vivre confortablement à moins d’être marié à une personne qui sache s’acquitter des soins du ménage. Au rebours de nos sociétés d’Europe, la société du Turkestan oriental est aussi mal ordonnée que possible pour faire le bonheur des célibataires. Elle ne leur offre aucune des commodités, aucun des agréments dont leur sont prodigues les sociétés occidentales qui, au moins dans les villes, sont organisées justement comme il faut pour sacrifier la vie de famille à la vie publique et diminuer dans une large mesure les occupations et les divertissements intérieurs au profit des extérieurs ; les industriels, les commerçants, les ouvriers qui travaillent pour tous, les municipalités, l’État lui-même se chargent chez nous d’une foule de besognes qui là-bas incombent nécessairement à l’individu. Pour y suffire, l’assistance d’une femme lui est indispensable s’il est pauvre, très utile s’il est riche. Comme d’autre part le mariage n’est pas hérissé de formalités difficiles, qu’il n’occasionne pas de grands frais ni de grandes charges, il n’y a ni vieux garçons ni vieilles filles.
Les célibataires seraient d’ailleurs inexcusables. Ils ne pourraient même pas invoquer l’amour de la liberté ; car les liens du mariage sont si fragiles qu’ils entravent aussi peu que rien les caprices de chacun. Le divorce est d’une facilité extraordinaire. Le prophète, estimant que Dieu a assigné un terme à toutes choses, est fort large à cet égard ; mais au Turkestan on n’observe même pas les règles restrictives qu’il a jugé à propos de prescrire. Ces restrictions, on le sait, ne sont guère que pour les femmes. Selon la chériat de Boukhâra, une femme a le droit d’exiger le divorce dans les six cas suivants : si elle a été battue sans motif par son mari au point que son corps en garde des traces p.119 évidentes ; si, elle non consentante, son mari prend une seconde épouse ; s’il a cessé pendant six mois de pourvoir à sa subsistance ; si, elle non consentante, il l’emmène à plus de trois jours de marche de sa résidence habituelle ; s’il devient fou et s’il est atteint de lèpre. Plusieurs de ces dispositions sont très élastiques, surtout la première et la troisième, et la femme, quand elle le veut, est habile à provoquer les actes qui permettent d’en profiter. Pour la moindre raison et sans raison elle rassemble ses vêtements et ses bijoux, les tapis et les objets qui lui appartiennent dans la maison commune, et se retire chez ses parents. Le mari n’a aucun moyen de lui faire réintégrer le domicile conjugal et il finit par lui laisser une entière franchise en la répudiant. La répudiation coûte peu de chose à l’homme, il est tenu de fournir à celle qu’il a renvoyée les aliments pendant cent jours ; il se contente de lui donner pour cela quelques francs, de manière qu’elle soit satisfaite, il est bien rare en ce cas qu’elle se montre exigeante. Dans les autres pays musulmans l’homme, en se mariant, promet par contrat à son épouse de lui payer une certaine somme s’il vient à la répudier sans motif grave ; c’est ce qu’on appelle le mehr, institution presque hors d’usage dans le Turkestan chinois. La femme est ainsi dépourvue d’une garantie sérieuse contre les caprices de son mari. De même l’absence de kâlyn remboursable en cas de faute de l’épouse prive le mari de la meilleure assurance qu’il puisse avoir contre les fantaisies de sa femme.
Le mari se dispensant de donner à son épouse divorcée l’argent nécessaire à sa subsistance pendant cent jours, celle-ci se dispense à son tour d’attendre le terme réglementaire avant lequel elle n’a pas le droit de se remarier. Il arrive qu’elle ne laisse écouler que huit ou dix jours ; elle prend seulement soin de contracter sa nouvelle union dans un autre district que celui du juge qui a prononcé le divorce. Comme les registres d’état civil, qui étaient tenus à jour sous la domination musulmane, sont aujourd’hui négligés, rien n’est plus facile que de tourner ainsi la loi. L’ancien mari pourrait bien réclamer, intenter une action en nullité ; mais le plus souvent, il n’a garde, se souciant de son p.120 repos plus que de son droit. Il n’est point rare, lorsqu’un homme est parti pour un temps indéterminé sans faire de conventions particulières avec sa femme et sans lui laisser d’argent, que celle-ci se remarie sans que le divorce ait été prononcé et dans un délai quelquefois plus bref que celui de vingt jours, que Marco Polo assure avoir été légal de son temps à Kéria. Ainsi c’est une exception qu’une femme de trente ans n’ait point eu plusieurs maris et plus d’une supputent les dates par les noms de leurs époux passés comme on le faisait à Rome par les noms des consuls.
La liberté des hommes est plus grande encore que celle des femmes au moins en théorie. Non seulement ils peuvent divorcer presque à leur gré, et se remarier le jour même, mais ils peuvent prendre plusieurs épouses à la fois conformément à la loi musulmane. Cependant la polygamie est très peu pratiquée. Elle était peut-être inconnue avant l’introduction de l’islamisme ; car elle est aujourd’hui mal vue de la population. Les mollas eux-mêmes ne l’approuvent que du bout des lèvres, ne la conseillent pas et beaucoup de gens riches se contentent d’une seule femme. Les femmes sont d’humeur jalouse, ne souffrent pas aisément le partage et ont assez d’indépendance et de pouvoir pour faire prévaloir leur volonté. Il est tout à fait extraordinaire que les épouses du même mari vivent sous le même toit, elles sont installées en général chacune dans une maison différente afin d’éviter les querelles. Ce n’est là d’ailleurs qu’un palliatif insuffisant et il y a des maris cruellement et comiquement embarrassés entre la matrone mûre, impérieuse et riche de la cité et la jeune, coquette et pauvre épouse du faubourg, qui le tirent chacune de son côté, le pressent de renvoyer une odieuse rivale. Les femmes sont beaucoup plus complaisantes en Chine, où l’épouse en titre vit le plus souvent en bons termes avec la favorite ; la cause en est, non pas un trait de caractère, mais la forte autorité que la loi et les mœurs accordent au mari à qui l’on obéit sans répliquer. En voyage les choses sont plus faciles. Il n’est pas d’homme respectable, qui, obligé de s’arrêter quelques jours dans une localité plus ou moins éloignée de son domicile conjugal, ne contracte p.121 une nouvelle union légitime : s’il n’avait pas sa maison, comme on dit, il passerait pour un vagabond, indigne d’inspirer confiance aux honnêtes gens. Aussi la polygamie est-elle d’un usage courant parmi les marchands, qui vont de ville en ville et qui possèdent dans chacune un pied-à-terre et une épouse. Il en est de même des caravaniers. Je sais un de ces derniers, grand dévoreur d’espace, qui avait quatre femmes légitimes réparties sur plusieurs millions de kilomètres carrés. Entraîné par nous en un lieu on il n’avait pas pris ses précautions, il s’empressa de se chercher un beau-père. Il aurait cru compromettre sa dignité en ne le faisant pas. Cependant, pieux musulman, il voulait rester fidèle à la loi qui n’autorise pas à cumuler plus de quatre épouses. Pour satisfaire à la fois sa conscience et sa dignité, il appela un mirzâ (écrivain public), fit savoir par son canal à sa femme la plus ancienne, qui demeurait à deux mois de là, qu’elle était libre de rentrer au foyer paternel et il la remplaça incontinent par une jeune recrue. Les hommes que leur profession oblige à courir les grands chemins recourent souvent à une forme de mariage temporaire, honorable pourtant quoique les femmes de bonne maison ne l’admettent pas ; l’union, en ce cas, prend fin soit à une date fixée d’avance, soit au moment du départ du mari.
Il semble qu’avec de telles facilités accordées par la loi et la coutume il n’y ait point place pour l’adultère. Il n’en est rien. Dans les chansons populaires la maîtresse, yâr, est souvent une femme mariée. Les indigènes, instruits par l’expérience, se plaisent en leurs fabliaux, non moins que nos pères, à décrire les mille et une ruses qu’emploient les personnes du sexe faible pour tromper leurs époux. On conte qu’il existe quelque part un ouvrage traitant des artifices, supercheries et fourberies des femmes, mais qu’il est si volumineux et pesant que nul onc ne l’en put rapporter. Le proverbe dit brutalement : « A cheval ni à femme ne te fie ; la femme est un tourment, le chien un sûr ami. »

p.122 Il serait facile de résumer ici quelques contes populaires sur ce sujet, mais ils manquent de finesse et de grâce et n’apprendraient rien qui ne soit banal et connu du monde entier.
Le châtiment de l’épouse infidèle dépend de l’humeur du mari, qui se porte rarement à des extrémités violentes, quand il juge à propos de sévir ; il se contente en général de renvoyer la coupable, quelquefois il la fait fustiger par le juge musulman, qui a le droit de donner jusqu’à quatorze coups de bâton, ou par le juge chinois, bien moins sévère ici qu’à l’intérieur de la Chine. On appréciera mieux l’indulgence des coutumes indigènes si on les compare avec celles de l’Afghanistan, où la femme adultère est punie de mort, et avec celles de la Chine, où elle est battue et vendue, si elle n’a été justement tuée par le mari.
La prostitution fleurit surtout dans les quartiers chinois où elle s’étale assez crûment tandis qu’elle est discrète dans les quartiers musulmans. Elle se dissimule sous le manteau du mariage légitime ; un individu épouse en justes noces trois ou quatre femmes et se livre tranquillement à un commerce profitable. Les entremetteuses, dont je parlais tout à l’heure, ne travaillent pas seulement pour le bon motif. Beaucoup de filles vivent seules avec une mère ou un parent plus ou moins authentique, qui sont connues de tous pour n’avoir d’autres ressources que la galanterie. Ce sont de celles-là que l’on rencontre dans les environs des casernes et du yâ-men, outrageusement maquillées, vêtus d’habits de soie aux couleurs criardes, parfois taillés à la chinoise. Il en est de tout plumage ; quelques-unes ont pignon sur rue, cheval et voiture, bijoux clinquants, allure modeste et voile décent ; elles sont même sur ce dernier point plus sévères que les honnêtes femmes. Le clergé a pour elles une sainte horreur et frémit de leur parade insolente. Lorsque Habîboullah prit le pouvoir en 1863, il les fit pieusement égorger. Aussi en 1892, le bruit d’une révolte musulmane ayant couru à Khotan, plusieurs d’entre elles prirent peur, se réfugièrent à la campagne où elles épousèrent des hommes de bonne volonté pour se garantir des fureurs homicides des mollas. Il est à noter que les p.123 indigènes éprouvent peu de répugnance à se marier à des femmes de cette sorte ; pour eux le mariage efface tout, et c’est là un sentiment très orthodoxe, parfaitement conforme à cet esprit de l’Islam où la charité et la fraternité se mêlent d’une manière si bizarre à la plus odieuse tyrannie.
La grande liberté des mœurs qu’on observe aujourd’hui dans le Turkestan oriental y est très invétérée. Dès les premiers siècles de notre ère, les Annales chinoises signalent la dissolution et la luxure qui règnent depuis le Pamir jusqu’aux confins de la Chine. Grigorief, en rappelant ces anciens témoignages, croit trouver la cause de ce relâchement dans la multitude d’étrangers qui, selon lui, devaient sans cesse passer dans cette contrée, carrefour des routes de Chine, d’Inde et de Transoxiane. L’explication n’est pas valable puisque les étrangers n’ont jamais pu être très nombreux dans un pays d’aussi médiocre commerce que la Kachgarie l’a toujours été. Mais la fréquence des invasions et des conquêtes qu’elle a subies, les violences qui s’ensuivaient, les complaisances inévitables des vaincus, la présence de garnisons peu respectueuses de la dignité des populations qu’elles gardaient n’ont pu manquer d’exercer une influence mauvaise sur les mœurs. Le bouddhisme a également sa part de responsabilité dans cette affaire, non que sa morale théorique ne soit très pure ; mais il a ruiné le crédit des croyances antiques, déjà ébranlées avant lui, sur lesquelles la famille était fondée et qui en faisaient la force, sans mettre en leur place une vigoureuse discipline sociale, capable de s’imposer à tous et de maintenir chacun dans la règle. L’islamisme, plus puissant, avait le double tort de sacrifier à l’excès les femmes aux hommes, ce qui était trop opposé aux coutumes du pays, et, indulgent sur quelques points important, de déployer sur d’autres, indifférents en soi, une rigueur outrée et mesquine inexplicable aux yeux des indigènes. Ceux-ci n’ont jamais pu comprendre ni accepter la tyrannie avec laquelle l’islamisme traite les femmes, les recelant au fond des appartements intérieurs, les obligeant à ne sortir que strictement voilées, à ne pas se montrer en présence des hommes. Le mépris et l’impatience de ces p.124 contraintes puériles engendraient le mépris et l’impatience des lois les plus respectables dont ils semblaient être les conséquences. L’inquisition intolérante des mollas n’eut plus d’autre pouvoir que de mettre sur la face de la société un masque d’hypocrisie, vite rejeté dès que les mécréants redevenaient les maîtres.
La réclusion et l’infériorité presque servile où les musulmans relèguent les femmes n’ont jamais été de mode dans le Turkestan chinois. Nous savons qu’il y a quatorze siècles les femmes étaient admises dans la société en présence des hommes ; Hiouen Ts’ang rapporte que la princesse et les dames de Kao-tchang sortirent de la ville pour aller le recevoir, que la mère du prince fut assidue à ses conférences ou lectures religieuses. De son côté, le vieux droit turc n’était pas trop défavorable à la femme, bien qu’il la tînt en tutelle perpétuelle : il lui laissait du moins plus de liberté d’allures, plus d’influence morale, plus de dignité en somme que ne lui en donne le droit coranique strictement appliqué. L’action de celui-ci dans le Turkestan oriental a été, sur le point qui nous occupe, toute superficielle. Il a imposé l’usage du voile ; mais la coutume l’a humanisé autant que possible, elle l’a fait blanc, à jour, léger, coquettement orné ; de plus on s’en dispense en bien des cas, on ne le met que pour s’habiller et on le garde souvent relevé. Tandis que les musulmanes de l’Inde ne peuvent paraître devant leur mari en présence même du père ou des frères aînés de celui-ci, la Kachgarienne, la Khotanaise va partout en compagnie de son mari, faire des visites, dîner en ville, assister à des fêtes de famille, aux offices des morts. Fréquemment elle sort seule. Quand elle est avec son mari, elle a le pas sur lui, entre la première, prend la place d’honneur, est la première invitée à fumer, boit et mange la première, dans la rue marche devant son mari comme dans le cortège nuptial la fiancée marche devant le fiancé. C’est un sujet d’étonnement pour les étrangers, même pour les Andidjanais qui n’ont pas une telle coutume. On ne doit voir là qu’une simple déférence de politesse ; les femmes n’en sont pas moins considérées comme inférieures et subordonnées. Cependant dans les affaires sérieuses elles jouissent encore d’une p.125 indépendance et d’une autorité plus grandes que dans la plupart des autres pays. Dans le ménage la toute-puissance est rarement du côté de la barbe. Quand un cultivateur a des provisions de blé ou de maïs dont il veut se défaire, quand un artisan a des objets fabriqués à vendre, le mari se rend au bazar avec sa femme qui contrôle les opérations commerciales, et il ne vend que de son consentement et au prix qu’elle approuve. Pour acheter des objets utiles au ménage, des ustensiles, des vivres, des vêtements, le consentement de la femme est nécessaire. Malheur à celui qui voudrait s’en passer ! les querelles, les injures, les menaces de divorce, l’abandon du domicile conjugal l’en feraient repentir. Aussi laisse-t-on souvent les femmes aller seules au marché et faire comme elles l’entendent les affaires courantes, et c’est pourquoi l’on voit dans les bazars, disent les indigènes, dix femmes pour un homme . Nous avons vu combien le lien conjugal était pour la femme une entrave faible et lâche au point de vue de la liberté personnelle ; il faut ajouter que, veuve ou divorcée, elle devient absolument maîtresse d'elle-même et ne dépend plus de personne, ni de la famille de son mari, ni de sa propre famille. Au point de vue des biens, elle conserve dans le mariage la propriété et la libre disposition de ses biens propres ; tant qu’elle n’a pas d’enfants, elle en donne les fruits à ses parents, ce qui n’est pas conforme à la loi musulmane ; si elle a des enfants, les fruits restent dans la maison du mari, mais, en cas de divorce, non seulement elle a la jouissance entière en même temps que la propriété de ses biens personnels, mais elle reprend la valeur de tout ce qui en a été dépensé au profit de la communauté. L’avantage est pour elle d’autant plus grand que la seule charge qui lui incombe est d’élever ses jeunes enfants jusqu’à l’âge de 7 ans, mais à condition que le mari paye leur entretien. L’usage à Khotan est de donner à cet effet à la femme divorcée 64 pouls (1 fr. 20) par mois pour une fille et trois tengas (2 fr. 82) pour un garçon. Encore arrive-t-il, surtout si elle p.126 se remarie, qu’elle se dérobe à cette charge, qui retombe alors sur l’ancien mari, ou, si celui-ci meurt, sur ses collatéraux. Joignez que selon la loi musulmane la femme a part à la succession de son conjoint même si celui-ci laisse des enfants. Il est vrai qu’elle n’a droit qu’à la moitié de ce qui revient au mari sur l’héritage de son épouse, c’est-à-dire au quart s’il n’y a pas d’enfants, au huitième s’il y en a. C’est du reste la règle générale dans le Coran que l’héritier mâle a double part.
Malgré ces dispositions peu favorables au sexe faible, aucune expression ne convient moins en somme à son objet que celle qui est le plus employée dans le Turkestan pour désigner la femme : mazloum, ãþÈþàþîþáþ, l opprimée. Son indépendance au point de vue de la personne et des biens, sa part d initiative dans les affaires domestiques, sont à la fois et dans une certaine mesure la cause et l effet du relâchement des mSurs et de l instabilité de la famille. Pour qu’il en fût autrement il faudrait une haute idée de la dignité morale qui fait défaut en ce pays. La vie de famille est meilleure dans les classes élevées, où les intérêts matériels plus graves sont une digue plus forte aux caprices individuels, où l’on a plus de souci de l’apparence et de l’opinion, où, par snobisme, l’on affecte plus d’orthodoxie. Si l’humeur querelleuse des femmes indigènes et leur goût du plaisir rendent difficiles les ménages unis et calmes, on s’accorde à leur reconnaître de précieuses qualités de ménagères ; elles sont actives, économes, avisées en affaires, surtout les vieilles. Au reste elles ne sont pas surchargées de grosses et lourdes besognes comme dans les contrées barbares ; elles s’occupent principalement du gouvernement intérieur de la maison, de faire la cuisine, de nettoyer et de filer le coton, de laver le linge et de réparer les vêtements ; quant aux vêtements neufs elles les achètent presque tous. Leurs travaux ne les absorbent jamais au point de les empêcher de se livrer à leur péché mignon, le bavardage. Elles ont horreur de la solitude, il est exceptionnel d’en rencontrer une qui ne soit en compagnie d’une ou de plusieurs commères. Elles ont le caractère gai, très peu sentimental, tout positif et pratique. Elles s’expriment avec aisance p.127 et politesse, leurs manières sont assez élégantes et harmonieuses ; mais elles manquent de beauté, leurs traits sont le plus souvent indécis et empâtés. Pourtant les poètes persans se sont plu de tout temps à célébrer la beauté des Khotanaises ; peut-être n’était-ce dans leur bouche qu’un compliment pour les récompenser de leur facilité, ou bien l’éloignement mystérieux et les hâbleries des voyageurs, qui ne consentent guère à avoir vu moins que des merveilles, leur prêtaient des charmes qu’elles n’avaient point. Elles vieillissent vite, fanées avant trente ans, elles dépassent rarement la soixantaine, tandis que les hommes vont souvent au delà de soixante-et-dix ans.
La fragilité de l’institution du mariage suppose nécessairement la ruine du régime patriarcal et n’est qu’un des signes de la disparition dans le Turkestan oriental d’un régime encore si puissant en Chine et parmi les Turcs nomades. L’individualisme a triomphé au point qu’il est difficile d’imaginer qu’il puisse aller plus loin. La famille, au sens large et ancien du mot, a perdu presque toute sa valeur sociale et n’a conservé que le peu que le Coran lui laisse. Les collatéraux jusqu’au cinquième degré seulement, en ne comptant qu’un côté de l’arbre généalogique, peuvent, le cas échéant, avoir part à l’héritage de leur parent décédé ou être chargés de la tutelle de son enfant mineur. Au demeurant les collatéraux ne se doivent rien l’un à l’autre, la solidarité entre eux n’est guère moins faible qu’en n’importe quel pays de l’Europe occidentale ou de l’Amérique. Les frères déjà se séparent, suivent des voies diverses, vivent souvent fort loin l’un de l’autre, n’ont que de vagues relations ensemble, quelquefois se connaissent à peine et diffèrent autant par les traits physiques que par la condition et la fortune, car ils n’ont pas fréquemment à la fois le même père et la même mère. J’en ai rencontré, dont les souvenirs étaient si bien brouillés sur ce point, qu’ils ne savaient plus au juste s’ils étaient frères de père ou de mère. On voit combien loin nous sommes de l’esprit de clan. Toutefois il en subsiste encore quelque chose dans la classe des beks et mingbâchis, qui sont de grands propriétaires, qui s’appuient avant tout sur leurs collatéraux et alliés disséminés dans le même p.128 canton et nécessairement nombreux parce que, n’étant point pauvres, ils n’ont aucune raison de quitter leur lieu d’origine où ils participent en quelque façon à l’éclat du bek leur parent, et parce que la société du Turkestan peu vaste et peu compliquée n’offre pas une grande variété de professions et d’entreprises capables de les entraîner au dehors. Mais ce groupement social n’a plus à beaucoup près la solidité et la cohésion du clan kyrghyz et du clan chinois. Depuis longtemps la loi ne le reconnaît plus et la coutume chancelle.
La famille, au sens restreint et moderne du mot, c’est-à-dire l’association de l’homme, de la femme et des enfants qui en sont issus, est, elle aussi, très ébranlée. Le lien qui unit les enfants à leur père n’est pas moins frêle que celui qui joint l’épouse à son mari. Les garçons sont majeurs à 12 ans, les filles à 10. Ils échappent dès lors juridiquement à l’autorité paternelle, sont capables d’hériter, d’administrer leurs biens ; les gains qu’ils font leur appartiennent en propre. Vers dix ou douze ans la fille quitte ses parents ; il est vrai qu’elle revient souvent et qu’elle est toujours accueillie. Le garçon marié reste peu auprès de son père, il s’en va après la première année et reçoit, en ce cas, une part de la terre paternelle qu’il exploite pour son compte. Seule l’évidente supériorité, au point de vue des intérêts matériels, de l’association sur la division oblige quelques-uns des fils d’un propriétaire rural à demeurer avec leur père pour l’aider. Ainsi l’on trouve dans les campagnes des familles nombreuses de dix à douze membres, vivant tous sous le même toit et de la même terre. Il en est de même des riches en général, qui, étant plus au large, sentent moins les inconvénients de la vie en commun. Néanmoins, à prendre les choses en gros, c’est la séparation qui est la règle. Sans doute les parents aiment leurs enfants, mais d’une affection presque purement naturelle et instinctive, ils les aiment surtout quand ils sont petits et faibles et qu’ils ne peuvent vivre par eux-mêmes ; plus tard ils s’en désintéressent à mesure qu’ils grandissent. Les enfants de leur côté sont médiocrement attachés aux auteurs de leurs jours. Le père inspire encore quelque respect, on se lève en sa présence, mais on le relègue dans p.129 un coin quand il est vieux. Les mères sont traitées avec beaucoup de sans-gêne même par des marmots, les veuves deviennent souvent les servantes de leurs filles mariées. Malgré tout, les familles sont toujours prolifiques, et les pauvres plus que les riches. La stérilité est une grande disgrâce pour une femme ; c’est pourquoi la jeune femme qui a déjà eu un enfant reçoit un plus beau trousseau que celle qui n’en a pas eu. Les enfants sont une aide, quelquefois presque une nécessité principalement dans la culture et dans certains métiers, même dans le commerce, où ils remplacent avec profit les mercenaires. Il n’y a pas dans le Turkestan cette proportion énorme d’employés et de gens à gages qu’on remarque dans nos pays. La plupart des habitants vivent d’entreprises particulières ; pour eux la venue d’un enfant ne constitue pas une perte sèche, c’est, au contraire, une adjonction de force corporelle et intellectuelle, de travail productif. Dès huit ans l’enfant se rend utile, à douze ans il est d’un concours précieux. C’est un ouvrier ou un associé qui coûte la nourriture et le vêtement ; pas d’éducation compliquée, longue, dispendieuse et de résultat incertain à lui donner ; il apprend le métier de son père et le continue, soit qu’il reste dans la maison natale après son mariage, ou qu’il s’établisse à son compte. De plus il y a un reste du préjugé ancien, qui faisait considérer les enfants comme nécessaires à la force militaire du clan et à l’accomplissement des rites de la religion domestique, par suite au bonheur des parents dans l’autre monde. Ce préjugé a survécu aux croyances et aux institutions qui l’avaient fait naître. Il est pour beaucoup, non seulement dans le désir général de postérité, mais encore dans la préférence accordée aux garçons sur les filles, préférence incomparablement plus marquée que chez nous, où cependant une fille crée une charge plus lourde autant que plus délicate. Dans le Turkestan il n’y a pas de dot à payer, la dépense de l’éducation est insignifiante, la fille est mariée très jeune, le fiancé fait les frais de la noce et du trousseau. La fille souffre encore d’une société abolie, de son incapacité de concourir directement à des choses désormais inutiles : la défense du clan et le culte des ancêtres. Sa naissance est une déception, celle d’un fils p.130 est une joie. Quand un garçon vient au monde la famille organise une fête plus brillante et plus solennelle. Cette fête a lieu trois jours après la naissance ; elle est, d’ailleurs, d’un éclat tout relatif, consistant le plus souvent en un pilaf offert aux parents et amis. Alors l’enfant est remis aux mains d’un molla qui procède au baptême musulman, il prononce le azân (Il n’y a de Dieu que Dieu et Mohammed est son prophète) à l’oreille droite et le takbir (Dieu est grand) à l’oreille gauche du nouveau-né ; puis il dit les paroles : « Anges du ciel et hommes de la terre, nous vous avons donné le nom de un tel ou une telle, que ce nom vous porte bonheur ! »

On donne aux enfants les noms en usage parmi tous les peuples musulmans. C’est à peine s’il subsiste encore quelques vieux noms turcs comme Timur. Les filles reçoivent fréquemment des noms persans, qui sont des épithètes ou des métaphores, par exemple Gulzâr, parterre de fleurs, Anâr, grenade, Zeyzeh, beauté.
Quand on a quelque raison de craindre que l’enfant ne vive pas, par exemple quand son aîné est mort, on choisit pour lui un nom destiné à conjurer le mauvais sort, dans le genre de Tokhta, reste, Tokhtaçoun, Toursoun, puisse-t-il rester ! Mahkam, solide. On évite de donner au nouveau-né le nom déjà porté par un parent plus âgé, de peur que les gronderies dont il sera l’objet et les injures qu’on lui adressera quand il ne sera pas sage ne semblent rejaillir sur le parent du même nom.
Les garçons sont circoncis vers 9 ou 10 ans. Cette opération ne donne pas lieu à ces grandes fêtes qui durent jusqu’à trois jours dans le Turkestan occidental. On se contente d’offrir une cinquantaine d’œufs durs et colorés au barbier chargé de procéder à la circoncision. Les enfants sont élevés le moins possible et, par conséquent, assez bien. On ne les garde pas enfermés, on ne montre point pour eux une sollicitude inquiète et gênante, on ne s’effraye pas d’une égratignure p.131 et on ne se lamente pas d’une tache de boue ; dès qu’ils peuvent se tenir sur leurs jambes, on les laisse courir et s’amuser à leur gré dans les rues et les champs, et les aînés veillent sur les petits. On n’essaye point de les tenir dans l’ignorance, on parle de tout librement devant eux et il ne paraît pas qu’il en résulte des inconvénients particulièrement fâcheux. On ne les habitue pas à la délicatesse, à un bien-être mou et prématuré, on ne les attife pas comme des princes ou des princesses de comédie ; leurs vêtements sont sommaires, médiocres, les enfants des pauvres, garçons et filles, vont tout nus jusqu’à 5 ou 6 ans ; on leur donne la nourriture strictement indispensable sans jamais flatter leur gourmandise. On les met vite au courant des choses de la vie pratique, ils prennent part aux travaux du ménage, sont initiés au métier paternel. Ils sont ainsi étonnement précoces et débrouillards, ni gauches, ni mal élevés. Dès 6 ou 7 ans, ils connaissent les règles de l’étiquette et du savoir-vivre, savent adresser la parole aux étrangers, s’expriment poliment et clairement, saluent comme il faut, se tiennent convenablement en compagnie et ne fourrent pas leurs doigts dans les plats quand ils n’y sont pas invités. A dix ans, ils sont informés des marchands de la ville et du commerce qu’ils font, savent où et comment il faut acheter et vendre, distinguent la bonne monnaie de la mauvaise, les balances justes des fausses, et ne confondent point les vessies avec les lanternes. Abandonnés à eux-mêmes ils peuvent déjà se tirer d’embarras et gagner leur vie. Ce n’est pas en vain qu’ils sont majeurs à 12 ans, car alors ils sont très capables d’aller voir un juge, de lui expliquer leurs intérêts et de les défendre sans avocat. Notez que le climat n’est absolument pour rien dans cette précocité ; le développement physique n’est pas plus rapide dans le Turkestan que chez nous. Cela nous fait toucher du doigt les grosses erreurs où nous sommes tombés avec notre système d’éducation compliquée, timide, livresque et pédante, qui apprend tout aux enfants hors ce qu’ils doivent faire étant hommes, les jette étourdis dans la vie réelle, dont on s’est appliqué pendant des années à leur faire perdre le sens et le goût, les rend inaptes à toute autre chose qu’à une tâche p.132 impersonnelle bien définie, bien réglée d’avance, comme un pensum d’écolier, à moins qu’ils n’aient assez de souplesse naturelle et de volonté pour se former et façonner à nouveau. Certes, si nous sommes trop infatués de lettres, les Turcs en ont trop grand mépris et ce n’est point de cela que je les veux louer. Il n’est point de peuple chez qui l’instruction primaire soit si peu répandue, quoiqu’en théorie il y ait une école (maktab) attachée à chaque mosquée. Les garçons y vont à leurs moments perdus, un homme en turban leur montre à déchiffrer le Coran en arabe et le leur fait réciter par cœur sans qu’ils en comprennent un traître mot. Il n’est point surprenant qu’une méthode aussi barbare ne produise rien. On rencontre extrêmement peu d’individus, en dehors du clergé, qui soient en état de lire un livre de langue vulgaire ou d’écrire une lettre même très simple et incorrecte, et les fonctionnaires ne sont pas moins ignorants que leurs administrés. Quant aux femmes elles restent absolument illettrées. Dans le Turkestan russe on en trouve qui savent écrire, mais en Kachgarie je n’ai jamais vu quelqu’un qui connût une femme ayant pénétré les mystères de l’alphabet. Sans doute la valeur d’une nation n’est nullement en proportion du nombre de ses membres qui connaissent le rudiment, mais une indifférence aussi universelle, à l’égard de l’instruction, que celle qui règne dans le Turkestan ferme les voies à toute culture supérieure, propre à former un corps d’élite, qui entraîne la masse entière vers des destinées plus hautes.
Les enfants ont divers jeux très analogues à ceux qui sont en usage parmi les enfants d’Europe. Signalons la balle, le cerf-volant, les osselets, le jeu de cache-cache, l’escarpolette. Ils s’amusent aussi à fabriquer avec de la boue de petites forteresses ou, dans le mois de mai , de petites mosquées, comme en France ils construisent des chapelles. p.133 Ils sont plus bruyants que les enfants de Chine, moins que ceux d’Europe. Les filles jouent avec des poupées de bois, très grossières (kaourtchak) à qui elles cousent des vêtements, qui sont censées dormir, manger, parler, se marier, avoir des enfants et mourir. Quand elles se marient, leurs maîtresses chantent joyeusement le Ay uleng ! et, quand elles meurent, entonnent d’une voix déchirante la complainte funèbre, le vocero. Il existe à Yârkend un bonhomme qui tient un théâtre de guignol, dont les marionnettes sont précisément de ces poupées ou kaourtchak ; mais je n’ai jamais réussi à le voir. Quand les petites filles sont lasses de leurs poupées, elles jouent à la dame, simulent des visites, se servent un thé fictif et débitent des médisances qui ne le sont pas, ou bien elles célèbrent solennellement leurs noces avec leur petit cousin. Elles n’abandonnent pas ces divertissements puérils quand elles sont déjà grandes, qu’elles participent aux travaux du ménage, que, dès la huitième année, elles savent coudre, laver, nettoyer et filer le coton, discerner la valeur d’une étoffe et sont versées dans l’art de se teindre les sourcils, de baisser les yeux et de lancer une œillade à propos. Même mariées, elles s’amusent encore avec leurs poupées.
Parmi les divertissements populaires, qui ne sont pas moins appréciés des grandes personnes de l’un et de l’autre sexe que des enfants, je noterai le tcharpalyk. C’est un système particulier de balançoire composé d’un grand mât planté en terre, ayant, amarrés en croix à son sommet, deux poutres horizontales aux extrémités desquelles quatre cordes sont attachées. Deux de ces cordes sont liées aux deux bouts d’un madrier horizontal qui est traversé par le mât et fixé à hauteur d’appui au-dessus de terre. On fait tourner ce madrier à la main ; sur chaque bout une femme se tient en saisissant une des cordes, tandis que deux hommes se suspendent aux deux cordes restées libres et tournent dans le vide. (Fig. 3).

Fig. 3.
Le oughlak est un jeu plus noble, d’origine turque. C’est le koukboury des Kyrghyz. Un certain nombre de cavaliers se rassemblent p.134 dans une plaine, se cotisent pour acheter une chèvre, la font tuer et jeter sur le sol ; alors tous se précipitent afin de la saisir sans mettre pied à terre. Si l’un d’eux réussit à s’en emparer, il s’enfuit au galop et les autres fondent sur lui pour lui arracher son trophée. Cela dure ainsi pendant plusieurs heures jusqu’à ce qu’enfin l’un des cavaliers se sauve vers la ville, poursuivi de tous les concurrents qui s’en vont chez le vainqueur manger la chèvre. Ce jeu n’est pas sans danger ; il demande d’habiles écuyers, souples, vigoureux. Les indigènes de Kachgarie y ont peu de goût, étant médiocres cavaliers, nullement comparables aux Kyrghyz. Ce sont surtout les Andidjanais et les Afghans qui prennent part au oughlak. Les gens du pays se contentent en général du rôle de spectateurs. Ils y viennent en foule ; les dames, dans leur plus brillant appareil, s’asseoient en ordre sur une dune de sable qui sert de tribune ; toutes les conditions sont mêlées, les riches sont à côté des pauvres, les honnêtes femmes à côté de celles qui ne le sont pas. Auprès, sur une autre dune, les hommes se tiennent debout, quelques-uns à cheval. Parmi la foule, de petits garçons circulent, p.135 offrant la pipe à eau chargée ou de menues friandises. Tel est le grand divertissement de l’hiver, car, au rebours de ce qui se passe chez nous, on réserve les courses à la saison fraîche afin de ménager les chevaux.
La chasse est un exercice auquel on se livre peu. C’est plaisir de grands seigneurs. Les beks réunissent quelquefois leurs hommes et quelques amis et s’en vont tous à cheval dans le désert ou dans la forêt le long du fleuve poursuivre les gazelles et les lièvres. Ce sont des prétextes à promenade en joyeuse compagnie plutôt que de véritables parties de chasse. On se sert de faucons apprivoisés ; la possession d’un faucon et de son fauconnier est, comme dans notre moyen âge, une marque de seigneurie, mais personne n’en a le privilège exclusif.
Je ne parlerai pas des spectacles des saltimbanques qui sont purement chinois, quoique les troupes soient composées de musulmans indigènes ; mais les directeurs sont chinois (V. t. I, pl. VI). La foule prend un grand plaisir à les voir ; toutefois les représentations ne sont jamais organisées que par les fonctionnaires du gouvernement impérial ou par les marchands de Chine. Le clergé tient ces spectacles comme suspects, et, en effet, ils sont profondément empreints de superstitions païennes. Ce sont, en somme, dans leur principe, des cérémonies destinées à chasser les mauvais esprits et à rendre les bons propices.
Les jeux de hasard (koumâr, de l arabe ×þäþŽþ­þ), comme les dés ou les cartes, ont d assez nombreux adeptes, moins cependant qu’en Chine et au Tibet. Ils sont en usage surtout dans les villes et parmi les gens de la dernière catégorie. L’administration chinoise les interdit sévèrement, mais cela n’empêche pas les amateurs de jouer au milieu de la rue. Il leur suffit de ne pas se montrer dans le champ visuel d’un mandarin sérieux, et ce n’est guère qu’en cas de rixe qu’ils se font appréhender et condamner à porter la cangue un jour ou deux.

1. Rbâb  2. Hechtâr  3. Citâr.
Fig. 4 à 6. — Instruments de musique.
J’arrive maintenant au divertissement favori des indigènes, la musique et la danse, dont ils ont été friands de tout temps. Hiouen Ts’ang nous dit qu’à Koutcha comme à Khotan le goût de ces arts était très développé, Ouang Yen Té rapporte que les gens de Tourfân aimaient p.136 tellement la musique qu’ils emportaient des instruments en voyage. Les instruments employés aujourd’hui en Kachgarie sont en majorité d’origine persane. Ce sont : le doutâr, guitare longue de 1,28 m, munie de deux cordes à boyau, le citâr à peu près semblable, mais ayant

1. Tambour 2. Sourney 3. Doutâr.
Fig. 7 à 9. — Instruments de musique.
neuf cordes de laiton, dont on joue avec un archet (kamaltchi), le tambour qui a trois ou cinq cordes que l’on pince du doigt, le rbâb, moins long que les précédents, sorte de mandore ayant cinq cordes courant tout le long du manche et cinq autres fixées à des hauteurs diverses sur le côté du manche, le hechtâr, guitare à huit cordes, le ney, chalumeau à huit trous, long de 50 centimètres, le sourney, sorte de clarinette à sept trous, le karnay, trompette de cuivre longue d’un p.137 mètre et demi, le sipay corne d’antilope avec anneaux de fer que l’on secoue en cadence, le dop, tambour de basque, enfin le kaloun, espèce de psaltérion rappelant beaucoup les gousli russes ; il est formé d’une caisse en bois de mûrier sur laquelle sont tendues dix-huit paires de cordes en fil d’archal supportées par des coussins de bois, réglées par des chevalets et par des clefs fixées sur p.138 l’un des côtés de la caisse. Il y en a qui n’ont que huit paires de cordes ; on fait résonner les cordes en les touchant avec un plectre ou petit coin de bois. Les Chinois ont un instrument très semblable et peut-être le kaloun du Turkestan est-il une importation de Chine ; il n’est pas impossible que ce soit le kong-heou à vingt-cinq cordes que Fig. 10. Sipay

Fig. 11. Dop.
Ouang Yen Té a vu à Tourfân au Xe siècle. Le même auteur signale une sorte de mandoline qu’il appelle pi-pa et qui est encore à usage à Khouldja ; mais il n’en existe pas à Khotan. Quant à la flûte et à la guitare que Hiouen Ts’ang mentionne à Koutcha, l’on peut vraisemblablement les assimiler au ney et au citâr ou au doutâr. Ajoutons, pour être complet, les assiettes dont se servent, pour accompagner la danse, les dames qui fréquentent chez les représentants de l’Empire du milieu. Elles prennent dans chaque main une assiette, ou plutôt une soucoupe, avec un bâtonnet et heurtent en cadence le bâtonnet contre la soucoupe en les agitant à la manière des castagnettes. C’est une chose toute chinoise qui n’est point d’une pratique générale.
Il y a des musiciens de profession (naghmatchi) organisés par bandes de trois ou quatre individus, qui se rendent chez les particuliers qui les appellent ou vont égayer le public des fêtes foraines. Fig. 12. Kaloun.
Ils chantent en même temps qu’ils jouent de leurs instruments, lesquels sont faits uniquement pour accompagner le chant. Les musiciens de Kâchgar, de Yârkend et de Khotan sont réputés pour leur talent musical. Encore qu’ils chantent sur un ton trop haut et trop aigu pour notre goût, ils sont incontestablement supérieurs aux Sartes de Samarkand et de Khokand dont les chants ressemblent assez exactement à des miaulements de chats furieux. Les airs sont très simples, composés pour diriger les danses. Quelques-uns rappellent d’une manière curieuse certains airs populaires de la vieille France. Dans le nombre il en est de monotones et ennuyeux ; beaucoup sont gais et vifs, relevés d’une p.139 pointe de sentiment et d’un grain très léger de rêverie mélancolique. Les plus remarquables nous ont paru être les suivants : Altoun djân ! — Ouay, ouay nâzikoum ! — Yéchil makhmal tchâderimyz. — Sélim khân ! et la marche militaire.
A Khotan il n’y a point de danseurs par métier, ni de ces batchas à la mode boukhariote, aussi fameux que peu intéressants. Danse qui veut, parmi les invités, de l’un et de l’autre sexe. Les personnes graves et de rang élevé s’abstiennent et, d’une manière générale, on ne danse que devant ses supérieurs pour leur faire honneur. Les couples, les rondos, ni les chaînes ne sont connues ; chaque danseur est isolé. Partant, on danse autant des bras que des jambes. On laisse flotter les longues manches et on les agite en cadence. La mesure est assez lente si on la compare à celle de nos danses modernes ; le pas de la valse et p.140 celui de la polka se retrouve bien, mais par intervalles seulement et non d’une façon continue.
Pour varier le plaisir on joue parfois dans les réunions mondaines des monologues et des saynètes. Certaines scènes se jouent en musique, tantôt c’est un homme qui simule bouffonnement une femme à sa toilette, tantôt deux individus se querellent en chantant et en dansant. D’autres scènes ne sont pas accompagnées de musique. Telle est celle du Tribunal chinois. Le mandarin prend place majestueusement sur un tabouret, entouré d’un interprète, d’un gendarme et d'un page. Le musulman qui joue le rôle du Chinois reproduit à merveille son air vaniteux, méprisant, nonchalant et ennuyé, son ton hautain et sec, ses glapissements aigres quand il veut donner une grande idée de son autorité. Le page lui tend la longue pipe par le mauvais bout et le mandarin s’en fourre le fourneau dans la bouche. On appelle une affaire d’escroquerie : comparution des deux parties, leurs explications embrouillées, traductions infidèles de l'interprète, qui reçoit tour à tour de l'argent du demandeur et du défenseur, quiproquos, fureurs du juge, humilités de l'interprète, condamnation et fustigation de l'innocent, mise en liberté du coupable qui en profite pour couper la bourse du mandarin. Le voleur de melons, quoique comportant plusieurs personnages, est joué par un seul acteur plus ou moins ventriloque, qui fait tour à tour ou en même temps le voleur, le propriétaire et le kâzi. Le propriétaire enfermé dans sa petite cabane, veille sans p.141 être vu sur son champ de melons, le voleur s’approche en tapinois, prend un melon ; il est pincé et conduit devant le kâzi, malgré ses violents efforts pour se dégager. Audience du kâzi, qui est un Bridoyson solennel et bête, quiproquos, lazzi, calembredaines, dispute et bataille finale entre juge et parties ; l’acteur unique donne assez drôlement l’illusion de cette lutte à trois. Ces farces ingénues se jouent naturellement sans décor et le plus souvent les costumes sont simplement indiqués : c’est l’enfance du théâtre.
Les réunions privées où l’on fait de la musique ont lieu le plus souvent le soir, dans l’ayvân de l’hôte, ou quelquefois, l’été, de jour et dans le jardin. Elles ne sont pas moins en faveur dans les villages que dans les villes ; il y vient autant de monde qu’en peut contenir la salle ou le jardin, j’ai compté un jour plus de trois cents personnes dans l’ayvân d’un bek. On donne à ces réunions le nom de machrab, qui est, je pense, le mot arabe qui signifie buvette. En effet, on y sert du thé, du lait caillé, des fruits, des hors-d’œuvre, et, vers la onzième heure, le souper, composé du traditionnel pilaf et de la non moins traditionnelle soupe de mouton.
Les gens du pays semblant, selon les expressions de Marco Polo, avoir été mis au monde à la seule fin de s’amuser, de chanter, de baller, de jouer des instruments et de se livrer au plaisir, ils saisissent avidement le premier prétexte venu pour organiser un machrab. Mais comme ces fêtes sont coûteuses et qu’ils aiment leur argent à l’égal de la musique, ils ont imaginé de faire payer, en certaines occasions, à chaque invité son écot. Un bourgeois de moyens bornés a-t-il reçu un fils de son épouse, il annonce à ses voisins, amis et parents qu’il donnera tel jour un ballet suivi d’un bon dîner à quiconque apportera la somme de quarante sous. Un propriétaire d’humeur joyeuse et d’esprit pratique vient-il de réparer sa maison, il s’empresse d’inviter toute personne de bonne volonté à venir pendre la crémaillère avec lui moyennant cent sapèques, faisant ainsi payer ses réparations par ses hôtes. Il y a toujours nombreuse compagnie et les pauvres eux-mêmes y vont de leur écot, quitte à rentrer dans leurs frais en p.142 emportant la vaisselle. Rien n’est plus commun que le pique-nique, principalement en été. Dix ou quinze familles se cotisent à raison de huit ou dix sous par tête, se rendent dans un jardin des environs, appartenant à l’une d’entre elles ou prêté par un propriétaire bénévole. On prépare un dîner et pendant qu’il cuit, les femmes dansent tandis que les hommes jouent des instruments ou inversement. Les jeunes gens offrent le thé et la pipe aux jeunes femmes qui leur rendent la politesse. « Si alors, écrit un de mes informateurs avec une naïveté idyllique, un cavalier qui a le nez bien tourné, fait le galant auprès d’une dame et lui présente le thé et le tabac, le mari sourit et dit : je suis bien aise d’avoir une femme si jolie que les jeunes gens s’empressent tant à lui plaire. Et ainsi en est des riches comme des pauvres. » 
L’étiquette, moins cérémonieuse et compliquée qu’en Chine, l’est plus que chez nous. Dès le VIe siècle, les écrivains chinois reconnaissent aux habitants de Khotan un certain raffinement dans la civilité. Ils mettaient un genou en terre pour saluer et portaient à leur front la lettre qu’ils recevaient. Aujourd’hui les règles et les formes du savoir-vivre sont toutes musulmanes, les formules sont empruntées au persan, ce qui me dispense d’insister sur ce sujet. Quand on reçoit un hôte, on doit le faire asseoir sur son plus beau tapis, lui offrir la pipe à eau et le thé. C’est le maître de maison qui essaye lui-même la pipe et qui verse le thé dans la tasse du visiteur ; celui-ci est tenu alors de se lever et de saluer en mettant les mains entre ses genoux et faisant la révérence, dans l’attitude d’un prisonnier qui aurait les mains et le cou enchaînés. Le grand genre est de faire servir à dîner quelle que soit l’heure. On étend la nappe, dastadkhân, qui est, Shaw le remarque très justement, une véritable institution, comme le pain et le sel des Russes. Le pilaf p.143 apporté, le maître de maison le montre à son hôte avec la main tendue et ouverte en lui disant trois fois de suite : Veuillez vous servir, ou plus exactement : Qu’ils me fassent la faveur de regarder à la nourriture !  On emploie, comme en Chine, la troisième personne du pluriel qui est cérémonieuse, tandis que la seconde du pluriel est réservée à l’usage ordinaire et que la seconde du singulier est irrespectueuse et méprisante. Il est très impoli de refuser de manger. Le repas achevé, on apporte pour laver les mains une aiguière (âbtâba) pleine d’eau avec une sorte de cuvette au fond percé de trous et munie d’un large pied où l’eau s’écoule (tchilaptchi). 
Fig. 13. Tchilaptchi.
A défaut de pilaf on offre au moins du pain, le maître le rompt en petits morceaux et chacun en mange. C’est un rite qui a encore aujourd’hui quelque chose de sacré, il constitue un lien vénérable entre ceux qui ont partagé le même pain ; l’hôte n’est désormais plus un étranger, il est devenu pour ainsi dire un membre correspondant de l’association familiale. S’il est en voyage, chaque fois qu’il reviendra, il trouvera sa chambre et son repas chez celui dont il a déjà partagé le pain et il lui devra à son tour la même politesse dans sa propre p.144 demeure : Les relations d’hospitalité sont tout à fait comparables à ce qu’elles étaient chez les anciens Romains. Elles dérivent de vieilles idées que le Coran n’a pas entièrement abolies parce que lui-même a prescrit aux fidèles comme un devoir envers Dieu d’accueillir le voyageur et l’étranger et d’être bon pour eux. En somme, les habitants du Turkestan sont hospitaliers, en ce sens qu’ils croient avoir contracté des obligations spéciales et quasi fraternelles vis-à-vis de tout individu qu’ils ont une fois reçu à leur foyer ou au foyer duquel ils ont été reçus. Ils ont pourtant l’âme plus indifférente que vraiment bonne, mesquine et parcimonieuse ; c’est que l’hospitalité n’est pas une marque de générosité, mais un préjugé .
Je terminerai ce chapitre en signalant une coutume qui est à la vendetta et au baramta des temps anciens, ce qu’un rire aimable est au ricanement féroce des sauvages primitifs. Il s’agit d’un mode de règlement à l’amiable des affaires d’honneur et en général de toutes les querelles entre deux individus où l’une des parties a été outragée, frappée ou blessée. On n’aime pas en pareil cas à recourir au juge. Quand deux hommes du peuple estiment avoir à se plaindre gravement l’un de l’autre, ils sortent dans la rue avec leurs femmes et leurs enfants et commencent à s’invectiver bruyamment en mettant à profit l’inépuisable richesse du vocabulaire turc en matière d’expressions injurieuses. Les voisins s’assemblent, font cercle autour des familles ennemies et s’amusent des discours homériques et des coups qui sont échangés. Y a-t-il un bras ou une tête cassée, ils interviennent et obligent celui qui a frappé trop fort à faire amende honorable en lui disant : Tu as fait une chose inconvenante (namakoul ) reconnais tes torts et présente tes excuses (). L’offenseur charge alors une pipe et l’offre à l’offensé, celui-ci l’accepte, fume et rend la politesse à l’offenseur ; dès lors l’affaire est considérée comme terminée, les deux adversaires sont réconciliés et n’ont plus aucune satisfaction p.145 à exiger l’un de l’autre. Il va sans dire que les personnes graves évitent la scène dans la rue, mais elles recourent aussi à la cérémonie de la pipe sur l’intervention de gens honorables qui servent de témoins. Cette coutume, qui joue à peu près le même rôle que notre duel, est propre au Turkestan oriental.

 HYPERLINK \l "table" @
CHAPITRE VIII
Les classes sociales.
Beks et grands propriétaires. Marchands de premier ordre. Petits propriétaires et fermiers. Petits marchands et petits industriels. Ouvriers et domestiques. Mendiants. Esclaves
 HYPERLINK \l "table" @
p.146 La population du Turkestan chinois n’est point divisée en classes nettement délimitées, munies de privilèges exclusifs, ayant des droits et des devoirs spéciaux et héréditaires. Le groupement social est confus et n’est fixé ni par la loi ni par la coutume. La loi est égale pour tous en théorie ; les individus sont libres de monter ou de descendre dans la hiérarchie au gré de la fortune. Toute classification a donc nécessairement quelque chose d’artificiel et ne peut avoir d’autre but que de ranger un certain nombre de faits par catégories, avec ordre et clarté.
Deux ouvrages inégalement anciens, le Koudatkou bilik et le Heft Iklim donnent deux classifications qui peuvent en somme se ramener l’une à l’autre : en premier lieu les fonctionnaires auxquels le Heft Iklim joint le clergé, en second lieu les chefs militaires (soubâchi) et l’armée (kouchoun), enfin la foule du peuple, la masse noire, kara putun ou toumân. L’armée étant aujourd’hui entièrement chinoise, il n’en sera pas question ici. Parmi les fonctionnaires, nous laisserons de côté ceux de premier rang qui sont étrangers ; quant au clergé nous le p.147 réserverons pour le chapitre de la religion. Nous retiendrons les beks indigènes pour en former la première classe. Quant au peuple, le Koudatkou bilik le subdivise en agriculteurs, marchands, médecins, pâtres, artisans et mendiants. La société ayant à peine changé, on pourrait conserver cette division ; cependant je préfère lui en substituer une autre plus logique, mais fondée également sur des distinctions économiques et non pas juridiques. Je classerai donc tous les individus qui n’ont point rang de bek ainsi qu’il suit : 1° gros capitalistes, banquiers et marchands ; 2° petits propriétaires ruraux et fermiers ; 3° petits marchands et petits industriels indépendants ou commandités ; 4° ouvriers et domestiques ; 5° mendiants ; 6° esclaves. Il n’y a pas lieu de faire une classe spéciale pour les médecins, ni en général pour ceux qui exercent ce que nous appellerions chez nous des professions libérales, ils doivent tous être rangés parmi les petits industriels.
Les beks ou seigneurs du Turkestan oriental ne forment pas un corps tout puissant de fonctionnaires se recrutant par cooptation comme les mandarins chinois, ils ne constituent pas non plus une classe de patriciens héréditaire et exclusive. En principe le premier venu peut devenir bek, et le bek doit sa supériorité sur le reste du peuple à la charge, dont il est revêtu, charge essentiellement temporaire, dont un caprice du gouverneur chinois ou le mécontentement de ses administrés peut le dépouiller à tout moment. Il semble ainsi qu’on ait affaire à une société à la fois despotique et démocratique. En réalité, la classe des beks possède beaucoup des caractères d’une véritable aristocratie. Elle se confond en somme avec la catégorie des grands propriétaires fonciers, qui seuls ont les ressources et le crédit nécessaires pour obtenir et remplir les fonctions publiques de premier rang. Le préfet ou le sous-préfet nomme qui lui plaît à un office ; dans le fait c’est le plus offrant qui lui plaît le plus et qui l’emporte. La dépense de ce chef varie de mille à dix mille francs selon l’importance de la place et l’avidité du fonctionnaire impérial ; en outre celui-ci impose de temps à autre à ses subordonnés indigènes des contributions extraordinaires sous une forme plus ou moins déguisée, et l’on ne p.148 saurait se dispenser de lui faire des cadeaux de prix si l’on veut garder son rang. Le bek, il est vrai, se dédommage aux dépens de ses administrés, mais il lui faut bien faire les avances. Si le préfet est intègre et désintéressé, il n’a pas moins soin de choisir pour chefs de canton des hommes riches, dont la fortune garantisse la rentrée régulière de l’impôt. D’autre part il ne peut prudemment désigner quelqu’un qui ne soit pas agréé de la population. Celle-ci est toujours consultée et le rôle du préfet se borne à ratifier ou au contraire à rejeter le choix qu’elle a fait ; à la rigueur il va jusqu’à éliminer définitivement son candidat, il ne va jamais jusqu’à installer de sa propre autorité quelqu’un qui ne lui est pas proposé. Or l’élection à laquelle procède la population ne se fait pas au suffrage universel ni même d’après aucune règle fixe. Ce sont les notables, qui, réunis dans la maison du kâzi, désignent le personnage qui doit être proposé à la confirmation du préfet. Les conditions requises pour assister à cette assemblée ne sont point définies d’une manière précise par la loi ni par la coutume : sont notables tous ceux qui sont tenus généralement pour tels, les membres du clergé, les principaux propriétaires, les marchands importants, tous ceux qui ont assez d’influence auprès de leurs concitoyens pour se faire écouter avec déférence. Il n’y a pas de vote régulier et les voix se pèsent plus qu’elles ne se comptent. C’est la décision des cinq ou six plus gros personnages qui prévaut et l’on nomme toujours le candidat de la famille la plus considérable du pays par sa richesse, son ancienneté et le nombre de ses membres. Quand il y a plusieurs familles qui se disputent la prééminence et ne parviennent pas à s’entendre à l’amiable, chacune d’entre elles tâche d’entraîner à sa suite la plus grande et la meilleure partie des notables et d’obtenir la préférence du préfet par des intrigues, des cadeaux, des distributions d’argent. La lutte électorale devient alors fort onéreuse pour les candidats en présence ; mais le vainqueur, quel qu’il soit, est nécessairement un des grands propriétaires locaux, l’héritier d’une longue suite de beks, et lorsqu’il aura cessé de plaire, il sera remplacé par un de ses égaux. Les bénéfices réguliers des beks sont minces, leurs bénéfices irréguliers p.149 sont beaucoup plus grands, mais suffisent juste à payer les frais que leur charge entraîne à moins d’une audace magistrale dans les malversations et l’escroquerie. Quelques-uns amassent une fortune scandaleuse en abusant de leurs pouvoirs. Abdoullah, ichikagha bek de Khotan, avait trouvé moyen, dans une place où d’autres se ruinent, de satisfaire tout ensemble la cupidité des divers administrateurs chinois qui s’étaient succédé dans cette ville et la sienne propre. Il se procurait au meilleur compte des vers à soie, du coton, de vieux chevaux efflanqués et les revendait à la population par l’intermédiaire des mingbâchi, ses subordonnés, trois ou quatre fois leur valeur en déclarant que c’étaient les vers à soie, le coton, les chevaux du préfet, qui n’en savait rien ou qui fermait les yeux, heureux d’avoir à son service un si merveilleux pourchasseur d’argent. Les contribuables se fâchèrent à la fin, un propriétaire ambitieux, Iça, se mit à la tête des mécontents, alla voir le tao t’ai de Kâchgar, qui prescrivit une enquête et ordonna de réunir les notables de la province. Il n’y eut qu’une voix contre l'ichikagha ; mais le résultat fut nul. Abdoullah se rendit en personne à Kâchgar pour se défendre, son or et son argent gagnèrent son procès ; il resta en place et son adversaire, réconcilié avec lui, fut nommé padchab bek à Khotan. Le bek, propriétaire de la maison que nous occupions en cette dernière ville, eut moins de chance. Accusé de malversations par quelqu’un qui aspirait à le remplacer, à demi ruiné, il se saigna aux quatre veines pour soutenir son procès, recourut aux expédients les plus étranges et les plus désastreux pour trouver de l’argent, vendit ses maisons de Khotan, et finalement, comme on le vit mal dans ses affaires et réduit aux abois, on le destitua ; il est probable que depuis, il dut quitter la ville et tomba à la condition de hobereau campagnard. On verra dans le chapitre de l’administration, que le pouvoir légal des beks est assez faible et ne donne point une juste idée de leur valeur sociale. Ils n’ont point de grandes affaires à régler, sont presque dépourvus d’initiative, ne sont point appuyés par des troupes ni par une gendarmerie publique, et, cependant, ils ont une tout autre importance que des maires de village. Ils le doivent à leur fortune qui p.150 leur assure une situation dominante dans le pays. Cette fortune consiste surtout en terres ; dans ces oasis peu étendues et à population très dense, vingt hectares de champs cultivés suffisent à constituer une grande propriété. En outre, les beks possèdent dans la montagne des pâturages, des centaines ou des milliers de moutons, des dizaines de chevaux et de bœufs ; ils ne dédaignent pas non plus de s’intéresser à des entreprises commerciales. Il en est dont on évalue la richesse à cinq ou six cent mille francs, ce qui est considérable en une contrée où le capital rapporte au pis aller trois fois plus que chez nous et où un ouvrier est payé quinze fois moins. Leur famille étant établie depuis plusieurs générations, souvent depuis un temps immémorial dans le canton, ils y ont de nombreux parents et alliés, presque tous riches et considérés, possédant ensemble une grande partie, quelquefois la plus grande, des terres du canton. Ils sont environnés d’une cohorte de domestiques, de secrétaires, de messagers et de gendarmes qui sont leurs propres hommes, ils ont une clientèle de fermiers, de protégés qui recherchent leur appui dans leurs procès, et surtout de débiteurs qui leur ont emprunté à des taux excessifs, leur payent en redevances annuelles plusieurs fois la somme empruntée, sans cependant pouvoir se libérer et tâchent, à forcé de servilité, de faire prendre patience à leurs puissants créanciers et de se sauver de la dernière misère. La force sociale des beks est limitée d’une part par celle des chefs du clergé, d’autre part par celle des autres propriétaires de premier ordre qui appartiennent eux aussi à d’anciennes familles seigneuriales, qui ont déjà été beks ou le seront, ont également de nombreux parents alliés, une foule de domestiques, de débiteurs et de clients attachés à leur fortune. Ainsi chaque district ou chaque canton est en réalité dans la main, non pas d’un seul homme comme une baronnie du moyen âge, mais d’une oligarchie de cinq ou six personnages devant lesquels le gros de la population compte fort peu. Les Chinois ont par politique essayé de diminuer la puissance des grandes familles qui forment, avec le clergé, le principal obstacle à leur domination. Ils ont confisqué quelques-unes des terres de celles qui avaient été les p.151 plus compromises dans la dernière rébellion et jouissaient de l’influence la plus considérable et la plus dangereuse, se sont réservé les places de gouverneurs, de préfets et de sous-préfets et n’ont laissé aux indigènes que des postes subalternes, leur tiennent la bride autant qu’ils le peuvent, écoutent plus qu’ils ne le faisaient auparavant les plaintes des petits, favorisent l’élévation des parvenus aux charges publiques tandis qu’ils en écartent quelques-unes des familles les plus anciennes et les plus respectées. L’aristocratie territoriale a été ainsi humiliée, abaissée ; mais elle n’a pas été ruinée, elle a conservé beaucoup de son crédit et de son prestige et il suffirait de lui rendre la liberté des mouvements pour lui restituer du même coup sa puissance tyrannique et arbitraire d’autrefois.
Immédiatement au-dessous des grands propriétaires fonciers se rangent les gros capitalistes qui se sont enrichis dans le commerce. Égaux aux premiers par la fortune, ils leur sont inférieurs par l’influence sociale. Ils restent en dehors des fonctions publiques dont leur souci de gain et leur défaut de traditions les détournent, ils appartiennent rarement à de vieilles familles ayant de profondes racines dans le pays et universellement considérées, leur principale richesse ne consiste pas en biens fonciers qui donnent une plus haute idée de stabilité et de force matérielle, intéressent plus directement la population locale dont une partie vit sur eux en qualité de domestiques, d’ouvriers, de métayers, paraissent plus nobles et plus légitimes que les bénéfices du commerce dont l’acquisition semble être le fruit de la ruse et de l’usure. On a plus de crainte des grands propriétaires, plus de défiance, partant moins de respect des marchands. Ceux-ci occupent encore une très grande place dans la société ; une foule de gens dépendent d’eux, commissionnaires ou débiteurs ; mais leur influence est plus éparse et moins durable, à moins qu’ils ne se créent de vastes domaines agricoles et ne passent peu à peu dans la classe supérieure. Quoique aussi riches ou plus riches que les beks, ils tiennent un état de maison plus modeste, montrent moins de luxe dans leurs habits et leurs chevaux. J’ai déjà, dans mon premier volume, tracé un croquis p.152 d’un de ces princes de la marchandise. Je vais donner ici, avec quelques détails précis, un aperçu des affaires et de la fortune d’un des premiers négociants de Khotan, Payendi Bay, qui avoue un capital de 180.000 francs. Il possède à Khotan une maison valant 2.000 francs, une maison et deux jardins à Sampoula d’une contenance de 7 hectares, qu’il a achetés 38.000 francs, un pâtis à Oulough Say, étroit mais long de près de dix lieues, qui lui a coûté 95.000 francs, un autre de 4.500 francs à Saybâgh ; à Tchakar une maison et une terre, contenant 3 hectares et demi, achetées 1.100 francs. Ses troupeaux comptent 3.000 moutons, 50 chameaux, 40 yaks. Ses champs, qu’il fait cultiver par ses propres domestiques, lui rapportent 200 hectolitres de grains soit moins de 1.200 francs. Mais les opérations commerciales auxquelles il se livre sont beaucoup plus avantageuses. Il prête de l’argent aux gens de la montagne sur la garantie de la laine de leurs moutons. Pour un prêt de 27 francs on lui rend à la tonte prochaine un quintal de laine que ses propres animaux (20 ânes et 3 chevaux) transportent à Khotan, où il le vend à raison de 56 francs. Il ramasse ainsi 300 quintaux de laine par an. Chaque année il achète 2.000 moutons à 2 fr. 35 par tête, plus un droit de vente de 0 fr. 56 ; il les revend 5 francs en ville. Il a un commissionnaire à Tchakar qui achète l’or aux mineurs et aux laveurs de la montagne à raison de 108 francs l’once (2 fr. 93 le gramme), il en reçoit 200 onces par an à Khotan où il vaut 122 francs (3 fr. 23 le gramme). Son revenu annuel total, en comptant diverses sources de bénéfices non mentionnées, monte à environ 20.000 francs. Sa famille comprend onze personnes : sa mère, sa femme, son jeune fils, ses trois frères dont deux mariés vivent dans la maison de leur aîné avec leurs deux femmes et deux enfants. Il a en outre trente-deux domestiques et sept esclaves. Il est alloué pour les vêtements 188 francs par an en moyenne à chacune des grandes personnes, 47 francs aux enfants et 23 fr. 50 aux domestiques ou esclaves. La dépense pour la nourriture oscille entre 15 et 18 francs par jour pour la famille entière et est fixée à 0 fr. 47 pour chaque domestique. Les impôts s’élèvent à environ 500 francs par an. Pour finir, notons le mobilier, à savoir, p.153 un fonds d’habits et de bijoux valant- près de 10.000 francs, cinquante pièces de feutre, vingt-cinq tapis, cinquante couvertures ou coussins de soie pure ou mélangée, cinquante plats, cinquante bouilloires et quatre cuvettes de cuivre, dix marmites de fonte et cent pièces de porcelaine.
Quoiqu’il y ait, surtout à Kâchgar et à Yârkend, des hommes d’affaires plus opulents  que Payendi Bay, celui-ci n’en doit pas moins être rangé parmi les maîtres de la finance dans le Turkestan oriental. En ce pays, les grosses fortunes sont très inférieures à ce qu’elles sont en Transoxiane, et un individu qui possède 3.000 francs de revenu y est tenu pour un riche et très notable personnage. Parmi les marchands de second ordre, qui sont aux princes du commerce comme Payendi Bay ce que sont aux ichikagha beks de Khotan ou de Kéria les beks de Nia ou de Tchertchen, je mentionnerai, à titre de spécimen, Abdourrahmân Bay de Khotan. Il possède un capital de 12.000 francs qui lui a servi à monter un magasin d’étoffes. Revenu annuel : 3.600 francs. Point de terres. Une maison en ville, bonne et grande, comprenant un ayvân, dix chambres, un petit jardin. Vivent avec lui : sa femme, trois fils mariés qui aident leur père dans son commerce, deux filles, dont l’une, âgée de 17 ans, est mariée, mais vit séparée de son mari, quoique non divorcée. Deux domestiques, un homme et une femme. Frais d’habillement de chaque personne de la famille : 100 francs, de chaque domestique, 45 francs par an. Nourriture, chauffage, éclairage : 4 fr. 70 par jour. Menu hebdomadaire : matin, 7 heures, thé et lait avec deux petits pains ; midi et le soir, soupe à la viande, pilaou, tchitchbara, chacun deux fois par semaine, pâtes (lôman) une fois. Fonds de meubles et de bijoux d’une valeur de 4 à 5.000 francs. Dans l’écurie un cheval du Badakhchân, fin et rapide, dressé au jeu de oughlak, du prix de 250 à 300 francs et coûtant 0 fr. 84 par jour d’entretien. Dans tout Khotan on ne compte pas plus de trente négociants aussi riches ou plus riches qu’Abdourrahmân Bay.
p.154 La classe des petits propriétaires ruraux et des fermiers forme la partie la plus substantielle et la plus nombreuse du peuple du Turkestan oriental, pays essentiellement agricole. La fortune lui sourit peu ; les gains, chèrement achetés, suffisent juste à soutenir une vie laborieuse et étroite. Ceux d’entre eux qui possèdent au moins cinq ou huit hectares, selon les localités, réussissent encore, avec du travail, de la prudence et de l’économie, à rejoindre les deux bouts, à échapper aux dettes ruineuses ; ils peuvent avec de l’entregent, de menus présents adroitement distribués, se créer des amis puissants, se faire bien venir des beks, éviter les corvées désagréables et pesantes, ne pas payer plus d’impôts qu’ils n’en doivent, figurer modestement dans les assemblées de notables, voire obtenir un petit poste de centenier ou de gendarme, honorable toujours, profitable à l’occasion, quand on n’a pas l’esprit ankylosé, ni les jambes gourdes. Mais malheur à ceux qui sont trop peu sages ou trop pauvres pour se garder d’emprunter et de vendre leur blé en herbe. Les grands propriétaires, les marchands, les Chinois prêteurs à la petite semaine, les guettent, prêts à les dévorer. Ce sont les plus nombreux ; au printemps ils ont déjà besoin d’argent, ils vendent au riche voisin ou au marchand de la ville leur récolte avant les semailles à la moitié de sa valeur ; de ce qu’ils touchent ainsi d’avance, le fisc prendra le quart à l’automne et alors les pauvres diables seront de nouveau sans ressources, proie certaine de l’usurier chinois qui leur prête à 20 pour 100 par mois ou à 10 pour 100 par semaine. Les autorités locales, qui n’ont rien à craindre d’eux et ont tout intérêt à ne les point ménager, les surchargent de corvées et de taxes. Enfin les dettes s’accumulant sans cesse, ils sont saisis, expropriés et vont grossir les rangs des domestiques, des manœuvres, des mendiants et des esclaves. Cependant grâce à eux, les marchands se sont assurés des rentes faciles, hors de proportion avec l’activité déployée et le capital engagé, les beks ont arrondi leurs terres, les prêteurs à la petite semaine se sont fait avec 100 francs de capital 50 francs de revenu mensuel. Ainsi les grands et les parasites s’accroissent et prospèrent de la misère des petits et des p.155 travailleurs. Cette question des dettes est fort grave ; elle a été pour beaucoup dans la révolte des indigènes en 1863. Nous avons là un exemple frappant de l’impuissance des mesures législatives contre les mœurs et les conditions inhérentes d’une société. La religion musulmane interdit rigoureusement le prêt à intérêt ; les disciples du prophète se conforment pieusement à la loi en la tournant et en tirant 200 pour 100 de leurs créances. Les magistrats chinois rendent de temps à autre un édit pour interdire à leurs compatriotes le métier de prêteurs à la petite semaine ; l’usurier cesse alors pour quelques jours d’exercer son industrie publiquement et devient un honnête homme qui oblige ses amis pour beaucoup d’argent. Le sous-préfet de Kéria s’avisa en 1891 de fixer le taux de l’intérêt à 3 pour 100 par semaine. Personne ne fut content : les marchands refusèrent de prêter à ce taux et les paysans furent les premiers à réclamer la liberté de l’usure.
Voici une notice sur l’état de fortune de deux petits propriétaires qui font honneur à leurs affaires et comptent parmi les notables de leurs cantons respectifs. Tokhta Akhoun, de Nia, messager et gendarme au service du bek, 9 hectares de terre médiocre rapportant 50 hectolitres de blé ou de maïs, soit 280 francs, plus les légumes et fruits nécessaires à la consommation domestique et dont la valeur est estimée 70 francs. En outre un cheval pour le service de gendarme, 70 moutons et 15 bœufs ou vaches dont la laine, le lait et la viande sont employés dans la maison. 75 francs d’impôt. La famille comprend douze personnes. Trois repas par jour consistant chacun en un plat de macaroni, de riz ou de farine de mais. On ne mange de viande qu’une fois par semaine ; « mais, ajoute fièrement le bonhomme, les pauvres en mangent seulement une fois le mois ».
A la Khodja de Youroungkâch est un vieillard de 80 ans, sa femme est dans la soixantaine. Il a quatre fils, dont l’aîné a cinquante ans et le cadet plus de vingt, trois filles dont l’aînée est âgée de trente-cinq et la cadette de vingt. Les deux premiers fils et la fille aînée sont sortis de la maison, les quatre autres enfants sont restés avec le vieillard. Celui-ci possède quatre vaches, deux ânes, quatre moutons ou brebis, p.156 une bonne terre valant 5.500 francs, sur laquelle on sème annuellement trois hectolitres de grains qui en donnent trente à la récolte. Ajoutez les légumes, les fruits, les melons, la luzerne et le coton. Le revenu annuel peut être estimé à 300 francs, dont l’administration prend 50.
La condition des fermiers est assez précaire. En principe ils doivent la moitié de la récolte brute au propriétaire qui ne fournit rien que la terre. Si celui-ci prend à sa charge les instruments, les animaux, les semences et l’habitation, il garde les trois quarts de la récolte, et encore se fait-il souvent payer en argent sur le pied de 4 fr. 70 par hectolitre de grain récolté, qui se vend 6 fr. 10 en moyenne au temps de la moisson. D’ailleurs les propriétaires font dans la plupart des cas exploiter leurs champs directement par leurs propres domestiques.
On m’a assuré que depuis 1887 il s’était produit une baisse assez forte du prix des denrées alimentaires qui a diminué les profits et aggravé la situation de la classe agricole. Cette hausse avait été, dit-on, le contre-coup de l’avilissement des prix au temps de Yakoub Bek par suite des misères de la guerre et des rigueurs extrêmes du fisc qui forçaient les paysans de vendre aux pires conditions. Les Chinois rentrés, ils ne perçurent d’abord que des taxes insignifiantes ; la population moins pressée d’argent, retrouvant d’ailleurs des débouchés assurés et réguliers, tint ses prix très hauts ; mais cette majoration outrée et artificielle ne put se maintenir, les impôts augmentèrent de nouveau, le marché se tassa, et la valeur des denrées tomba plus bas peut-être qu’elle n’aurait dû le faire normalement. Il m’a été impossible de vérifier l’exactitude de ces affirmations et quelques chiffres donnés par Shaw et Forsyth tendent à établir que les prix étaient en 1873 peu différents de ce qu’ils sont aujourd’hui, sensiblement supérieurs en 1869 à cause de la guerre. Toujours est-il que les agriculteurs se plaignent que leur condition ait empiré dans ces dernières années. Quelque peu brillant et souvent précaire que soit l’état de la classe agricole, quelle que soit la pauvreté de sa nourriture et de son vêtement, il n’en faudrait pas pousser le tableau au noir, ni employer pour en retracer l’image les traits forcés dont p.157 La Bruyère a peint le paysan de son siècle. Il n’y a rien de farouche dans les plus humbles représentants de cette classe, leur labeur est rude, mais non au-dessus de leurs forces, ils trouvent des motifs et des occasions d’être joyeux, et, s’ils ne sont toujours contents de leur destin, ils s’y résignent du moins sans effort, car, comme disait Montaigne, ils méconnaissent leur misère.
A la classe des agriculteurs on peut adjoindre les pâtres qui sont répandus sur les pentes septentrionales de l’Altyn tâgh entre Karangou tâgh, Polour, Kara Say et Tokouz davân. Les pâturages de ces montagnes sont soumis comme les oasis au régime de la propriété privée ; les habitants étant originaires des villages de la plaine, ils n’ont rien gardé du système tribal. La plus petite partie seulement des prairies et des troupeaux leur appartient, la plus grande partie est la propriété de riches beks ou marchands de Khotan, Kéria, Nia et Tchertchen. Les montagnards qui vivent de façon indépendante possèdent de 400 à 1.000 moutons rapportant annuellement de 112 à 560 francs de laine. Il faut ajouter le produit de rares et maigres cultures, les bêtes à cornes, les ânes et les chevaux. Il semble qu’il y ait en moyenne quatre bêtes à cornes et un cheval pour cent moutons. Ceux qui ont assez de terrain pour y laisser paître du bétail étranger prélèvent pour droit de pâture une certaine somme qui peut s’élever jusqu’à 9 fr. 40 pour cent moutons dans les meilleurs endroits proches des villages. La majorité de la population gagne son pain à garder les troupeaux des autres. Les bergers prennent pour eux le produit de la tonte de printemps, les maîtres celui de la tonte d’automne plus abondante et de meilleure qualité, équivalent à près des deux tiers du produit total. Sur la pauvre et dure existence de ces bergers, j’ai donné ailleurs des détails qui me dispensent d’y revenir.
La classe des petits commerçants et des petits industriels tend sans cesse à augmenter par suite des difficultés et des déboires que les agriculteurs éprouvent dans l’exercice de leur profession ; mais en même temps le peu de prospérité des cultivateurs, ses meilleurs presque ses seuls clients, fait obstacle à son extension. Le paysan n’a pas l’amour p.158 passionné de la terre comme en d’autres pays, son ambition, quand il est peu fortuné, est moins d’arrondir son champ que d’amasser une petite somme qui lui permette d’acheter une pacotille de colporteur, puis, s’il plaît à Dieu, des ballots de marchandise à charger une caravane partant pour le Tibet ou Andidjan. Être saoudégar ! Quel rêve ! cela promet des loisirs charmants, des gains faciles et magnifiques, cela chatouille délicieusement la vanité. Prêter de l’argent au lieu d’en emprunter, remuer des centaines d’écus dans sa caisse, se promener à cheval par la ville avec un manteau propre sur le dos, même les jours ordinaires, être salué du titre de riche homme, donner à danser à ses voisins et distribuer aux grandes fêtes la soupe aux pauvres, c’est plus qu’il n’en faut pour exciter les ambitions les plus endormies. En outre le commerce n’a point en Kachgarie cette apparence de machine formidable, compliquée, pleine de mystères et de pièges qu’il a chez nous. Il est simple, aisé, avantageux ; avec un peu de savoir-faire — et c’est ce dont les indigènes manquent le moins — un capital quelconque rapporte bon an mal an 100 pour 100, voire 200 pour 100. Quoique le nombre des marchands soit relativement considérable, si tous, à beaucoup près, ne font pas fortune, tous vivent et profitent. Les marchands de ce pays sont comme les loups, ils ne se mangent pas entre eux ; il ne leur vient pas à l’idée de diminuer le taux de leurs bénéfices pour s’emparer de la clientèle du voisin. Ils prospèrent aux dépens des classes agricole et industrielle, car les services qu’ils leur rendent ne sont nullement en proportion avec les avantages qu’ils en retirent et c’est une des causes de la gêne des paysans. Dans ces conditions, si tout le monde ne quitte pas la bêche pour l’aune, c’est qu’il est très difficile de réunir le capital indispensable, si mince soit-il, qu’il est extraordinaire d’avoir un peu d’argent devant soi qui ne soit pas nécessaire aux besoins immédiats de la vie.
La classe commerçante a naturellement subi la répercussion de la crise agricole que je signalais tout à l’heure. L’écoulement des marchandises est devenu plus difficile et l’on dit que le commerce est moindre aujourd’hui que vers 1885 et donne moins de profits. En p.159 outre la clientèle paye mal ; la vente au comptant est rare. En général on acquitte ses achats à raison d’une enfilade de sapèques (9 fr. 40) par semaine et pas toujours régulièrement. La population est pauvre, contente de peu ; elle fait peu d’efforts pour améliorer son sort ; quinze kilogrammes de farine par semaine, c’est assez pour une famille ; un ouvrier gagne cinq ou six sous par jour. Les Chinois établis dans le pays font gagner le moins possible les indigènes, ils s’habillent avec des étoffes chinoises, mangent des conserves chinoises dans de la vaisselle chinoise, se servent d’objets venant de chez eux auxquels ils sont habitués, ou lorsqu’ils achètent des denrées du pays, c’est à prix réduits pour peu qu’ils appartiennent à l’administration ou à l’armée.
La plupart des marchands de la seconde catégorie sont simplement les intermédiaires des gros capitalistes qui les commissionnent. Le grand négociant confie une partie de son argent ou de ses marchandises à un agent, qui en use conformément aux instructions générales de son commettant, vit aux frais de celui-ci et garde le tiers du profit résultant des opérations auxquelles il s’est livré, les deux tiers revenant au commanditaire, lequel supporte toutes les pertes. Cette combinaison donne une grande sécurité à l’agent et stimule fort peu son zèle. Un autre arrangement laisse plus d’indépendance et de responsabilité au commissionnaire qui prend alors à sa charge ses propres dépenses, le tiers des pertes et ne donne au patron que la moitié des bénéfices. Si le commissionnaire a de l’argent en propre qu’il veut employer à trafiquer pour son compte personnel, les affaires qu’il fait avec cet argent sont à part et ne doivent pas être confondues avec celles dont il a été chargé par son commettant. Il est tenu seulement de présenter à celui-ci le compte de ses opérations personnelles afin d’éviter la fraude. Ainsi le commissionnaire commercial est sensiblement plus favorisé que le commissionnaire agricole, qui est le fermier. Du reste il existe des sous-agents commerciaux et même quelques agents au troisième degré.
Voici l’état des affaires et le train de maison d’un marchand khotanais Abdoullah Bay qui est un bon type d’un bourgeois de condition moyenne. Il possède en ville une maison achetée 375 francs, composée p.160 d’un ayvân, de quatre chambres, d’une cuisine et d’une écurie très étroite où ne tient qu’un cheval. Il spécule sur les produits agricoles ; chaque année à l’automne il achète pour 1.875 francs de riz à 18 fr. 70 les 100 kilogrammes, de blé à 5 fr. 60 l’hectolitre, de maïs à 3 fr. 80 l’hectolitre, de coton à 20 francs le quintal. Il revend ces marchandises au printemps aux prix de 27 fr. 60 le quintal de riz, de 8 fr. 50 l’hectolitre de blé, de 5 fr. 60 l’hectolitre de maïs et de 27 fr. 60 le quintal de coton. Il gagne à ce négoce 600 francs par an, à quoi il faut joindre 150 francs qu’il tire d’autre part. Il a une femme et quatre enfants de neuf à quinze ans, dépense 140 francs par an pour ses vêtements et ceux de sa femme, 56 francs pour ceux des quatre enfants, 5 francs par semaine pour la nourriture qui consiste en une tasse de thé au lait avec du pain de froment le matin, du thé avec du pain à midi, un plat de viande hachée, de macaroni, de soupe à la viande, de pilaf ou de tchitchbara le soir. Inventaire du mobilier : 10 feutres, 5 tapis, 2 couvertures, 4 coussins, 1 longue et haute huche à farine sur laquelle on met les couvertures et les coussins le jour, 1 long coffre pour l’argent et sur lequel on se couche, 2 coffres de bois, 1 marmite de cuivre de 10 francs, une de fonte de 3 francs, 1 âbtâbah, 1 tchilaptchi, 2 plats de cuivre, 2 plateaux, 2 tasses à thé, 5 bols de porcelaine, 4 plats de porcelaine, 1 samovar chinois (), 1 matal (sorte de grand vase de bois), 1 grand couteau de cuisine, 1 cuvette de bois, 1 tamis, 5 bols de bois, 1 cuiller à pot, 1 passoire, 4 pots de terre, 1 pot à sel. Ce bourgeois aisé et considéré de Khotan vit comme un pauvre de chez nous.
L’industrie est moins en honneur que le négoce ; elle exige plus de travail, des connaissances spéciales, et rapporte moins pour une mise de fonds égale. Elle donne rarement lieu à des entreprises importantes, excepté la fabrication des tapis de Youroungkâch qui est presque entièrement entre les mains d’un gros capitaliste, qui fait travailler pour son compte des ouvriers en chambre, salariés, répandus dans tout le pays. C’est le seul industriel de premier ordre que je connaisse à Khotan, la ville la plus manufacturière du Turkestan oriental. Au-dessous nous ne trouvons que des petits patrons dont les plus notables p.161 sont ceux qui s’occupent de la fabrication du feutre.. Le plus important d’entre eux possède à Youroungkâch une usine où travaillent régulièrement quinze ouvriers. La matière première lui revient à 18 fr. 75 par jour, la main-d’œuvre à 3 fr. 40 ; il produit 10 feutres valant 28 fr. 20 et frappés d’un droit de vente de 1 fr. 50. Le bénéfice annuel peut donc être évalué à environ 1.400 francs. Cet industriel est encore une exception ; ceux qui viennent immédiatement après lui n’emploient pas plus de 6 ouvriers en été ni plus de 12 en hiver et ne réalisent pas un gain supérieur à 750 francs. Un atelier de cotonnade (khâm) contenant cinq métiers l’apporte à son patron, si celui-ci travaille lui-même, un revenu brut d’environ 400 à 450 francs, une fabrique d’étoffe de soie dite chahi avec trois ouvriers donne un profit de 350 à 400 francs. Dans la plupart des cas les industriels sont moins considérables et n’occupent qu’un seul ouvrier ou un apprenti. Un artisan indépendant, aidé d’un apprenti, peut gagner de 200 à 300 francs par an ou un peu plus, selon le métier et les circonstances.
Dans la classe des petits commerçants et des petits industriels et dans la dernière section de cette classe on peut ranger les musiciens qui, comme nous l’avons déjà dit, forment des troupes de trois ou quatre individus et amusent leurs semblables pour des prix très modiques et d’ailleurs variables selon la générosité des clients, les petits mollas qui n’ont aucune part aux biens de l’église, qui s’enorgueillissent d’un turban crasseux et trop mince de moitié, qui pour quelques sapèques soignent les malades, lisent et écrivent les lettres d’autrui, font des lectures publiques dans la rue du bazar, exorcisent les mauvais esprits, jettent des sorts et devinent l’avenir. Les professions libérales sont ainsi à l’état tout à fait embryonnaire et les employés de l’État sont ou bien des domestiques ou bien des propriétaires qui servent l’autorité pour l’honneur et les tours de bâton. Des musiciens le public estime l’art, il n’estime pas leur métier, ni leur personne ; ils ont trop l’air d’aventuriers et de mendiants ; de même, si les écrivains et les médecins obtiennent quelque respect par leur savoir, l’instabilité de leur profession, l’irrégularité de leurs gains leur font du tort dans l’opinion, qui p.162 n’est pas loin de leur préférer les simples artisans plus fixes et plus indépendants. La plupart de ceux-ci, n’ayant pas plus de 300 francs de revenu, sont réellement pauvres et tenus pour tels, mais ils sont des pauvres honorables tant qu’ils ne gagnent pas moins d’une quinzaine de francs par mois. Voici, pour exemple, Maitre Paçar, le cordonnier qui loge dans la rue du bazar à droite en allant du côté de Youroungkâch : c’est un brave homme qui a quelque trente-cinq ans, des manières honnêtes, le sentiment de sa dignité et n’est jamais le dernier à rire quoique son capital n’excède pas 20 francs. Avec cela il achète chaque semaine une peau corroyée () pour 12 tengas et du cuir épais pour semelles, de la peau de mouton, de la poix, de la colle, du fil moyennant 5 tengas ; il en confectionne cinq paires de bottes qu’il vend 6 tengas (5 fr. 60) quand le marché est ferme, 5 quand il est lourd (). Il a un apprenti de 15 ans, qui reçoit 8 sous par paire de bottes qu’il fait et qui vit chez le patron. Celui-ci gagne en somme 32 francs par mois si la clientèle donne et s’il n’y a pas d’anicroche. Il a une femme et deux petits enfants. La famille entière dépense 70 francs de vêtements par an, et 4 francs par semaine pour la nourriture. Le matin on mange des gaudes, à midi deux galettes de maïs avec du thé, le soir de même ; deux fois par semaine on a comme extra une soupe à la viande ou un pilaf. La maison est la propriété personnelle du cordonnier ; elle a coûté 280 francs et se compose d’un ayvân, d’une chambre et d’un petit cabinet. Le mobilier entier vaut 24 francs, à savoir 2 feutres, 10 francs, 1 coffre, 2 francs, 2 couvertures et 2 coussins, 7 francs, 1 marmite, 1 bouilloire et 6 tasses de bois, 5 francs.
Enfin je rangerai encore dans cette classe, à l’échelon le plus bas, le nommé Tokhtaçoun parce qu’il vit d’un métier indépendant et qu’il n’est le salarié de personne. Il demeure, il est vrai, chez un étranger, qui le loge par charité dans une pauvre chambre humide et sombre. Il a pour tout mobilier un feutre, deux nattes, une couverture, un coussin, une vieille peau de mouton, une bouilloire et une gourde ; quand il a p.163 besoin de marmite, il en emprunte. Ce misérable assume la charge d’une femme et de deux enfants, qu’il fait vivre des produits de son métier de fabricant de cordons pour manteaux et pantalons. Tout son fond de roulement s’élève à 2 fr. 80, dont il achète le fil de coton nécessaire à la fabrication de ses cordons qu’il vend deux sapèques la brasse. Il en fait 125 brasses par semaine, ce qui lui procure, sauf accident, un bénéfice hebdomadaire de 1 fr. 88. C’est assez pour ne pas mourir. Lui et sa famille s’habillent de vieux vêtements de hasard qui leur servent encore deux ou trois ans ; ils mangent le matin une marmite de bouillie de maïs, à midi et le soir une petite galette de maïs (environ ¼ de livre) chacun ; ils ne boivent pas de thé, mais de l’eau boueuse et fétide.
Nous ne descendrons pas en passant de ce capitaliste aux simples salariés, ouvriers ou domestiques. Ceux-ci sont relativement plus nombreux dans les familles riches qu’ils ne le sont chez nous. La distinction entre le service public et le service privé n’est faite qu’imparfaitement. Les serviteurs personnels d’un bek s’occupent d’une foule de choses qui, dans nos idées, devraient être réservées à des officiers de justice ou de finances. Inversement, les dorgha, qui ont un caractère officiel, sont fiers de servir le bek dans sa maison. Les grands propriétaires et les grands marchands chargent souvent leurs domestiques de cultiver leurs terres, de conduire leurs caravanes, de paître leurs troupeaux, de négocier leurs affaires, de réparer leurs maisons au lieu de s’adresser pour cela à des étrangers. Les domestiques ne reçoivent point de gages ; ils sont au pair, comme nous disons aujourd’hui. Le maître subvient à tous leurs besoins comme à ceux des membres de sa famille. Il les traite bien ; l’intérêt autant que la vanité l’y pousse : des domestiques bien nourris, bien vêtus et contents sont un honneur pour une maison, une marque de prospérité et, de plus, une condition de bon et fidèle service, car les mécontents peuvent s’en aller quand il leur plaît, et s’ils restent ils n’en sont que plus dangereux. On leur donne en général de la bouillie de maïs le matin, deux galettes de maïs à midi, deux galettes de maïs avec un plat de macaroni p.164 ou une soupe maigre ou grasse le soir. Beaucoup d’entre eux sont des gens intelligents, sachant leur monde, n’ayant rien de la grossièreté mal déguisée de nos laquais d’Europe. Ceux qui ne sont pas occupés au travail agricole ou pastoral jouissent de plus de confortable, de plus de loisirs, de plus de considération que les petits paysans et les petits artisans. Ils participent en quelque mesure à la dignité de leur maître ; le valet de confiance d’un grand bel est une manière de personnage et il a des chances de devenir ministre si son patron devient roi. La condition des ouvriers qui ne peuvent s’établir à leur compte et vivent uniquement de leur salaire (khalfah) est beaucoup moins bonne.
Ils sont nécessairement peu nombreux puisque les grandes usines et les grands ateliers sont inconnus. La plupart des hommes employés par les petits patrons locaux sont de simples apprentis, qui doivent quatre ans de travail moyennant le vêtement et la nourriture. Quelquefois, quand ils sont devenus assez habiles, ils reçoivent une très mince rétribution selon l’ouvrage fait par eux. Les quatre années écoulées, ils ont la liberté de s’établir à leur compte en qualité de maîtres (ousta, du persan ), s’ils en ont les moyens ; sinon ils travaillent moyennant salaire, ce qui n’est guère possible que dans les industries les plus considérables, celles du feutre, du coton, de la soie, du tapis et, dans des limites très restreintes, du jade. Les ouvriers en soierie  sont payés à la pièce à raison de 1 ou 1 ½ tenga ; un ouvrier pouvant tisser deux pièces par semaine, son salaire quotidien ressort à 0 fr. 27 au minimum et à 0 fr. 40 au maximum. Les feutriers, qui sont presque tous des enfants et des femmes, sont payés à la journée et reçoivent de 0 fr. 19 à 0 fr. 28 plus la nourriture. Un maître maçon gagne de 0 fr. 65 à 0 fr. 75, un manœuvre ou terrassier seulement 12 sapèques, soit 0 fr. 23 ; il est vrai que les employeurs lui donnent le plus souvent du pain et de la bouillie. En revanche, s’il est requis par l’administration, il ne reçoit que 0 fr. 19 sans aliments. Le petit nombre et la dispersion des ouvriers les empêchent de se liguer pour réclamer efficacement contre les exigences excessives des patrons ; le gain de p.165 ceux-ci est d’ailleurs si faible qu’ils seraient forts embarrassés de faire des concessions importantes. A Kâchgar les salaires sont plus élevés qu’à Khotan ; un manœuvre y gagne jusqu’à 0 fr. 40 par jour. C’est un effet du voisinage du Turkestan russe où la journée est de 20 kopeks, qui équivalent à 75 sapèques.
Beaucoup de gens aiment mieux mendier que de travailler pour des salaires aussi dérisoires. Le nombre est extraordinaire de ceux qui vivent d’aumônes, de naissance ou par accident, jeunes et vieux, sains ou malades, entiers ou mutilés, fous ou raisonnables, paysans ruinés de dettes, ouvriers sans ouvrage, pieux fainéants, qui prétendent honorer Dieu en donnant à ses créatures l’occasion d’exercer la vertu de charité. Le préfet de Khotan ayant annoncé à propos des fêtes du nouvel an une distribution générale aux pauvres, il en vint de tous les côtés du département et l’on vit trois mille misérables défiler dans la rue. On ne saurait en France se faire une idée de cette truandaille en haillons, où le burlesque le dispute bizarrement au tragique ; il faudrait pour la peindre la verve originale et pittoresque d’un Quevedo. Ces gens n’éprouvent aucune honte de leur métier, même s’ils y sont réduits par accident et s’ils sont jeunes et bien portants. Les enfants indigènes sont habitués à mendier pour suppléer à la parcimonie de leurs parents qui ne leur donnent pas toujours à manger leur content. Lorsqu’un voyageur arrive sur la place de la grande mosquée à Kâchgar, il est assailli par une foule d’enfants qui lui assourdissent les oreilles des cris : « Bir tchakka biring ! — Un sou, s’il vous plaît ! » Si vous rencontrez dans la rue un gaillard vigoureux qui tend la main, ne lui reprochez pas sa paresse, il ne vous comprendrait pas et le peuple laborieux qui vous entoure ne vous comprendrait pas davantage. La mendicité est un métier comme un autre et il n’est point de sot métier ; bien plus, le mendiant est aimé de Dieu, protégé spécialement par lui. Aussi est-il traité avec politesse et bonté, je n’en ai jamais vu aucun brutalement rebuté et les chemineaux trouvent toujours un gîte et un morceau de pain. Dans chaque ville, les pauvres sont groupés en association, ayant à sa tête un président, aksakâl, qui veille à p.166 répartir les aumônes d’une manière équitable, prend garde que les paralytiques, cloués à leur grabat, en aient leur part et fait la chasse aux faux frères qui volent sous le manteau de la mendicité. Quand nous procédions à une distribution d’argent aux pauvres de notre quartier, ils s’assemblaient tous devant notre maison ; leur président et leurs vice-présidents, portant de longs bâtons, les rangeaient en bon ordre, nous indiquaient ceux à qui il fallait donner plus, ceux qui étaient le moins dignes d’intérêt, étaient attentifs à ce que nul ne touchât deux fois et faisaient mettre en réserve une certaine somme pour les malheureux incapables de quitter leur logis. Ces associations rendent des services et semblent tout à fait inoffensives : elles ne recouvrent point comme en Chine des syndicats de filous. Les voleurs sont peu dangereux en ce pays. Sans doute, dans la lumière indécise et le silence de l’aube naissante, à l’heure où les passants sont rares dans le désert, on rencontre de temps à autre, dissimulés derrière les dunes, des gueux méditant un mauvais coup profitable ; mais on est loin d’observer autant de brigandages et de larcins qu’en Chine. Les marchands voyagent sans armes même la nuit dans les plaines solitaires et inhabitées, les agriculteurs dissémiment avec confiance par les champs leurs demeures mal fermées au lieu de les réunir en groupes compactes comme dans les régions peu sûres. Cela n’est dû ni à une police plus parfaite, ni à une vertu plus haute, mais tout simplement —je ne dis point ceci pour l’amour du paradoxe — à l’infériorité de la race qui manque d’initiative, de vivacité et d’audace. Du reste les indigènes sont fort indulgents pour les menus vols qui n’ont d’autre mobile qu’une nécessité pressante, et leur charité préserve de bien des mauvaises actions les victimes de la fortune.
Au dernier degré de la société nous plaçons ceux qui non seulement ne possèdent point de ressources, mais ne sont même point maîtres de leur propre personne, les esclaves. Le nombre en a beaucoup diminué depuis les progrès des Russes et des Anglais en Asie centrale. Les Khotanais achetaient autrefois comme esclaves des chiites du Pamir et de l’Afghanistan qu’on appelait ghaltcha () ; ils p.167 les gardaient pour eux ou les revendaient à l’étranger. Il est très possible que les jeunes garçons et les jeunes filles de Khotan, dont les poètes persans avaient coutume de célébrer la beauté, aient été des Ghaltcha tadjik et non point des indigènes. Ce commerce est maintenant complètement supprimé. Il reste encore quelques-uns des Ghaltcha achetés autrefois ou de leurs enfants, toujours en état d’esclavage. En outre les pauvres vendent fréquemment leurs enfants aux musulmans riches ou aux Chinois. On n’y voit rien de déshonorant. Un jour, un individu nous amena cent cinquante petits garçons et petites filles qu’il nous proposa d’acheter, comme s’il se fit agi de moutons, à tant par tête l’un dans l’autre. Tout le monde fut très étonné et quelque peu scandalisé de la réponse vive et sévère que nous fîmes à cette offre. Une autre fois un pauvre homme nous présenta son fils, un garçon de cinq ans et demi, très propre, très gentil, très bien élevé, qui nous fit lui-même son boniment avec une bonne grâce parfaite et dans la langue la plus pure, nous priant de l’acheter comme esclave, assurant que cela ferait grand plaisir à son père et à sa mère qui étaient dans le besoin, qu’il serait toujours plein de gratitude et de respect pour nous, zélé à nous servir et mettrait son contentement à nous contenter. Nous eûmes de la peine à consoler de notre refus le père et le fils. Comme la vente en esclavage d’un musulman est interdite par la loi religieuse, on use d’une fiction. On passe un acte d’après lequel le vendeur déclare louer pour une période de cinquante ou soixante ans les services du vendu, de façon que celui-ci ait amplement le temps de mourir dans l’intervalle. La formule consacrée est : , j’ai vendu le loyer de son service. Il en résulte que les enfants d’esclaves sunnites sont libres. Le père peut vendre ses enfants n’importe à quel âge, mais s’ils sont majeurs leur consentement est nécessaire. Il ne faudrait pas croire que ce consentement ne puisse jamais se donner ; loin de là, car c’est un moyen de créer des ressources à ses parents et de s’en procurer à soi-même. Un esclave vaut de vingt à deux cents francs selon le sexe et l’âge, un garçon valant plus qu’une fille, un homme dans la force de l’âge plus p.168 qu’un enfant. Un garçon de vingt ans se vend deux cents francs, un de douze ans de 75 à 100 francs, une fille nubile de 50 à 70. Les Chinois payent un peu plus cher que les musulmans, et c’est la moindre des choses, car vendre un fidèle à un mécréant est un véritable acte de renégat. Les Chinois achètent assez souvent des enfants musulmans pour les adopter, ce que les Turcs ne font qu’exceptionnellement. Il existe une autre source de l’esclavage que la vente. Il n’est pas rare que les parents, qui ne peuvent ou ne veulent pas élever un nouveau-né, le portent la nuit à la porte d’une mosquée. Ceux qui viennent à la prière du matin le recueillent et celui d’entre eux qui veut s’en charger l’emporte et en fait son esclave. Cette coutume a pour conséquence la suppression de l’infanticide. Les esclaves n’ont aucun pécule, tout ce qu’ils gagnent appartient à leur maître, qui ne leur doit que le vivre et le couvert. Ils sont en général traités avec douceur, mais ils n’ont aucun recours en justice contre leurs maîtres. Il y en a présentement un assez grand nombre à Khotan, et le chef du clergé en possède lui-même une quinzaine. On prétend que l’affranchissement n’est point en usage, et cela s’explique par le caractère limité de l’esclavage qui ne se transmet pas aux enfants.
Quoique les conditions sociales, que nous venons de passer en revue, ne soient fixées ni par la loi ni par les préjugés, elles présentent cependant une stabilité remarquable. En fait elles sont à peu près héréditaires, le fils suit la carrière de son père. Cela est plus commode pour l’un, qui n’a pas à se tourmenter pour l’éducation de sa progéniture, et pour l’autre qui s’établit plus vite et plus facilement. L’organisation sociale n’offre d’ailleurs ni beaucoup de moyens de s’élever, ni beaucoup d’occasions de descendre. Les affaires sont languissantes et la concurrence faible, car les marchands préfèrent les gros bénéfices, qui sont de tout repos, aux grosses affaires inquiétantes et dangereuses. Les mines d’or de l’Altyn tâgh ont excité l’ambition des petites gens ; les uns s’y sont ruinés, les autres y ont amélioré leur condition, mais je n’en connais aucun qui s’y soit enrichi. Le commerce présente des chances de gain à peu près sûres, mais il exige une certaine mise de p.169 fonds ; or l’argent est rare, les pauvres, qui en ont toujours un besoin pressant, vendent leur travail et leurs produits au premier prix qu’on leur offre et n’arrivent qu’exceptionnellement à réunir le capital nécessaire. De plus, les profits au lieu d’être en proportion simple du capital engagé s’accroissent en progression géométrique avec lui. Il faut, pour bâtir une fortune, une longue patience et une économie soutenue avec âpreté, ce qui, dans la pratique, est plus difficile que les coups d’audace où excellent les financiers et les industriels d’occident. Ici tout est en faveur du capital, l’esprit d’entreprise et l’intelligence ne servent presque de rien. Le capital produit plus d’intérêt qu’ailleurs avec plus de sécurité. Il n’a pas de furieux assauts à soutenir contre les nouveaux venus qui veulent s’élever ; les procédés du commerce, de la culture, de l’industrie sont simples et ne varient pas ; nul besoin de s’ingénier et de se travailler pour se tenir au courant sous peine de s’effondrer ; pour se maintenir il suffit d’un peu de prudence. On n’est pas stimulé par la concurrence incessante et la crainte perpétuelle du péril à étendre et à compliquer indéfiniment ses opérations. Les grandes fortunes affectent par suite des proportions moins colossales que chez nous. Nul ne possède plus de quatre mille fois la valeur du salaire annuel d’un ouvrier. Mais les petits n’y gagnent rien ; au contraire. Ils vendent bon marché et achètent cher. Un paysan se défait d’avance de sa récolte à moitié prix ; un mouton double de valeur à parcourir quelques lieues ; le pain vaut presque deux fois son poids de blé, tandis qu’en France il ne vaut que les deux cinquièmes en sus. Un patron réalise sur chaque ouvrier qu’il emploie un bénéfice beaucoup plus considérable qu’il ne fait en France. Dans les mines du Nord, par exemple, le patron garde pour lui le sixième du profit total, distribuant le reste en salaires aux ouvriers, au lieu qu’en Turkestan le chef d’un atelier de soieries s’attribue le quart du produit total, et le maître feutrier les trois huitièmes. Le petit commerce et la petite industrie sont aussi défavorables aux petits producteurs et aux travailleurs qu’aux consommateurs. Les pauvres sont dans des conditions d’existence bien plus pénibles que chez nous. C’est un ouvrier bien payé qui p.170 gagne en un jour de quoi acheter deux kilogrammes de pain. Un habillement complet, simple mais convenable, représente cinquante journées de travail moyennes ; en France il faut trois fois moins de travail pour s’habiller proprement avec du drap et non pas du coton. Un manœuvre européen ne voudrait pas de la vie d’un maître artisan honorable de Khotan. Inversement les riches payent moins cher que chez nous les objets de luxe. Un esclave de premier ordre vaut six cents journées d’ouvrier, ce qui ne représenterait pas en France les gages d’un domestique pendant trois ans. L’avantage d’un système économique comme celui qui règne dans le Turkestan est de donner à un plus grand nombre d’individus une position indépendante, non fondée sur la solde payée par un maître. Ce n’est point là pourtant qu’il faut chercher la raison principale de la résignation avec laquelle les inégalités et les injustices sociales sont acceptées par tous. Le problème est moins économique que politique et moral. Il y a une religion qui consacre ces inégalités, il n’y a pas de théoriciens qui les attaquent. L’influence sociale appartient non pas à des hommes d’argent qui doivent leur prospérité à leur subtilité d’esprit et à leur travail, mais aux grands propriétaires fonciers, qui sont en même temps chefs politiques, dont les titres remontent à une période plus ancienne, et dont les terres évoquent une haute idée de force ; or les peuples ont toujours respecté l’ancienneté, la force et l’oisiveté, méprisé le labeur et l’intelligence. La stabilité ordinaire des conditions fait paraître immuable l’ordre de la société et empêche qu’on ne pense à le bouleverser ; le peuple n’ayant jamais eu de droits politiques, et personne ne les réclamant pour lui, il ne conçoit point qu’il puisse avoir son mot à dire et être pour quelque chose dans l’arrangement du monde. Enfin l'inégalité des conditions est atténuée et corrigée en quelque mesure par une certaine douceur et facilité des mœurs. On n’observe point comme parmi les nations de l’Europe septentrionale la morgue et l’arrogance chez les supérieurs, la gaucherie timide et défiante chez les inférieurs ; mais une bonhomie et une familiarité chez les uns et les autres qui rappellent la Grèce et l’Italie. Un grand seigneur fumera volontiers à p.171 la même pipe qu’un pauvre homme, s’il donne une fête il lui ouvrira ses salons, il devisera sans façon et de bonne humeur avec lui, et celui-ci lui répondra avec aisance sans que l’un craigne de compromettre sa dignité ou que l’autre ait peur de paraître ridicule et mal appris. Cela aide beaucoup à assouplir les relations entre les différentes classes, à adoucir les angles, éviter les froissements et dissiper les malentendus. La discipline sociale n’en est point affaiblie, mais le petit peuple sait gré aux grands personnages de leur condescendance, de leur abord facile et leur pardonne bien des iniquités parce qu’ils ne sont pas fiers, car la vanité est plus puissante dans le cœur de l’homme que le sentiment de la justice.

 HYPERLINK \l "table" @ CHAPITRE IX
L’agriculture. L’élevage. L’industrie
 HYPERLINK \l "table" @
p.172 Le Turkestan chinois est avant tout un pays agricole et la grande majorité de sa population vit du travail de la terre. Nous avons vu comment la rareté de l’eau et l’abondance des sables limitent les cultures à de petits cantons situés sur le bord des rivières, aussi proches que possible des montagnes afin d’avoir le plus d’eau possible, et sur l’emplacement d’anciennes forêts dont les détritus ont formé un humus fécond, comment l’on supplée au manque de pluie par des réseaux de grands canaux d’irrigation appelés oustang et de petits qu’on nomme aryk. Les terrains ainsi arrosés sont en général d’une fertilité remarquable, qui varie d’ailleurs selon la qualité et la composition de la couche végétale, selon la quantité plus ou moins grande de l’eau qui leur est fournie. A Kâchgar, la terre est plus grasse, plus argileuse et plus profonde qu’à Khotan et à Kéria, où la couche végétale est plus légère, plus mince, assez abondante en calcaire. Certaines oasis sont imparfaitement arrosées, ainsi celle d’Oytoghrak où la rivière de Pchka est insuffisante au point qu’une moitié des terres est laissée en jachère chaque année et que la moitié cultivée ne donne presque rien lorsqu’il n’a pas neigé assez dans la montagne. La partie septentrionale de l’oasis de Tchira est dépourvue d’eau en certaines années. De plus, les sols fatigués par de longs siècles de culture sont naturellement moins p.173 riches que les sols vierges ou qui, du moins, n’ont pas été ensemencés pendant plusieurs siècles, tel celui de Tchertchen, qui n’a pas besoin de fumier pour produire plus que tout autre.
La latitude assez basse du Turkestan chinois combinée avec son altitude considérable, la sécheresse de son atmosphère et ses saisons nettement tranchées rendent le pays propre à des cultures très diverses, à celles qui se contentent d’un climat tempéré comme à celles qui exigent des chaleurs fortes et prolongées ; mais excluent les plantes qui craignent les froids hivernaux ou réclament une grande humidité. Les cultures supportent des altitudes très hautes ; le coton prospère à Sandjou par 1.934 mètres, on rencontre le maïs jusqu’à Saybâgh par 2.260 mètres, le blé jusqu’à Polour (2.562) et à Loutch (2.900), les 3.070 mètres de Kara say, les 3.110 mètres de la bergerie d’Aytola Khânem n’empêchent point l’orge de mûrir. Toutefois c’est dans la région basse, au-dessous de 1.600 mètres, que sont concentrées toutes les exploitations importantes.
La plus grande partie des terres est semée de céréales (boghâz) parmi lesquelles la plus répandue est le maïs (konak ) qui aime un air serein, beaucoup de chaleur et un long été. Il sert à la nourriture des hommes et des animaux et donne un produit plus considérable que toute autre céréale. Il rapporte dans les terres médiocres 14 ou 15 grains pour 1 semé, soit de 22 ½ à 24 hectolitres à l’hectare ; dans les basses terres il rend 20 pour 1, quelquefois 30 (Oytoghrak), soit 32 et 48 hectolitres ; enfin à Tchertchen on obtient jusqu’à 50 pour 1, c’est-à-dire 80 hectolitres. En France, le maïs donne 28 hectolitres dans les Bouches-du-Rhône, 20 dans le bassin de la Garonne. Le maïs se sème généralement tous les deux ans sur la même terre, tandis que le froment n’est cultivé que tous les trois ans, sauf à Tchertchen où le sol plus généreux permet de le faire alterner avec le maïs. De cette manière les surfaces emblavées sont moindres que celles qui sont ensemencées de maïs. Le froment donne en moyenne dans toute la Kachgarie de 8 à 10 pour 1, soit de 12 à 15 hectolitres à l’hectare. Les meilleures terres de Khotan produisent jusqu’à 22 ½ hectolitres, p.174 celles de Tchertchen jusqu’à 30. Dans les champs mal arrosés et dans les cantons montagneux la récolte peut descendre à 6 ou 7 hectolitres.. Je rappellerai comme termes de comparaison que le rendement moyen du blé atteint 17 en France, 28 en Angleterre, 35 en Hesse. Le prix moyen du blé est de 6 fr. 50 l’hectolitre à la moisson et de 7 fr. 50 en hiver, le maïs ne vaut que 4 francs à la moisson et 5 francs en hiver .
Les autres céréales sont beaucoup moins cultivées. On récolte un peu de millet (tarigh), de sorgho (ak konak, ou djougari) et d’orge (arpa), encore la culture de cette dernière céréale est-elle presque entièrement confinée aux districts montagneux ; elle ne rapporte que 9 hectolitres l’hectare dans le canton de Sampoula, p.175 et 6 à Polour. Elle se vend en moyenne 3 fr. 80 l’hectolitre. Le sarrazin et le seigle sont inconnus. En revanche, le riz réussit très bien dans les lieux bas et bien pourvus d’eau. Le meilleur est celui d’Aksou ; avec ses beaux et gros grains réguliers, il est peu inférieur à celui des Carolines. Le riz de Khotan ne le vaut pas à beaucoup près. La production en est limitée et le prix en est élevé, triple de celui du froment, soit 25 francs le quintal en moyenne .
Nul sol ne convient mieux que celui de la Kachgarie à la culture maraîchère. La production n’en est pas très considérable parce que les indigènes consomment assez peu de légumes. Les plus communs sont les oignons (piâz), les carottes (zerdek) et les navets (tchamghour) ; ce sont véritablement les légumes nationaux. Ensuite je citerai la courge (kabak) et ses nombreuses variétés, les pois (pourtchak) souvent semés parmi le blé et l’orge et qu’on rencontre jusqu’à Polour, les lentilles (mâch et yasmouk), les fèves (loubia), les haricots (daouder) rares, les raves (troup), le raifort (kyzil troup), le concombre (khoungân), la betterave (kyzyltcha) le chou (tchileng et karam), l’oseille (koy kouki), quelques légumes introduits par les Chinois comme le chou-navet (bécé, du chinois pé ts’ai), les épinards (palak), le navet de Chine (bâdjîn tchamghour). La pomme de terre n’est cultivée que depuis une époque récente et en très petite quantité. Ajoutons pour terminer ce paragraphe les plantes qui servent d’assaisonnement : le piment (kalampour), le poivre rouge (kyzyl mourdj), l’ail (samsak), le fenouil (siâh dânah), l’anis (arpa badiân), la coriandre (youmghak subut), la menthe (poudouna).
Il y a une grande quantité de fruits. Les plus abondants sont les abricots (ourouk) qui mûrissent dès le mois de juin et auxquels p.176 le climat est très favorable. Il y en a tant qu’on les gaspille et qu’on en laisse perdre une grande partie. On n’a d’autre moyen de les conserver que de les faire sécher au soleil en les étendant sur les toits. Les abricots ainsi desséchés sont très médiocres, mais on prétend qu’ils constituent, comme l’ail, un remède préventif contre le mal de montagne. La culture des melons (koghoun) et des pastèques (tarbouz) est une source importante de revenus pour les paysans. Elle offre l’inconvénient de prêter aux larcins, aussi garde-t-on les champs de melons avec un soin jaloux ; quand le temps de la maturité approche, le propriétaire ou l’un de ses domestiques se tient jour et nuit dans une petite cabane d’où il peut voir sans être vu. Les melons les plus fameux du Turkestan se récoltent à Koumoul. Le roi indigène, descendant de Tchingiz Khân, en apporte toujours à l’Empereur de Chine, lorsqu’il va lui rendre hommage. On raconte qu’ils sont si gros que deux suffisent à charger un chameau. C’est une légende, mais ils sont réellement de fort belle taille et d’un goût savoureux. Dans le sud, c’est à Tchira qu’on trouve les melons les plus estimés. Au moment de la cueillette, un melon ou une pastèque de première qualité coûte deux sapèques, moins de quatre centimes. La vigne (tâl) donne des produits excellents. On la cultive en treille, ou le plus souvent on attache les ceps à des échalas comme chez nous, sauf qu’on laisse monter les branches jusqu’à plus de deux mètres de hauteur. Il y a beaucoup de raisins (uzum) très volumineux et allongés comme ceux de Smyrne. Les plus renommés sont ceux de Boghâz langar, près de Kéria. Ils valent de 3 francs à 3 fr. 75 le quintal. On mange des raisins frais jusqu’en avril, on les conserve tout simplement en les pendant au plancher. J’ai déjà dit qu’ils servent à faire des confitures. On les fait aussi sécher comme les abricots ; les raisins secs de Tourfân sont particulièrement réputés, et en effet, il n’en existe point de meilleurs en aucun pays. Les autres fruits du Turkestan chinois sont les pêches (chaptâlou), qu’on p.177 rencontre jusqu’à Tchakar, par 2.040 mètres d’altitude, les grenades (anâr) dont les meilleures sont Fournies par Kerghalyk, les jujubes (tchilân),les coings (bihi), les amandes (badân), les noix (yangak), les figues (andjir,), les prunes (aloutcha et djinasta) qui sont rares et médiocres, les mûres (udjma), les fruits de l’olivier (bâgh djigda) et de l’olivier sauvage (djigda, eleagnus angustifolia). Les pommes, qui demandent une humidité constante, ne rencontrent pas de bonnes conditions climatériques dans les oasis, celles de Nia et de Sandjou ont pourtant une certaine réputation. ; les poires (almourt et nachbaty) ne valent rien. On ne connaît ni la cerise, ni la fraise ; quant aux orangers et aux citronniers, ils craignent trop le froid de l’hiver pour se plaire en ce pays.
Les plantes oléagineuses peuvent faire la transition entre les cultures alimentaires et les industrielles. Le lin (zighyr) n’est employé qu’à la fabrication de l’huile soit à manger ou à brûler, comme le colza (ikhtchi kouki) et la navette (zaghoun). Le sésame (koundjout) sert également à la nourriture des chameaux et le chanvre (kendir), à fabriquer le hachich, qu’on prépare avec les feuilles, et des cordes, qui se font avec les fibres. Le chanvre est la plus répandue des plantes oléagineuses parce qu’on en tire le hachich que l’on consomme en grande quantité dans le pays et que l’on exporte avec grand profit surtout dans l’Inde.
Le tabac est assez abondant, mais de médiocre qualité, soit que le terroir ne lui prête pas un arome très délicat ou qu’il soit mal soigné, ou encore pour les deux causes à la fois. Il est inférieur à celui du Turkestan russe. On ne lui fait pas subir d’autre préparation que de sécher les feuilles et de les briser en menus fragments. Il n’est propre qu’à la pipe à eau (tchilîm) et ne brûle qu’à la condition de le laisser sans cesse en contact avec un charbon allumé. Il coûte à peu près un franc le kilogramme.
La principale des cultures industrielles, la plus importante de toutes p.178 après le maïs et le froment, est le coton (kaïbaz), qui se trouve partout et constitue le produit agricole le plus considérable de certains cantons, comme par exemple, de Youroungkâch. Le climat lui est très propice et l’exploitation en pourrait être étendue et perfectionnée avec le plus grand fruit. Il faut cependant que l’eau descende à temps des montagnes ; en 1892 le retard de la crue des rivières a causé un dommage particulièrement sensible aux plantations de coton, dont le prix augmenta d’un tiers. Lorsque la récolte est satisfaisante le coton brut se vend de 95 à 109 francs le quintal. Il est presque entièrement employé sur place, on ne l’exporte que si le cours en est exceptionnellement élevé dans une autre oasis ou à Andidjan.
Mentionnons enfin les plantes tinctoriales et pharmaceutiques : la garance, l'ourédân, la mauve (karagul), le sophora (toukhoumak), l’ousmah, le henné, le pavot (kouknâr), le ricin (inekpichté), la moutarde (kytchi), etc.
En résumé le sol arrosé du Turkestan chinois est apte à des cultures très variées et donne des récoltes fort abondantes qui lui permettent de nourrir une population agricole extrêmement dense. L’oasis minuscule de Yâcylghoun, près de Nia, contient neuf hectares et demi de terre arable et alimente douze familles ; chaque famille possède donc moins de 80 ares en moyenne. L’oasis d’Oytoghrak s’étend sur une surface de 265 hectares sur laquelle vivent cent vingt familles, ce qui donne à chacune 220 ares dont la moitié en jachère. L’oasis de Khotan, qui en y comprenant le canton de Sampoula, mesure 186 kilomètres de tour et environ 1.300 kilomètres carrés, dont il conviendrait de défalquer quelques sablonnières et quelques marécages disséminés çà et là, nourrit un habitant par hectare.
L’agriculture n’a point cessé d’être assez rémunératrice. Un hectare de bonne terre se paye à Khotan 700 francs et porte une moisson de blé qui se vend 97 fr. 50 ; si l’on déduit 9 fr. 75 pour le prix des semences, il reste 87 fr. 75 de revenu brut. C’est donc du 12,5 pour 100. Depuis que la crise agricole sévit en France on estime que la terre p.179 n'y donne pas plus de 10 pour 100. On m'a cité des terres exceptionnellement bien situées qui auraient trouvé acquéreur à 1.400 francs l’hectare ; d’autres, écartées, mal arrosées, exigeant beaucoup d’engrais, se vendent avec peine de 140 à 210 francs. Les chiffres que j’ai donnés plus haut montrent que le rendement du sol par rapport à sa superficie est considérable, surtout si, au lieu de le comparer aux résultats obtenus de nos jours en certaines régions par des méthodes agronomiques perfectionnées, on le rapproche des huit ou neuf hectolitres de blé que produisait en moyenne l’hectare de terre française au commencement de ce siècle, c’est-à-dire à une époque où les procédés de culture n’étaient pas beaucoup plus scientifiques que ceux maintenant en usage dans le Turkestan oriental. Il faut avouer d’ailleurs que les gens de ce pays sont en général des cultivateurs consciencieux et si les Chinois sont meilleurs jardiniers, leurs champs de céréales ne sont pas mieux tenus que ceux de Khotan ou de Yârkend. Dès la seconde moitié de février on commence à faire circuler l’eau dans les canaux et les fossés, à la répandre sur les champs, à labourer et à ensemencer. La charrue (amâtch) est d’une simplicité primitive. Le soc en est semblable à un fer de lance ; un bâton y est adapté, qui s’attache sur le cou du bœuf au moyen d’un morceau de bois flexible (bouyounlouk). Un seul animal conduit
Fig. 14. Faucille fabriquée à Khotan.
par un enfant suffit à labourer une ferme . On se sert peu d’engrais (tirik et akhlât) excepté pour les terres ingrates ; du reste on n’en a qu’une petite quantité à sa disposition à cause de la rareté du bétail. Le pays est en somme loin de donner tout ce qu’il p.180 pourrait donner avec une exploitation plus savante et surtout avec un meilleur aménagement de l’irrigation. J’ai vu à Sampoula un vaste espace recouvert par les sables qui était cultivé avant Yakoub Bek, que les malheurs de la guerre et les lourdeurs de l’impôt ont fait abandonner et qu’il serait très aisé de restituer à l’agriculture. Il y a plus d’un exemple analogue de terres autrefois fertiles et devenues la proie du sable par la faute de l’homme. Il y a bien des étendues stériles, qui l’ont toujours été, et que de bons travaux hydrauliques rendraient propres à porter des moissons, car si peu abondante que soit l’eau il y en a plus encore qu’on n’en use. Il suffirait de colons déterminés pour accroître dans des proportions considérables l’oasis de Tchertchen aux dépens des forêts qui l’avoisinent, la rivière étant une des plus importantes du Turkestan. On ne voyage jamais longtemps dans ce pays, qu’on se représente comme absolument desséché, sans rencontrer des marécages souvent très vastes, nids à roseaux, à moustiques et à fièvre, qu’un bon drainage changerait en prairies ou en terres cultivées ; on en voit tout le long du Tarim spécialement au nord et près du Lob nor, à Balyklyk, dans les environs de Nia et du tombeau d’Imâm Djafar, à Chiver langar à vingt-quatre kilomètres à l’ouest de Kéria, dans l’intérieur même des oasis de Kéria, de Khotan, de Yârkend. En des endroits où rien n’apparaît aux regards que le sable, aride et sans vie, il suffit de creuser à quelques mètres de profondeur pour atteindre la nappe d’eau cachée sous la couche superficielle. Quand on se rend de Kara say à Nia, quarante minutes avant d’arriver en cette dernière oasis, on aperçoit au milieu du désert de cailloux et de dunes, loin de toute rivière, un coin de terre qui, il y a trente ans, était aussi stérile que le sol d’alentour, p.181 mais que des hommes ingénieux ont depuis transformée en oasis au moyen d’un puits. C’est le puits des Kalmak (Kalmak Koudouk), autour duquel vivent aujourd’hui douze familles et croissent des melons appréciés des connaisseurs. Ce modeste exemple, celui plus important de Tchertchen, où en moins d’un siècle 1.550 hectares ont été reconquis à l’agriculture, celui de Lop récemment créé aux dépens des bois marécageux du bas Tarim montrent ce qui pourrait être fait si les indigènes étaient plus entreprenants et plus instruits, et si l’administration chinoise était plus soucieuse d’améliorer le domaine qu’elle gère.
Nous avons dit que le bétail est rare. En effet, les oasis sont étroites, entièrement consacrées à la nourriture des hommes ; il n’y a point de place pour des prairies. Seulement la culture de la luzerne (beyda) qui alterne avec celle des céréales, fournit le fourrage nécessaire aux quelques animaux indispensables.
Les bœufs et les vaches sont en général d’une maigreur désolante, les moutons sont étiques, les chevaux et les ânes respirent la misère hormis de très peu nombreux chevaux de luxe. Il en coûte une assez grosse dépense pour les tenir en bon état. Un cheval ne se rassasie pas à moins de trois kilogrammes et demi de maïs par jour et de huit bottes de foin à deux sapèques l’une en été, trois en hiver ; la dépense oscille ainsi entre 0 fr. 50 et 0 fr. 75 par jour et il y a bien des gens qui ont besoin d’un cheval sans avoir les moyens de consacrer une si forte somme à sa nourriture. Les Chinois élèvent quelques porcs et quelques mulets. Ceux-ci se vendent aussi cher que les meilleurs chevaux. Les indigènes, qui mangent peu de volaille et d’œufs, n’élèvent pas un grand nombre de poules. Ils les soignent mal et la chair en est dure et peu savoureuse. Le prix en est modique, variant entre 0 fr. 20 et 0 fr. 45. On connaît le goût des Chinois pour la viande de canard. La plupart des quelques canards que l’on nourrit dans le Turkestan leur sont réservés ; aussi se payent-ils assez cher, de 0 fr. 65 à 1 franc.
En somme on ne fait point dans les oasis d’élevage proprement dit. Le bétail y est importé des pâturages montagneux de la périphérie et des maquis qui s’étendent le long des rivières de l’intérieur. Les plus p.182 importants de ces maquis sont ceux des Doulân, surtout ceux qui environnent Maralbâchi. La production animale n’en est ni très considérable ni d’une qualité bien remarquable. Les pâturages des montagnes valent mieux, ceux du nord sont supérieurs à ceux du sud, et ceux du versant russe à ceux du versant chinois, qui reçoivent beaucoup moins de pluie. Les Kyrghyz de l’Alay et du T’ien chan nourrissent des bêtes à cornes, des moutons à grosse queue (dounbah koy) à la laine médiocre, mais riches en chair et en graisse, des chameaux et des chevaux. Ce sont eux qui fournissent de chevaux les gens de la plaine. Un cheval de bât jeune et en bonne forme se vend à Kâchgar de 100 à 120 francs, un cheval de selle de 150 à 300 francs. Les prix sont un peu plus élevés à Khotan où il est d’ailleurs assez difficile de s’en procurer. A Koukyâr sur le versant oriental du Pamir, il y a des chameaux renommés, à deux bosses et de grande taille ; un beau chameau, jeune et gras, se paye en moyenne 200 francs. Les montagnes qui sont au nord du Karakoram, généralement rocheuses et dénudées, ne nourrissent que peu de bétail. Sur les pentes septentrionales de l’Altyn tâgh on rencontre quelques excellents pâturages. Les premiers plans des montagnes sont toujours arides et poudreux, on n’y voit que quelques maigres oasis au fond des vallées, çà et là des plantes désertiques, dures, souvent salées, bonnes aux chameaux, mais non assez abondantes pour nourrir une quantité notable de ces animaux. A mesure qu’on s’élève et qu’on s’éloigne de la plaine, l’herbe apparaît de moins en moins rare sur les flancs des collines, sèche d’abord, jaune et clairsemée, puis de plus en plus verte, humide, drue et savoureuse. Les véritables pâturages ne commencent qu’à quelques lieues au nord de Polour. Kara say est situé exactement à la limite des sables, la route entre cette localité et Atchân trace à peu près la ligne de démarcation entre le désert au nord et les pâturages au sud. Les montagnes qui s’étendent au nord du Tchertchen daria, au sud-est de Tchertchen, sont absolument dépourvues de végétation ; les troupeaux ne trouvent de quoi vivre que dans les monts des Tokouz Davân, au sud de la rivière. Les herbages sont ainsi très élevés, au-dessus de p.183 2.500 mètres. Nécessairement ils ne peuvent se prolonger très loin, car à partir de cette altitude les pentes se précipitent et l’on atteint bientôt la crête de l’Altyn tâgh ; or, les bestiaux ne montent pas si haut et restent toujours au-dessous de 4.000 et de 3.500 mètres, en sorte que la zone des pâturages de l’Altyn tâgh n’est large que de 12 à 25 kilomètres. Au delà ce ne sont que rochers, puis, la crête franchie, s’étendent des plateaux gelés où quelques chasseurs s’en vont poursuivre, pour en avoir la peau, les yaks, les hémiones et les antilopes jusqu’au pied de l’Oustoun tâgh ou de l’Arka tâgh. Sur les pentes de l’Altyn tâgh on élève surtout des moutons plus petits et moins gras que ceux des Kyrghyz ; mais leur chair est plus délicate et leur toison est remarquablement fine. Ils valent en moyenne 2 fr. 35 sur place et se payent le double au moins sur le marché de Khotan, où la viande nette est vendue par les bouchers 0 fr. 31 le kilogramme. On compte 9.000 moutons dans la seule commune de Polour. Les chevaux de Polour jouissent d’une certaine réputation quoiqu’ils soient inférieurs à ceux des Kyrghyz et des Mongols de Karachahr ; ils sont petits, mais très résistants. Les ânes ont les mêmes qualités ; ils coûtent de 15 à 25 francs. Les meilleurs ânes du Turkestan viennent de Tchertchen, des bords du Tarim, où ils sont la principale richesse des Doulân et principalement d’Ouroumtchi ; ces derniers sont de très haute taille et valent de 40 à 50 francs. Enfin l’Altyn tâgh nourrit des yaks (koutâs), semblables à ceux du Tibet, des bœufs et des vaches excellents. A Khotan un bœuf est coté entre 50 et 70 francs, une bonne vache laitière 30 francs au moins.
Les montagnes du Turkestan sont complètement dénuées de bois et c’est une des causes du régime détestable des rivières. Je n’ai trouvé dans aucun document qu’il en ait jamais été autrement dans la période historique. Toutes les forêts sont situées dans la plaine. J’ai déjà dit combien elles sont maigres, clairsemées, peu variées d’essences. Elles ne fournissent point de bois de construction ; c’est ce qui explique que les oasis soient si garnies d’arbres. Elles ne donnent que du bois à brûler. Leur exploitation est libre, n’est soumise à aucune règle et tout p.184 le monde y peut aller chercher ce dont il a besoin. Les bûcherons, qui coupent le bois et l’apportent, le vendent à des prix variables selon la proximité ou l’éloignement de la forêt ; sur la route de Tchira à Kéria le stère ne coûte que 0 fr. 95, à Khotan les 100 kilogrammes se payent de 1 fr. 14 à 1 fr. 42 en hiver. Le prix du charbon de bois est d’environ 6 fr. 25 les 100 kilogrammes.
Dans le nord du Turkestan, on emploie comme combustible le charbon de terre (tâch kumur) dont il y a des gisements assez considérables entre Aksou et Koumoul. Le prix de la tonne est d’environ 15 francs. Il est impossible d’apprécier avec quelque précision les richesses minérales du sol ; mais il est probable qu’elles sont faibles ; car, s’il en était autrement, les indigènes, qui savent travailler les métaux depuis un temps immémorial, en auraient tiré un meilleur parti qu’ils ne le font. On trouve du fer dans le Kyzyl tâgh à l’ouest de Yârkend et notamment près du village de Kyzyl, du plomb au Sarygh kol, du cuivre, du plomb et des améthystes entre Irkechtam et Kâchgar, du plomb et du cuivre à Bay et à Aksou, du zinc à Koutcha. Koutcha donne aussi de l’alun ; le sel ammoniac est exploité en divers endroits, le soufre à Ouroumtchi ; les salines suffisent largement à la consommation de la contrée entière. Le travail des mines est tout à fait primitif et le produit est presque nul. Une mine de cuivre, près de Kourghachin kân, emploie trois ouvriers. Celle de Bay seule a quelque importance. Yakoub bek avait donné une certaine impulsion aux industries utiles à la guerre. A Kyzyl il y avait des fourneaux où l’on traitait le fer indigène ; ils sont abandonnés comme les gisements de soufre de Gougourtlouk . Le fer et le cuivre dont use l’industrie du pays proviennent à peu près entièrement du Turkestan russe . L’exploitation des mines a décliné dans les temps modernes, car les p.185 Annales chinoises signalent dès les premiers siècles de notre ère des mines de cuivre, de fer, d’étain, de plomb en divers lieux. Il est probable que les progrès du commerce, en mettant plus facilement les métaux étrangers à la disposition de l’industrie, ont fait négliger les mines locales trop pauvres et trop peu profitables. Seule l’extraction de l’or s’est développée dans des proportions notables, particulièrement dans l’Altyn tâgh. Les mines d’or les plus importantes sont celles de Sourghak et de Kapa auxquelles il faut joindre celles de Boukalyk qui, bien que situées en Mongolie, sont exploitées par les habitants du Turkestan. A Boukalyk on ne travaille que depuis quinze ans ; mais l’or y est plus abondant qu’ailleurs, en même temps que plus facile à extraire : car on n’a que quelques pieds à creuser pour le trouver. Encore que ces mines soient à vingt-cinq jours de marche rapide de Tchertchen, le dernier lieu habité où l’on puisse se procurer des vivres, que les ânes, animaux le plus ordinairement employés par les chercheurs d’or, ne fassent pas ce voyage en moins de quarante jours, qu’il faille passer des cols de quatorze mille pieds (Ambal achkân), que Boukalyk même soit situé par 3.800 mètres d’altitude, au milieu de montagnes désolées, sous un climat rigoureux, que l’on y soit exposé aux attaques des maraudeurs mongols, cependant le désir du gain y attire chaque année de nombreux individus. En 1893, on y compta 2.400 Turcs, et l’administration chinoise y envoya 80 ouvriers sous la direction d’un fonctionnaire. D’ailleurs on n’y travaille qu’en été. Les mines plus anciennes de Kapa et de Sourghak sont moins florissantes parce que l’or est plus profondément enfoui dans le quartz ; on est obligé de pratiquer des puits de vingt-cinq à trente mètres, tâche difficile pour les indigènes qui n’ont d’autre machinerie que des pieux. A Kapa, il y a environ quatre cents maisons ou cavernes où se logent les mineurs et leurs fournisseurs. Au bazar du vendredi l’on vend de trente à quarante onces d’or, au total de 65 à 70 kilogrammes par an, soit pour un peu plus de 200.000 francs. On dit qu’il y a quelques années, alors que Boukalyk n’était pas encore fréquenté, le produit était quatre fois plus considérable. Sourghak donne p.186 davantage ; selon le bek de l’endroit les chercheurs d’or y sont au nombre de 500 et la production annuelle ne serait pas éloignée de 100 kilogrammes. L’or se rencontre en beaucoup d’autres endroits, dans les environs de Polour, aux bords du Saryghtouz, dans le bassin du haut Tchertchen daria et aux sources mêmes de cette rivière au pied de l’Arka tâgh. Tous les cours d’eau qui descendent de l’Altyn tâgh roulent plus ou moins de paillettes du précieux métal. En somme cette région semble être très riche en gisements aurifères ; mais, avec les procédés primitifs qu’ils emploient, les indigènes ne peuvent tirer du sol qu’une très faible part de ce qu’il contient. L’administration chinoise achète plus de la moitié, les deux tiers, dit-on, de la production totale. Le reste est acquis par les marchands andidjanais, les marchands indo-afghans et les marchands chinois. En 1891 l’or se vendait à Nia 130 tengas l’once de 37 gr,75 et 133 tengas à Khotan, soit 17 onces d’argent ; en 1893 le prix monta à 19 onces 1/10. L’exploitation des mines est faite soit par des ouvriers embauchés et dirigés par l’administration, ou par des ouvriers aux gages de riches particuliers ou par des mineurs libres. Ceux-ci sont de beaucoup les plus nombreux ; ils forment en général de petites associations de trois à dix individus, dont l’un connaît le métier et s’occupe de la partie technique du travail. Les autres sont des paysans, des pâtres, des artisans, des vagabonds sans ressources. On part en avril, emportant avec soi les provisions nécessaires pour vivre dans la montagne pendant la durée des travaux. Ces provisions, ainsi que les outils et les animaux de bât, sont fournies par une seule personne de la société à moins que tous ne se cotisent pour les acheter. Quand la société se liquide, à l’entrée de l’hiver, on pèse avec des petits pois l’or récolté en commun ; on distrait du total de quoi rembourser à chacun la valeur de ce qu’il a fourni en fait de vivres et autres choses. Sur le reste on prélève d’abord une petite somme pour le directeur de l’exploitation, puis on le partage également entre tous les membres de l’association. Les mines d’or sont avantageuses surtout pour les négociants des villes qui profitent de ce que les mineurs sont de pauvres gens toujours besogneux pour battre p.187 monnaie avec leur misère. Ils leur avancent de l’argent en monnaie de cuivre à charge pour les mineurs de rendre un miskâl, c’est-à-dire 1/7 d’once d’or pour 12 tengas. De cette manière, ils se procurent l’or à 84 tengas l’once au lieu de 130 et encore usent-ils de faux poids en sorte que l’once leur revient à moins de 80 tengas. Ils réalisent de ce chef un bénéfice de 38 pour 100. En outre à Kapa et à Sourghak ils vendent les denrées alimentaires le double de ce qu’elles valent à Tchertchen et à Nia alors que les frais de transport ne devraient pas majorer les prix de plus d’un quart. A Boukalyk les vivres et les objets de première nécessité atteignirent en 1893 des prix exorbitants : au retour, tandis que les chercheurs d’or avaient la mine longue, les marchands de farine l’avaient épanouie.
Une autre industrie extractive qui a de tout temps rendu célèbre le Turkestan oriental et Khotan en particulier est celle de la pierre de jade (kâch tâch). On en trouve des carrières dans les montagnes à l’ouest de Yârkend, dans les environs de Sandjou, au sud-ouest et au sud de Khotan, au sud de Kéria. Le meilleur jade se rencontre dans les bassins supérieurs du Karakâch et du Youroungkâch daria. D’ailleurs les noms de ces deux rivières sont caractéristiques : celui de la première signifie jade noir, celui de la seconde jade blanc . Le jade de carrière (tchâza tâch) est le moins estimé parce qu’il est moins pur et souvent plein de pailles. Le jade de Loutch, au sud de Kéria se vend 9 francs le kilogramme, celui du sud-ouest de Khotan se paye jusqu’à 30 francs. Le jade de rivière (sou tâch) roulé dans les eaux, poli et purifié, est plus précieux. La valeur en est extrêmement variable p.188 selon le degré de netteté et d’éclat de la pierre ; le moindre défaut, la moindre tache mate lui fait perdre beaucoup de son prix ; elle doit être entièrement et parfaitement brillante, verte ou blanche avec un soupçon de reflet verdâtre. Les amateurs accordent la préférence au-dessus de toutes les autres pierres à celles dites tchapânlyk, et qui sont revêtues sur une partie de leur surface d’une taie rougeâtre, mais non opaque. J’en ai vu une pesant 6 kilogrammes, qui trouva acquéreur pour 37.000 francs. La fabrication des objets de jade occupe à Khotan 60 ou 70 individus répartis dans vingt-cinq ateliers. C’est un travail très long et très difficile, la pierre étant très dure et les instruments étant tels qu’aurait pu les imaginer un Robinson perdu dans son île. On se sert de corindon grenu et d’argile siliceuse pour user le jade et d’eurite à grains très fins pour le polir. Un simple bracelet demande huit jours de travail à un ouvrier et la façon se paye 7 fr. 50. Outre les bracelets, le jade sert à faire des embouchures de pipe, des flacons pour poudres à priser, des

1. Boutons de robe 2. Boucles d'oreille, saphir et or 3. Objets de jade
Pl. III. Turkestan chinois.
anneaux pour tirer de l’arc dont les Chinois les plus pacifiques aiment encore à parer leur pouce, des porte-plumets, des plaques de ceinture, enfin et surtout des amulettes, car le jade doit sa valeur moins à sa beauté qu’à ses propriétés magiques. C’est cette pierre qui donne aux sorciers appelés de son nom (yâdatchi)  le pouvoir de faire la pluie et le beau temps. Il est curieux qu’un très grand nombre de ces divers objets, quand leur usage s’y prête, affectent la forme d’un singe, quoique cet animal soit inconnu dans le pays. On est loin de mettre en œuvre à Khotan tout le jade que l’on retire des carrières environnantes.

1. Plateau ancien 2. Aiguière 3. Pipe à eau 4. Théière
Pl. IV. Turkestan chinois. Objets de cuivre.
Pour les ouvrages en cuivre les artisans khotanais ont gardé quelque chose de la supériorité — toute relative — qu’on leur attribuait autrefois. Ils transforment de vieilles cuvettes ou casseroles russes en aiguières, cuvettes, bouilloires à thé, pipes à eau d’une forme assez élégante, ornées de dessins en creux, non dénués de délicatesse, exécutés au moyen d’un petit marteau et d’un clou d’acier. Ils savent blanchir le cuivre par un procédé spécial et en tirent d’heureux effets. Ils achètent les objets de cuivre de rebut au prix de 0 fr. 15 l’once et revendent leurs produits de 0 fr. 20 à 0 fr. 30 l’once selon la qualité de l’ouvrage.
Les orfèvres, qui ne sont pas sans un certain mérite, ne travaillent que sur commande, et la matière première leur est fournie par les clients. Ils reçoivent de 14 à 19 francs pour mettre en œuvre une once d’or. p.190 L’industrie du verre n’existe pas, quoiqu’elle paraisse avoir été exercée anciennement ; car on retrouve dans les ruines beaucoup de fragments de verre. On sait du moins que l’art de travailler le verre pénétra en Chine par la Bactriane. Les poteries se fabriquent toujours en quantité considérable ; mais la qualité en est médiocre. Celles de Kâchgar ont un peu plus de valeur que celles de Khotan.
Fig. 15. Doloire (karka) fabriquée à Khotan.
En passant aux industries dérivées du règne végétal je crois inutile d’insister longuement sur celles qui concernent l’alimentation comme la meunerie, la boulangerie, la confection des pâtes alimentaires et des conserves de fruits. Le chanvre, le lin, le sésame, la navette servent à fabriquer de l’huile (sou yâgh). Les graines sont écrasées par un pressoir mû par deux bœufs. Une machine de ce genre traite en un jour 15 kilogrammes de graines qui coûtent 1 fr. 50 et donnent 4 kilogrammes ½ d’huile qui se vendent 2 fr. 54. Cette huile se mange et se brûle indifféremment. Pour s’éclairer, les indigènes font de petites lampes de terre cuite semblables à celles des anciens Grecs. Ils fabriquent aussi avec de la graisse de mouton de grossières chandelles fixées à un roseau qui sert à les piquer au mur ou au fond d’une lanterne de papier à la mode chinoise.
Fig. 16. Vilebrequin fabriqué à Khotan.
La charpente et la menuiserie nous arrêteront peu. Je donne ici à titre de curiosité la figure d’un vilebrequin (utchka) actionné par une courroie, qui, après avoir été tordue, revient avec force à sa position première. L’industrie des malles de voyage, que l’on fait assez bien dans le Turkestan russe, n’existe pas ici. La sellerie est presque nulle. On se sert des selles d’Andidjan ou de Chine. A Khotan il n’y a pas un seul fabricant de bois de selles ; il n’y en a qu’un à Youroungkâch qui fait des selles à la mode sarte. Les bats d’ânes de fabrication locale ressemblent de tout point aux bâts de chevaux dont usent les Turcs de l’Altay. Du bois des divers arbres on fabrique les instruments de musique dont nous avons parlé ailleurs, de la vaisselle et des cuillers grossières. Avec l’écorce du mûrier on fait du papier, dont l’épaisseur est très irrégulière quand il est mal préparé, mais qui, lorsqu’il est bien p.191 soigné, est d’une résistance remarquable et réaliserait l’idéal du papier d’emballage si les feuilles étaient plus grandes. Au reste il est cher : 0 fr. 75 les 100 feuilles. Les roseaux sont transformés en nattes dont on fait une consommation considérable et qui coûtent des prix dérisoires. Des citrouilles on tire des pots à eau, des tabatières, des pipes ou tchilîm.

Fig. 17 à 20. Vases en bois.


Pl. V. Khotan. Poterie moderne.
Les industries textiles sont beaucoup plus considérables que les précédentes. On ne sait pas filer le lin, et le chanvre n’est employé qu’à tresser des cordes très grossières. En revanche les étoffes de coton se fabriquent en grande quantité dans tout le Turkestan, mais principalement à Khotan, dont le khâm () se répand de tous les côtés. On appelle de ce nom, qui signifie brut en persan, une étoffe tissée avec des fils de coton qui n’ont subi aucune préparation. Elle est rude, mais très forte et durable. Chaque pièce mesure 5 m,60 sur 0 m,50, coûte 0 fr. 94 et exige 360 grammes de fil de coton du prix de 1 fr. 75 le kilogramme. Il faut deux pièces pour faire une chemise, une seule pour un pantalon. Un manteau de khâm teint revient à 5 ou 6 francs. Le tissage est exécuté soit par des tisserands spécialistes établis dans les villes et les villages, soit par des paysans qui trouvent dans l’exercice de ce métier un supplément de ressources pendant l’hiver. Dans la ville de Khotan on compte 250 ateliers dont les plus considérables n’occupent pas plus de cinq métiers. Dans le département entier, y compris Sampoula, qui relève de Kéria, il y a environ 12.000 métiers dont une partie chôme l’été durant les travaux agricoles. La production totale peut être évaluée à 40 millions de mètres par an, soit 6.700.000 francs.
Outre le khâm on fabrique, en beaucoup moindre quantité, deux p.192 autres espèces de cotonnades : l’alatcha à raies longitudinales bleues et rouges qui vaut 0 fr. 34 le mètre (larg. : 0 m,38) et le tchekmen très épais, grossier, d’une solidité étonnante dont on fait des vêtements aussi bien que des sacs. La largeur n’en excède pas vingt centimètres et le prix en est de 0 fr. 27, 0 fr. 40, 0 fr. 51, selon la qualité. Le tchekmen et l’alatcha de Kâchgar sont plus réputés que ceux de Khotan, mais le khâm de cette dernière ville est meilleur.
Pour la soie (mâchout) c’est encore Khotan qui, avec Kéria, tient la première place. On attribue l’introduction du mûrier et du bombyx à une princesse chinoise de l’époque des Han. La soie grège de Khotan et de Kéria est de qualité excellente, et le filage qui était naguère fort défectueux a été considérablement amélioré par des ouvriers venus d’Andidjan. Malheureusement la maladie qui s’est déclarée parmi les vers à soie, maladie due au peu de propreté avec lequel on entretient les magnaneries, a singulièrement diminué la production. En 1891 on n’a acheté, dit-on, à Khotan que pour 8.250 francs de soie pour l’exportation alors qu’avant la maladie on en vendait jusqu’à 30 ou 40.000 francs en une semaine. La soie en cocons coûte 20 tengas le tchayrek de quatre livres, soit 7 fr. 83 le kilogramme à p.193 Youroungkâch ; la soie grège coûte 40 tengas achetée directement chez le producteur à Kéria ou à Youroungkâch, 50 sur le marché de Khotan, 62 ½ sur celui de Kâchgar, soit respectivement 15 fr. 66, 19,60 et 25,48 le kilogramme. Pour la teinture des fils on a remplacé les couleurs végétales, sauf l’indigo, par des couleurs minérales russes et allemandes. Avec la soie du pays on fabrique une étoffe dite chahi, fort inférieure aux soieries chinoises. Elle vaut 1 fr. 34 le mètre sur 0 m,35 de largeur. Pour 20 francs une femme a une robe de chahi. Dans la province de Khotan deux cents ateliers, dont aucun n’a plus de trois ouvriers sans compter le patron, sont occupés à la fabrication de cette étoffe et produisent mille pièces de 6 m,30 par semaine. La production annuelle s’élève ainsi à environ 440.000 francs. On fait encore avec la soie un tissu épais et rêche (tchekmen) qui se paye 4 francs le mètre (larg. : 0 m,33) et une autre étoffe dite machrou dont la chaîne seule est de soie, la trame étant de coton. Elle est ornée de dessins d’aspect étrange et est fort appréciée des femmes qui s’en font des tchapân d’une valeur de 8 à 9 francs.
La laine est fournie en abondance par les pâturages des montagnes et des forêts. Le prix en a beaucoup augmenté depuis 1887. Celle de printemps plus fine et moins solide coûte 50 francs le quintal dans la montagne, 56,25 à Khotan ; celle d’automne vaut un quart en sus (62,50 et 71). La meilleure laine est celle des environs de Khotan, mais c’est Tourfân qui produit le meilleur duvet de chèvre de l’Asie entière ; il y coûte 62 fr. 60 le quintal. C’est de ce duvet que sont faits les fameux châles de kachmir. Les marchands de Yârkend l’apportent à Lé, où les Kachmiriens viennent le prendre ; telle est la raison pour laquelle ils l’appellent improprement laine du Tibet. Les tissus de laine sont peu en faveur dans le Turkestan. On n’en use guère que dans les cantons montagneux, à Tchertchen et à Tcharkalyk. A Khotan et à Kerghalyk on ne fabrique, à ma connaissance, que des ceintures de laine blanche. Mais les montagnards tissent une étoffe de l’espèce dite tchekmen ayant l’apparence de la toile à voile. Elle est presque inusable ; on en fait des vêtements ou le plus souvent des grands sacs pour la p.194 farine ou les grains et des bissacs (khourdjoun) que le cavalier met sur sa monture en voyage. Le tchekmen de laine se vend au bazar selon la qualité de 0 fr. 32 à 0 fr. 80 le mètre sur 0 m,19 de largeur. La laine sert également à confectionner des cordes très supérieures à nos cordes de chanvre pour le service des caravanes.
Mais ces industries sont insignifiantes auprès de celles des feutres et des tapis. Les meilleurs feutres de l’Asie sont les feutres gris, épais et solides des Kyrghyz du Turkestan russe. Les feutres blancs d’Aksou leur sont inférieurs, plus consistants toutefois et plus forts que ceux de Khotan. Dans cette dernière ville du moins l’industrie du feutre donne lieu

1. Tapis de laine. 2. Tapis de soie.
Pl. VI. Khotan. Tapis.
à une activité manufacturière considérable. On y compte mille ateliers employant de deux à six ouvriers, enfants ou femmes pour la plupart. En hiver, il y en a le double. Un ouvrier fabriquant de 50 à 60 francs de feutres par mois, on peut estimer la valeur des feutres qui sortent annuellement des ateliers de la province de Khotan à 3 millions et demi ou un peu plus. Voici comment se préparent les feutres. La tonte faite, on lave la laine, on la sèche au soleil, puis on la carde à l’aide d’un instrument ayant la forme d’un demi-arc. Ces préparations préliminaires terminées, on étend sur le sol une claie susceptible de se rouler facilement ; on dispose successivement sur la claie, au moyen d’un instrument spécial, quatre ou cinq couches très minces de laine et l’on arrose légèrement avec de l’eau chaude. Alors on roule la claie de manière à presser la laine ; puis, le rouleau ficelé, trois ouvriers ou ouvrières, marchant en mesure, le font rouler en le pressant du pied à chaque pas. Cette opération dure dix minutes et se recommence plusieurs fois de suite. Quand on juge le feutre suffisamment foulé, on le fait sécher. Enfin, on le foule de nouveau à la main et au bras, exercice passablement fatigant, pour les femmes surtout. Les feutres ornés de dessins en couleur se préparent de la même manière, sauf que les brins de laine teints sont disposés les premiers sur la claie, les couches de laine blanche qui forment le fond du feutre étant placées par dessus. Un feutre qui exige trois kilogrammes de laine se vend trois tengas en blanc et quatre en couleurs.
p.195 Khotan ou plutôt Youroungkâch tient le premier rang pour l’industrie des tapis. A Yârkend on en fabrique une certaine quantité, mais de qualité tout à fait inférieure. A Youroungâch les tapis se font dans de petits ateliers répandus dans la campagne, occupant chacun le plus souvent trois ouvriers. Les métiers sont analogues à ceux qui sont en usage en France. Quoique pour la beauté des dessins et des teintes, la richesse de la laine et la solidité, les tapis de ce pays n’approchent point de ceux de Kirmân ou de la Turkménie, ils sont loin d’être sans mérite, ils ont de l’éclat et de l’harmonie. On répète toujours les mêmes motifs d’ornement qui sont peu nombreux, si bien que les ouvriers les savent par cœur et travaillent sans modèle. Les plus communs sont les petits ronds ou grenades (anâr gul) et les grandis ronds ou lunes (ày gul) . Il est fâcheux qu’on abandonne de plus en plus les bonnes vieilles couleurs végétales ou animales pour les couleurs minérales plus criardes et plus vite fanées qui viennent d’Allemagne. Le rouge vif et le vert sont obtenus uniquement à l’aide des matières tinctoriales de l’industrie européenne. Pour le bleu on emploie encore l’indigo originaire de l’Inde, la mauve indigène, les baies de la plante sauvage dite sarygh tiken, pour le rouge lie de vin l'ourédân, pour le jaune le sophora (toukhoumak), le bois du sarygh tiken et l’argile ocreuse. En fait de dissolvants on se sert du toghraghou tiré du Populus suaveolens, du daoua tiré du tamaris, de la potasse, etc. Les tapis sont de dimensions diverses, en général deux fois plus longs que larges ; peu mesurent plus de six mètres sur trois. En dehors des tapis ordinaires on fabrique des foyers longs et étroits (djarouzah) et des tapis de selle. Trois ouvriers font deux mètres carrés de tapis en trois jours. Le mètre carré se vend de 7 à 8 francs. On tisse également des tapis mélangés de soie et de laine qui coûtent environ 20 francs le mètre carré.
Pour en finir avec la laine je signalerai un tissu fabriqué dans les p.196 montagnes avec du poil de chameau. Il est plus mince et tout aussi solide que le tchekmen de laine de mouton, malheureusement il ne rend pas tous les services qu’on en pourrait attendre, les indigènes ne serrant pas assez les mailles de leurs tissus. Il est deux fois plus cher que le tchekmen de laine de mouton. Il n’existe aucune manufacture de drap. D’après un document tiré des Annales des Youan Ouei et traduit par Hyacinthe Bitchourine, on aurait fabriqué des draps fins à Koutcha au Ve siècle ; mais il est probable qu’il y a une impropriété d’expression, soit dans le texte, soit dans la traduction et qu’il s’agit de feutres.
La corroierie est très médiocre. Les peaux mal préparées blanchissent vite et manquent de souplesse. On prépare des peaux de mouton, de chèvre, de vache, de yak domestique ou sauvage qui valent respectivement 1 fr. 90, 5 fr. 60, 10-14, 14-19. La cordonnerie est tout à fait inférieure ; les bottes d’hommes fort grossières valent de 3 à 14 francs ; celles de femmes qui sont faites avec les peaux minces et souples de l’Inde (kérem), se payent de 1 fr. 50 à 7 fr. 50. La cordonnerie de Kâchgar est un peu moins mauvaise que celle de Khotan. Le cuir sert à faire en outre des brides et des harnais très grossiers et de solides bissacs de voyage, blancs avec des dessins de couleur. Les fourrures sont traitées peu convenablement et ne dépouillent jamais l’odeur de la bête. Tout le monde en porte en hiver, quoique le froid ne soit pas très rigoureux, parce qu’on ne sait pas faire d’étoffes chaudes. La toison fine des moutons indigènes fournit des fourrures entièrement blanches ou noires d’une certaine valeur. Au reste, les animaux à fourrure sont rares dans le Turkestan chinois, des renards çà et là, quelques martres (samsâr) et quelques loutres (koundouz) dans p.197 les environs du Lob nor. Une pelisse en peau de mouton se vend de 7 fr. 50 à 94 francs selon la finesse. Les pelisses dites ptchkak composées de pattes antérieures de renard coûtent jusqu’à 1.000 francs. La loutre et la martre sont employées surtout pour faire les grands chapeaux de femme. Tous les bonnets que les indigènes portent été comme hiver sont fourrés, et comme l’on met la meilleure partie de sa coquetterie à être bien coiffé, ce qui est moins dispendieux que de la mettre ailleurs, la confection des bonnets est une des industries secondaires les plus actives. Elle occupe un assez grand nombre d’artisans spéciaux et dans les bazars il n’est point de boutiques plus brillantes, qui attirent plus les regards que celles où sont exposés, perchés sur leurs supports, les bonnets aux couleurs diverses.
Fig. 21. — Bissac de voyage
(Khourdjoun) en cuir,
fabriqué à Khotan.

1. Bonnet de femme 2. Bonnet de derviche 3. Beurk de femme 4. Bonnet d'homme 5. Beurk d'homme
Pl. I. Turkestan chinois.

 HYPERLINK \l "table" @
CHAPITRE X
Le commerce. Les voies commerciales anciennes et modernes. La monnaie
 HYPERLINK \l "table" @
p.198 Nous avons déjà montré que le Turkestan oriental était peu prédisposé par la nature à un grand développement commercial par suite de la similitude des productions des diverses oasis, du défaut de cours d’eau navigables, de son isolement par rapport aux pays voisins dont il est séparé par d’énormes distances, des sables arides et des montagnes peu accessibles. Ajoutez à ces raisons la défiance que le gouvernement chinois a toujours eue pour le commerce en général et le commerce extérieur en particulier. Il en est résulté que le Turkestan n’a pas entretenu avec la Chine des relations aussi actives qu’il l’aurait pu faire s’il y avait été tant soit peu encouragé, qu’il n’a pas été une région de transit aussi animée qu’il aurait dû l’être entre le riche empire d’extrême orient et le monde occidental, que, soumis à la Chine, il a été gêné par des monopoles, par des règlements prohibitifs concernant les routes, l’importation ou l’exportation des marchandises. Si aujourd’hui l’Empire du milieu s’est sensiblement départi de son antique exclusivisme, le Turkestan n’en a profité qu’en des limites très restreintes parce que de nouvelles routes se sont ouvertes en Mongolie et en Sibérie, que la voie de mer s’est abrégée et a été sillonnée p.199 de bateaux à vapeur, tandis que la route de Kâchgar restait un chemin de chameaux lents et coûteux.
Les chameaux ne servent que pour les voyages au long cours sur les routes aisées et médiocrement accidentées qui mènent en Chine et dans le Turkestan russe. Le plus souvent on emploie des chevaux plus faciles à nourrir dans un pays peu pourvu de pâturages à longue herbe. Un cheval qui porte jusqu’à 120 kilogrammes est loué à raison de soixante à soixante-dix sapèques par jour. Pour les parcours peu considérables l’âne est préféré ; il est plus maniable, plus sobre, moins pénible à soigner, plus lent, il est vrai, mais en somme moins dispendieux. Les charrettes, arba, semblables aux tchee tzeu chinois, mais plus larges, ne sont en usage que sur la grande route de Lan tcheou, Ngan-si, Tourfân, Kâchgar, Khotan et Kéria. Elles sont chargées de 600 kilogrammes et traînées par quatre chevaux. Elles arrivent à faire des étapes aussi longues que les chevaux et les chameaux, mais marchent moins vite même que ces derniers. On n’a à peu près aucun avantage à y recourir parce que les routes ne sont pas macadamisées et que le sable est souvent assez profond. Que l’on se serve de chevaux ou de charrettes, les prix de transport sont identiques, à savoir de 25 à 31 francs par tonne et par 100 kilomètres, tarif beaucoup plus élevé que ceux qui sont en vigueur dans le Turkestan russe où le commerce est plus actif et les routes moins ensablées. Le prix de location d’un âne étant la moitié de celui d’un cheval pour le même trajet, tandis que sa charge est d’un peu plus de la moitié (70 kilos pour 120), le transport par âne est un peu meilleur marché : il varie de 20 à 27 francs par tonne et par 100 kilomètres.
Un cheval ou un chameau parcourt 35 kilomètres par jour en moyenne, c’est-à-dire cent lis chinois, comme je l’ai expliqué à la fin du premier chapitre de mon premier volume. Les indigènes comptent les distances par pierres (tâch) équivalant à 12.000 pas de chameau, soit à peu près 9 kilomètres. Les Russes ont assimilé le tâch à huit verstes ; dans le Turkestan oriental on a pris l’habitude de compter un tâch pour vingt lis ou deux p’ao t’ai ou tourelles. Sur le bord des routes dans les parties p.200 désertes s’élèvent çà et là des constructions, appelées langar , où les voyageurs peuvent faire halte. Elles consistent essentiellement en une cour carrée entourée de chambres : on y trouve de l'eau, fournie par un puits, du foin, de la paille et des grains, de la volaille. Elles sont gardées par une famille indigène. Il en est qui ne sont que des masures capables tout au plus d’offrir un abri au voyageur que la tempête de sable a surpris ; d’autres sont vastes, bien bâtis, pourvus des choses nécessaires, par exemple ceux de Koch et de Tcholak qui servent de points de relâche dans le désert de 65 kilomètres qui sépare Lohok, près de Kerghalyk, de Gouma. Sur la grande route qui mène de Kâchgar en Chine par Koumoul et Ngan-si, le Gobi est ainsi coupé à des intervalles raisonnables de langars bien entretenus. Dans les villes et les villages notables il y a des sérails dont quelques-uns sont grands et propres. Ce sont ordinairement des cours rectangulaires, entourées d’une galerie sur laquelle ouvrent de petites chambres ; l’apparence est à peu près celle d’un établissement de bains dont la piscine serait sans eau. Les marchands étrangers, andidjanais ou indo-afghans, possèdent dans chaque ville un sérail spécial qui leur sert de magasin où l’on peut acheter ce dont on a besoin en dehors des jours de marché. Le sérail des marchands andidjanais, à Yârkend, construction de Yakoub Bek, est assez remarquable, vaste et solide ; malheureusement les chambres sont obscures.
Les édifices qui servent d’abri aux caravanes et aux marchandises sont, avec les puits, les seuls travaux qu’il soit nécessaire d’exécuter dans la plaine pour assurer des communications faciles ; car partout où il n’y a point une trop grande accumulation de sables mouvants la nature ouvre de larges routes, plates, meilleures que les voies artificielles de la Chine parce qu’elles ne sont jamais gâtées par la pluie. Toutefois il n’en est qu’une qui soit fréquentée par les charrettes, celle de Koumoul à Kéria par Tourfan, Aksou et Kâchgar. C’est la seule que suivent les fonctionnaires chinois pour se rendre à leurs postes, c’est p.201 aussi la seule dont ils aient cru devoir s’occuper, qui soit mesurée, pourvue de stations régulières et convenablement aménagées, capables de fournir sur l’heure des chevaux de poste aux voyageurs officiels. En voici les principales étapes avec le nombre des journées de marche pour les chevaux chargés.
Koumoul-Tourfân, 450 km., 12 jours. Détour dans les montagnes pour éviter les sables. Piste à travers le désert abrège le trajet de deux jours.
T. Kourla, 350 km., 9 j. — De Tourfân embranchement sur Ouroumtchi, 180 km., 5 j. — De Toksoun, embranchement sur Ouroumtchi, 160 km., 4 j.
K. Koutcha, 280 km., 8 j.
K. Aksou, 255 km., 7 j.
A. Maralbâchi, 250 km., 7 j. Route d’Aksou à Kâchgar assez sablonneuse.
M. Kâchgar, 250 km., 7 j. Ane 500 sapèques, cheval 1.000 sap.
K. Yârkend, 186 km., 5 j. De Kâchgar à Khotan.
Y. Khotan, 300 km., 8 j. Ane 350 sap., cheval 800 sap.
K. Kéria, 160 km., 4 j. — Ane 150 sapèques.
Les autres routes, non carrossables, sont les suivantes :
De Kâchgar à Aksou par Ouch Tourfân et le pied des T’ien chan, à peu près de la même longueur que la grande route.
De Yârkend à Aksou le long du Yârkend daria ; forêts, herbages, quelques cultures ; rejoint la grande route à Maralbâchi, 450 kilomètres, 12 jours, âne 500 sapèques.
De Khotan à Aksou le long du Khotan daria, en grande partie déserte, herbe, forêts, marais ; fermée au cœur de l’été à l’époque des hautes eaux, 520 kilomètres, 18 jours pour des ânes ; abrège de moitié le chemin d’Aksou à Khotan ; âne, 500 sapèques. p.202
De Kéria à Kourla par le Lob nor : 30 jours, 1.080 kilomètres, se subdivise en quatre sections : 1° de Kéria à Nia, oasis et stations 103 kilomètres, 3 jours, 2° de Nia à Tchertchen deux routes, l’une par le désert inhabité, 285 kilomètres, 8 jours ; l’autre par les pâturages montagneux de Kara say, Atchân, 385 kilomètres, 11 jours ; 3° de Tchertchen à Tcharkalyk, 265 kilomètres, 7 jours, en grande partie par des bois et marais, de même que 4° de Tcharkalyk à Kourla, le long du Tarim, 430 kilomètres, 12 jours. En 1893 le sous-préfet de Kéria a suivi cette route en voiture de Kéria à Kourla. Il y aurait peu de chose à faire pour la rendre plus praticable au commerce : le creusement de puits et l’établissement de stations et de magasins de grains dans les parties désertes suffiraient. Cela aurait le double avantage de mettre Khotan à 42 jours de Tourfân et 44 d’Ouroumtchi au lieu de 50 et 52 par la route officielle et de favoriser le développement de Tchertchen et de Tcharkalyk.
Signalons enfin la route de Tchertchen aux mines d’or de Boukalyk par le Toghry say, et le col Ambal-achkân, 20 jours, 760 kilomètres. Quelques-uns passent par le col Kyzyl oungour ou le Zarchou davân et le pied de l’Ana tâgh et gagnent ainsi une soixantaine de kilomètres.
Aujourd’hui le commerce avec la Chine se fait exclusivement par la route officielle de Koumoul à Lan-tcheou qui passe par Ngan-si (10 jours, 370 kilomètres), Sou-tcheou (7 jours, 270 kilomètres), Liang-tcheou (11 jours, 411 kilomètres), Lan-tcheou (7 jours, 253 kilomètres). Cette dernière ville est ainsi à 35 jours de Koumoul, à 85 de Kâchgar . Mais il existe deux autres routes qu’il y aurait profit à aménager. La première se sépare de la précédente à Ngan-si d’où elle se dirige droit sur le Lob nor par Cha-tcheou.
Ngan-si-Cha-tcheou, 3 jours, 105 kilomètres.
Cha-tcheou-Abdal, 14 jours, 580 kilomètres en pays désert.
Abdal-Tcharkalyk, 3 jours, 122 kilomètres.
Abdal-Kourla, 10 jours, 385 kilomètres. p.203
La seconde route, plus méridionale, est celle du Tsadam et du Kouk nor ; elle passe par Si-ning, Tong-kor, les villages ou les campements mongols de Djoung, Gholmot, Hadjar.
Lan-tcheou-Tong-kor, 8 jours, 294 kilomètres.
Tong-kor-Djoung, 12 jours, 455 kilomètres.
Djoung-Hadjar, 10 jours, 375 kilomètres.
Hadjar-Tcharkalyk, 15 jours, 560 kilomètres.
C’est une route facile, où l’on trouve presque partout de l’eau et de l’herbe ; elle a seulement l’inconvénient de présenter entre Hadjar et Tcharkalyk un assez vaste espacé de contrées inhabitées.
Quelque chemin que l’on prenne, la distance est toujours sensiblement la même entre Kâchgar et Lan-tcheou, variant seulement de 3.139 kilomètres par la route officielle à 2.983 par Khotan, Tcharkalyk, Djoung (80 jours), la voie officielle ayant d’ailleurs l’avantage de passer par un certain nombre de villes importantes. Mais Kéria, Khotan, Yârkend même gagneraient, à se servir soit de la route directe de Cha-tcheou, soit de celle du Tsadam. Par Cha-tcheou il n’y aurait que 2.395 kilomètres et 63 jours de marche entre Lan-tcheou et Kéria. Cette dernière ville serait ainsi rapprochée de 1.390 kilomètres et de 39 jours, Khotan le serait de 1.070 kilomètres , Yârkend de 470. Par le Tsadam la distance serait encore diminuée de 60 kilomètres, mais cette dernière route ne traverse point de centres propres à entretenir un commerce actif.
Un autre groupe de routes fait communiquer le Turkestan avec l’Empire russe soit à travers le pays d’Ili, soit directement par les passes des T’ien chan occidentaux. A Koumoul la route officielle venant de Lan-tcheou se dédouble, la branche méridionale dont il a déjà été question se dirigeant par le pied sud des T’ien chan sur Tourfân et Ouroumtchi, la branche septentrionale, à peu près égale, gagnant le même Ouroumtchi par Barkoul et le pied nord des montagnes. La capitale du Sin-kiang est située à 1.894 kilomètres de Lan-tcheou et à 1.425 de p.204 Kâchgar. De cette ville la grande route passe par Manas, Chikho, atteint le poste de douane russe, Djârkent, à 19 journées et 680 kilomètres d’Ouroumtchi, puis traverse Viernyi, Aouli ata, Tchimkent d’où elle bifurque d’une part sur Tâchkent et Samarkand, d’autre part sur Orenbourg . C’est la voie la plus courte et la plus facile entre l’Empire russe et la Chine occidentale et centrale.
Une série de routes secondaires circulent dans le T’ien chan, réunissant le poste important de Khouldja à Karachahr et Kourla par le Tchong Youldouz (19 jours), à Koutcha par le col Kouk mol (468 kilomètres, 13 jours), à Aksou par le col difficile de Mouzart et la rivière Tèkès (435 kilomètres, 12 jours). De Khouldja il y a 110 kilomètres jusqu’à Djârkent, 580 jusqu’à Ouroumtchi.
Le commerce de la partie occidentale du Turkestan chinois avec la Russie se fait par trois routes, l’une qui d’Aksou par Ouch Tourfân et le col Bédel mène en 12 jours à Préjvalsk, qui est à 1.000 kilomètres de Tâchkent, la seconde qui conduit de Kâchgar à Naryn par le Tourough art en 9 jours, la troisième par où l’on va à Och en 11 jours par le Térek davân (400 kilomètres), en 13 par le Taldyk (460 kilomètres). La route de Naryn est préférée par les caravanes qui portent directement la laine de Khotan à Orenbourg (3.560 kilomètres) ; mais celle d’Och est la plus importante des voies qui unissent les deux Turkestan. Elle offre quelques passages peu commodes sur le versant russe, le Térek davân est impraticable au cœur de l’hiver. Le chemin du Taldyk, un peu plus long, est sensiblement meilleur et le gouvernement russe a commencé des travaux destinés à en faire une voie carrossable. Un cheval coûte environ 6 roubles tant de Kâchgar à Och que d’Aksou à Prjévalsk. Par le Taldyk, Kâchgar est à 1.200 kilomètres de Samarkand, à 946 de Tâchkent.
Enfin un dernier ensemble de routes met le Turkestan chinois en relations avec l’Inde et le Tibet occidental ou central. Ce sont de beaucoup les plus mauvaises. Il y a quelques années il n’y avait de voie p.205 fréquentée dans cette direction que le chemin de Yârkend à Lé par les cols de Kiliân et de Karakoram. Les autres routes possibles étaient non seulement négligées des marchands, mais interdites par l’administration chinoise, qui, dédaigneuse en principe du commerce, cherchait avant tout à faciliter la surveillance et ne se souciait de rien tant que de ne point encourir la responsabilité des brigandages qui pouvaient être commis par certaines tribus écartées. La route du Karakoram, passable pour des explorateurs, est détestable pour des négociants ; elle s’élève à des altitudes considérables, supérieures à cinq mille mètres, franchit six cols fort raides, dont trois sont impraticables aux chevaux chargés ; elle est bloquée par les neiges, de novembre à février, et le reste de l’année, les caravanes sont rares qui la parcourent sans perdre quelques animaux d’accident ou de maladie, sans avoir des caisses brisées et des marchandises gâtées par l’eau. Elle est aussi longue que pénible ; elle se développe entre Yârkend et Lé sur 700 kilomètres et demande 26 journées de marche, dont neuf en pays désert ; de Lé, qui, n’étant pas un centre fort actif, est moins un point d’aboutissement qu’une étape, il faut encore atteindre Kachmir par un chemin à peine meilleur de 390 kilomètres , puis parcourir plus de 200 kilomètres en cinq ou six jours jusqu’à la première station de chemin de fer à Raoul Pindi, qui se trouve ainsi à environ 1.300 kilomètres et 46 jours de Yârkend. Les transports par cette route sont naturellement très coûteux ; on prend 30 roupies pour un cheval entre Yârkend et Lé, de plus il faut un yak pour traverser le Kiliân davân, 4 roupies, un autre pour franchir le Sa-ser la, 4 roupies, un troisième pour passer le Kar-dong la, 2 roupies. Le transport d’une tonne de marchandises revient ainsi à 47 roupies par 100 kilomètres, quatre fois plus que sur les routes du Turkestan. Je néglige la cherté des vivres dans une région peu habitée et peu cultivée ; à Kiliân le maïs se paye 75 sapèques, à peu près trois fois ce qu’il coûte à Yârkend.
Depuis longtemps les Anglais cherchaient à se procurer une autre p.206 route plus nécessaire au point de vue politique qu’au point de vue commercial. Il y en avait deux possibles : l’une de Kâchgar remonte la rivière Geuz, passe près du petit Kara koul, contourne le Mouztâgh ata par derrière, franchit le col Oulough rabât, gagne Tâch kourghân dont il remonte la rivière jusqu’au col de Khoundjérâb ou à celui de Kartchinay qui conduisent au Kandjout et de là à Gilgit, d’où par Tchilas et Palas on descend à Pechaour ou par Boundji et Astor à Kachmir. Mais cette voie était coupée au nord de Gilgit par les brigands du Kandjout qui dépendaient de la Chine, au sud par les bandits Tchilas et Palas aux bords de l’Indus. En outre elle passe par des gorges si étroites et encaissées, escalade des montagnes si escarpées qu’en beaucoup d’endroits soit entre Pechaour et Gilgit, soit entre le Kandjout et Tâchkourghân on était obligé de porter les bagages à dos d’homme, et que du côté du Kandjout on ne pouvait avancer qu’en grimpant et en s’aidant de cordes.
L’autre est naturellement meilleure, moins accidentée, franchit des altitudes moindres : elle se confond avec la première jusqu’à Kourghân i-Oudjadbay, près des sources de la rivière de Tâch kourghân, de là passe par le col de Ouakhdjir dans la vallée du Oualkhân daria qu’elle descend soit jusqu’à la hauteur du col Kara bârt qui mène par la vallée du Karoumber à Gilgit et à Kachmir, soit jusqu’à la passe de Baroghil d’où elle bifurque d’un côté par la passe de Darkot sur Yacin et Gilgit, de l’autre et plus commodément sur Mastoudj, Tchatrar, Dia, Aladand et Pechaour. Touchant au Kandjout, traversant le turbulent Tchatrar elle n’était pas plus sûre que la voie précédente. En 1892, les Chinois refusant de mettre un terme aux déprédations de leurs sujets, les Anglais occupèrent le Kandjout, puis le Tchatrar, nettoyèrent les bords de l’Indus et reportèrent leur frontière au nord du Ouakhân. La question du brigandage était ainsi réglée, le pays pacifié, la plus courte route entre les possessions britanniques et le Turkestan chinois entièrement entre les mains des Anglais jusqu’à la limite du territoire chinois. Quelques travaux furent entrepris pour l’améliorer et dès 1893 elle fut ouverte au commerce. Par Baroghil et le Tchatrar, Pechaour est à 35 jours et à moins de 1.200 kilomètres de Kâchgar, presque p.207 exactement à la même distance que Samarkand. Par le Kandjout et Gilgit Kâchgar est à mille kilomètres et à 29 jours de Kachmir , que quarante jours séparent de Yârkend par le Karakoram.
Nous ne citerons que pour mémoire la route de Yârkend à Tâch kourghan, très difficile, très sinueuse, qui n’a jamais été pratique et qui n’est qu’une branche de la précédente. De Kerghalyk, ou plutôt de Séchembeh bazâr à 10 kilomètres et demi au nord de cette ville, une route entièrement différente conduit par Koukyâr, par Mamouk ou par Ak Mesdjid, par les cols de Takhta koram et de Mouztâgh à Skardo, capitale du Baltistân (600 kilomètres) et à Kachmir (930 kilomètres). Elle est sensiblement plus courte que celle du Karakoram et de Lé, mais elle est fermée au commerce. Il en est de même de la branche de la route du Karakoram qui mène par le col de Sandjou à Khotan soit par la plaine, par Zang-gouya et Pialma, soit par le pied des monts, par Poskai et Poponak. Elle met Khotan à 635 kilomètres de Lé .
C’est de toutes les routes non complètement abandonnées la plus brève qui soit entre le Kan-sou et le Kachmir en passant par le Lob nor et Cha-tcheou.
La voie du Karakoram et de Lé est la seule qui serve aujourd’hui aux rares et indirectes relations qui subsistent entre le Turkestan chinois et Lha-sa. Les marchands tibétains et kachmiriens prennent à Lé les marchandises du Turkestan et les transportent à Lha-sa par la route dite de l’ambassade qui passe par Rou-tog, Gar-tog, le lac Manasarovar, suit la vallée du Tsang-po-Brahmapoutra, traverse les villes de Ji-ka-tsé, Gyang-tsé et remonte à Lha-sa. La distance totale est d’un peu plus de deux mille kilomètres qui ne se parcourent pas en moins de deux mois et demi.
p.208 Autrefois il existait d’autres routes régulièrement suivies dont il ne reste plus guère que le souvenir. L'une menait de Khotan ou de Keria à Lé par Polour, Gougourtlouk, la source du Kéria daria, le lac Soumdji tso déjà fréquenté par les Tibétains qui viennent chercher le sel et paissent leurs troupeaux dans les environs, le Ko-né tso, Nyag-dzou, le Gyou la  et le Tchang la. Nous l'avons faite en 1892. De Kéria à Lé elle mesure 760 kilometres. C'était la voie la plus rapide entre la Chine et le Kachmir. Présentement la section de cette route qui monte de Polour à Gourgoutlouk est impraticable aux animaux chargés parce qu’on a laissé se détériorer le chemin qui avait été menagé sur les flancs des montagnes. Du Ko-né tso, le chemin bifurque sur Rou-tog qui se trouve par là à moins de 600 kilomètres de Kéria et d'où deux routes se dirigent sur Lha-sa. Mais je me réserve de reprendre en détail la question des voies de communication entre le Tibet et le Turkestan dans la partie plus spécialement géographique de cet ouvrage.
A l’époque des Han les relations entre la Chine et le Turkestan se faisaient par le Leou-lan, appelé plus tard Chan-Chan, c’est-à-dire par le pays du Lob nor, d'où la route bifurquait sur Kâchgar d’une part, sur Khotan de l’autre. L’itinéraire par Koumoul n’était pas inconnu. Yang Yun en parle expressément ; il prétend que la route la plus ancienne passait par le pays des Ou-soun, c’est-à-dire par Koumoul, Barkoul, Ouroumtchi, etc., et qu’ensuite on commenca à suivre une route plus directe qui, partant de Kieou-kiouan (Sou-tcheou), passait par le pays de Kiu-seu (Pitchân) et atteignait Sou-lo (Kâchgar) en suivant la pente méridionale des T'ien chan. Mais elle était entre les mains des puissants Hioung-nou et il est probable qu’elle offrait peu de sécurité, au moins pour ceux qui se rendaient en Chine ou en venaient. Lorsque les Chinois tentèrent leur expédition du Ferghânah, ils se gardèrent de se heurter au grand empire barbare. Ils établirent d’abord un poste à T'oung-hoang (Cha-tcheou) à l’ouest de la route précédente, puis se mirent en devoir de soumettre les bandits du p.209 Lob nor, beaucoup plus traitables que les Hioung-nou (108). Ces précautions prises, ils envoyèrent une expédition au Ferghânah. Nous pouvons conclure de là que cette expédition passa par les pays qui étaient préparés à la laisser passer et à lui venir en aide, c’est-à-dire par Cha-tcheou et le Lob nor (P’ou-tchan hai). De là elle dût remonter à Kourla et suivre la route de Koutcha, Aksou et Kâchgar, ce qui ressort de l’établissement d’un poste militaire entre Kourla et Koutcha à Loung-t’ai, plus tard Ou-lei (= Bougour). L’itinéraire de cette expédition devint la route officielle, comme le démontre la comparaison des distances indiquées dans la chronique des Han entre Si-ngan et les diverses villes du Si-yu.
Leou-lan (près du Lob nor), 6.100 lis.
Yu-li (Kourla), 6.750
Ou-lei (Bougour), 7.130
Kiou-tseu (Koutcha), 7.480
Kou-mo (Aksou), 8.150
Sou-lo (Kâchgar), 9.350
Le li vaut en moyenne 420 mètres, et les distances données sont d’une exactitude très remarquable. Leou-lan était situé d’après ce même document à 1.600 lis de T’oung-hoang et à 650 seulement de Kourla, ce qui le mettrait non pas à Tcharkalyk, mais aux environs d’Ayrylghân sur le 40e parallèle. Kiu-seu n’était évidemment pas sur la grande route, puisque sa distance de la capitale est estimée à 8.150 lis, égale à celle d’Aksou. Il était situé à 1.800 lis de Ou-lei, par conséquent à 1.420 lis de Yu-li ; or, si l’on ajoute ces 1.420 lis à la distance de cette dernière cité à Tchang-ngan, on obtient précisément 8.170 lis, ce qui prouve que la distance de Kiu-seu à la capitale chinoise a été calculée de cette manière et que la route était considérée comme passant par Yu-li et bifurquant de là d’une part sur Kâchgar, de l’autre sur Tourfân .
p.210 Pour se rendre à Khotan on se servait de la route du sud qui se séparait de la précédente à Leou-lan et suivait le pied nord du Nanchan. Étapes principales :
Kiu-mo-Tchertchen, 6.820 lis de Tch’ang-ngan.
King-kiue-Kenk, 8.820 lis.
Ou-mi-Kéria, 9.280
Yu-tien-Khotan, 9.670
Ici il s’est certainement glissé une erreur dans le calcul des lis, et l’on a compté deux mille lis entre Kiu-mo et Kin-kiue au lieu de mille seulement. Cette correction réduirait la distance entre Khotan Si-ngan à 8.670 lis, ce qui serait conforme à la réalité. Le point d’aboutissement de cette route du sud était Pi-chan-Gouma (10,050 lis de Si-ngan = 9.050). De ce point elle se divisait en deux branches, dont l’une se dirigeait sur le Kipin, l’autre sur le petit pays d’Outo situé au milieu de montagnes très escarpées. La première branche est celle du col Sandjou, qui part en effet du pays de Gouma, soit de Moudji, soit de Zang-gouya et qui par Lé et le Kachmir conduit en Afghanistan. La seconde branche doit être identifiée au chemin aujourd’hui. fréquenté des seuls Kyrghyz qui va de Gouma à Koukyâr par Oytoghrak et de là gagne soit le Kandjout (Ou-to), Gilgit et l’Afghanistan, soit en contournant le Kandjout par le nord, le Ouakhân, le Badakhchân et la Bactriane. D’ailleurs il y avait sans doute plusieurs routes traversant le Pamir (Tsoung-ling) pour mettre en communication le pays des Ta Yué-tchi (Bactriane) avec le Si-yu. Yang Yun dit que la route du sud continuait jusqu’à Yârkend d’où elle se dirigeait sur la Bactriane, probablement par Tâch kourghân, le Petit Pamir et le Ouakhân. D’autre part le principal marché du Si-yu était Kâchgar ; c’est la seule ville dont p.211 les annales des Han signalent le bazar, évidemment parce qu’il était d’une importance exceptionnelle et que c’est là que se concentraient les marchandises de l’Occident. C’est par là que Tch’ang K’ien et les expéditions chinoises se rendirent en Ferghânah. Il est hors de doute que c’est à Kâchgar qu’aboutissaient les routes commerciales de la Bactriane et de la Sogdiane telles que les a indiquées Marin de Tyr et à sa suite Ptolémée d’après le négociant macédonien Maës Titianus. Il faut distinguer trois routes différentes, celle de Bactriane qui passait par le Ouakhân (ƬÁ±½¾ Äɽ š¿¼·´É½) et le grand Kara koul, celle de Sogdiane qui franchissait le col Pakchif (±½¬Ð±Ã¹Â ±ÀÌ Äɽ £¿³´¹±½É½) et remontait la vallée du Sourkhâb pour aboutir à Irkechtam, enfin, celle du Ta-ouan ou Ferghânah qui est celle qu ont adoptée les caravanes modernes (Térek davân ou Taldyk). Ces anciennes voies, sauf la dernière, ont été abandonnées parce qu’elles sont en général peu pratiquables et que les principaux centres commerciaux ont changé. Balkh et la Perse sont devenus insignifiants, Khokand, Marghélân, Tâchkent ont grandi. Les raisons politiques, qui autrefois obligeaient chacun des petits États du Tourân à posséder sa route propre, ont disparu. De Kâchgar les caravanes allaient à Lan-tcheou par Aksou, Koutcha, Kourla, le Lob nor et Cha-tcheou. Les documents chinois ne permettent point de penser qu’elles suivaient la route du sud, qui, selon eux, s’arrêtait à Gouma ou à Yârkend, d’où elle repartait pour l’Inde et l’Afghanistan, subsidiairement et par des sentiers très difficiles, pour la Bactriane. Dès le IIIe siècle, on commença à se servir de la route de Tourfân et Koumoul de préférence à celle du Lob nor trop déserte et trop sablonneuse. Cependant celle-ci ne fut pas négligée. Elle continua à être employée uniquement par les Khotanais, et par tous ceux qui débouchaient à Khotan. Elle ne fut mise de côté que lorsque cette dernière ville eut perdu toute indépendance. La simple comparaison des distances que nous avons faite plus haut montre l’intérêt qu’il y aurait pour la Chine, au point de vue stratégique aussi bien que commercial, de rouvrir cette route en la jalonnant de puits et de stations pourvues de vivres et de grains. L’homme intelligent et actif, p.212 qui était gouverneur d’Ouroumtchi à l’époque de notre passage et qui est aujourd’hui vice-roi du Chen-kan, avait fort bien compris cela et avait commencé quelques travaux ; il est parfaitement à même de les continuer et de les mener à bien dans sa nouvelle situation.
Les transactions commerciales se font principalement dans les bazars installés comme nous l’avons dit dans un chapitre antérieur. Chaque ville importante tient marché le jeudi ; les villages des environs ont bazar un autre jour de la semaine. Le vendredi est réservé aux localités insignifiantes ou écartées comme Sourghak ou Kapa. Certains endroits trop lointains, trop isolés, n’ont pas de marché, Polour et Tchertchen par exemple ; ils sont seulement visités de temps à autres par des marchands ambulants. Il y a peu de choses à dire sur le commerce intérieur. Il consiste surtout dans les échanges qui se font entre les villes et les campagnes, la montagne et la plaine. Khotan vend plus qu’il n’achète, il exporte partout ses cotonnades, ses feutres, ses tapis, envoie du sel, du riz, des vêtements confectionnés, des bottes, des bonnets à Kéria, à Nia, à Tchertchen, dans les montagnes, il reçoit de Tchertchen et des montagnes de l’or, de la laine, des peaux de mouton, de yak et de vache, des sacs et des cordes de laine, de Tcharkalyk et du Lob nor des peaux de renard et de loutre. Kâchgar, dont l’oasis est trop petite pour sa population, est obligé d’acheter beaucoup de grains à Yârkend et même à Aksou. Cette dernière ville exporte des feutres et du riz. Les prix augmentent rapidement avec la distance. Le riz se paye deux cents sapèques le tchayrek à Tchertchen au lieu de 90 à Khotan, le sucre 200 ou 225 la livre au lieu de 85, un manteau 12 tengas au lieu de 6. Un feutre de Khotan qui se paye 4 tengas à Khotan en vaut 6 à Kâchgar ; le khâm passe de un tenga à un et demi. Il faut tenir compte, il est vrai, de ce que l’argent a plus de valeur à Kâchgar qu’à Khotan, mais le bénéfice du marchand n’en est pas moins considérable. Un lingot de cinquante onces vaut à Kâchgar 413 tengas au lieu de 390 à Khotan. Il ne peut donc servir à acheter que 390 pièces de coton. Le transport revient à 20 tengas, les frais généraux à une somme égale. La vente à Kâchgar produit p.213 585 tengas, le profit net est donc de 132 tengas, soit un tiers du prix d’achat. Au reste, l’argent n’étant nulle part en très grande abondance, le trafic se fait le plus souvent par voie d’échanges. La vente au comptant est rare, la clientèle s’acquitte à raison de dix tengas par semaine et le marchand ne les touche pas toujours régulièrement ; de plus les marchandises s’écoulent lentement, il faut souvent quatre ou cinq ans à un négociant pour épuiser son stock. Le système des échanges est le meilleur remède à un tel état de choses, mais il est plus à la portée des grands marchands que des petits, et du commerce extérieur que de l’intérieur.
Le commerce extérieur est surtout entre les mains d’étrangers qui viennent eux-mêmes apporter des marchandises de leur pays et remportent des produits indigènes, Ils sont rarement chefs de maison, presque toujours ils sont simples représentants ou associés de négociants domiciliés en Chine, en Kachmir, en Inde, en Transoxiane. Les trafiquants chinois se distinguent des autres en ce qu’au lieu d’être réunis en des sérails, ils ont chacun leur installation à part, leur magasin semblable à ceux que l’on voit dans les villes de la Chine proprement dite, avec la même devanture de bois, les mêmes enseignes verticales, la même propreté, le même air de soin méticuleux, la même ordonnance méthodique des paquets, des rouleaux, des bocaux, des étiquettes. Ils triomphent dans la pharmacie, et tous les Chinois semblent véritablement nés pour être apothicaires. Ils ne sont nombreux que dans les villes où il y a pour le moins un tao-t’ai, à Ouroumtchi, à Aksou, à Kâchgar, parce qu’alors ils trouvent une assez grande quantité de compatriotes, partant de clients, fonctionnaires, lettrés, domestiques, soldats, aventuriers. Ils vendent toutes les denrées et les objets auxquels les Chinois sont habitués, dont ils ne sauraient se passer, entichés qu’ils sont de la supériorité de leur civilisation et peu capables de s’accommoder des us et coutumes d’autrui : des conserves alimentaires de toute nature, des nids d’hirondelles, des ailerons de requin, des vers de mer, des poissons séchés durs comme de la corne, du macaroni, des pousses de bambou, des p.214 graines de lotus, du vinaigre, de la cassonade, des remèdes, camphre, gin sen, rhubarbe, corne de rhinocéros, huile de ricin, de l’eau-de-vie de riz ou de sorgho, de l’opium, du tabac humide parfumé à l’huile de lin, des pipes à eau, des pipes sèches, des pipes à opium, de la vaisselle variée, de petits plats creux ou plats, de minuscules assiettes, des cuillers de porcelaine semblables aux pelles dont on évide les bateaux, des bâtonnets légers, des tasses à thé à couvercle, d’imperceptibles tasses à eau-de-vie, d’énormes bésicles rondes, des cure-dents, des cure-oreilles, des cure-ongles, des bonnets de crin, de soie, de drap, de paille, des bottes de cuir ou de soie à hauts patins, des ceintures, des fourrures, des éventails, des parasols, des bagues, des bourses, des épingles à cheveux, des bibelots de femmes, des jeux d’enfants, des échecs, des cartes, des clés, des dominos, des chapelets, des miroirs magiques, des talismans divers, des bâtons d’encre, des pinceaux à écrire, du papier à lettres rouge, des nécessaires d’écrivain, des livres, des images et les dernières obscénités parues à Pékin. Tout cela n’est que secondaire ; les seuls articles qui donnent lieu à un mouvement d’affaires considérable et sortent en quantité notable de la colonie chinoise sont les soieries, les porcelaines et le thé. Les soieries qui se vendent en Kachgarie sont de deux sortes : le satin ou toan tzeu, que les Turcs appellent taouar, une étoffe mince et souple nommée doudoun par les Turcs et un autre tissu plus mince encore et transparent dit youpay. Du satin, les femmes se font des robes, le doudoun est réservé aux chemises et aux pantalons ; parmi les hommes, les beks seuls usent de satin pour leurs costumes de cérémonie. Le taouar se vend au baïri, carré de la largeur, environ 0 m,90 ; le prix en est selon la qualité de six, huit ou dix tengas. On ne peut se procurer des qualités supérieures qu’à Kâchgar et en fort petite quantité. Le doudoun se paye de 18 à 25 tengas la pièce de 6 m,30 sur 0 m,50. Quant au youpay, dont on double les tchapân, il est très bon marché, pour 5 ou 6 francs on a de quoi doubler une robe. En fait de porcelaines, on ne vend guère que p.215 des tasses à thé et des bols de qualité inférieure. Une tasse à thé peut valoir deux tengas. Du thé, les Chinois se sont réservé le monopole dans le Turkestan ainsi qu’en Mongolie et au Tibet. Le centre de ce commerce est à Si-ning, où les représentants d’un syndicat de marchands du Hou-nan est chargé de fournir aux Mongols et aux Turcs tout le thé dont ils ont besoin. Il est interdit à tous autres négociants de vendre la moindre feuille de thé. Ce thé de monopole est très mauvais et très cher. Il est pressé en briques rectangulaires beaucoup plus serrées et plus dures que celles que l’on vend au Tibet. Elles pèsent les unes vingt onces (750 gr.),les autres quatre-vingts (3 kilog.) et valent 3 ½ et 14 tengas, soit 4 fr. 35 le kilogramme. Cependant, les douaniers chinois, étant doués d’un zèle médiocre et d’une honnêteté peu scrupuleuse, laissent passer une assez grande quantité de thé étranger, particulièrement de thé vert indien dont les indigènes sont grands amateurs malgré ses propriétés débilitantes et son prix deux fois aussi élevé que celui du thé de monopole. Outre les articles susmentionnés, les Chinois vendent en Turkestan des selles et des harnachements, quelques bottes de cuir, un peu de cotonnades bleues et de quincaillerie, quelques feutres de Si-ning, qui sont de qualité supérieure. En échange, le Turkestan exporte en Chine à peu près toute sa production de jade brut ou travaillé, les deux tiers de son or, une assez grande quantité de cotonnades teintes, des bissacs (khourdjoun), du papier, des tapis et des feutres à dessin. Il est impossible d’apprécier la valeur du commerce de la Chine avec le Turkestan ; on peut dire seulement que la faible quantité des échanges est en partie compensée par le haut prix de certains objets comme l’or, le jade, le thé et les soieries.
Le trafic le plus important se fait avec l’Empire russe, qui a le triple privilège d’avoir à sa disposition les routes les plus courtes et d’avoir obtenu en 1880 un traité de commerce établissant une entière franchise douanière sur la frontière du Turkestan chinois, et, enfin, d’être favorisé par des primes à l’exportation qui sont égales aux frais du transport entre Moscou et Kâchgar. Les commissionnaires ou p.216 sous-commissionnaires, qui vendent les produits russes pour le compte des grands marchands de Transoxiane aux conditions que j’ai indiquées dans un chapitre antérieur, prennent les marchandises à crédit pour un terme fixe ; s’ils payent au propriétaire ce qui lui revient avant la date convenue, ils ont un boni de 12 pour 100 par mois d’avance. Le grand commerce à la mode européenne a peu de chance de succès ; deux Tartares l’ont essayé il y a quelques années ; ils durent se retirer après quelque temps d’expérience infructueuse. Il est d’usage que tous les marchands sujets russes vendent leurs marchandises au même prix sans se faire concurrence ; il y a d’ailleurs une convention tacite du même genre entre les trafiquants sujets britanniques et afghans. Comme il est devenu difficile de se défaire avantageusement à prix d’argent des articles qui ne sont pas particulièrement recherchés comme les cotonnades à dessins nouveaux et qui plaisent, le système des échanges s’est généralisé. De Marghélân et de Viernyi on apporte à Kâchgar du calicot russe (tchit) qui vaut au point de départ dix kopeks (19 sapèques) la pièce et se vend 24 en argent comptant au point d’arrivée, où on le troque moyennant 26 contre du khâm de Khotan, qui se paye 75 sapèques argent comptant, mais ne se cède pas à moins de 87 ½ à l’échange. Ce khâm revient ainsi à 60 ½ sapèques au marchand russe qui le revend 50 kopeks (94 ½ sapèques) à Viernyi. En défalquant les frais de transport et autres, le bénéfice net est de 12 ½ pour 100.
Les calicots et cotonnades diverses, blanches, à rayures, à fleurs ou à pois constituent le principal article de l’importation russe. Ces étoffes sont pour la plupart très mauvaises, raides comme du papier, revêtues d’un brillant factice, se coupant et se déchirant facilement malgré une fallacieuse apparence de résistance, ornées de couleurs criardes et de dessins d’un goût détestable. On a rarement poussé aussi loin la recherche du trompe-l'œil. Les indigènes, beaucoup moins barbares que les industriels de Moscou ne le supposent, sont les premiers à se moquer de la grossièreté naïve de ces étoffes, si inférieures à leur khâm national, un peu gros, mais si honnête, loyal et robuste. p.217 Ils en usent pourtant à cause du bon marché et parce qu’elles sont assez bonnes pour faire des chemises ou des pantalons. Il en est de même des quelques étoffes de soie qui réussissent à se vendre à côté des soieries chinoises, on ne les achète que faute d’argent pour s’en procurer de meilleures. Le douria, tissu mi-soie, mi-coton, fabriqué en Boukharie, est assez apprécié. Enfin il vient de Russie un peu de lainages et de drap ; un pantalon fait de ce drap, qui coûte dix ou douze francs le mètre, peut bien durer quinze jours si l’on en a soin. Il convient de dire que les vêtements amples des indigènes s’usent beaucoup moins vite. Les habitants du pays aiment le drap ; mais ils le trouvent trop cher par rapport à sa solidité. Il faudrait arriver pour en répandre l’usage à en fabriquer de léger, glacé, bleu ou noir brillant, sensiblement plus résistant sans être plus cher que celui que les Russes et les Anglais vendent actuellement.
La plus grande partie des métaux dont se sert l’industrie du Turkestan vient de Russie, le fer et la fonte en morceaux, en plaques ou en barres, le vieux cuivre sous forme de cuvettes ou de casseroles de rebut, l’acier, le zinc, l’étain. Le cuivre se vend de 3 fr. 50 à 4 francs le kilogramme à Khotan, le fer de 100 à 125 francs le quintal selon la qualité à Khotan et seulement de 81 fr. 45 à 106 fr. 25 à Kâchgar. Les marmites de fonte, la coutellerie de Toula et surtout d’Oura-tupé trouvent un débouché d’une certaine importance dans le Turkestan. L’importation des matières colorantes minérales fait tous les jours des progrès. Les faïences et les porcelaines font une concurrence déjà sérieuse aux porcelaines chinoises à cause de leur prix plus modique. Les tentatives d’introduire le verre à vitres n’ont eu jusqu’à présent aucun succès notable ; on ne voit encore de vitres que chez les sujets russes auxquels les autorités de leur pays ont persuadé d’en user en guise de réclame. En revanche les miroirs à main et les glaces de dimensions diverses trouvent de nombreuses acheteuses. Il se débite quelques peaux brutes, un peu de cuir, des fourrures, de loutre surtout, divers objets de harnachement, du papier à écrire de qualité au-dessous de rien. Le pétrole n’a pas encore pénétré, mais les p.218 bougies (3 fr. 50 le kilogramme) et les allumettes (1 sapèque les 60) chimiques sont une source de profit notable pour le commerce russe. Le tabac en feuilles d’Andidjan se vend bien, à un prix un peu supérieur au tabac indigène plus mal soigné. Les cigarettes russes qui, de même que l’eau-de-vie d’orge (vodka), la bière, différents vins et liqueurs, ont des amateurs dans l’intendance d’Ili, ne sont pas connus en Kachgarie. Parmi les denrées alimentaires c’est le sucre de betterave en poudre ou en pains qui est l’article le plus demandé ; il se vend 2 fr. 50 le kilogramme. Un peu de miel, de blé et de farine, de fruits secs passent également la frontière. Enfin les Kyrghyz russes vendent sur les marchés du Turkestan chinois une assez notable quantité de bétail, de moutons surtout, de chevaux et de vaches.
Les exportations du Turkestan en Russie sont supérieures aux importations d’à peu près la moitié. Les Russes, ayant chez eux peu d’argent et de fonds de bourse, attachent, on le sait, une grande importance à la balance du commerce et ils ne se voient pas sans un secret dépit battus par des barbares sur le terrain économique. Ils n’ont pas lieu de se plaindre des importations de matières premières, qui, achetées à bon compte, aident en quelque mesure leurs manufactures à soutenir, avec le renfort de droits de douanes exorbitants, la concurrence européenne ; ce qu’ils considèrent comme fâcheux c’est qu’une notable part de ces importations consistent en objets fabriqués, particulièrement en khâm de Khotan, très apprécié à Viernyi et à Marghélân. Ils ont fait de grands efforts pour arriver à éliminer ce malencontreux produit de l’industrie indigène, mais ils n’y réussiront pas avant d’avoir considérablement perfectionné leurs propres cotonnades. La Kachgarie exporte en outre des tapis, des feutres de Khotan, des soieries de Khotan ou de Chine et même des vêtements tout faits et des cuirs. En fait de matières premières elle exporte en Russie surtout de la laine de Khotan et du duvet de Tourfân. Près de Khotan sur la rive droite de la rivière de Youroungkâch deux Tartares de Kazan ont établi une usine à nettoyer la laine. Ils ramassent toute la laine des montagnes voisines, la blanchissent dans la rivière et l’expédient à p.219 Naryn et de là à Tokmak et Orenbourg. Ils emploient 60 ouvrières payées à raison de 16 sapèques par jour et dix ouvriers. ils achètent la laine de printemps 15 roubles, 50 le quintal. Une fois nettoyée, elle revient à 26 roubles ; à Tokmak elle est vendue 42,70 et 104 à Orenbourg. De Tokmak à Khotan le louage d’un chameau portant en moyenne 295 kilogrammes est de 18 à 20 roubles aller et retour. Le profit est d’environ dix roubles par quintal à Tokmak. Les Tartares envoient chaque année 900 chameaux et 600 ânes chargés de laine soit 3.100 quintaux valant 80.000 roubles à Khotan, 132.000 à Tokmak. On exporte encore comme matières premières du coton brut, des cocons de soie et de la soie grège, de l’alun, du soufre et de l’ammoniac, une certaine quantité de peaux brutes. Les denrées alimentaires figurent à l’exportation pour une somme insignifiante dont la plus grande partie est constituée par des fruits frais et secs.
Les marchandises chinoises transitent peu par le Turkestan pour se rendre en Russie. On sait qu’elles empruntent principalement la voie postale de Khalgân-Kiaktha à travers la Mongolie. Une petite quantité de thé et de porcelaines sortent par Kâchgar, une un peu plus considérable par la route d’Ouroumtchi à Djârkent.
Les statistiques de l’administration des douanes de Russie étant bien faites et très complètes, on peut apprécier exactement la valeur du commerce que cette puissance entretient avec le Turkestan chinois. Toutes les marchandises à destination ou provenant des intendances de Kâchgar et d’Aksou entrent dans l’Empire ou en sortent par les trois postes douaniers d’Irkechtam, de Naryn et d’Issygh koul (Prjévalsk). Les articles à destination ou provenant d’Ouroumtchi, de Karachahr, de Tourfân, de Koumoul passent pour la plus grande partie par le poste de Djârkent qui contrôle en même temps tout ce qui se dirige sur le pays d’Ili ou en vient. En relevant le commerce enregistré par ces quatre bureaux on a donc l’ensemble du trafic qui se fait entre l’Empire russe et le Turkestan chinois, y compris le pays d’Ili. p.221

1. J'ai réduit les roubles papier en francs en tenant compte du cours moyen du rouble chaque année soir 2 fr. 89 en 1890, 2 fr. 70 en 1891, 2 fr. 52 en 1592, 2 fr. 61 en 1893, 2 fr. 68 en 1894.
Pour qu’on puisse se rendre compte du mouvement du commerce pendant la dernière période, je joins ici le tableau des échanges constatés en 1890 et 1891 par les trois postes d’Irkechtam, Naryn et Issygh koul. Quant à la douane de Djârkent, elle a enregistré en 1892 823.245 francs à l’entrée en Russie contre 2.393.730 à la sortie.
Pour qu’on puisse se rendre compte du mouvement du commerce pendant la dernière période, je joins ici le tableau des échanges constatés en 1890 et 1891 par les trois postes d’Irkechtam, Naryn et Issygh koul.
ExportationsImportations1890189118901891Denrées alimentaire
Animaux
Matières premières
Objets fabriqués35.767
»
627.343
2.358.53768.299
»
704.894
2.406.707106.647
111.563
256.016
2.087.490200.491
335.145
300.712
1.848.136Total3.021.6473.179.9002.561.7162.684.484
Quant à la douane de Djârkent, elle a enregistré en 1892 823.245 francs à l'entrée en Russie contre 2.393.730 à la sortie.
Voici maintenant la répartition pour l’année 1893 des importations et des exportations par articles et en poids, en négligeant les articles insignifiants. Je distingue pour plus de clarté le commerce qui se fait par Irkechtam, Naryn et Issygh koul d’une part de celui qui se fait par Djârkent d’autre part.

p.223 En résumé de 1890 à 1894 le commerce du Turkestan chinois avec la Russie a passé de 8.500.000 francs à 13 millions environ. Pour les intendances de Kâchgar et d’Aksou les exportations sont notablement supérieures aux importations (3 millions contre 2.500.000 en 1890, 5 millions contre 3.500.000 en 1894) tandis que pour les intendances d’Ouroumtchi et de Khouldja elles sont inférieures en moyenne (4,5 contre 6,75 en trois ans). La raison en est que ce dernier pays est surtout un pays d’élevage, presque dépourvu d’industrie. Les exportations en consistent principalement en laines et peaux et en bétail. Les chevaux de Karachahr sont célèbres et l’on en envoie partout même sur le territoire russe, qui cependant élève un grand nombre de ces animaux. Inversement la présence d’un gouverneur général à Ouroumtchi, d’un maréchal mantchou et d’un général chinois à Khouldja cause une consommation assez considérable d’objets de luxe et de fantaisie produits par l’industrie européenne, tels que cigarettes, eau-de-vie et liqueurs, etc. Il faut également beaucoup de chevaux pour la remonte de la cavalerie. Au contraire les intendances de Kâchgar et d’Aksou ont une industrie active et la ville de Khotan seule fournit une grande partie des objets manufacturés, tels que cotonnades, tapis et feutres, qui s’exportent en Russie, et, grâce à elle, la balance du commerce est favorable, même sur ce point, au Turkestan. L’exportation des cotonnades de Khotan et de Kâchgar s’accroît sans cesse, elle a monté de 2.080.000 francs à 3.060.000 en 1894, tandis que l’importation des cotonnades russes n’a pas dépassé en cette dernière année 2.360.000 francs.
Aux exportations signalées plus haut il conviendrait d’ajouter l’or et le hachich. L’entrée en Russie de métaux précieux provenant du Turkestan chinois n’est marquée sur les statistiques que pour la somme dérisoire de 53.000 francs. Il est probable qu’une assez importante quantité d’or échappe aux investigations de la douane. Quant au hachich, dont les Sartes de Transoxiane ne sont pas moins friands que les habitants de la Kachgarie, l’importation en est interdite par le gouvernement russe pour une raison humanitaire. Par suite il ne p.224 franchit la frontière qu’en contrebande et vraisemblablement en faible quantité.
Le commerce du Turkestan chinois avec l’Inde et l’Afghanistan se fait ou plutôt se faisait lors de notre passage presque uniquement par Yârkend où sont établis environ cinq cents marchands hindous, kachmiriens, afghans, baltis. Faute de statistiques nous ne pouvons connaître la valeur exacte de ce trafic. Les documents officiels du gouvernement de l’Inde  donnent bien quelques indications fort sommaires sur le commerce entre l’Inde et le Kachmir, mais il n’en fournit aucune sur celui du Kachmir avec le Turkestan. Selon les négociants de Yârkend, il viendrait dans cette ville par le col de Karakoram trois mille chevaux chargés en moyenne chaque année. Le mouvement des échanges est beaucoup moindre de ce côté que du côté de la Russie à cause de la longueur et de la difficulté des routes et des taxes qui frappent les marchandises anglaises et les mettent dans un état d’infériorité grave vis-à-vis des marchandises russes qui entrent en franchise. Ces taxes sont fort peu populaires parmi ceux qui y sont soumis et ceux qui les perçoivent le sont moins encore ; ils font, il est vrai, largement payer leur impopularité ; mais les victimes des agents du fisc exagèrent beaucoup l’habileté et la perversité de ceux-ci. C’est là un exemple de la peine incroyable que l’on éprouve à obtenir des renseignements exacts dans ces pays-là. Il faut demander ou plutôt se laisser donner vingt fois le même renseignement par autant de personnes différentes pour espérer atteindre à la vérité après un contrôle sévère. On y perd un temps infini. Un voyageur qui ne reste que cinq ou six mois dans une semblable contrée rapporte nécessairement, si zélé et intelligent soit-il, incomparablement plus d’informations fausses que d’exactes. A en croire quelques-uns la douane chinoise prélèverait un droit d’entrée de 15 pour 100 qui serait majoré de 50 pour 100 par les exigences illégales et les tours du bâton des douaniers. En réalité, p.225 il convient d’en rabattre. Nominalement le droit est de 3 pour 100 ; mais les agents du fisc, en employant des balances spéciales et en faisant payer la taxe en cuivre et non en argent selon un système que nous expliquerons plus loin, rehaussent le droit à environ 4 pour 100. De plus si les marchandises qui ont été déclarées comme devant être vendues dans un certain arrondissement viennent à être expédiées dans un autre faute de pouvoir s’écouler dans le premier, elles sont soumises à une nouvelle taxe égale à la première. En 1893 ces droits furent supprimés ainsi, comme nous le verrons, que toutes les taxes commerciales. Mais cela ne suffisait pas pour mettre le commerce indien sur un pied d’égalité avec le commerce russe ; car celui-ci jouit de primes à l’exportation qui ne sont pas accordées aux marchandises anglo-indiennes. D’autre part les grands négociants anglais ne s’occupent point comme les marchands de Moscou d’entrer en relations directes avec leur clientèle indigène, ou du moins avec les principaux commissionnaires indigènes. Semblablement, les marchands indous qui ont des affaires avec le Turkestan ne cherchent pas à entrer en rapports aussi intimes avec la clientèle de Kachgarie que le font les marchands sartes de Boukhara et de Marghélân. Ceux-ci vont chercher le client et le sollicitent, ceux-là attendent le client et se font solliciter par lui. Il est curieux que l’on doive adresser au commerce anglais, en comparaison du commerce russe, le même reproche que l’on adresse au commerce français en comparaison du commerce allemand ou même anglais.
Des articles importés de l’Inde, ce sont les étoffes qui se vendent le plus. Elles sont à juste titre plus estimées et trouvent un débit plus facile que les étoffes russes. Un peu plus chères, elles sont plus souples, plus élégantes ; on leur reproche seulement d’être un peu trop légères pour le climat. Les industriels d’Angleterre ou d’Hindoustan ne pensent pas devoir modifier leurs procédés pour un marché aussi restreint que celui du Turkestan et les marchands, de leur côté, ont profit à cette légèreté qui diminue les frais de transport. Le tissu le plus communément demandé dans les bazars de Yârkend et de Khotan est le khaçak, calicot blanc pour chemises qui coûte 1 fr. 07 le mètre (larg. p.226 0 m,70). Une pièce de ce tissu qui vaut 5 roupies à Amritsar, en vaut 8 à Lé, près de 12 à Khotan, en sorte qu’une charge de 60 pièces qui se paie 300 roupies à Amritsar se vend 700 à Khotan. Le profit net est évalué à 100 roupies environ. Le daka est une cotonnade plus mince, blanche, dont on fait des turbans ; il vaut de 0 fr. 80 à 1 fr. 30 le mètre ; le kiciah est une mousseline qui sert pour les turbans des hommes et les voiles des femmes, le belentir, cotonnade blanche, à fleurs de couleur, s’emploie pour faire des chemises et se paie 0 fr. 94. Outre ces tissus on vend encore en moindre quantité une étoffe de qualité un peu supérieure, très légère, transparente et ornée de dessins, dite agha bânou (princesse) et dont le mètre coûte 1 fr. 70, des ceintures à raies bleues (loungi), dont les Indiens et les Afghans usent comme de turbans, puis du velours pour les bonnets de femmes (de 6 à 20 francs), le kimghâb, étoffe de soie brodée d’or dont les femmes ornent les devants de leurs robes (de 28 à 47 francs le carré de la largeur), enfin des châles grossiers et du mauvais drap (13 francs le mètre). Les cordonniers du Turkestan consomment une certaine quantité de peaux de chèvre tannées et teintes en rouge provenant de Nourpour. On les appelle kérem, et elles se paient de 1 à 4 roupies l’une, c’est-à-dire quatre fois plus qu’en Inde. Les épices diverses, gingembre, cannelle, poivre, zartchéva, clous de girofle, safran donnent lieu à d’assez beaux bénéfices et ont l’avantage d’être transportés facilement. Le sucre candi (nabât) est moins apprécié des marchands ; il est lourd, risque de se fondre dans les torrents et le sucre de betterave russe en a fait baisser le prix, encore que les indigènes consentent à le payer un peu plus cher, une roupie un quart le kilogramme. L’indigo nécessaire pour teindre les étoffes et les tapis est très demandé sur le marché de Khotan où il coûte de 3 ½ à 5 roupies au lieu de 0,8 et 1 ¼ à Lahore. L’indigo de première qualité ne se trouve pas à Khotan. Ajoutons, pour achever la liste des importations, des dattes sèches, diverses drogues telles que p.227 l’opium et le nârket, du thé qui réussit à tromper la surveillance des douaniers, des peaux de loutre, des perles, du corail, des plumes de héron, de la bijouterie en imitation, de la coutellerie, des aiguilles, des épingles, des boutons, du fil.
Les exportations consistent surtout en or, en laine et en duvet de chèvre dont les Kachmiriens fabriquent leurs châles. La soie était autrefois un article important d’exportation, mais la diminution de la production à cause de la maladie des vers et la baisse des prix dans l’Inde ont à peu près supprimé ce commerce. Les tapis et les feutres de Khotan trouvent toujours un débit notable au sud du Karakoram, puis le thé chinois que les habitants de La-dag s’obstinent à préférer aux thés de l’Himalaya et de Ceylan, le hachîch, dont le commerce est réputé particulièrement profitable, le tabac, quelques peaux et quelques drogues, des raisins secs, de la rhubarbe et des chevaux de Viernyi, d’Ili ou de Karachahr. Les exportations ne balancent pas les importations, le déficit est comblé en lingots d’argent. Une partie très faible des articles susnommés, notamment des tapis de selle et des chevaux ne font que transiter par le La-dag pour se rendre au Tibet proprement dit, jusqu’à Lha-sa. En dehors des marchandises russes, indiennes ou anglaises, il pénètre dans le Turkestan chinois quelques objets provenant d’Allemagne, d’Autriche, de France. Les matières colorantes spécialement sont allemandes ; on trouve aussi quelques articles de Vienne ou de Paris, de la coutellerie et des drogues allemandes, de la mercerie française. C’est insignifiant ; il faut cependant tenir compte que certains industriels français ont coutume de laisser vendre leurs produits avec des marques étrangères et que la coutellerie de Sheffield par exemple est en partie fabriquée à Saint-Étienne.
Avant de terminer ce chapitre il importe de dire un mot de la question de la monnaie que la dépréciation de l’argent n’a pas peu embrouillée.
L’unité monétaire est la même qu’en Chine, c’est-à-dire l’once d’argent de seize à la livre chinoise. Les Chinois l’appellent leang, les Turcs sar ; c’est ce qu’on nomme taël dans l’argot usité en Extrême-Orient. Le poids légal en est de 37 gr, 75 et la valeur p.228 nominale de 7 fr. 50. L’argent circule sous forme de lingots munis d’inscriptions en chinois et dont le poids détermine la valeur ; on est donc obligé d’avoir toujours une balance avec soi. Les plus gros de ces lingots pèsent en moyenne cinquante onces ; on leur donne le nom de yâmba ou yâmbou, corruption du chinois iuen-pao. Les plus petits pèsent une once et quelquefois moins ; d’ailleurs les coupures quelconques d’argent pur ont exactement le même prix relatif. Seulement les gros yâmba font prime d’environ 2 pour 100. C’est moins une monnaie qu’une marchandise-type à laquelle on rapporte toutes les autres. Comme monnaie divisionnaire, on se sert de pièces de cuivre percées au milieu, bien connues chez nous sous le nom argotique de sapèque. Dans le Turkestan on les appelle tchakah ou datchin, du chinois ta tsien, grand sou, parce que le sou du Turkestan vaut plus que le sou de Chine. Tandis qu’il y a de ceux-ci 1.400 ou 1.500 à l’once, il n’y en a que 412,5 de ceux-là. Ce dernier chiffre représente le taux moyen de Kâchgar ; mais à Khotan, ville industrielle qui vend beaucoup à prix d’argent et où l’argent plus abondant est meilleur marché, l’once ne contient jamais plus de 400 sous et le plus souvent le cours oscille entre 385 et 394. Au-dessous du datchin est le pout, monnaie de compte, qui, à Yârkend, à Kâchgar et dans tout le nord du Turkestan, constitue la moitié du datchin, mais qui, à Khotan et à Kéria, est assimilée au datchin même. Cinquante poul font un tenga, en sorte qu’un tenga de Kâchgar vaut vingt-cinq sous au lieu qu’un tenga de Khotan en vaut cinquante. Dans cet ouvrage je me sers toujours de ce dernier dont la valeur en monnaie française varie, selon le cours de l’once, de 0 fr. 974 à 0 fr. 906. J’ai calculé mes réductions sur la valeur moyenne de 0 fr. 94. Si je me suis fondé pour opérer mes réductions sur le prix fort de l’argent c’est que le pouvoir d’achat de celui-ci n’a pas ou n’a que fort peu diminué dans les transactions intérieures depuis le début de la baisse de l’argent en 1873. En cette dernière année un tchayrek de blé contait 37 sapèques et demie, il en vaut de 35 à 40 aujourd’hui ; la même quantité de pain qui se p.229 payait alors 62 ½  se paie 66 ½. On donne toujours autant de pièces de cuivre pour une once d’argent qu’on en donnait alors, sauf à Khotan où le taux a baissé de moins de 5 pour 100 pour la raison que j’en ai donnée et parce qu’il y a là un marché d’or relativement important. Toutefois les prix étaient beaucoup plus bas qu’aujourd’hui avant 1860. D’après le témoignage des vieillards le blé valait 14 sapèques au lieu de 30, le maïs 10 au lieu de 22, un ouvrier recevait 7 sapèques de salaire journalier au lieu de 12. Le prix des objets fabriqués aurait moins haussé, car la pièce de cotonnade n’a passé que de 30 à 50 sapèques. Mais ces prix avilis étaient la conséquence de conditions économiques particulièrement mauvaises, d’une administration détestable qui avait répandu partout la misère ; tous les vieillards que j’ai interrogés les présentaient comme des prix tout à fait exceptionnels et anormaux et ils tenaient la hausse qui s’est produite depuis pour un retour à l’état normal. Cette hausse s’est d’ailleurs manifestée et a atteint son point culminant avant que l’argent ait commencé à être déprécié d’une manière sensible, c’est-à-dire avant 1873 ; depuis cette date le prix des objets est rigoureusement resté le même, ce qui démontre péremptoirement que la baisse de l’argent n’a eu aucune influence sur lui. Le même fait s’observe d’ailleurs dans l’intérieur de la Chine où la dépréciation qu’a subie le métal blanc en Europe n’a eu jusqu’à ce jour aucune conséquence notable, quoi qu’en aient pu dire quelques économistes de fantaisie. Dans le Turkestan comme en Chine, l’or est la seule marchandise dont la valeur ait augmenté au regard de celle de l’argent et cette valeur a augmenté progressivement à partir de 1873, c’est-à-dire à partir du moment où l’argent commença à baisser sur le marché européen. Il valait à Khotan 103 tengas l’once en 1873, 133 en 1891, 152 en 1893. La progression a donc été moindre qu’en Europe et l’or ne coûte encore que 19 fois et demie son poids d’argent. D’ailleurs il est évident que dans les transactions avec les pays où l’argent a été p.230 déprécié l’once ne peut pas conserver sa valeur comme elle la conserve à l’intérieur ; mais cette valeur varie selon les circonstances et ne suit pas exactement les cours de l’argent à l’étranger. Dans le trafic avec la Russie, les exportations étant plus considérables que les importations, l’once est plus chère, valant 2,12 roubles papier (1891), c’est-à-dire 5 fr. 72 or, ce qui fait ressortir le tenga à 0 fr. 70 à raison de 3,9 au rouble. Au contraire, le Turkestan achetant à l’Inde plus qu’il ne lui vend, l’once d’argent se trouve ravalée à un taux inférieur, supérieur toutefois au cours d’Europe. Elle se change contre 3,2 roupies à Yârkend, en d’autre termes contre 4 fr. 67, ce qui met à 0 fr. 58 le tenga de deux et demi à la roupie.
Voici à titre de mémorandum les poids et mesures employés dans le Turkestan chinois :
1° Poids.
pong (chinois fenn) = 1 centième d’once, 0 gr, 3775.
miskâl (le ts’ien chinois) =1 dixième, 3 gr, 775. Le miskâl d’or vaut 1 septième d’once, soit 5 gr, 4.
sar (le leang chinois), once = 37 gr, 75.
djing (ch. kin), livre = 16 onces, 604 grammes
tchârek ou tchaïrek : à peser la soie, le thé, les épices = 4 livres, 2kg,416. — à peser les grains, la farine (âchlyk tâchi) : 12 livres et demi ou 200 onces = 7 kg,5.
2° Mesures pour les étoffes.
tchiza (ch. tch’eu tzeu) pied = 0 m, 35.
altchin = 2 pieds, 0 m, 70.
bayri = le carré de la largeur de l’étoffe, lé.
3° Mesure agraire.
mou ou moullak (ch. meou) = 666 centiares. Vulgairement appelé tchayrek parce qu’on y sème un tchayrek de grains.
Il a été parlé ailleurs des mesures itinéraires.

 HYPERLINK \l "table" @


CHAPITRE XI
La religion et le clergé. Survivances des anciens cultes antérieurs à l’islamisme. Sorcellerie
 HYPERLINK \l "table" @
p.231 La population du Turkestan chinois est musulmane sunnite du rite hanéfite. Elle reconnaît comme chef des fidèles le khân de Boukhâra et, au-dessus de lui, le sultan de Constantinople. Cette simple constatation me dispense d’entrer en de longs développements sur les croyances de ce peuple, de même qu’elle m’a dispensé de m’étendre sur la législation civile qui la régit. Je me bornerai à noter quelques particularités, à donner quelques détails sur le clergé, sur la manière dont la religion est pratiquée et la loi appliquée.
Le clergé se divise en deux catégories : les juges et prêtres d’une part, les simples clercs d’autre part (molla, orthographe incorrecte pour maoula, seigneur). Ceux-ci comprennent à peu près tous les majeurs du sexe masculin qui savent lire et écrire et affectent de porter le turban. Ces soi-disant seigneurs n’ont droit à aucun privilège et sont généralement des gueux assez misérables qui font de tous les métiers, tour à tour ou à la fois bêchent leur jardin et tirent les sorts, écrivent et lisent les lettres de leur prochain, soignent ses maladies et parfois ses bestiaux. Au-dessus de cette classe, indécise et louche — encore qu’elle compte des hommes de mérite et très p.232 honorables — il y a celle des décimateurs pourvus de fonctions déterminées et rétribuées, qui ont le droit de dire la prière à la mosquée en public (pîchnamâz), les mouezzin qui font l’appel à la prière, les professeurs ou simplement pensionnés de médressé, sortes de chanoines, les imâm ou curés de paroisse, les mouhtécib, commissaires de police, les reïs préfets de discipline, chefs des mouhtécib, les kâzi ou juges, les moufti ou jurisconsultes, les khatib, archiprêtres chargés de l’oraison solennelle du vendredi dans les mosquées cathédrales, les molla a'lam, docteurs très savants, juges suprêmes d’une circonscription religieuse. Au temps où la Kachgarie fut pratiquement indépendante, le clergé fut tout puissant et fonda un véritable gouvernement théocratique sous la direction des descendants du Maître très vénéré, Makhdoum A'zam le khodja. Il fut très riche, très orgueilleux, très borné d’esprit et très vexatoire. Les mosquées possédaient d’importants biens de mainmorte, de tous côtés avaient surgi d’innombrables saints à miracles déjà enterrés ailleurs, mais qui furent ensevelis une seconde fois pour le plus grand profit des pieux pensionnaires affectés à leur culte, largement dotés, percevant la dime de districts entiers. Les Chinois venus, ils confisquèrent une grande quantité des biens du clergé irrémédiablement hostile, le réduisirent à la portion congrue. Aujourd’hui les ministres du culte ont diminué en nombre comme en fortune. Les principaux d’entre eux qui, en général, ont succédé dans leur charge à leur propre père et à une suite plus ou moins longue d’ancêtres, ont conservé encore une haute situation. A'la khân, molla a'lam de Khotan, est un des hommes les plus riches du pays et le plus considéré ; son père était déjà juge suprême, sa mère descend des anciens rois de Khotan. Outre ses biens personnels, il jouit d’un casuel considérable. Il tient table ouverte, sa maison est une ruche bourdonnante de visiteurs qui viennent faire leur cour, de mollas subalternes, de fermiers et de commissionnaires, de derviches et de mendiants, de protégés et de clients, de domestiques et d’esclaves. Au reste trop grand seigneur pour être lettré, c’est son secrétaire des commandements qui fait toute sa p.233 besogne. Les ressources spéciales du clergé consistent en biens-fonds inaliénables, aoukâf, qui ont été constitués par des dons de prince ou des fondations de particuliers en faveur des mosquées et des médressés. Ces biens sont encore importants malgré les confiscations de Chinois. Les terres du mazâr d’Imâm Dja'far Teyrân à Tchira nourrissent cinquante cheikhs et ce n’est pas l’un des premiers. Le temps n’est plus où des cantons entiers étaient la propriété des établissements religieux. Tout Nia appartenait autrefois au mazâr d'Imâm Djafar Sâdik, aujourd’hui la conquête chinoise a libéré la population laïque de ses obligations, sauf que chaque maison continue à envoyer chaque année au mazâr un tchayrek de farine ; mais en même temps l’assemblée des notables a conservé le droit de nommer l’administrateur des biens propres du mazâr, réduits à la forêt et aux pâturages qui s’étendent au nord de Nia, nourrissent trois mille moutons et quelques dizaines de vaches. Encore les cheikhs ont-ils grand'peine à faire respecter leurs droits des bergers, qui ont une tendance de plus en plus marquée à se considérer comme propriétaires des troupeaux sacrés, dont ils tondent la laine et vendent les meilleures bêtes à leur profit. En dehors des revenus des diverses fondations anciennes, le clergé bénéficie des legs et dons des fidèles généreux, de la dîme purificative, et du casuel, des frais judiciaires, des redevances payées pour les baptêmes, mariages, enterrements. La dîme purificative (zékât), devenue purement facultative, produit de moins en moins, les legs se font plus rares et l’église serait menacée d’une misère prochaine si la vanité individuelle ne travaillait puissamment à lui attirer encore de belles offrandes, glorieuses pour ceux qui les font.
Les attributions judiciaires et policières du clergé ont diminué dans une large mesure. Les kâzis jugent les cas qui leur sont soumis bénévolement, mais ils n’ont aucun pouvoir de contrainte et l’administration ne reconnaît à leurs arrêts qu’une autorité limitée . La verge du p.234 reïs n’est plus qu’un symbole et les mouhtécib chargés de veiller à la stricte observation des préceptes du Coran ne sont plus armés que de bons conseils. Le juge suprême n’a pas le droit de punir un individu, reconnu coupable par lui selon la loi musulmane, de plus de quatorze coups de bâton. Les indigènes ne se contentent pas toujours de la décision des kâzis et recourent volontiers aux magistrats chinois qui jugent selon la loi chinoise et ne s’occupent en aucune manière des sentences rendues antérieurement par les juges musulmans. Ceux-ci ont gardé la juridiction exclusive des cas concernant le mariage et le divorce, mais les vols de quelque importance, les meurtres, coups et blessures, tous les délits intéressant la sécurité publique relèvent des magistrats chinois, qui, en outre, s’ingèrent souvent à la demande des intéressés de connaître des litiges relatifs à la propriété, aux ventes, aux successions, etc., mais seulement en ce qui concerne l’examen des titres, les manœuvres frauduleuses, et nullement en ce qui regarde par exemple les partages d’héritage. Pour la fixation des parts le juge chinois renvoie toujours au kâzi, qui est juge au civil tandis que le magistrat chinois est juge au criminel sauf exceptions admises librement par tous.
Au reste, les juges musulmans sont choisis par les autorités chinoises. Leur nomination ne donne pas lieu à autant de brigue et de corruption que celle des fonctionnaires civils. En entrant en fonctions les kâzis se contentent de faire un cadeau modeste au préfet ; le molla a'lam de Khotan ne donne pas plus de mille à quinze cents francs. La liberté qu’ont les préfets chinois de nommer qui leur plaît est nécessairement limitée par l’opinion publique qui ne permettrait pas qu’ils choisissent des individus notoirement indignes et incapables ; comme il faut pour le maintien de l’ordre public que ces juges soient respectés, ils ne peuvent être pris que parmi des gens ayant une situation de fortune suffisante et généralement appartenant par leur famille et leurs relations au monde clérical. Le recrutement est ainsi essentiellement aristocratique malgré le vernis démocratique de l’islam. Toutefois l’administration chinoise s’efforce d’écarter des fonctions sacerdotales les p.235 hommes les plus influents, les plus réputés pour leur science et leurs vertus. Les médiocres lui plaisent davantage : ils sont plus souples et moins dangereux. Les docteurs les plus zélés et les plus instruits sont d’ailleurs peu tentés de briguer des places, car il leur faudrait faire trop de concessions dans l’application de la loi. Le moufti de Khotan est obligé par le caractère de son office d’être un homme instruit, cependant son instruction n’est pas de premier ordre même pour le pays. Celui de Kéria s’est à force de hâblerie et d’affectation d’austérité acquis un renom de docteur éminent, mais il se ferait refuser à un examen de l’École des langues orientales. Tous les kâzis que j’ai vus étaient fort ignorants. Lorsque le tao-t’ai de Kâchgar envoya en 1892 un plénipotentiaire pour régler avec les Anglais la question du Pamir il eut grand’peine à trouver parmi le clergé de Kâchgar quelqu’un qui sût assez le persan pour servir d’interprète. Le molla a'lam, qui fut enfin désigné, ne fut pas toujours, si j’en crois ce qu’on m’a rapporté, à la hauteur de sa tâche. Ce n’est pas que les docteurs non pourvus de fonctions soient de remarquables savants. Je n’ai connu que deux mollas capables de comprendre le texte arabe du Coran. Un seul professeur de médressé à Khotan connaît les commentaires arabes du Livre sacré et peut les expliquer ; c’est, d’ailleurs, le pédant le plus mal élevé que nous ayons jamais rencontré. Chez les musulmans la largeur d’esprit est trop souvent en raison inverse de la science et c’est sans doute à l’ignorance généralement répandue dans le Turkestan que la population de ce pays doit ses qualités de tolérance et de cordialité bienveillante.
Les médressés ou collèges de théologie, véritables couvents, ont fréquemment plus de professeurs que d’élèves ; dans les plus sérieux on apprend le Coran par cœur sans l’entendre, on étudie le droit canon, et l’on explique quelques livres persans faciles comme le Gulistan. La plupart des médressés, qui sont nombreuses, sont moins des collèges que des hôtelleries et des réfectoires de moines (cheikhs), dont le meuble essentiel n’est point la bibliothèque, mais la grande marmite de fonte autour de laquelle tout gravite. La valeur et la réputation s’en mesure p.236 à la dimension de cette marmite et à la succulence des moutons qu’on y fait cuire.
Pour achever de passer en revue le personnel religieux il convient de dire un mot des moines mendiants et errants, derviches, kalendar ou divâna, qui sont organisés en un ordre à la tête duquel est placé un pir. Ils ont renoncé au monde, ont fait vœu de pauvreté et parcourent les rues et les routes en demandant l’aumône et en célébrant la gloire de Dieu. Ce sont très souvent des vagabonds sans feu ni lieu ou des fous qu’on traite avec bonté, avec un respect plus ou moins ironique et qui, par suite, sont parfaitement inoffensifs. Il est d’ailleurs difficile de distinguer a priori ceux qui sont vraiment affiliés à l’ordre monastique des faux frères qui ont adopté le costume, le langage et les manières des derviches authentiques. Ce costume consiste en une tunique courte (djenda), faite de pièces et de morceaux rouges, verts, bleus, jaunes, parsemée de petites touffes de fils, un grand bonnet pointu (koulah), un tchiltar, faisceau assez épais de longs cordons bruns qui servent de turban ou de ceinture à volonté et enfin un bâton (aça). Quelques-uns seulement portent une culotte. Ainsi accoutrés ils se promènent dans les lieux publics et les bazars, se montrent dans les cours et les vestibules des grands personnages et des riches marchands, ont leur franc parler, disent son fait à chacun en un langage volontiers mordant et grossier. Ils ont une danse particulière d’un rythme vif, violent qu’ils exécutent en chantant un cantique pieux d’une voix ardente, passionnée, dont le refrain est généralement : Ya Allah ! inchâh Allah ! Ils s’accompagnent d’ordinaire avec le sipay et ils s’exaltent, tournent de plus en plus rapidement, chantent sur un ton de plus en plus tragique et insensé jusqu’à ce qu’ils soient à bout de forces. Les femmes exécutent quelquefois cette danse, et, en ce cas, elles se serrent la taille avec une ceinture d’homme. Chose curieuse ! j’ai retrouvé au fond du Tibet la même danse dansée par des mendiants tibétains, avec les mêmes gestes, les mêmes jeux de physionomie et, sinon la même chanson, du moins le même air ; p.237 seulement les mendiants tibétains se couvrent la figure d’un masque et s’accompagnent de tambourins. La ressemblance est telle qu’elle frappa nos domestiques musulmans non moins que nous et qu’ils se mirent à battre la mesure en criant : Ya Allah ! inchâh Allah ! Il n’est pas probable que cette ressemblance soit fortuite.
Le clergé du Turkestan chinois, quoique déchu de son ancienne omnipotence, a conservé une grande influence sociale qui reste la pierre d’achoppement à l’établissement définitif de la domination chinoise. Le molla a'lam de chaque localité partage la prééminence avec le bek et il est difficile de dire laquelle est la plus forte de l’influence laïque ou de l’influence cléricale ; elle se pénètrent l’une l’autre à un point dont nous nous faisons difficilement une idée en Europe où l’élément religieux et le laïque, beaucoup plus clairement séparés, ont toujours une tendance à s’opprimer l’un l’autre. Chez les musulmans la confusion du spirituel et du temporel n’amène aucunement l’annihilation de celui-ci ainsi qu’au Tibet par exemple. Les deux éléments sont trop intimement liés pour se faire tort l’un à l’autre ; ils ne sont en somme que les deux faces d’une même chose. Les mollas ne sont point populaires. On leur reproche leur avarice ; leur âpreté à tirer profit de la religion, leur zèle hypocrite, leur étroitesse d’esprit, la dureté avec laquelle, dès qu’ils sont les maîtres, ils forcent le pauvre monde à faire ses dévotions et à suivre à la rigueur une foule de prescriptions ennuyeuses. On se souvient que sous Yakoub Bek ils menaient les fidèles à la mosquée à coups de bâton, châtiaient les femmes non voilées et les hommes sans turban, coupaient le nez des fumeurs, égorgeaient les femmes de mœurs légères. Un jour, le gouvernement de Habîboullah Hâdji venait à peine d’être installé à Khotan, des ivrognes furent surpris ; séance tenante, ils furent condamnés avec celui qui leur avait vendu de l’eau-de-vie à avoir la tête tranchée. Aussi le vulgaire dépense-t-il volontiers sa verve satirique à blasonner les membres du clergé. « Deux mollas, dit le proverbe, font un homme, un molla fait une femme. » p.238

Fais ce que dit le molla, ne fais pas ce qu’il fait.

Tirer un sou d’un molla, c’est tirer des crins d’une galette (de l’huile d’un mur).

On ne se gêne pas pour maltraiter le clergé en discours ; mais il n’y faut pas attacher plus d’importance que cela n’en mérite. Les peuples ont toujours aimé à dauber leurs maîtres ; ils n’en obéissent pas moins. Ce sont des mollas qui en 1863 ont soulevé contre les Chinois la population de Koutcha et celle de Khotan. On continue à les craindre et à les écouter, ne fût-ce que par haine des conquérants. Il est vrai que la religion n’étant plus obligatoire, on en prend à son aise avec ses préceptes. Il y a un certain nombre de gens, des riches surtout, qui pour soutenir leur crédit, et se donner le caractère d’hommes respectables, se piquent d’être fidèles observateurs de la chériat, qui font leurs ablutions et disent leurs prières très régulièrement, payent la zékât aux mosquées, aux médressés, aux pauvres, portent le turban, s’abstiennent de jouer aux jeux de hasard, de boire de l’eau-de-vie et de fumer ; car c’est une particularité de l’islamisme de ce pays que l’usage du tabac soit tenu à péché. Mais la religion de la masse est douteuse : on n’abuse ni des ablutions, ni des prières, il y a généralement fort peu de monde à la mosquée, sauf les jours de fête ; on s’abstient de la zékât, on laisse les turbans chez les marchands, on fume non seulement le tabac, mais aussi le hachîch et à l’excès, et si l’on est très strict à s’abstenir de la viande de porc, on ne s’interdit pas absolument l’eau-de-vie. Les tchay khânah sont souvent des tripots où l’on joue et où l’on s’enivre. On voit, rarement il est vrai, des ivrognes festonner dans les rues, plus fréquemment des femmes se promener le visage découvert. Le fanatisme est si peu dans les mœurs que les habitants du pays, musulmans sunnites, n’éprouvent point de scrupules à donner leurs filles aux Balti chiites, en présence p.239 de qui les Afghans, plus rigoristes, détournent la face et crachent à terre. Bien mieux, il est loin d’être sans exemple qu’à l’indignation des prêtres austères, un Chinois épouse une musulmane avec les formes du mariage musulman par devant un molla complaisant. Le peuple est très peu instruit de sa religion ; tout le monde sait la sourat fâtihat, le chapitre premier et suffisant du Coran, peu savent davantage.
Les fêtes sont assez strictement observées. Ce sont des occasions de réjouissances et de farniente que l’on se garderait bien de négliger. Si le jeûne de ramazân rend la journée pénible, on se dédommage la nuit. Aux fêtes de la rupture du jeûne et de Kourbân les riches et les pauvres, les hommes, les femmes et les enfants revêtent des habits neufs. Beaucoup empruntent pour se mettre en état de paraître dignement. Les parents et les amis, hommes et femmes, vont se voir dans leurs demeures respectives pour se souhaiter la fête. Les hommes se serrent les mains en disant : Moubarek bolsoun ! Les femmes se baisent au visage. Puis tout le monde se rend à la mosquée pour la prière solennelle. Au retour, chacun étend chez soi de nouveaux feutres, de nouveaux tapis ; on y place un dastarkhân avec du pain, des sucreries, des fruits, des pâtisseries confectionnées pour la circonstance, zangza et boukoursak, que l’on recouvre d’une serviette blanche, et chaque personne qui vient en visite en prend sa part. Ce dastarkhân reste exposé pendant les huit jours que dure la fête et jusqu’au huitième jour les artisans chôment, les boutiques sont fermées, le commerce est arrêté.
Les édifices du culte sont en général fort mesquins et mal entretenus. La plupart des mosquées ressemblent à des hangars formés de trois pans de mur, d’un toit et d’une colonnade de bois avec une palissade pour empêcher les chiens d’entrer. Presque toutes celles qui se distinguent par une masse imposante, la solidité de la construction et une certaine ornementation, ont été élevées par ordre et aux frais du gouvernement de Yakoub Bek ou de Habîboullah Hâdji. Dans la ville de Khotan on compte 44 mosquées et la seule convenable est la mosquée p.240 cathédrale qui n’offre d’ailleurs rien qui soit digne d’être noté. Les mazârs, tombeaux des saints auxquels la superstition attribue toutes sortes de vertus spéciales, sont plus soignés ; encore n’est-ce pas la tombe même qu’on s’attache à faire belle et grande, mais les bâtiments où vit la communauté des religieux attachés au culte du saint et chargés de faire le repas sacré en son honneur. On ne saurait être plus pratique. Les deux mazârs les plus remarquables de Khotan sont celui de Hazret Soultân Abou Séid, au nord de la ville, et celui de Mohammed Djelal ed-dîn au sud. Ce dernier est appelé ordinairement Altoun mazâr à cause de la légende selon laquelle le saint qui y est enseveli reçut du ciel à sa naissance un berceau d’or. Dans la province de Khotan sont répandus une foule d’autres mazârs dont les plus vénérés sont celui de Dja’far Teyrân à Tchira et ceux des douze imams descendants de Ali à qui l’on attribue la conversion du pays à l’islamisme. Je reviendrai sur ce sujet dans un mémoire particulier. Je me bornerai à établir ici que le culte de ces saints musulmans, dont fort peu sont authentiques, se rattachent aux religions antérieures à l’islamisme. Les prêtres musulmans, impuissants à détruire la vénération que le peuple avait vouée à certains sanctuaires antiques, les ont adoptés et baptisés du nom de personnages islamiques. Certains faits que l’on attribue aujourd’hui à ceux-ci se retrouvent dans les légendes bouddhiques rapportées par Hiouen Ts’ang. Ainsi l’on raconte que la bonne nouvelle fut apportée pour la première fois dans le pays en l’année des ambassades par un parent du prophète, Imâm Dja'far Teyrân, qui se rendit de La Mecque à Tchira en volant à travers les airs. Or le moine bouddhiste nous apprend qu’à Kéria il y avait une statue du Bouddha en bois de santal, haute de vingt pieds et lumineuse, faite à Kauçambi dans l’Inde et que lorsque le Bouddha eut quitté ce monde, la statue s’élança dans les airs et arriva au nord du royaume de Khotan-Kéria de même que Dja'far. La légende de Djemâl ed-dîn, dont le mazâr est à Kéria, et que Dieu vengea des injures dont il avait été l’objet, de la part des habitants de Kétek en ensevelissant cette ville sous le sable, est précisément la légende de l’arhan bouddhiste, qui, maltraité p.241 par les habitants de Ho-lao-lo-kia, fut vengé d’une pareille manière et se retira pareillement à Kéria. Le mazâr de Khodja Moubebb Khodjam près d’Oudjet est situé sur l’emplacement d’un ancien monastère bouddhique. On y trouve quelques restes de constructions en pierres sèches adossées à la colline de la même manière qu’un couvent tibétain et dans une grotte, annexe de ces constructions, nous avons découvert une recension en kharoshti du Dhammapada. Mais il ne faudrait point conclure de là que les mazârs soient en général des couvents bouddhiques islamisés, et que les cultes et les légendes locales ne soient que les cultes et les légendes bouddhiques revêtus d’un masque musulman. Je tiens pour certain que nous devons en faire remonter l’origine beaucoup plus haut et que le bouddhisme lui-même n’avait que capté et détourné à son profit les objets de la religion populaire antérieure. Le culte des mazârs est essentiellement païen. Ils sont toujours ornés de tough, queues de cheval suspendues à des perches, signes qui en manifestent le caractère sacré. Or ce n’est pas la un usage musulman, ni bouddhique ; mais nous en retrouvons la source dans le chamanisme. Chez les Turcs de l’Altay  le sacrifice le plus solennel est celui du cheval. L’animal tué, on en détache la peau avec la tête et les pieds et l’on fixe cette dépouille à une perche, de manière que la tête regarde l’orient. Chez les vieux Turcs, au rapport des chroniqueurs chinois, les têtes des victimes immolées en l’honneur des morts étaient attachées à des perches. Chez les Kazak, dans les cérémonies des funérailles, au lieu de tuer le cheval en l’honneur du mort, on se contente de lui couper la queue, et le cheval ne doit plus servir, car il est censé avoir été sacrifié. Puis, la coutume franchissant une troisième étape, on s’est borné à suspendre des queues de cheval quelconques sur la tombe de ceux que l’on voulait honorer. Le tough n’est ainsi que le reste du sacrifice primitif, il représente la victime que l’on immolait réellement dans les temps anciens, aussi plus un saint a de tough sur sa sépulture, plus il p.242 est vénérable. En outre le principal office des mollas attachés à un mazâr est de faire un repas en commun ; le premier soin de ceux qui fondent un mazâr est de le munir d’une marmite qui a un caractère sacré comme le ciboire et le calice ; les pèlerins ont le devoir, s’ils veulent que leur visite soit agréée du saint et leur soit profitable, d’offrir ce qu’il faut pour préparer le repas. On sait que manger ensemble était, dans toutes les religions antiques, un acte sacramentel. Chez les Turcs de l’Altay le prêtre divise la viande de la victime, l’offre aux dieux, hôtes invisibles, puis la distribue aux assistants, hôtes visibles qui représentent les dieux et, par conséquent, sont tenus de manger avec avidité. Le repas commun des mazârs est simplement un reste de sacrifice païen. Les mazârs sont situés le plus souvent dans des endroits écartés et déserts, or les Turcs païens de Sibérie de même que les Kazak, les Mongols et les Tibétains ont une particulière vénération pour les lieux de ce genre. Les grands sacrifices des Turcs altaïques s’accomplissent près de petits bois de bouleaux solitaires, les Kazak continuent à faire des sacrifices près de certains arbres isolés dans la steppe. Le génie qui y réside et qui a aujourd’hui pris le nom d’un saint musulman, a la vertu de procurer des enfants aux femmes stériles, qui viennent en secret immoler des brebis. C’est également le service le plus ordinairement demandé aux saints des mazârs. A la naissance d’un enfant, les parents vont souvent en pèlerinage au prochain mazâr et y donnent le festin de naissance. Lorsque, la première année accomplie, on doit raser pour la première fois la tête de l’enfant, on accomplit souvent sur le tombeau d’un saint cette cérémonie, qui avait primitivement le caractère d’un sacrifice religieux, et qui est toujours accompagnée d’un repas. Enfin les mazârs sont environnés de terreur superstitieuse ; le téméraire qui ne se tiendrait pas à la distance réglementaire de la tombe et oserait en approcher davantage serait immédiatement englouti ou foudroyé.
Ce culte des mazârs se rattache au vieux culte des ancêtres. Le seul fait que ces sanctuaires sont toujours des tombeaux le laisserait supposer. Il ne suffit point qu’ils soient consacrés à des saints musulmans, p.243 il faut que ces saints soient considérés comme y étant ensevelis ; pour satisfaire à la superstition populaire les mollas ont été obligés de fabriquer des légendes permettant de faire mourir en Kachgarie une foule de défenseurs de la foi, qui sont authentiquement morts en Arabie, en Mésopotamie ou en Perse. J’irai plus loin et je crois pouvoir poser en principe que ces mazârs recouvrent les tombes des anciens princes du pays. En effet, nous savons qu’à Khotan, lorsque le bouddhisme y était déjà triomphant, le roi était enterré dans un lieu désert, que sur sa tombe on édifiait un temple où l’on accomplissait à époque fixe des sacrifices en l’honneur du mort, devenu dieu tutélaire de la cité. Or, les mazârs sont également situés dans des lieux déserts, les saints qui y reposent sont traités de padichâhim, notre souverain, leurs légendes en font presque toujours des princes et leur attribuent beaucoup plus de prouesses guerrières que d’actes de piété. Les indigènes ont conservé, après l’introduction de l’islamisme, l’habitude de rendre un culte religieux à la mémoire de leurs princes les plus remarquables. Ainsi Abou Bekr, qui fut un grand coquin et qui périt sous les coups de vrais croyants, est devenu un saint martyr ; des cheikhs font le repas sacré en son honneur, et sa tombe, ornée de tough, est un but de pèlerinage. Le mazâr le plus magnifique et le plus révéré de tout le Turkestan est celui de Hazret Apak, qui régna à Kâchgar au XVIIe siècle, et qui ne méritait point tant d’égards au point de vue religieux.
Au reste le culte des ancêtres était très général dans la Kachgarie primitive et de la plus haute importance. Si nous pouvions remonter par une série de documents clairs et sûrs à l’origine de la famille, nous trouverions sans doute à la base de son organisation le culte des ancêtres et du foyer domestique. A défaut de preuves directes suffisantes, il subsiste encore aujourd’hui assez de traces des coutumes antiques pour faire de cette proposition autre chose qu’une conjecture sans fondement. Ces survivances semblent se rattacher en majorité aux vieux usages turcs, soit que les Turcs aient imposé leurs propres pratiques aux Aryens du Tourân oriental, soit que, les croyances relatives à la religion domestique étant analogues chez les deux peuples, p.244 certaines formes se soient trouvées semblables chez l’un et chez l’autre sans qu’il y ait eu emprunt de l’un à l’autre, soit enfin que les Turcs aient très anciennement, dès avant l’ère chrétienne, adopté certains rites de leurs voisins. Le culte des esprits, dont parlent les auteurs chinois, religion primitive du Tourân, impliquait le culte des ancêtres. Quatre cents ans après Jésus-Christ, devant chaque maison de Khotan s’élevait une petite tour pareille aux tcho-rten du Tibet moderne, monument sacré, qui contenait les restes des ancêtres, génies protecteurs de la maison, mais que le bouddhisme triomphant avait fait dédier au Bouddha. Ceux qui avaient perdu un proche parent se rasaient la tête et se déchiraient le visage avec leurs ongles. Il ne faut point voir là un simple témoignage de douleur naturelle, car c’était une cérémonie réglée d’avance et obligatoire, tout à fait indépendante du chagrin réel que l’on pouvait éprouver. L’affliction la plus vive ne se traduit pas ainsi dans nos sociétés modernes, qu’une religion plus haute et une raison plus éclairée ont affranchies des terreurs vaines, avec combien de peine d’ailleurs et combien d’incertitude encore ! Il s’agit d’un véritable sacrifice religieux destiné à apaiser l’âme du défunt et à se gagner sa bienveillance. C’est ce qui ressort de la comparaison avec les rites semblables de peuples mieux connus : les Arabes, par exemple, se rasaient la tête et déposaient leur chevelure auprès de la Ka'bah en offrande au Dieu, de même ils se balafraient en l’honneur de la divinité aussi bien qu’en l’honneur des morts. A Karachahr on immolait des victimes aux esprits des ancêtres le septième jour du septième mois (Annales des T’ang) .
Aujourd’hui l’islamisme est loin d’avoir détruit tous les vestiges de l’ancien culte des morts et des ancêtres. Lorsqu’un homme est mort, on lave son corps et on l’enveloppe d’un linceul à la mode musulmane. On p.245 le garde à la maison le temps nécessaire pour permettre aux parents éloignés de venir et de faire les préparatifs de la cérémonie, soit de un à trois jours. Les parents mâles l’accompagnent au cimetière, un bâton à la main, une ceinture blanche autour de la taille et un bonnet blanc sur la tête. Le blanc est la couleur du deuil, comme en Chine, au lieu que dans le Turkestan occidental, c’est le bleu foncé. Au cimetière, on abandonne le bâton et l’on conserve la ceinture et le bonnet. Les femmes, vêtues d’un surplis blanc (kafan), vont seulement jusqu’à la mosquée voisine, et, quelquefois assistées de pleureuses à gages, chantent une mélopée plaintive, avec des accents de douleur profonde :

O mon père ! mon vaillant père ! mon bon père ! O ma mère ! ma mère, belle aux sourcils noirs ! tu nous as abandonnés et nous sommes restés seuls !, , ô ma fleur ! mon fils ! , ô mon amour ! mon mari ! Elles se livrent aux mêmes lamentations dans la maison en se tirant les cheveux, se frappant la poitrine et s’égratignant le visage. Les orthodoxes sévères blâment ces pratiques, qui sont en effet condamnées par la religion musulmane. La sépulture est creusée conformément à la tradition islamique ; le mort y est couché, la tête au nord et non pas à l’ouest comme chez les Turcs et les Mongols païens par adoration du soleil levant. Mais on enfonce un bâton dans le tertre funéraire, du côté du chef, afin, disent les mollas rigoristes, que le sable n’efface pas toute trace de la tombe. Cette explication rationaliste n’a aucune valeur ; le bâton disparaît le plus souvent bien avant le tertre lui-même, et les trous subsistent. Le peuple, moins soucieux d’orthodoxie, prétend que ces trous servent à donner de l’air au mort, qui, par conséquent, est considéré comme vivant dans son tombeau. En réalité ces trous avaient primitivement pour but de faire parvenir les aliments à la bouche du mort ; c’est ce que démontrent les usages p.246 anciens des Grecs et des Romains et ceux encore en vigueur des Turcs Tchouvaches. Trois jours durant, on ne fait cuire aucun aliment dans la maison du défunt , car, selon les croyances primitives, la mort entraîne une souillure. Les Turcs de l’Altay ont recours au chaman pour purifier la tente où un décès a eu lieu. Dans le Turkestan les parents se réunissent le troisième jour dans la demeure du défunt et prennent part à un repas en l’honneur de celui-ci. On connaît le rôle du repas dans les vieilles religions ; c’est un véritable sacrifice. Notez en outre que les parents seuls sont présents, le mort n’accepte que les offrandes des membres de sa famille. Chaque jour de la semaine qui suit, les parents s’assemblent au cimetière, puis à la maison mortuaire afin d’accomplir les lamentations solennelles et le septième jour ils partagent un nouveau repas. Autrefois le deuil prenait fin après sept jours, au moins à Karachahr . On attachait évidemment une signification fatidique au nombre sept. La fête des morts, nous l’avons dit, était le 7 du septième mois. Ainsi, chez les Turcs anciens on tournait sept fois autour de la tente funéraire et l’on renouvelait sept fois la cérémonie du deuil. Chez les Kazak le principal repas se donne sept jours après le décès. Il ne faudrait pas cependant voir là une coutume exclusivement turque, car les Arabes par exemple, faisaient sept fois le tour du tombeau de même qu’ils font sept fois le tour de la Ka'bah. Aujourd’hui on quitte le deuil le quarantième jour conformément aux usages musulmans et, en même temps, on offre en l’honneur du trépassé un troisième dîner, accompagné de musique et de danses, pratique dépourvue de sens pour les modernes, mais par laquelle les hommes d’autrefois entendaient rendre hommage à l’ancêtre ainsi qu’a un dieu et le réjouir dans son sépulcre. Après un an écoulé un repas funèbre réunit encore la famille. Tant qu’il a des parents et des descendants le mort n’est jamais négligé. p.247 On célèbre la fête des trépassés le 14 du mois de cha'ban, qui est appelé barât, en Turkestan. Les femmes portent aux cimetières des galettes dites pochkâl, les déposent sur les tombes de leurs parents et n’y touchent pas elles-mêmes ; car ces galettes étaient primitivement destinées à nourrir le mort ; mais aujourd’hui ce sont les mollas qui en font leur profit. En présentant leurs offrandes aux ombres des ancêtres, les femmes se livrent aux lamentations accoutumées. La nuit suivante personne ne dort ; dans chaque maison on prépare un banquet, on joue des instruments, on chante et on danse pour les membres de la famille qui ont quitté ce monde ; on remplit de paille des gourdes où l’huile a été gardée pendant longtemps, on les attache au bout de gaules, on y met le feu et on les promène afin de « contenter les âmes des défunts  » et d’appeler sur les vivants leur bienveillante attention. « Le mois de barât est venu, chante-t-on, ne le savez-vous pas ? — Nous avez-vous offert les galettes ? — Le mois de barât est un noble mois, — pour ceux qui restent éveillés il y a une place en paradis . »
Le soir du quatorzième jour de barât, on allume au coucher du soleil une rangée de feux par-dessus lesquels les femmes sautent. Cette cérémonie se retrouve exactement sous la même forme chez les Tadjik de la Transoxiane à la fête du mercredi brillant, tchaharchembeh-i-senny . On peut donc croire qu’elle est d’origine indo-européenne. Le fait qu’elle se pratique le jour des trépassés montre la relation qui existe entre le culte du feu et celui des ancêtres. Ce culte est essentiellement p.248 celui du feu domestique, qu’aujourd’hui encore on prend soin, sans savoir pourquoi, de ne pas laisser s’éteindre ; la maîtresse de maison le couvre de cendres le soir et le ravive le matin au moyen d’une branche de genévrier, arbrisseau qui a un caractère sacré chez les Turcs de Sibérie, les Mongols et les Tibétains. Elle enflamme cette branche et la promène ensuite de chambre en chambre afin de purifier l’habitation. Si le feu de la cuisine — car il ne s’agit pas de n’importe quel feu qu’on peut faire par hasard dans la maison — vient à s’éteindre, on évite de le rallumer avec une allumette, on préfère emprunter des charbons au foyer du voisin. Ce feu était pour les anciens Turcs comme pour les Indo-Européens l’âme toujours vivante des ancêtres, la représentation visible en même temps que la divinité de la famille. Lorsque les Kazak et les Kyrghyz offrent le sacrifice au foyer de leur tente, ils l’invoquent en ces mots : Out ata, out ana ! ô feu, toi qui es mon père ! ô flamme, toi qui es ma mère ! Dans les langues turques outchâgh, foyer, et out, feu, ont également le sens de famille. Le chef de famille est appelé out aghacy, le maître du feu. Outchâghymyz sounmaçoun, puisse notre foyer ne point s’éteindre ! signifie : Puisse notre race ne point périr, avoir jusqu’à la fin des siècles des descendants qui entretiennent le feu sacré et la vie des mânes des aïeux ! Ce n’était point une métaphore à l’origine.
La continuité nécessaire du feu domestique et du culte rendu aux ancêtres étant assurée par le mariage qui en est la condition indispensable, le mariage était, par suite, un des actes les plus importants de cette ancienne religion. Si l’on fait abstraction de ce qui est purement civil et de ce qui a été imposé par l’islamisme, on voit que les cérémonies qui aujourd’hui entourent dans le Turkestan chinois l’union conjugale s’expliquent par le culte des ancêtres et du foyer et consistent essentiellement à détacher une fille du culte paternel pour la rattacher à celui de l’homme qui l’a choisie pour femme. Elles rappellent de très près les formalités du mariage grec ou romain tout en étant conformes aux vieilles coutumes turques comme à celles de la Chine. Elles se divisent en trois actes : 1° le prétendant se rend avec ses amis à la p.249 maison de son futur beau-père. Ils chantent un hymne dont le refrain archaïque : Hay, hay uleng, hay uleng ! reste peut-être d’une formule sacrée, n’est pas compris de notre temps . Le père de la jeune fille les reçoit à la porte, leur présente le pain de l’hospitalité et les introduit cérémonieusement. Puis il remet solennellement sa fille entre les mains du jeune homme au cou duquel il passe un mouchoir , symbole sans doute de l’autorité paternelle qu’il lui confère ; on apporte un bol d’eau salée, les parents des jeunes gens y trempent un morceau de pain et l’offrent aux fiancés. Alors seulement la jeune fille peut quitter la maison paternelle ; elle est déliée de ses obligations vis-à-vis de son foyer et de ses ancêtres. C’est le moment où ce rite suranné s’accomplit, que les prêtres musulmans ont choisi pour intervenir et consacrer l’union au nom d’Allah. En effet, à partir de cet instant, la jeune fille n’appartient plus à la famille de son père et n’a plus le droit d’y demeurer ; le prêtre ne pourrait donc plus lui poser la question sacramentelle : « Veux-tu suivre cet homme comme mari ? »
2° La jeune fille est conduite à la maison de l’époux. Le cortège est aussi pompeux que possible ; on va à cheval aux sons de la musique. La fiancée et les femmes de sa famille ne doivent pas se prêter de bonne volonté à cet abandon de la maison paternelle. Elles pleurent et se lamentent. Les amis du fiancé chantent pour consoler la jeune fille :

Ne pleure pas, ô jeune fille, ne pleure pas, vous serez heureux.
La mère gémit : p.250

O ma petite aux yeux noirs, ô mon enfant, hélas ! ô mon enfant ! Ma chérie au doux parler, aux yeux tendres, ô mon enfant, hélas ! ô mon enfant ! Mon enfant s’est séparée de moi, ô mon enfant, etc. A la maison seule je resterai, ô mon enfant, etc.
Chez les Kazak la résistance opposée est plus vive ; les parentes du fiancé simulent un rapt de la jeune fille que ses amies défendent. On a voulu voir là un vestige du prétendu mariage par capture. En réalité, c’est un symbole destiné à marquer la gravité exceptionnelle d’un acte, qui rompt les liens sacrés de la famille et qui ne peut être légitimé si l’on n’y est contraint et forcé. C’est aussi la manifestation de la douleur naturelle que la jeune fille éprouve à passer dans une maison étrangère, douleur dont nous n’avons presque pas l’idée dans nos sociétés civilisées. Pour les barbares, la famille est beaucoup plus importante que pour nous, c’est le point central où se rapportent tous leurs sentiments, leurs intérêts, leurs droits et leurs devoirs ; de plus ils sont essentiellement des gens d’habitude, ils ont l’horreur ou plutôt la crainte superstitieuse du changement. J’ai toujours observé ou entendu dire chez les Kazak, les Kyrghyz, les Tibétains et les Mongols que les jeunes mariées s’ennuyaient profondément dans les premiers temps et s’accoutumaient avec peine à leur nouvelle existence, pourtant ni plus ni moins désagréable que l’ancienne. Pendant le trajet entre les deux maisons, les jeunes gens du voisinage viennent au-devant du cortège et lui barrent la route en réclamant le mouchoir du marié ; celui-ci est obligé, pour le garder, de leur distribuer quelque argent. Peut-être ces jeunes gens représentent-ils les p.251 membres du clan de la jeune fille qui ne veulent pas l’en laisser sortir, les liens du clan étant aussi sacrés et indissolubles que ceux de la famille ; les unions régulières entre personnes de clans différents n’ont dû être permises à l’origine qu’à la suite d’un traité consacré par l’établissement d’une taxe sur chaque mariage exogame . Ainsi cette coutume, dont je ne connais pas d’autre exemple, serait le complément du premier acte de la cérémonie nuptiale, libérant de ses obligations vis-à-vis de son clan la jeune fille déjà libérée de ses obligations vis-à-vis de sa fit mille. Arrivé à la porte de la maison de l’époux, le cortège s’arrête. Comme la jeune fille ne peut entrer d’elle-même dans cette demeure étrangère, où elle n’a aucun droit sans la volonté expresse de celui qui en est le maître, les parents du jeune homme la soulèvent sur un tapis, lui font franchir le seuil sans que ses pieds le touchent et la portent autour d’un feu allumé à l’intérieur. C’est une façon de la présenter aux divinités domestiques et de prier celles-ci d’agréer les hommages de la nouvelle venue. Ce n’est point encore l’initiation proprement dite.
3° Ici se place une coutume bizarre, qui se retrouve également chez un grand nombre de peuples divers, et dont personne n’a fourni jusqu’à présent une explication satisfaisante. Pendant trois jours les nouveaux mariés ne doivent point voir leurs beaux-parents. Si par hasard le gendre se rencontre dans la rue avec son beau-père, l’un et l’autre aussitôt qu’ils s’aperçoivent s’enfuient précipitamment, chacun de son côté, comme s’ils craignaient de commettre un crime ou un sacrilège : Pour comprendre cette coutume il faut savoir qu’elle n’est qu’un fragment, pour ainsi dire, d’un rite, presque tombé en désuétude dans le Turkestan chinois, mais qui est encore observé en partie chez les Sartes de l’autre côté du Pamir, et entièrement chez les Kyrghyz. Après avoir été présentée au foyer de son mari, l’épouse est placée dans p.252 un coin de la tente derrière un rideau. Elle y reste cachée durant trois nuits à ses parents, à son époux, à tout le monde, sauf à quelques amies intimes, qui s’occupent à consulter les sorts. Ce laps de temps écoulé, elle est tirée solennellement de derrière le rideau, son mari peut la voir et il peut voir ses beaux-parents. C’est ce qu’on appelle la fête du visage découvert (Bet atchâr toy en kyrghyz, yuz atchkou dans le dialecte du Turkestan chinois). La pudeur n’entre pour rien dans ce rite, puisque la jeune épouse ne connaît pas ou est censée ne pas connaître son mari ; du reste on ne conçoit pas quelle pudeur peut éprouver un beau-père à voir son gendre, une belle-mère à voir sa bru. Encore moins est-ce l’expression de la colère du père contre le ravisseur de sa fille, dans l’hypothèse, d’ailleurs purement fantaisiste, du mariage par capture ; car pourquoi, en ce cas, le beau-père fuirait-il le gendre au lieu de l’attaquer ou de le menacer ? pourquoi le jeune homme et sa mère tiendraient-ils l’épouse à l’écart ? Tout s’éclaircit au contraire si l’on admet que la présentation de la jeune fille au foyer ne suffisait pas primitivement à l’initier d’une manière définitive au culte de la famille où elle entrait ; il fallait en outre que les divinités domestiques, qui en principe refusent l’hommage de l’étranger, l’eussent agréée et l’eussent autorisée à leur sacrifier. On consultait donc le sort, ou plutôt, dans les temps anciens, on procédait à une cérémonie pour contraindre les mânes à se montrer favorables. Tant que la réponse attendue n’était pas obtenue, le mariage restait en suspens. La situation était délicate, le jeune homme avait enlevé une fille à son foyer et ne lui en avait pas procuré un autre ; on était dans le doute et la crainte. Le mari n’approchait point de sa femme qui n’était qu’une intruse dans sa famille, il évitait de se rencontrer avec son beau-père, vraisemblablement pour des motifs religieux, car pendant la durée des rites de propitiation, il fallait rester pur de tout contact avec l’étranger, surtout avec un étranger qui avait été cause d’un trouble dans le culte domestique. Enfin l’arrêt favorable étant rendu, la jeune épouse sortait de sa réclusion, s’avançait vers le feu, y versait de la graisse par manière de sacrifice religieux, en disant : Out ata ! out ana ! indiquant clairement par ces p.253 mots qu’elle n’avait plus d’autres ancêtres que ceux de son mari, dont les âmes semblaient briller et se réjouir dans la flamme soudain ranimée par l’offrande. Puis elle faisait fondre un peu de graisse au feu sacré et s’en couvrait le visage pour s’imprégner matériellement de l’essence de ses nouveaux ancêtres. Telle est la pratique usitée parmi les Kyrghyz modernes. C’est alors seulement que le but de la cérémonie nuptiale est atteint : la femme, détachée d’une famille et d’un culte, a été rattachée à un autre culte et à une autre famille. Cet achèvement du rite est célébré par un festin où prennent part les membres des deux familles, et qui marque l’union définitive de la femme avec son mari et avec les dieux de celui-ci. Une preuve péremptoire que tel est bien le sens de l’interdiction temporaire des rapports entre le gendre et ses beaux-parents, c’est que chez les Kyrghyz, où elle existe, elle prend fin dès que la jeune femme est admise à sacrifier au foyer et que le mariage est accompli, tandis que chez les Turcs de l’Altay, où l’épouse offre immédiatement le sacrifice à son entrée dans la tente de l’époux, l’interdiction en question n’existe pas, et le repas commun a lieu le jour même.
On voit quelle était à l’origine la signification et l’importance de ces cérémonies que les modernes ne comprennent plus, formes vides, d’où s’exhale à peine encore un léger parfum des croyances passées. On retrouve ailleurs, épars çà et là, quelques autres indices de la religion antique. Le peuple célèbre toujours, comme au VIIe  siècle, la fête du printemps aux environs du premier février, à la veille des semailles et du labourage. C’est le jour nouveau, le naou rouz ; les femmes ornent leur coiffure de fleurs de papier, symbole de la vie qui renaît dans la nature. Cette fête est indépendante de celle que célèbrent les autorités chinoises à la même date et que l’on appelle tchaghân, mot mongol qui veut dire blanc, de bon augure. Il est des animaux qui sont tenus pour p.254 sacrés ; ainsi les pigeons dont on voit partout un grand nombre, errant librement sur les routes, dans les cours, dans les rues, sans que nul n’y touche, sauf exception. En certaines maladies ou indispositions entraînant une idée d’impureté, on sacrifie avec quelque solennité un de ces volatiles et l’on badigeonne de son sang le dos de la personne qu’il s’agit de purifier. A 40 kilomètres à l’ouest de Khotan il y a, au milieu des dunes de sable, un mazâr dit Koum Rabât, où vivent une foule de pigeons, qui sont nourris par la charité pieuse des passants. C’est un acte hautement méritoire que de leur offrir un sac de grains et ce serait un horrible sacrilège que de tuer l’un d’entre eux. Il est possible que ces pigeons sacrés se soient rattachés primitivement au culte d’une divinité du feu. Dans une des légendes concernant Chakya Mouni, il est raconté que celui-ci sauva un jour une colombe des mains d’un chasseur, or il se trouva que cette colombe était Agni, le dieu du feu. On peut rapprocher de ce fait la tradition évangélique, selon laquelle l’Esprit divin se manifeste indifféremment sous la figure d’une colombe ou sous l’apparence d’une flamme.
Les superstitions, que l’islamisme n’a pu détruire, sont nombreuses encore et diverses. On croit aux revenants, aux bons et aux mauvais génies, avec plus de modération toutefois qu’en Chine. Il existe une sorte de gnome, albâsty () qui prend différentes formes, souvent celle d’une vieille ébouriffée et velue ; parfois il est invisible, mais fait sentir son souffle, entendre sa voix ou le bruit de sa marche. Il se plaît à effrayer le voyageur solitaire ou à tourmenter les hommes durant leur sommeil. On croit au mauvais œil et il y a des jettatori de profession dits nazerbân (). On prend soin de ne montrer à personne l’enfant nouveau-né. Lorsque, le jour de bazar, la première personne que rencontre un marchand, en sortant de son logis pour se rendre à sa boutique, est une femme, il rentre chez lui, persuadé que s’il continue son chemin il ne fera pas d’affaires. La sorcellerie est toujours fort en faveur surtout pour la guérison des maladies. Les sorciers-guérisseurs sont appelés piroukhoun. La cérémonie destinée à chasser le démon de p.255 la maladie se pratique en résumé de la manière suivante. Trois ou quatre gaillards jeunes et solidement charpentés frappent à tour de bras sur de grands tambours de basque ornés d’anneaux en hurlant à tue-tête une chanson ad hoc ; cependant le sorcier tourne en dansant de plus en plus vite autour du malade assis par terre et adossé à une corde raide fixée au plafond et au plancher de la maison, lui caresse la figure avec un coq, le frappe d’une verge. Quelquefois il tue le coq et fouette avec les poumons sanglants le dos du patient ; d’autres fois il frappe l’épaule du malade avec un sabre en criant : Fuis, fuis ! ( ). Le coq payé par le malade constitue les honoraires du molla-sorcier. La formule que celui-ci récite en ses exorcismes commence toujours par une invocation à Allah, mais continue par un appel aux âmes des morts, à Tchingiz Khân et aux héros d’autrefois. Il n’est en réalité qu’un chaman dégénéré qui tient son pouvoir des ancêtres sacrés. La corde où est adossé le malade représente l’arbre, qui, lorsque le sacrifice de purification est accompli chez les païens sibériens, doit s’élever au milieu de la tente où la cérémonie a lieu. Cet arbre est entaillé de plusieurs degrés qui figurent les étapes du ciel, auxquels le prêtre est censé monter successivement avec l’aide du cheval et de l’oiseau noir. Le tambourin est l’instrument sacré du chaman, seulement celui qui est en usage dans le Turkestan ne porte point les dessins symboliques, étoiles, soleil, lune, animaux sacrés, qui ornent celui du prêtre sibérien. Des sapèques de cuivre contre lesquelles se heurtent autant d’anneaux de métal tiennent lieu de grelots ; la bordure est composée de seize sections alternativement de corne sombre comme la terre et d’ivoire brillant comme le ciel. Les sections de corne sont parsemées de points blancs figurant des losanges ou des triangles, sur celles d’ivoire des points noirs forment quatre cercles de six points chacun avec un point plus gros en leur centre, et au-dessus comme au-dessous du vide qui sépare les deux cercles du milieu trois points sont disposés en triangle ( HYPERLINK \l "fig11" Fig. 11). Pendant la cérémonie le feu doit être allumé au foyer de la maison ; de temps à autre le tambourin est exposé à la fumée qui l’emplit de la force des divinités p.256 domestiques, et le molla, comme le chaman, approche parfois l’instrument de l’oreille du patient afin de faire pénétrer en lui l’âme des ancêtres. La verge du molla est la branche de bouleau, orbou, qui sert au chaman à purifier l’âme de celui qui offre le sacrifice et à en faire sortir le mauvais esprit. La pratique de frapper le dos du patient avec le poumon de l’animal sacrifié est usitée par les baksa des Kazak. Quant au coq, il ne se retrouve ni chez les Turcs de l’Altay, ni chez les Kazak, qui le remplacent par un cheval ou un mouton. Est-ce par économie que les habitants du Turkestan chinois ont eu recours au coq ou parce que c’était autrefois un animal sacré ? On sait le rôle important que joue dans le mazdéisme le coq, emblème de la vigilance, adversaire des mauvais esprits ; mais le mazdéisme a dû emprunter ses idées sur ce point à des superstitions antérieures. Aussi bien le chaman sibérien a coutume de porter à sa coiffure une plume de coq et nous verrons ce volatile employé par le sorcier tibétain à peu près de la même manière que par son confrère du Turkestan.
Signalons en passant certains remèdes superstitieux. Pour guérir la coqueluche, qui s’appelle en turc le rhume bleu (), on enfouit dans la terre une poupée bleue, on suspend à un mazâr quelques chiffons bleus, on attache au cou du malade des plumes de corbeau bleu (coracias garrula), on demande ce qu’il faut faire au premier homme que l’on rencontre vêtu d’un habit bleu ou monté sur un cheval gris (, cheval bleu). Pour faciliter les accouchements on fait brûler des morceaux de sabot de cheval.
En dehors des sorciers-guérisseurs, il y a les sorciers-diseurs de bonne aventure (, rambâl, pour ), qui ne se servent point d’omoplate de mouton (tchaouroun) ni de crottes de brebis (koumalak, ) comme les devins kazak et kyrghyz, mais de dés, de pierres et de noyaux et de livres. Le plus puissant et le plus craint de tous les sorciers est le djâdouger () qui procure de bonnes récoltes ou détruit les moissons, fait la pluie et le beau temps, cause la mort des p.257 personnes. Pour faire pleuvoir, le sorcier prend une pierre de jade, pierre sacrée que Japhet reçut de Noé et sur laquelle autrefois était gravé le nom de Dieu, il l’attache à une branche de saule et la trempe dans l’eau claire. Pour amener la sécheresse, il met la même pierre dans un sachet et la lie à une queue de cheval. L’envoûtement se pratique ainsi qu’il suit : le sorcier prend un fil de la longueur de la personne visée, y fixe un morceau de papier couvert de formules cabalistiques, l’enfouit dans un cimetière quand le fil pourri casse, la personne meurt. Les sorciers n’ont point le pouvoir de découvrir les trésors cachés ni de rendre féconds les mariages stériles. Ils vendent des amulettes de toute espèce, des sous, des morceaux de jade, des bandes de papier couvertes d’écriture (toumâr, ), des fruits ou des morceaux de pain consacrés, qui ont la propriété de donner de l’amour aux indifférents (issytma, )ou inversement de calmer les gens trop amoureux (sooutma, ). Les divers offices de sorcellerie sont tenus par des mollas irréguliers, incomplets comme l’on dit (tchala, ) qui sont toujours coiffés du turban, affectent une orthodoxie scrupuleuse et n’en sont pas moins en butte aux soupçons et au mépris du clergé. A côté d’eux il y a un nombre notable de vieilles femmes, kampir, qui cumulent avec la sorcellerie toutes sortes de métiers louches.

 HYPERLINK \l "table" @ CHAPITRE XII
L’administration chinoise
 HYPERLINK \l "table" @
p.258 Après avoir reconquis le Turkestan sur Yakoub Bek, les Chinois ont réuni le T’ien chan nan lou, le T’ien chan pé lou et le Tarbagatay pour en faire une province rattachée directement à l’Empire et administrée de la même manière que les dix-huit provinces de la Chine propre.
Ils choisirent pour capitale de la nouvelle province, dite Sin-kiang, la ville d’Ouroumtchi qui ne contient pas une grande population indigène dangereuse par son nombre, qui occupe une position assez centrale, qui n’est pas enfoncée trop avant dans l’intérieur, en sorte que le gouverneur, n’ayant derrière lui que des centres indigènes rares et peu importants, risque peu d’être coupé de ses communications avec la Chine, qui, enfin, est avantageusement située au point de vue stratégique, commandant les passes qui joignent à travers les montagnes la route du nord à celle du sud. Le gouverneur général (fou t’ai) du Sin-kiang dépend du vice-roi de Chen-kan, résidant à Lan-tcheou, de même que le frère cadet dépend du frère aîné ; mais il peut correspondre directement avec la cour de Pékin. Auprès de lui il y a deux fonctionnaires, le Grand Juge et le Grand Trésorier, qui lui sont à peine inférieurs et forment avec lui et sous sa présidence le comité d’administration provinciale. En réalité il ne peut guère prendre de résolution importante p.259 sans avoir pris l’avis et obtenu l’agrément de ses deux adjoints, ses frères cadets selon l’expression chinoise. La province est divisée en quatre intendances, administrées par des tao-t’ai qui résident à Ouroumtchi, Aksou et Kâchgar. L’intendance de Kâchgar comprend trois préfectures de 2e classe (tcheou) : Kâchgar, Yârkend, Khotan ; deux sous-préfectures de 1e classe (t’ing), relevant directement du tao-t’ai : Yangi Hiçâr et Maralbâchi ; trois sous-préfectures de 2e classe (hien) Kâchgar, dépendant du tcheou de Kâchgar, Kerghalyk, dépendant de Yârkend, Kéria, dépendant de Khotan. L’intendance d’Aksou compte un tcheou : Aksou, trois t’ing : Ouch Tourfân, Koutcha, Karachahr, deux hien : Bay et Lop, deux sin hien (sous-préfectures de 3e classe) : ville d’Aksou. L’intendance d’Ouroumtchi, où le Grand Juge fait les fonctions de tao-t’ai, comprend une préfecture de 1e classe (fou) : Ouroumtchi, quatre t’ing : Tourfân, Koumoul (Ha-mi), Barkoul (Tchen-ti), Kara-Oussou, quatre hien : Ouroumtchi, Tch’ang-ki, Tchi-tai (près de Goutchen), Manas (Soei-lé), une sous-préfecture de 3e classe : Tsi-Mouça. L’intendance d’Ili renferme un fou : Khouldja, deux t’ing : Tching-ho et Tarbagatay, deux hien : Keuna Khouldja (Ning yuan) et Souï-toun.
L’ensemble de la population des quatre intendances ci-dessus désignées peut être évalué à deux millions et demi d’individus. La plus importante des quatre intendances est celle de Kâchgar qui compte de 800.000 à 850.000 habitants. Le département de Yârkend, le plus peuplé de tous ceux qui relèvent de Kâchgar, a 250.000 âmes, celui de Khotan en a environ 160.000, l’arrondissement de Kéria à peine 80.000, celui de Maralbâchi 40.000.
Tous les fonctionnaires préposés aux diverses circonscriptions susdites, ainsi que les commissaires de police des préfectures (li-mo), les officiers des douanes, les percepteurs des contributions sont des Chinois appliquant les lois générales de l’Empire. Cette assimilation complète à une province chinoise d’une contrée si particulière et si éloignée, si différente de la Chine par les races, la religion, les mœurs, les traditions, la langue, n’offre point les inconvénients qu’elle offrirait en des p.260 pays aussi fortement centralisés que ceux d’Europe. On sait qu’une province chinoise jouit d’une très large autonomie. Le pouvoir central a surtout pour but et pour fonction de faire respecter les formes traditionnelles. Le gouverneur, assisté de ses deux adjoints, est d’ailleurs maître du budget de sa province sauf à contribuer pour une certaine somme aux frais de l’administration centrale ; il est maître de la justice, sauf à en référer à Pékin pour l’exécution des sentences capitales ; il prend toutes les mesures administratives, judiciaires, policières et législatives qu’il juge à propos pour assurer la bonne gestion des affaires de sa circonscription, il fait exécuter tous les travaux publics qu’il lui plaît, il nomme et révoque les préfets et sous-préfets, il dispose des troupes, conduit toutes les négociations diplomatiques relatives à sa province. Il a ainsi toute latitude de s’accommoder aux nécessités locales sans que son indépendance soit un danger pour l’unité de l’empire. En effet, non seulement le gouverneur est surveillé de près par deux hauts dignitaires qui ne dépendent pas de lui, mais encore nul ne peut occuper une fonction dans sa province d’origine, ni avoir en charge auprès de lui aucun de ses proches parents, d’où il résulte un emboîtement des intérêts privés des divers fonctionnaires et de leurs familles, qui sont liés les uns aux autres et confondus. Remarquez que ce système n’a de valeur qu’à cause de l’organisation patriarcale de la famille chinoise et du caractère aristocratique de la société. Dans une nation démocratique et à formation particulariste un gouverneur du genre des fou-t’ai deviendrait presque fatalement un rebelle et un tyran. Les intendants sont à peu près dans la même relation vis-à-vis du gouverneur que celui-ci vis-à-vis du pouvoir central. Ils ont de très larges attributions d’ordre financier, judiciaire, policier, militaire et diplomatique, en sorte que chaque intendance peut être administrée de la façon la mieux appropriée à ses besoins. Enfin, ce qui achève de rendre le rattachement direct parfaitement conforme aux saines doctrines politiques, c’est le principe universellement adopté par l’administration chinoise d’administrer le moins possible et de laisser autant que possible les gens se débrouiller d’eux-mêmes et faire leurs affaires : les p.261 Chinois ont exactement les mêmes idées que les musulmans au sujet de la limite des pouvoirs du souverain, lequel a charge, moyennant le payement par le peuple des taxes traditionnelles, de veiller à la sécurité publique, de maintenir l’ordre, de punir les crimes et les délits. Mais le droit civil étant d’origine religieuse, le magistrat impérial ne peut juger au civil qu’en tant qu’il est le représentant de la religion et le dépositaire des rites sacrés, par conséquent il cesse d’être compétent dans les affaires entre gens qui ont une autre religion que lui ; il ne retient en ce cas que la juridiction criminelle, qui pour les musulmans comme pour les Chinois est un attribut essentiel du souverain, et il abandonne la juridiction civile aux magistrats religieux compétents, c’est-à-dire, dans le Turkestan, aux kâzis musulmans. Il ne se produit ainsi aucun de ces conflits entre les droits du conquérant et les droits imprescriptibles de la religion des conquis, que les Européens, avec leur conception différente du droit, sont incapables d’éviter dans leurs colonies musulmanes.
Autrefois le gouvernement, toujours curieux de faciliter sa tâche, s’était avisé de donner à des indigènes un certain nombre de places de sous-préfets et de préfets. On éprouva le danger qu’il y avait à leur confier des charges aussi importantes. Ils en profitèrent pour conspirer d’abord, ensuite, et surtout, pour pressurer le peuple, et ceci, les Chinois aiment à insister sur ce point, fut une des causes premières des rébellions passées. En remettant toute l’administration à des Chinois, élevés dans les bons principes, animés des sentiments paternels que tout mandarin doit nourrir à l’égard de ses administrés, juges impartiaux par définition et de par leur qualité d’étrangers au pays, on ne manquerait point, pensait-on, de supprimer les raisons de mécontentement et la tranquillité succéderait à l’inquiétude. La réalité a-t-elle répondu à cette espérance et, du moins, l’administration présente est-elle meilleure que l’ancienne ? Oui ! m’ont affirmé tous les vieillards que j’ai interrogés à ce sujet et qui ont vécu sous le régime antérieur à 1863, il y a aujourd’hui moins d’oppression, plus de sécurité pour les personnes et les biens. Cependant cette nouvelle administration m’a p.262 paru médiocre, faible et assez peu soucieuse de ses devoirs. La vénalité et les malversations ne lui sont que trop coutumières. Le mandarin connaît comme Panurge soixante et trois manières de trouver de l’argent à son besoin, dont la plus honorable et non la moins commune est par façon de justice furtivement vendue. Il est vrai que sur ce point ce sont les secrétaires chinois et les interprètes indigènes du préfet et du sous-préfet qui sont les plus coupables. Le peuple reconnaît que la majorité des magistrats chinois jugent consciencieusement, mais se laissent tromper par leur entourage. Les interprètes sont fort mal payés, de huit à vingt-quatre francs selon les endroits, et en leur qualité de beks ils ont des frais assez considérables, aussi s’indemnisent-ils aux dépens des plaideurs. Les affaires peu importantes, qui ne valent pas la peine d’être rapportées au mandarin en personne, ils les jugent eux-mêmes selon la loi chinoise et à prix d’argent. Ils reçoivent également de l’argent pour prix des habiles modifications qu’ils peuvent introduire dans leurs traductions. En général tous ceux qui ont recours au préfet ou au sous-préfet ont besoin de se concilier ses interprètes ainsi que les secrétaires chargés d’instruire l’affaire.
La perception des impôts fournit naturellement matière à des abus, sinon plus graves, du moins plus profitables. L’impôt foncier (khérâdj) se monte à un dixième de la récolte en grains, mais on a bien soin d’exiger des grains de première qualité et de les faire sécher au soleil pendant sept jours avant de les peser afin qu’ils aient le moindre poids possible ; l’administration peut gagner ainsi 1/6 ; puis on se sert d’une balance spéciale (aghyr djing, , la balance lourde), qui pèse sept tchayreks pour huit en sorte que l’impôt est majoré d’un nouveau sixième. Ce n’est pas tout : le magasin public (ambar, , ou sang, ), où l’on amasse les grains apportés par les contribuables, sert en théorie à pourvoir aux besoins de l’administration et de l’armée et à parer aux disettes, mais en pratique il est une source de spéculations fort avantageuses. Les agriculteurs, étant toujours à court, sont rarement en état de mettre de côté les grains nécessaires aux semailles. Ils p.263 ont le droit d’aller se les procurer au grenier public jusqu’à concurrence de la moitié de la quantité qu’ils ont fournie à titre d’impôt. Mais le blé étant pesé cette fois avec la balance légère (yének djing, ) l’emprunteur ne reçoit que 7 pour 8 tandis qu’il est obligé de rendre à la récolte ce qu’il a emprunté, soit en nature à raison de 9 mesures pour 7, soit en argent à raison de 40 sapèques, au lieu de 35, par tchayrek non pas reçu réellement, mais compté. C’est un prêt à 25 pour 100 pour 6 mois.
Outre la taxe susnommée chaque propriétaire doit fournir une certaine quantité de bois, paille, foin et œufs, qui semble varier notablement au gré des fonctionnaires et des circonstances. En 1892 on paya de ce chef un vingtième de la récolte à Khotan et jusqu’à un dixième à Kâchgar à cause des affaires du Pamir, qui exigèrent un certain mouvement de troupes. Le tiers de la recette reste dans la poche des fonctionnaires. Il est à noter que l’impôt foncier se paye en nature lorsque les grains sont chers, en argent lorsqu’ils sont bon marché et en ce cas au cours fixé par le préfet, lequel est égal à celui des années médiocres et par suite supérieur à celui du bazar.
Après l’impôt foncier il y a l’impôt sur le bétail (mal bâdji, ) perçu 1° sur les troupeaux à raison de un mouton sur cent, un cheval sur quarante, une vache sur trente ; 2° sur la vente des animaux à un taux encore très variable selon les besoins de l’administration et la cupidité des fonctionnaires. Il est régulièrement de trente sapèques (0 fr. 57) pour un mouton et de deux tengas (1 fr. 88) pour une vache. Cet impôt se paye chaque fois que l’animal change de propriétaire et il est à la charge de l’acheteur, de même que les droits de vente sur les objets inanimés (uluk badj,). Ce sont surtout ces derniers droits qui font traiter les Chinois de maltôtiers parce qu’ils ne sont pas conformes à la saine tradition musulmane quoiqu’ils nous paraissent parfaitement équitables en leur principe. Les objets fabriqués sont soumis à deux droits consécutifs, le premier est payé par le fabricant qui veut les vendre (3 pouls pour une pièce de cotonnade de un tenga, 5 tengas p.264 pour un tapis de 60, 20 pouls pour un feutre de 6 tengas, 10 pouls pour un bonnet de 5 tengas, autant pour un vêtement de 6 tengas) ; le deuxième est payé par le marchand qui les revend (2 ½ pouls par pièce de cotonnade, etc.). La laine de mouton est soumise à une redevance de 10 pouls par tchayrek, les cocons de soie sont taxés à 16 pouls la livre. La ouate ne paye à Khotan qu’un droit d’exportation hors du département (un poul par livre) ; mais naguère elle payait également chaque fois qu’elle faisait l’objet d’une transaction à l’intérieur, de manière que le coton payait quatre impôts successifs : 1° lors de la récolte du coton ; 2° lors de sa transformation en ouate ; 3° après le tissage ; 4° après la transformation du tissu en pièce de vêtement. De même les bottes sont sujettes à un droit de vente spécial, le cuir dont elles sont faites a déjà payé, et le mouton qui a fourni la peau a payé deux fois, lorsqu’il paissait dans le pâturage et lorsqu’il a été vendu. Le mode de perception de ces taxes est assez primitif et souvent très désagréable pour ceux qui en sont frappés. Le fabricant qui veut vendre ses produits les présente au fisc, qui les marque d’un cachet après avoir perçu la taxe. Ces produits sont-ils vendus, l’acheteur accomplit la même formalité et il reçoit un billet où il est fait mention du lieu où il doit vendre sa marchandise. S’il veut ensuite les vendre ailleurs ou s’il les cède à une autre personne qui les transporte en un autre lieu que celui convenu, un troisième droit est prélevé, égal aux précédents. Les gens qui viennent vendre au bazar des fruits et des légumes ou autres objets ne supportant pas le cachet du fisc, on leur applique le cachet sur la poitrine ou sur les bras de sorte qu’ils ne peuvent faire leurs ablutions avant d’avoir vendu toutes leurs marchandises sous peine d’avoir à payer une seconde fois. Il est interdit de percevoir l’impôt sur des ventes insignifiantes, qui ne donneraient pas lieu à une recette au profit du fisc d’au moins quatre tengas. Cette règle est fort mal observée et souvent il n’est si petite transaction dont les agents du fisc ne tirent quelque chose, seulement les registres officiels n’en portent point trace et les bénéfices sont partagés par les receveurs des contributions et le préfet.
p.265 La contribution personnelle est payée par chaque chef de famille, au reçu d’une feuille que l’administration lui envoie chaque année. Cette feuille indique le nombre des membres de la famille, leur sexe et leur âge et doit être affichée sur la porte de la maison. Le montant de cette contribution était d’abord de vingt-cinq pouls, puis on l’a portée à quarante-cinq ; en certains endroits, comme à Yârkend, elle atteint soixante-quinze . C’est sur les feuilles de contribution que sont fondées les statistiques officielles de la population ; mais comme les beks et les secrétaires des yâ-men s’arrangent pour ne pas faire inscrire sur les livres un certain nombre de maisons tout en percevant la taxe à leur bénéfice propre, les statistiques en question ne méritent qu’une confiance limitée. On estime qu’environ un cinquième des familles n’est pas enregistré. Aussi la population du département de Khotan, qui s’élève à 129.500 âmes selon le dénombrement officiel, doit-elle être évaluée à 160.000.
Dans l'arrondissement de Kéria il existe un impôt spécial qui est un exemple du peu de souci qu'ont les Chinois de l'uniformité. C'est l'impôt de l'or (), établi non pas du tout sur les profits des mines, mais sur l'ensemble de la population qui est censée bénéficier tout entière des mines dont la nature l'a gratifiée et dont l'administration lui laisse bénévolement la jouissance. Cette taxe, fixée à une demi-once d'argent par maison, n'est perçue que sur les 1.500 familles les plus riches, soit sur le huitième de la population totale.
Enfin une dernière charge pèse sur les indigènes, celle des corvées et réquisitions (alvân, ) et ce n’est point celle dont les fonctionnaires tirent le moindre parti. En principe, pour tous les travaux publics, réparations d’édifices et de routes, construction de forteresses, de canaux, de stations ou de casernes, chaque famille doit fournir un ouvrier ou payer une taxe de rachat de 60 pouls. Les ouvriers ainsi réquisitionnés ne reçoivent qu’un salaire de 19 centimes et les patrons p.266 de 47. Les préfets emploient ce procédé pour faire exécuter à prix réduits tous les travaux qui leur sont personnels. De plus les préfets et leurs secrétaires, les commandants militaires ont droit de réquisitionner tout ce qui leur est nécessaire pour eux-mêmes, leurs domestiques ou leurs troupes en fait d’orge, foin, paille, farine, riz, viande, bois, etc., à un tarif inférieur d’environ un sixième au cours du bazar. De même en voyage ils réquisitionnent les animaux, qu’ils ne payent que les deux tiers du prix accoutumé.
Toutes les fois que l’administration a des sommes à percevoir en argent, elle emploie la balance dite kou ping qui ne pèse que 47 onces quand il y en a 50 en réalité ; lorsqu’elle a des paiements à faire, elle recourt à la balance chan ping, qui a la propriété inverse. Pour les relations entre préfets, sous-préfets, intendants, généraux, on se sert d’une troisième balance dite si ping qui est exacte : les loups ne se mangent pas entre eux. Quand le yâ-men a beaucoup d’argent dans sa caisse et que le cours de l’argent est bas, à 385 pouls l’once par exemple, le préfet édicte une ordonnance fixant le cours à 400 pouls, le seul cours juste et équitable, qui n’a été modifié que par des spéculations coupables que le préfet dans sa sollicitude pour son peuple a le devoir strict de faire cesser immédiatement. Les beks sont chargés d’exécuter rigoureusement la présente ordonnance et qu’ils prennent garde à ne point se laisser corrompre ! Tout changeur qui sera convaincu d’avoir offert de l’argent à un bek pour lui persuader de fermer les yeux sera puni très sévèrement. Qu’on tremble et qu’on obéisse ! On affiche l’édit, les changeurs haussent les épaules, le peuple rit et l’argent reste à 385 pouls ; mais quelques jours après le préfet jette sur le marché cent, deux cents lingots, que les changeurs sont obligés d’acheter au taux fixé par l’ordonnance, et le préfet empoche 1.500 ou 3.000 francs. D’autres fois, toujours afin de garantir le pauvre peuple contre les spéculateurs et les accapareurs, il fixe un prix maximum à diverses marchandises, et il en profite pour acheter avec des bénéfices notables, après quoi l’ordonnance s’en va rejoindre les neiges d’antan.
Nous avons vu comment les fonctionnaires chinois vendent les p.267 charges de chef de canton. Tout candidat à une charge de bek paie pour poser sa candidature, paie pour être nommé et repaie pour n’être pas destitué. Le préfet exige de temps à autre des riches de sa circonscription des dons volontaires de même que les grands seigneurs et les rois de l’Europe du moyen Age, et cela est bien éloigné d’être la seule chose de Chine qui ressemble à ce qui se passait chez nous il y a quelques siècles. Un préfet nouvellement désigné arrive-t-il dans sa préfecture, il apporte avec lui une foule de marchandises de tout genre : du thé, des soieries, du papier, des allumettes, etc. Il rassemble les fonctionnaires indigènes, déballe sa cargaison et leur tient à peu près ce langage :
— Messieurs, la haute bienveillance du gouverneur général m’ayant confié le soin de vous diriger dans le sentier du devoir et de la vertu, je compte sur vous, sur tout votre dévouement, pour me seconder dans cette tâche délicate. Je désire tellement voir s’établir entre nous, entre moi le supérieur et vous les inférieurs, les bons rapports indispensables à toute bonne administration, que j’ai pensé à vous avant de venir et vous ai apporté différents objets que voici. C’est mon don de joyeux avènement : prenez-les, cela ne vous coûtera que la moitié en sus du prix du marché ; seulement comme j’ai fait un long voyage et dépensé beaucoup d’argent, je serai bien aise d’être payé tout de suite. Cela ne vous gêne pas, j’espère ?
— Comment donc, Excellence, au contraire !
Le lendemain chaque chef de canton rejoint son canton, réunit les notables, leur distribue les marchandises du préfet et les leur fait payer deux fois leur valeur.
Tous ces divers moyens de battre monnaie sont poussés à un plus ou moins grand degré de perfection selon l’avarice, l’audace et l’habileté de celui qui les emploie. Quelques-uns sont, en ce genre d’exercice, d’une insolence tout à fait extraordinaire. Kéria posséda pendant plusieurs années un sous-préfet, qui, chargé de dettes, avait imaginé de les répartir entre ses administrés et de se soulager ainsi de son passif. Le magistrat n’est-il pas père de son peuple et l’enfant n’est-il pas responsable des dettes de son père ? Mais ce n’était rien encore. Il achetait des cotonnades à un tenga la pièce et les faisait revendre d’office moyennant p.268 quatre tengas. Il avait fixé à un tenga le prix du maïs, qui ne vaut que la moitié moins, et il percevait l’impôt foncier en argent conformément au tarif exorbitant qu’il avait édicté. Il inventa d’appliquer aux peaux de mouton brutes, qui valent 40 sapèques, le droit de 25 sapèques dont sont frappées les peaux tannées de l’Inde, qui valent 10 tengas. En un an il gagna 75.000 francs sur l’impôt foncier. Ses administrés finirent par se fâcher, trois ou quatre cents d’entre eux se rendirent à Kâchgar et se plaignirent au tao-t’ai. Celui-ci envoya un de ses secrétaires pour informer. Le rapport du secrétaire fut transmis à Ouroumtchi, le sous-préfet fut destitué, un commissaire enquêteur fut nommé et chargé de l’administration provisoire ; il en résulta sur les grands chemins un grand mouvement de mandarins petits et grands, que la population fut obligée de nourrir et de transporter au plus juste prix, quelquefois gratis. J’ai vu ainsi à Tchira passer cinq secrétaires qui prirent des chevaux, du bois, se firent servir à boire et à manger, et pour règlement de tout compte accordèrent au sous-mingbâchi qui les avait servis une gratification de cinq sapèques, en lui recommandant de bien traiter cinq dames qui venaient à la suite et n’avaient rien d’orthodoxe. Les dames vinrent en effet, se firent héberger largement et ne donnèrent pas un sou à personne. Khotan eut aussi l’agrément d’être administré par un de ces préfets ingénieux, aux ressources variées, ayant dans leur sac une foule de bons tours propres à amuser la galerie. Il passait une notable part de son temps à suspendre de leurs fonctions les beks de son département et à les remettre en place moyennant finances. La première fois que nous le vîmes, il nous dit :
— Vous cherchez une maison. Louez donc celle d’un tel, bek pour qui j’ai la plus haute estime ; il en sera fort aise, car il a pour le moment quelque embarras d’argent et cela me fera grand plaisir.
Nous suivîmes son conseil et il vint nous voir exprès pour nous remercier. Or, ce bek, pour lequel il montrait une si paternelle sollicitude, venait d’être suspendu de ses fonctions et n’était dans l’embarras que pour avoir donné beaucoup d’argent au préfet afin de rentrer en grâce ; et le préfet attendit seulement qu’il fût ruiné tout à fait pour le destituer p.269 tout à fait. Au reste ce fonctionnaire avait des goûts d’artiste et aimait fort les beaux jardins. Il en fit aménager un dans son hôtel et chacun fut prié de prêter son concours à cette œuvre d’art. Les jardiniers donnèrent leur travail, les bourgeois cossus fournirent à titre gracieux, qui des plantes et des arbres, qui la boiserie d’un kiosque, qui les dalles d’un bassin. Le jardin achevé, le préfet s’y promenait en compagnie d’un noble seigneur du pays qui le complimentait sur les belles choses qu’il savait faire :
— Voici surtout un pavillon au bord de l’eau qui est bien joli et vraiment délicieux par la chaleur qu’il fait !
— Oui, soupira l’Excellence d’un air mélancolique, si j’avais été en Chine je l’aurais fait dorer et couvrir de porcelaine émaillée, malheureusement cela coûterait deux ou trois mille francs.
— Excellence, dit le noble seigneur, qui n’était point sourd, c’est demain votre jour de naissance, vous permettez que je vous offre...
— Ah ! dit l’Excellence, merci ! je n’attendais pas moins de vous.
C’est ce même père du peuple qui avait transformé l’hôtel de la préfecture en une fabrique d’objets de jade. Il se procurait par ordre les meilleures pierres de son département aux prix les plus doux, les industriels fournissaient le matériel nécessaire sans loyer, les ouvriers travaillaient à tour de rôle à raison de cinq sapèques par jour et c’était merveille de voir l’activité qui régnait dans le sanctuaire de la justice. A la fin les contribuables portèrent plainte, ils distribuèrent beaucoup d’argent à Kâchgar pour se faire entendre, le préfet en distribua de son côté pour démontrer sa vertu. Il en distribua de nouveau à Ouroumtchi ; on accepta tout ce qu’il voulut donner et lorsqu’on eut jugé avoir pris une part suffisante aux bénéfices de l’usine, on destitua le trop actif manufacturier. Il avait manqué de mesure ; il en est d’autres qui sont plus discrets, savent réaliser des profits importants sans faire crier personne et méritent les éloges du gouvernement, qui tient moins à l’honnêteté scrupuleuse qu’à la tranquillité.
Il est nécessaire du reste de se mettre en garde contre les exagérations. Ce qui nous paraît être un vol qualifié n’est point considéré comme tel par les Chinois et les Turcs. Les préfets et leurs subordonnés n’étant p.270 point payés par le gouvernement, il leur faut bien trouver le moyen de vivre et de subvenir aux frais de l’administration sur les ressources de leur circonscription. C’est pourquoi tout le monde admet en principe certaines majorations d’impôt et, certains tours de bâton au bénéfice des agents locaux. Tout l’argent qui ne va pas à Ouroumtchi ne reste pas dans l’escarcelle particulière des fonctionnaires inférieurs ; une partie en est employée à couvrir les frais de police, de justice, de recouvrement des impôts, de culte, de travaux publics, etc. Les magistrats scandaleusement prévaricateurs et maltôtiers comme ceux que je viens de citer sont en somme l’exception, et toujours ils sont cassés et renvoyés chez eux dès que la population se plaint sérieusement. Mais les fonctionnaires aussi sobres et austères, les administrateurs aussi exacts et sévères à leurs subordonnés, aussi pleins d’ardeur à rechercher ce qui peut être utile à leur province que l’était le sous-préfet de Kéria dont j’ai parlé ailleurs sont plus rares qu’il ne serait désirable et ils risquent d’être considérés comme des esprits chagrins et des critiques factieux. Nombre d’abus subsistent, que l’on ne supporte que par habitude, et les magistrats dont on ne dit point de mal réalisent aux dépens des contribuables des profits énormes : un préfet se fait aisément 50.000 francs par an sans que nul n’y trouve à redire ; la charge de gouverneur général ne rapporte pas moins de 300.000 francs à un magistrat aussi honorable et aussi modéré que l’était celui qui l’exerçait lors de notre séjour dans le pays.
Avec le système chinois, qui fait de chaque fonctionnaire un entrepreneur à forfait, il est naturel que les gens en place fassent le plus d’économies possible sur les services publics afin d’accroître autant que possible leurs gains personnels. Ils ne s’occupent pour ainsi dire point de travaux publics, ils se bornent à entretenir les édifices administratifs et les forteresses, à construire, quand cela est indispensable, des stations pour les fonctionnaires sur les grandes routes et à y planter des arbres. Les rivières de Yârkend et de Khotan sont dépourvues de pont et cette dernière ferme ainsi pratiquement la route au commerce pendant trois mois de l’été. Le peu de travaux que l’administration p.271 commande s’exécute par voie de réquisitions et de corvées mal rémunérées et par suite moins l’on fait d’ouvrages d’utilité publique moins l’on mécontente le peuple. Pour bâtir un vaste langar sur la route de Khotan à Kéria, le sous-préfet de ce dernier arrondissement assigna à ceux qu’il chargea de cette construction, qui valait bien deux mille francs, la somme totale de 225 francs. Il est vrai que le bois ne coûtait que la peine de l’apporter de la forêt voisine. Nous avons montré dans le chapitre du commerce qu’aujourd’hui la Chine n’est reliée au Turkestan que par une seule route si longue qu’il faut 84 jours sans arrêt pour se rendre du plus rapproché des grands centres chinois à la ville de Kâchgar, qu’au contraire quatre routes courtes et faciles mènent des villes russes de Marghélân et de Viernyi à Kâchgar, à Aksou et à Khouldja. Il serait aisé de remédier à cet état de choses dangereux en rendant praticables aux convois de troupes, par le creusement de quelques puits et la création de quelques magasins d’approvisionnement, la vieille route de Cha-tcheou au Lob nor et à Kéria et le chemin du Tsadam au Lob nor. La grande route serait ainsi triplée, Kéria, Khotan, Kerghalyk, Yârkend seraient considérablement rapprochés ; si l’on établissait un corps de troupes sérieux dans ces quatre villes, il couvrirait la frontière de l’Inde, serait prêt à fortifier rapidement les corps d’armée de Kâchgar et de Khouldja, et serait lui-même remplacé par des renforts, venus de Chine en beaucoup moins de temps qu’ils ne peuvent le faire aujourd’hui. De plus si le gouvernement s’avisait de mettre en état la route qui mène de Polour à Rou-tog, les troupes de Khotan auraient à leur disposition une voie de communication qui leur permettrait de défendre le Tibet occidental, incapable de nourrir une armée à demeure, contre toute attaque venue du côté du La-dag ou du côté du Népal, au lieu qu’aujourd’hui les Chinois ne peuvent se rendre sur cette partie de la frontière tibétaine que par la longue route de Ta-tsien-lou et de Lha-sa. Ajoutez que par Polour et Rou-tog, le Sikkim serait aussi rapproché de Khotan qu'il l’est aujourd’hui de Ta-tsien-lou et qu’ainsi le Tibet serait doublement protégé. Tout cela, les Chinois ne sont pas sans le comprendre, mais la p.272 paresse est la plus forte. Depuis 1891 ils ont entrepris, nous l’avons expliqué, quelques travaux sur les routes de Kéria au Lob nor et du Lob à Kourla et ont commencé d’étudier les moyens de rouvrir le chemin du Lob à Cha-tcheou. Il serait urgent pour eux de pousser activement ces travaux, très simples en somme et peu coûteux, de ne pas négliger non plus la route de Routog et d’améliorer enfin celle d’Aksou à Khotan afin de la rendre pratique en toute saison.
Jusqu’à présent le gouvernement ne s’est point efforcé de favoriser le développement économique du pays, ni d’encourager les relations commerciales entre la colonie et la métropole, ni de rattacher l’une à l’autre par des liens au moins d’intérêt matériel. Nous avons vu que le Turkestan ne manque point de ressources naturelles : le coton, la soie, la vigne, la laine, l’or et divers minéraux. Les Chinois laissent dormir ces richesses comme ils en laissent dormir de bien plus grandes en leur propre pays. Il n’a jamais été dans les principes de leur gouvernement d’encourager le peuple à une grande activité commerciale et industrielle. L’idée fondamentale de leur économie politique est qu’il faut produire pour vivre et non pas, comme nous semblons le croire, vivre pour produire. « Soyez simples dans vos goûts, modestes dans vos désirs, répètent les moralistes ; vivez tranquillement comme votre père et votre grand-père ont vécu, ne vous laissez pas séduire par les gains faciles que font les marchands ; restez dans votre ferme, cultivez votre plate-bande et vous serez heureux. » Et voilà pourquoi le commerce chinois languit en Turkestan et n’a guère d’autre clientèle que les fonctionnaires, excepté pour le thé dont il a le monopole. L’administration ne cherche pas à faire mettre en valeur des terrains neufs, à dessécher les marais, à irriguer les sables, à boiser les pentes ravinées des monts, à établir des colonies chinoises. Les habitants chinois du Turkestan sont, en dehors de quelques marchands, des fonctionnaires, des soldats et quelques aventuriers qui tâchent, non pas de faire un travail utile, mais de se glisser en quelque emploi de rencontre, et vivotent péniblement de brocante, d’usure ou plus simplement d’escroquerie. De très rares individus, des exilés généralement, se sont p.273 procuré des terres et les cultivent ; mais ce n’est qu’une exception insignifiante. Il est juste de dire qu’il est fort peu agréable pour un Chinois de demeurer au milieu de musulmans, qui le tiennent à l’écart et le méprisent, sans qu’il puisse par compensation parler et agir en maître. Le Turkestan est pour les Chinois une position stratégique et un excellent débouché pour l’aristocratie mandarine, qui ne trouve plus assez de places disponibles dans la vieille Chine. Il permet à une foule de lettrés et de guerriers de vivre avec profit et honneur aux dépens d’une population étrangère. C’est tout simplement une bonne terre de pâture pour engraisser une portion notable du troupeau administrateur. Les Chinois n’ont pas voulu en faire un marché pour leurs produits industriels, ni une ferme neuve pour leurs agriculteurs trop à l’étroit sur le vieux sol des aïeux, ni un champ d’expansion pour leur civilisation et leur langue. Les écoles que quelques-uns, en lisant dans la Gazette de Pékin le décret qui les fonda et les organisa, crurent être une tentative de répandre dans le pays la langue chinoise, sont seulement des établissements annexés à chaque préfecture ou sous-préfecture et destinés uniquement à recruter le personnel d’interprètes nécessaire à l’administration. En principe toutes les familles riches sont tenues d’envoyer leurs enfants mâles à ces écoles ; mais elles en sont dispensées moyennant finance, et de cette manière l’école de Khotan ne compte que 60 élèves. Le régime est l’internat. Les élèves ont droit à un congé d’un jour sur dix sur la demande de leurs parents, et de trente jours au nouvel an. Ils portent des vêtements chinois, et sont coiffés à la chinoise. L’instruction est exclusivement chinoise et les pratiques religieuses musulmanes ne sont permises qu’en secret. Le trousseau, la nourriture, l’entretien sont à la charge des familles, qui payent en outre une somme variable aux professeurs. Ceux-ci ont un traitement fixe de 60 onces par mois, mais les rétributions scolaires sont plus élevées. La durée minima des études complète est de dix ans. Deux ou trois des élèves de Khotan ont été mandés à Ouroumtchi où ils ont subi l’examen provincial après lequel ils ont été envoyés à Pékin pour accomplir leur stage dans l’administration p.274 chinoise. Ceux-là sont une exception infime, la plupart restent dans le pays en qualité d’interprètes officiels (toungtchi, du chinois t’oung cheu). Ils savent en général parler le chinois très correctement et le Légat Impérial de Lha-sa loua vivement de la pureté de son élocution notre interprète qui était sorti d’une de ces écoles. Mais fort peu savent lire et écrire. Le peuple se défie d’eux et les tient pour suspects et mauvais musulmans ; il les appelle avec mépris les demi-Chinois, . Lorsqu’ils sortent de la circonscription où ils exercent, ils sont traités avec peu de bienveillance. Lorsque j’allai à Kâchgar, le préfet de Khotan mit un de ses interprètes à ma disposition ; dès que nous eûmes quitté le département, il se dépouilla de son costume officiel, en revêtit un indigène, roula sa tresse autour de sa tête et la cacha soigneusement sous son bonnet. Reconnu de tous cependant, il eut un voyage peu agréable et ne put m’être d’aucun service ; un jour je trouvai le pauvre garçon pleurant parce qu’on avait mis outrageusement en doute la sincérité de sa foi musulmane. En revanche ces interprètes sont craints dans le district du mandarin près duquel ils servent et il ne fait pas bon être en mauvais termes avec eux. Ils sont les intermédiaires obligés entre les administrés et le magistrat, dont l’on n’est entendu qu’après s’être expliqué la bourse à la main avec ses interprètes. Ceux-ci profitent à la fois de leur qualité d’attachés à l’administration chinoise et de leur qualité de musulmans. En 1893, lorsque le sous-préfet de Kéria passa par Tchertchen où il resta trois jours, il paya ses dépenses, mais ses interprètes, prétextant qu’ils étaient les hôtes de leurs coreligionnaires, se procurèrent tout ce dont ils avaient besoin à titre gracieux. Néanmoins ils n’ont plus aujourd’hui tout le pouvoir dont ils jouissaient avant la révolte de 1863. Ils étaient alors de très gros personnages et s’entouraient d’une clientèle nombreuse de gens qui les payaient pour se faire exempter de l’impôt et de la corvée. Le gouvernement chinois, ayant reconnu que les interprètes avaient été pour beaucoup dans le mécontentement du peuple, a donné des ordres très stricts à ses fonctionnaires de les surveiller le plus étroitement p.275 possible ; mais pour leur tenir la bride aussi serrée qu’il serait désirable, il faudrait qu’il y eût dans chaque yâ-men au moins un secrétaire chinois possédant parfaitement la langue indigène ; or, les Chinois sont trop sottement imbus de leur supériorité pour s’abaisser à apprendre un dialecte barbare.
L’administration cantonale est abandonnée entièrement aux indigènes. Chaque canton est administré par un bek mingbâchi, , seigneur commandant de mille, ayant sous ses ordres un mirâb, distributeur des eaux, un ou plusieurs mingbâchi adjoints (, arka-mingbâchi) qui l’aident, dans l’administration du canton ou sont préposés à l’administration de certaines communes importantes ; ainsi Polour est administré par un arka-mingbâchi dépendant du bek de Tchakar. Au-dessous sont les yuzbâchi ou centeniers, les onbâchi ou dizainiers. Les dorgha portent les messages officiels et les mandats d’arrêt, sont chargés des enquêtes préliminaires en cas de délit, font en général toutes les commissions des beks et des mingbâchis . Les désaktchi () ou tchalâmtchi () sont les gardiens de nuit, qui sont payés au moyen d’une taxe spéciale de 7 à 10 sapèques sur chaque maison. Le département de Khotan est divisé en douze cantons administrés par autant de beks dont le supérieur hiérarchique est le premier bek de la ville de Khotan, l'ichkaghâ bek  ; mais, conformément aux principes de l’administration chinoise, tous les beks peuvent correspondre directement avec le préfet sans être obligés de passer par le canal du Maître de la porte. Au-dessous de celui-ci il y a pour l’administration de la ville deux commissaires de police ayant rang de bek padchah chab, (), ou par abréviation padchab. Les douze cantons sont les suivants : Iltchi, ville de Khotan et banlieue immédiate, Youroungkâch, Toçala, Bou-razân, Sepa, Karakâch-Baramsia, Kayâch, Yaghatchi, p.276 Konya-Zaoua, Kara Say, Téouakil. L’arrondissement de Kéria contient huit cantons ; Kéria-ville, Kéria-banlieue, Tchira, Sampoula, la Montagne (ch. 1. Tchakar), Sourghak, Nia, Tchertchen.
Les beks sont proposés par les notables, selon le mode d’élection tout primitif que j’ai expliqué précédemment, à la nomination du préfet ou du sous-préfet, laquelle est soumise à la confirmation du tao-t’ai. Les agents inférieurs, jusqu’aux onbâchis exclusivement, sont désignés par les bas, d’accord avec les notables, et confirmés par le préfet ou le sous-préfet. Les autres dépendent uniquement du bek.
Le bek est officiellement chargé de maintenir la police, de juger les contraventions et les questions de mur mitoyen, de procéder à la première enquête en cas de meurtre, coups et blessures, ou délit, de distribuer l’eau et d’entretenir les canaux d’irrigation avec le concours du mirâb, d’entretenir les ponts et les routes, ce qui est bien près d’être une sinécure, de désigner les personnes soumises à la corvée, de répartir et de percevoir l’impôt foncier, d’exécuter les réquisitions de grains et denrées, de fournir des chevaux pour la poste officielle, de procéder à l’opération du cens. Il ne reçoit point d’appointements, seulement il partage avec ses adjoints la jouissance des terres du fisc, qu’il fait travailler par voie de corvée. Ces terres sont de mauvaise qualité et la contenance en varie de 6 à 30 hectares par fonctionnaire. A Polour le mingbâchi n’a point de terres, mais la coutume est que ses administrés lui donnent 500 peaux d’agneau chaque année. En outre le bek perçoit à son profit un droit de timbre de 150 pour l’enregistrement des actes de vente de biens-fonds. Les menus frais de justice pour les petites affaires font également partie de ses émoluments légaux (, vazipah). Si la charge de bek ne permettait pas d’autres bénéfices, nul n’en voudrait ; mais les fonctionnaires locaux se font de beaux traitements en marge des règlements. La perception et la répartition des impôts est la source la plus abondante de ces gains extralégaux. Les beks prélèvent une large part sur les bénéfices des p.277 opérations commerciales dont le préfet les charge pour son compte ; en cas de réquisition de chevaux, denrées, etc., de la part des autorités supérieures, ils enflent l’addition le plus qu’ils peuvent ; quand un fonctionnaire en voyage leur donne de l’argent pour payer ses fournisseurs, ils mettent cet argent dans leur poche, ils escamotent un certain nombre de rôles de contribution personnelle ; lorsque le préfet requiert des ouvriers, le bek désigne pour aller à la corvée tous ceux qui ne le payent pas pour en être exemptés. Naturellement les riches ne sont pas soumis à cette contribution exceptionnelle, ils se contentent d’inviter le bek à dîner ; c’est d’ailleurs à charge de revanche et quand l’un des riches deviendra bek à son tour il rendra à l’ex-bek ses politesses. Je remarque encore une fois que ces sociétés orientales ne sont jamais démocratiques qu’en apparence. Dans la répartition de l’impôt les notables sont ménagés, les pauvres surchargés. Durant le séjour de notre caravane à Tchertchen, les vivres, les animaux de bât nous ont été fournis par la population sur la réquisition du mingbâchi ; or nous avons pu vérifier que tout le poids était retombé sur les pauvres, et les riches n’auraient rien fourni si nous n’avions pris sur nous de les requérir individuellement et directement afin de ne pas excéder la foule des petits cultivateurs. Si les Chinois ont laissé l’administration cantonale aux indigènes et s’ils ont pratiquement abandonné aux notables le choix des fonctionnaires locaux, ce n’est nullement par libéralisme, c’est afin de ne point prendre la responsabilité de cette administration plus épineuse qu’avantageuse, et parce qu’ils savent qu’ils obtiennent beaucoup plus de la population par l’intermédiaire d’indigènes qu’ils n’en obtiendraient par des officiers chinois. Au demeurant le bek indigène comme l’amban chinois doit prendre garde de ne point dépasser les bornes de la patience populaire. Si les administrés tondus de trop près crient et recourent au préfet, le bek est certain de perdre beaucoup d’argent et risque fort d’être destitué. Instruits par l’expérience, les Chinois ne pardonnent plus aujourd’hui comme autrefois les intempérances fiscales des fonctionnaires locaux et ils font droit d’autant plus volontiers aux plaintes des contribuables qu’une révocation leur p.278 rapporte aussi bien qu’une installation de nouveau bek. Mais il faut qu’un chef de canton soit vraiment maladroit et brutal dans sa cupidité pour obliger les gens confiés à ses soins de lui intenter un procès ; car ce procès est coûteux, le préfet ne destitue pas un agent sans arguments comptants et si l’on doit poursuivre la plainte en cassation par devant le tao-t’ai l’affaire menace de devenir désastreuse. Ordinairement c’est un rival du bek en exercice qui fait les frais de l’action en destitution, espérant lui succéder et continuer à son compte et profit les errements pour lesquels il l’aura fait condamner. Finalement ce sont toujours les volés qui payent pour les voleurs.
En résumé, à regarder les choses de haut, l’administration du Turkestan chinois est faible, négligente, nonchalante plus que tyrannique et oppressive. Le gouvernement chinois applique là, comme partout ailleurs, le principe du moindre effort, il n’aspire point à la perfection, il lui suffit de vivre et de se maintenir au meilleur marché qu’il est possible. Eh bien ! ceci va sembler un paradoxe et n’est pourtant que la vérité stricte : cette nonchalance, cette négligence, cette tiédeur de zèle sont une force pour le gouvernement chinois. Ces qualités s’accordent avec les mœurs du peuple, qui aime les vêtements larges et flottants, qui ne saurait souffrir d’être serré dans des règlements étriqués, ni d’être soumis aux mille petites contraintes qu’imposent les législations désireuses de faire le bonheur des gens malgré eux. Les mandarins se disent qu’ils ont d’autant moins de chance de heurter le sentiment populaire qu’ils s’occupent de moindre choses, que quoi qu’on fasse on est sûr de mécontenter quelqu’un, que l’abstention est le meilleur remède contre la critique. Les abus qui dérivent inévitablement de cette insuffisance de règlements et de contrôle ne sont point faits pour indigner un peuple habitué depuis de longs siècles à s’y résigner. Aussi bien, malgré les exactions et les malversations des fonctionnaires, on paye en Turkestan beaucoup moins d’impôts qu’en France en comparaison de la richesse générale . L’impôt foncier est le p.279 seul qui soit élevé, 15 pour 100 en moyenne ; mais il est presque unique, et l’on y est accoutumé de longue date ; l’impôt sur le bétail est très modéré ; les autres taxes sont insignifiantes, sauf celle sur les ventes ; encore celle-ci, qui plus que tout autre excite des murmures parce qu’elle n’est pas conforme à l’orthodoxie religieuse, a-t-elle été supprimée dans l’arrondissement de Keria en 1891, dans le reste de la Kachgarie en 1893.
— Pour mettre fin aux abus en matière de perception et de répartition d’impôts, me disait un haut fonctionnaire, il faudrait instituer un contrôle très compliqué qui coûterait plus cher aux contribuables que les abus à corriger.
Quant à la justice, il y a au moins un mandarin sur deux qui la rend consciencieusement sans préjudice pour les épices, et le peuple ne pense pas que la proportion soit si mauvaise. Il loue les bons juges et s’en félicite, rit des mauvais, les critique et les blâme avec une liberté de langage qui étonne, et le voyageur novice se dit : Voilà des gens bien impatients de leurs maîtres, sans doute il va se passer quelque chose. Cependant le temps s’écoule et rien ne se passe. Le même voyageur se rend en Chine et y observe les mêmes abus et les mêmes critiques, le peuple bafoue les magistrats, hautement, ouvertement et les magistrats laissent dire, sûrs que, sa chanson finie, le justiciable leur apportera les épices et le pot-de-vin. Le voyageur comprend alors l’extraordinaire liberté des satiriques de notre moyen âge dont les puissants étaient les premiers à rire, sachant que ces épigrammes ingénues n’étaient point un signe d’impatience et de révolte ; il comprend combien les êtres simples sont partout des êtres d’habitude, qui ne se soucient point de réformes, qui estiment qu’il faut prendre les choses comme elles sont, qu’un mal connu vaut mieux qu’un bien ignoré, que vouloir la perfection c’est vouloir que le soleil brille en plein minuit, qu’il faut rire des mauvaises institutions sans prétendre y rien changer. Ils pensent en outre que p.280 celui qui ne veut pas être grugé par les juges n’a qu’à ne pas plaider, que si l’on craint d’être mouillé, il ne faut pas sortir les jours de pluie.
Les Turcs ont une autre raison de se contenter de l’administration chinoise actuelle. Ils la comparent avec les administrations antérieures, avec ce dur gouvernement de Yakoub Bek qui les écrasait d’impôts, les arrachait à leurs champs pour les envoyer au camp se faire tuer pour la cause de l’indépendance et de l’Islam alors qu’ils eussent bien mieux aimé prendre l’air tranquillement sous leur véranda. Ils se souviennent de la domination inquisitoriale, farouche et hypocrite du clergé musulman, qui les contraignait à coups de bâton d’aller à la mosquée, de porter le turban, les empêchait de fumer sous peine de mutilation. Les vieillards ne parlent qu’avec un frisson d’horreur de l’ancienne tyrannie de l’aristocratie locale qui, non surveillée par les magistrats chinois, avait mis le pays à sac. Ainsi l’aristocratie et le clergé, les deux seuls groupes sociaux qui fussent capables de faire échec à l’administration chinoise et d’organiser le peuple contre elle, ont perdu leur influence par l’abus qu’ils en ont fait. Ils ont cessé d’être considérés comme un mal nécessaire et leur prestige a décliné en même temps que leur force matérielle depuis que les Chinois leur ont ôté leurs honneurs, leurs dignités, une partie de leurs biens. En multipliant les hommes nouveaux dans les fonctions subalternes abandonnées à l’aristocratie indigène, en favorisant les divisions et les luttes d’intérêt personnel, le gouvernement s’est créé des partisans chaque jour plus nombreux qui auraient tout à perdre à sa chute. Il en est de même pour le clergé. Les membres les plus zélés, les plus réputés pour leur science et leur piété se tiennent à l’écart des fonctions judiciaires pour n’être point forcés de transiger avec la loi sacrée et le gouvernement donne les places à des docteurs moins savants et plus accommodants qui ne seraient rien sans lui. Les intransigeants restent dans leur coin, moroses et chagrins, attendant de meilleurs jours ; mais ils n’ont guère où s’appuyer. L’aristocratie se défie de leur ambition envahissante, le peuple de leur rigueur intolérante. Il existe bien des p.281 descendants des anciens chefs religieux du pays, de Hazret Apak et de Makhdoum Khodja, sur la tête desquels une tradition déjà lointaine a mis une auréole de respect superstitieux. Leur nom serait sans doute capable d’entraîner le peuple ; mais l’un d’eux, celui de la branche aînée et le plus vénéré de Tourfân à Khotan, est entre les mains du gouvernement chinois, partant inoffensif, l’autre, qui recrute ses partisans principalement à Kâchgar autour du consul de Russie, est entre les mains du gouvernement russe, partant suspect. Le Livre saint seul et les objurgations de ses interprètes ne suffisent point à soulever les âmes tièdes et molles de ces musulmans, qui se contentent d’une vertu oisive. Certes ils méprisent les Chinois, mécréants à qui Dieu n’a pas daigné se révéler ; ils ne demanderaient pas mieux que d’en être débarrassés, mais pour cela, il faudrait faire de sérieux efforts, combattre longuement et rudement, risquer sa fortune et sa vie ; or ces bons Turcs craignent naturellement les coups, ne prisent rien tant que leurs aises et leur tranquillité, recherchent avant tout l’intérêt présent et le divertissement du moment, et tous leurs mécontentements, toutes leurs velléités se perdent en vains discours sur la place du marché. Tels sont les motifs pour lesquels le Turkestan, malgré son immensité, malgré une homogénéité extraordinaire de race, de langue, de mœurs, malgré le levain de révolte et d’intolérance que l’Islam y a déposé, est un pays facile à tenir et, à cet égard, absolument différent de notre Algérie ; voilà pourquoi les Chinois, avec leur organisation médiocre et les moyens assez faibles dont ils disposent, seraient sûrs d’y vivre paisiblement s’ils n’avaient à craindre des excitations et des complications du dehors.

 HYPERLINK \l "table" @
CHAPITRE XIII
Politique extérieure de la Chine.
Russes et Anglais. Affaires du Pamir
 HYPERLINK \l "table" @
p.282 La Chine a toujours considéré le Turkestan non seulement comme un ensemble de riches bénéfices pour ses mandarins, mais aussi comme une marche militaire nécessaire à sa sécurité. Depuis qu’elle s’en est rendue maîtresse, sous les Han, ses idées à cet égard n’ont point changé. Elle passa par des alternatives de grandeur et de décadence, les liens qui l’unissaient aux peuples ses vassaux se relâchèrent ou se resserrèrent selon que le pouvoir central s’affaiblit ou se fortifia, mais toujours, malgré les divisions intérieures, malgré les puissances nouvelles qui surgirent auprès d’elle, formidables et menaçantes, malgré les revers et les défaites, la Chine resta invariable dans ses prétentions, inébranlable dans son attachement à la tradition. Bien plus que l’habileté légendaire de ses diplomates, cet esprit de suite, cette persévérance dans un petit nombre de principes très simples et très clairs ont fait la force de sa politique et lui ont toujours permis, dans le passé, d’avoir en fin de compte le dernier mot.
Ces principes ne sont pas sortis, comme on pourrait le croire, du cerveau de quelque ingénieux diplomate, de quelque Richelieu jaune. Ils sont fondés, comme c’est souvent le cas pour les principes politiques des peuples anciens, sur une superstition religieuse.
p.283 Le genre humain, réduit par l’ignorance des premiers âges aux seuls Chinois (les Chinois s’appellent encore aujourd’hui les gens qui vivent sous le ciel), le genre humain, dis-je, est considéré comme une vaste famille dont le père commun est l’Empereur. Cet empereur, unique et universel, représente l’humanité dans la trinité sacrée qu’elle forme avec le ciel et la terre, et en dirige les mouvements de façon qu’ils soient d’accord avec ceux de la nature entière. Par conséquent, admettre un prince étranger sur un pied d’égalité avec l’Empereur serait commettre un sacrilège qui romprait l’harmonie du monde. Le gouvernement chinois ne peut avoir aucune relation avec les peuples qui refusent de reconnaître la suprématie du père commun des hommes, car en ne reconnaissant point cette suprématie ils se mettent eux-mêmes en dehors de la famille humaine. D’autre part, il n’y a aucune nécessité à les contraindre d’y rentrer : la Chine n’a besoin de personne, elle doit se suffire et se suffit en effet à elle-même ; elle possède une maison large et commode munie d’un bon potager où rien ne manque, elle l’a soigneusement close et a jugé superflu de pratiquer des fenêtres sur la rue, parce qu’elle veut ignorer les voisins et les passants qui pourraient jeter le trouble dans sa maison, qu’elle entend ne point se mêler de leurs affaires comme elle entend qu’ils ne se mêlent point des siennes. « Balaye la neige devant ta porte, dit le proverbe, et ne t’occupe point de la glace sur le toit de ton voisin. » Ainsi ce dogme de la primauté de l’Empereur de Chine, qui aurait pu aboutir à de désastreuses tentatives de monarchie universelle, a au contraire abouti, grâce à la sagesse de ceux qui l’ont interprété, au principe de non-intervention. Toutefois ce principe ne peut en pratique être appliqué avec une étroite rigueur. La famille chinoise a malheureusement de proches voisins, gens turbulents dont les querelles lui importunent les oreilles, dont les batailles ébranlent la cloison mitoyenne, gens pauvres qui envient ses richesses et qui ont la mauvaise habitude de percer les murs pour voler les fruits et les légumes de son jardin, gens individuellement peu dangereux, mais capables de former entre eux des ligues redoutables. Le seul moyen d’avoir la paix p.284 et de garder son bien, c’est de soumettre successivement par adresse ou par force tous ces voisins gênants au patronat du chef de famille, en profitant de leurs dissensions et de leur cupidité, en s’appuyant sur les uns contre les autres. Quand on aura ainsi achevé le tour du voisinage, on ne se sera pas seulement mis à l’abri de ses importunités et de ses rapines, mais encore on se sera environné d’une zone de clients, qui vous défendra des indiscrétions de voisins plus éloignés, d’autant mieux que ces clients ont la bourse plate et la tête dure, qu’il n’y a que des coups à gagner à les fréquenter, que leurs terres maigres où il n’y a rien à prendre, couvertes de rochers, de fossés, de fondrières et d’obstacles de toute nature, ne donneront à personne envie de s’y promener. De cette manière, la famille chinoise, loin de sortir de son isolement, s’y est au contraire fortifiée et s’est, en quelque sorte, enfermée dans une cage isolante, éminemment propre à empêcher les courants extérieurs de pénétrer. Ce bref développement sur les conceptions des Chinois en matière de politique étrangère suffit à faire comprendre que ces conceptions ne sont point de simples opinions variables au gré des circonstances, mais de ces préjugés invétérés dont les racines plongent au plus profond de l’âme.
Au commencement du XVIIe siècle, lorsque la faiblesse et la décrépitude de la dynastie des Ming, la guerre civile, la prise de Pékin par les Mantchous, l’installation d’une nouvelle dynastie encore incertaine de son avenir eurent presque détruit l’autorité de la Chine sur ses tributaires traditionnels, le gouvernement nouveau comprit parfaitement, malgré son origine étrangère, la nécessité qu’il y avait de reprendre l’ancienne politique et de remettre la main sur les divers peuples attenant à la Chine propre. Leur indépendance était une cause de désordre et de pillages dans le présent, une source de dangers dans l’avenir, soit qu’ils favorisassent une révolution dynastique comme ils venaient justement de le faire, soit que ceux d’entre eux qui étaient musulmans provoquassent ou soutinssent la révolte de leurs coreligionnaires de l’intérieur, comme ils devaient le faire plus tard. En outre une puissance mongole, originaire du pays d’Ili, tendait à englober tous les p.285 pays non proprement chinois de l’Empire actuel, elle dominait déjà la Mongolie occidentale et le Turkestan, menaçait la Mongolie orientale et le Tibet. Il était d’une prudence élémentaire d’arrêter ses progrès, d’empêcher la constitution d’un vaste camp retranché sur le flanc de cette ville ouverte qu’était la Chine. Le gouvernement se mit à l’œuvre avec une énergie et une habileté qui font grand honneur à ceux qui le dirigeaient alors, et à la fin du XVIIIe siècle la domination chinoise s’étendait sur tous les pays qui forment l’Empire actuel ; en outre le patronage de l’empereur était reconnu par l’Annam, le Siam, la Barmanie et l’Assam, le Bhoutan, le Sikkim, le Népal, le La-dag ou Tibet anglais, le Badakhchân, les Kyrghyz et les Kazak, le Khokand et, dans le nord, ce qui est aujourd’hui la province maritime de la Sibérie, de Nikolaïevsk à Vladivostok ; même l’émir afghan et celui de Boukhâra rendirent hommage à l’empereur sans qu’au demeurant cela tirât à conséquence. Il est à remarquer que du côté occidental qui doit nous occuper spécialement ici — côté d’où le gouvernement chinois croyait avoir le plus de dangers à redouter — il avait disposé pour ainsi dire trois coussins successifs pour amortir les chocs extérieurs : en première ligne les pays aujourd’hui perdus : Bhoutan, Sikkim, Népal, La-dag, Pamir et Khokand, — en deuxième ligne le Turkestan et le Tibet, — en troisième ligne la partie du Tibet démembré rattachée directement aux provinces de Seu-tchouen et de Kan-sou, et le morceau de Mongolie incorporé au Kan-sou. En vérité c’était de l’ouvrage très bien fait et la tortue chinoise pouvait espérer n’avoir plus qu’à s’engraisser paisiblement sous la carapace épaisse dont elle s’était enveloppée. Mais il fallut bientôt déchanter et notre siècle fut pour la Chine un des plus mauvais de son histoire. Elle perdit la prééminence sur l’Indo-Chine, sur les petits États qui s’étendent au sud de l’Himalaya et du Karakoram, sur le Pamir et le Khokand, sur la province maritime de Sibérie ; elle fut dépossédée de Hong-kong et de Formose ; elle eut à soutenir une série de guerres étrangères qui furent toutes malheureuses, à réprimer de nombreuses révoltes dont quelques-unes furent terribles, dévastèrent et dépeuplèrent plusieurs provinces, en sorte que la population de p.286 l’Empire est aujourd’hui inférieure peut-être et certainement n’est pas supérieure à ce qu’elle était au début du siècle. Elle a mis, il est vrai, quelque vigueur dans sa résistance, elle a fait de grands efforts pour reprendre le Turkestan, qui lui avait échappé, et y a réussi, elle a rétabli chez elle un ordre suffisant depuis environ vingt années, elle a sauvé pour un instant la Corée des mains de l’ennemi ; mais les adversaires qui lui sont venus par mer, d’où elle n’en prévoyait point, ont fortement ébranlé l’édifice ingénieux de sa politique ; ils l’ont obligée à reconnaître, des lèvres sinon du cœur, qu’il y a par le monde des souverains égaux à l’empereur, l’ont contrainte d’entretenir des relations régulières avec des États indépendants, ont brisé sur un point la ceinture de marches qui la protégeait en s’emparant du Tonkin et de la Barmanie. Ce sont là des revers dont elle ne se console pas, qui ont jeté le désarroi dans ses conseils, fait chanceler sa foi dans les vieux principes sans que pourtant elle songe sérieusement à les abandonner, car elle ne se sent point le cœur de s’en détacher et ne sait point comment les remplacer. Elle les suit donc, faute de mieux, sans enthousiasme et sans entrain, à la manière dont des soldats suivent un chef qu’ils savent malheureux.
Ces généralités préliminaires nous permettront de mieux voir la place qu’occupent dans l’ensemble des affaires chinoises les affaires présentes du Turkestan dont nous traitons ici et celles du Tibet dont nous parlerons en un autre lieu de ce volume et il nous sera facile dès lors de relier à la politique générale de la Chine la conduite qu’elle tient dans ces pays. Elle les a annexés à son empire afin qu’ils lui servent de barrières contre des voisins indépendants et envahissants. Comme elle veut les occuper au meilleur marché qu’il est possible, il lui a paru nécessaire d’en fermer la porte aux étrangers, ou du moins de ne les admettre qu’en petit nombre, en les soumettant à des règlements rigoureux, de les empêcher de s’établir à demeure sur le territoire de l’empire et d’entretenir avec la population des relations autres que strictement commerciales, et encore s’arrangea-t-elle de façon à réduire celles-ci à leur minimum. En effet, si les étrangers pouvaient pénétrer librement en ces contrées, il leur serait aisé d’y nouer des intrigues p.287 avec les mécontents, d’exciter le peuple à l’insubordination. La situation de la Chine en serait plus difficile, son influence en serait compromise et elle serait obligée, pour faire respecter son autorité, de recourir à des moyens de contrainte plus énergiques. Ce système d’isolement semble s’imposer d’autant plus que dans le cas dont il s’agit les voisins sont les Russes et les Anglais, c’est-à-dire des voisins puissants et ambitieux, que les Chinois soupçonnent de ne vouloir se créer des intelligences dans la place que pour s’en emparer plus aisément. Ils se sont donc appliqués à interdire l’accès de la forteresse aux indiscrets et aux suspects ; mais ils n’y ont réussi que pour le Tibet. Conformément à leurs vieux principes ils avaient ouvert la porte du Turkestan aux gens du Khokand, du Badakhchân, de l’Afghanistan, du Kachmir, dont les princes avaient reconnu du moins nominalement la suprématie de l’empereur . Le khân de Khokand s’était engagé à surveiller les khodjas, descendants des anciens chefs religieux de la Kachgarie, et à les empêcher de passer la frontière pour fomenter des révoltes. Il reçut même de l’argent pour ce service. Grâce à cette entente, beaucoup de troubles furent évités, bien que le prince de Khokand ne fut pas toujours très fidèle ni assez sévère dans sa surveillance et laissa ou fit échapper ses prisonniers six fois dans le cours du présent siècle. Devenus maîtres ou protecteurs des différents pays cités plus haut, les Russes et les Anglais imposèrent le maintien des anciennes relations. Les Turcs étant musulmans, il était impossible de les empêcher d’avoir des rapports avec leurs voisins de même religion et comme la Chine, loin de pouvoir compter sur la complicité de ses sujets, était sans cesse obligée d’en réprimer les révoltes, elle fut impuissante à faire prévaloir son système d’isolement. La Russie, ayant occupé Khouldja pendant la domination de Yakoub Bek afin d’assurer la sécurité de ses frontières contre les incursions des bandits kyrghyz, ne restitua cette province à p.288 la Chine en 1880 que moyennant un bon traité lui permettant d’entretenir des consuls à Khouldja et à Kâchgar, des agents commerciaux dans toutes les villes et supprimant tous droits de douane ou de vente sur les marchandises russes. Les Russes ont aujourd’hui un nombre considérable de leurs sujets, marchands ou autres, établis dans le Turkestan. Ce sont presque tous des Sartes du Ferghânah et on les appelle Andidjânlyk du nom de la ville qui est le premier entrepôt important de l’autre côté des montagnes. Les marchands, établis en vertu d’un billet délivré par le consul moyennant 9 tengas, sont au nombre de 200 à Kâchgar, 100 à Aksou, 15 à Yangi Hiçar, 30 à Maralbâchi, 60 à Yârkend, 70 à Khotan, 40 à Kéria. Ils sont soumis à la juridiction du consul de Kâchgar, qui s’étend, le cas échéant, jusqu’à Boukalyk. Seul il a droit d’employer contre eux des moyens coercitifs. Dans chaque ville ils ont un syndic, aksakâl, qui sert d’arbitre en cas de contestation ou de fraude en matière commerciale ; s’il échoue dans sa tentative d’accommoder les parties, si sa décision n’est pas acceptée par le coupable, il provoque l’intervention amiable de l’autorité chinoise et c’est seulement après avoir épuisé ces moyens que l’on s’adresse au consul, qui juge en dernier ressort. En dehors de ces marchands il y a beaucoup de sujets russes installés à demeure un peu partout, mariés avec des femmes du pays malgré la loi chinoise, impossible à faire respecter parce qu’elle est contraire à la loi civile musulmane, possédant des propriétés au nom de leurs femmes et de leurs enfants, tournant ainsi la loi qui interdit aux étrangers de posséder des immeubles en leur nom propre. Enfin au temps de Yakoub Bek une foule de gens originaires du Khokand ou de la Boukharie étaient venus chercher fortune dans les États de leur compatriote, et depuis y sont restés, riches ou pauvres. Une part notable de la propriété foncière est entre leurs mains et s’ils sont devenus légalement sujets chinois, ils n’ont point oublié leur origine et ils font corps avec les sujets russes. Tous ces Andidjanais étant de même race, de même religion et de même langue que les autres habitants, ils sont particulièrement aptes à répandre l’influence russe dans la contrée. Ils forment un parti considérable, chaque jour grandissant, dangereux p.289 pour la domination chinoise comme le prouvent les révoltes antérieures toutes fomentées et aidées par lui. Sa force est encore accrue par la présence sur le territoire russe de colonies kachgariennes, qui s’y sont établies après le retour des Chinois et qui reçoivent chaque année de nouvelles recrues attirées principalement par les salaires plus élevés dans le Turkestan occidental que dans l’oriental . Comme les Russes exécutent une assez grande quantité de travaux publics, et surtout construisent des forteresses et des casernements militaires, ils ont toujours besoin de bras et les Turcs de l’ouest affluent. En 1891, le consul russe de Kâchgar a délivré trois mille billets à autant de sujets chinois voulant passer sur le territoire russe sous prétexte de commerce. Dans les deux premiers mois de 1892 il en délivra 750, augmentation due aux affaires de Pamir. L’émigration serait encore plus importante, sans doute, si les Chinois ne défendaient pas aux femmes de sortir de l’Empire. Enfin les Russes détiennent prisonnier à Marghélân Hâkim Khân Toura, héritier de Bouzourk Khân, le Khodja, dernier souverain légitime de Kâchgar. C’est un prétendant qui a l’incomparable mérite d’être un imbécile avéré. Ainsi les Russes ont de très bons atouts dans leur jeu.
Les Anglais font leurs efforts pour ne point rester en arrière : ils n’ont point à Kâchgar de consul comme les Russes ; car ils estiment qu’il leur faudrait 250.000 francs pour entretenir un agent sur le même pied que le consul russe avec une escorte de 40 cavaliers. Ils pensent que ce serait trop chèrement payer une satisfaction d’amour-propre et se contentent d’un modeste agent consulaire qui suffit parfaitement à faire respecter les droits des protégés britanniques. Ceux-ci sont en général des Kachmiriens, des Hindous, des Afghans, des Badakhchâni et des Balti. Ils n’ont la prépondérance que dans le seul département de Yârkend où l’on compte environ 300 Kachmiriens ou Hindous, 150 Afghans, 50 Badakhchâni. A Kâchgar il y a 26 marchands protégés anglais, une vingtaine à Khotan, une cinquantaine dans les autres centres. Ils ne sont pas exempts des taxes de douane et de vente et ils p.290 sont soumis à la juridiction des autorités chinoises qui sont surveillées et contrôlées par l’agent consulaire. D’ailleurs ils ont des aksakâl, ils ont fondé des familles et constitué des propriétés dans le pays comme les sujets russes. Mais ils ont le désavantage de différer de la population locale par la race, la langue, quelquefois par la religion. Il y a parmi eux des hindous, des bouddhistes, des musulmans chiites. Les sunnites afghans même, gens rigides, méprisent leurs coreligionnaires turcs, trop tièdes à leur gré. Ces divergences, sans être une cause d’hostilité réelle, empêchent la communion intime des idées et des sentiments entre les protégés anglais et leurs hôtes.
La population de Turkestan est en somme favorable aux Européens ; car ces musulmans peu fanatiques ont du respect pour les chrétiens, qui possèdent deux des livres sacrés, la Bible et l’Évangile, et ils n’oublient point que le prophète a dit : Ceux qui sont le plus disposés à aimer les fidèles sont ceux qui se disent chrétiens. Ils savent gré aux Européens du soin qu’ils apportent à ne point choquer les coutumes établies et les préjugés, et cela d’autant mieux que les Chinois, pour largement tolérants qu’ils soient, n’ont pas le même tact et la même délicatesse ; ils laissent beaucoup de liberté aux autres, mais ils s’en attribuent beaucoup à eux-mêmes ; ils sont parfois insolents et manquent de la retenue et de la réserve qui sont nécessaires pour ne pas froisser les susceptibilités. Je ne parle pas ici des mandarins, qui sont des gens bien élevés, mais des individus du commun, à qui l’autorité ne tient pas la bride assez ferme.
Il est une chose encore, qui, plus que toute autre, contribue à donner aux indigènes une haute et favorable idée des Européens, c’est le grand esprit de justice et d’équité, qui, malgré certaines défaillances, règnent dans les administrations russe et anglaise, cette ferme impartialité de la loi égale pour tous, supérieure à la brigue et à la corruption. Ils ont appris à ne plus considérer comme un mal nécessaire, ainsi que je l’exposais plus haut, les abus de l’administration chinoise ; ils ont appris qu’il était possible de rapprocher davantage la réalité de la perfection idéale, dont ils avaient toujours eu la notion claire sans oser y p.291 aspirer. Un jour que je demandais à un Turc son opinion sur les Anglais, il me répondit : « Les Anglais, ce sont des hommes justes », et je fus vivement frappé de l’espèce d’emphase religieuse avec laquelle il prononça le mot juste, . Les Turcs ressentent une certaine attraction morale vers les puissances européennes voisines, qui les attirent aussi, en quelque sorte physiquement, par leur masse et leur poids. Elles font chaque jour reculer la domination naguère sans pareille de l’Empereur de Chine. La fortune de ces puissances nouvelles — dont l’une a renversé l’empire du grand Mongol et réduit les intraitables Afghans, dont l’autre a englobé l’héritage entier du grand et toujours révéré Tamerlan et soumis l’émir de Boukhâra, le second personnage de l’Islam — est bien faite pour émerveiller les esprits, pour imprimer en eux l’idée de quelque chose d’irrésistible qui, tôt ou tard, fatalement, doit entraîner à sa suite tous les peuples voisins.
Mais les Turcs, pour inévitable que leur sort leur paraisse, ne sont nullement disposés à le hâter. La majorité d’entre eux, sentant l’impossibilité de recouvrer l’indépendance, se déclarent satisfaits de la domination chinoise. L’Empereur de Chine, qui a été une si grande chose dans le passé, conserve aujourd’hui un grand nom, dont le prestige est comparable à celui qu’exerçait sur les imaginations européennes le nom de la petite et misérable ville qu’était la Rome du moyen âge. Les Russes, qui comprennent la puissance des mots et des formules sur les intelligences peu développées, font une vive propagande pour substituer au nom de l’Empereur de Chine celui du Tsar blanc (ak padchâh) en représentant celui-ci comme le véritable héritier de Tchingiz Khân, mais cette formule nouvelle est loin d’avoir acquis toute la force magique de l’ancienne. Au prétendant Hâkim Khan Toura les Chinois en opposent un autre, vivant à Pékin, qui en 1892 vint en pèlerinage au tombeau de son ancêtre Hazret Apak. Il descend d’un petit-fils de celui ci, Abdoul Khâlid. Les partisans de Hâkim Khan prétendent qu’Abdoul Khâlid mourut sans postérité, et les cheikhs du mazâr de Hazret Apak font circuler des livres où la branche aînée de la dynastie s’arrête à Abdoul Khâlid. Mais leurs adversaires les accusent de faux p.292 et produisent des généalogies différentes dont ils affirment l’authenticité. Quoi qu’il en soit, les premiers n’ont la majorité qu’à Kâchgar, les autres sont prépondérants à Khotan, à Kourla et dans tout l’est de la contrée. Ce parti, favorable aux Chinois pour le moment, a pour lui la défiance généralement répandue contre les Andidjanais, à qui l’on en veut de la part qu’ils ont prise, lorsqu’ils étaient sujets de Khokand, à la conquête de la Kachgarie par Yakoub Bek et au gouvernement de ce despote de désagréable mémoire. Il circule sur leur compte des chansons populaires et spontanées où ils sont habillés de toutes pièces. En général les beks et le clergé sont franchement opposés à toute domination anglaise ou russe, qui diminuerait leurs privilèges et leurs profits bien plus encore que les Chinois ne l’ont fait, et qui, selon les habitudes invincibles de tous les gouvernements européens, ne tarderait pas à s’immiscer dans le droit civil aussi bien que dans le droit criminel. Aussi bien l’administration chinoise est devenue supportable, malgré ses défauts, à cause précisément de la crainte que le voisinage des Anglais et des Russes inspire aux autorités impériales. Si l’administration de l’Inde est plus régulière, si les fonctionnaires anglais en particulier sont intègres et justes, il n’en est pas moins vrai que par suite du petit nombre des juges et de l’immensité des circuits, la justice est lente et coûteuse et que les tchoupraci, officiers inférieurs indigènes, insuffisamment surveillés, se rendent coupables d’une foule d’exactions aux dépens des plaideurs ignorants. Si les impôts sont mieux répartis et plus honnêtement perçus, ils sont aussi plus élevés, car l’armée et les travaux publics entraînent des frais énormes, et les pèlerins du Turkestan, qui se rendent pour la plupart à la Mecque par l’Inde, sont beaucoup moins frappés de la commodité des chemins de fer, de la beauté impériale des routes et des mesures aussi humanitaires qu’illusoires prises contre les famines que de la haine que tous les habitants de la péninsule, musulmans et hindous, nourrissent contre les maîtres du jour à cause de l’insolence hautaine de ceux-ci, à cause du dédain où ils tiennent les indigènes même les plus remarquables par leur intelligence et leur naissance, à cause de la foule de prescriptions p.293 ennuyeuses, vexatoires, contraires aux mœurs locales, que, malgré l’indifférence réelle qu’ils ont pour le bien des races sujettes, ils leur imposent cependant par respect de l’opinion métropolitaine, par préjugé hygiénique ou humanitaire, par nécessité de police, par manie de l’ordre exact et immuable. Quant à l’administration russe, en dépit des efforts sincères, constants, énergiques du gouvernement de Pétersbourg, elle n’est pas à l’abri du reproche. On en sait assez à cet égard pour qu’il me soit inutile d’insister. Les Russes ont puisé à l’école de la Prusse un souci de la réglementation minutieuse auquel les Anglais n’ont jamais atteint et la comparaison leur ferait tort dans l’esprit des indigènes sans la négligence, felix culpa ! avec laquelle ils traitent toutes les affaires ! J’ai noté ailleurs l’opinion que les Kyrghyz ont de l’administration russe . Ils pensent que le bien-être diminue en proportion que l’ordre augmente et les Kyrghyz chinois se trouvent mieux partagés que leurs frères de Russie. De même les Mongols de Chine sont dans une condition meilleure que les Kazak sujets du tsar, et cela provient uniquement du désir honorable que les Russes éprouvent d’améliorer le sort de leurs sujets nomades. Ils ont réformé l’impôt, ils ont introduit une justice plus impartiale, une grande sécurité pour les personnes et les biens, ils ont supprimé les prestations ; ils dépensent de l’argent pour les Kazak et les Kazak sont mécontents. La Chine ne se soucie en rien du bien des Mongols, elle conserve précieusement tous les vieux abus, elle maintient ses sujets autant qu’elle peut dans la vie nomade au lieu de les encourager à en sortir, ne dépense pas une obole pour eux, en tire au contraire un bon revenu annuel et les Mongols sont contents parce qu’ils sont plus libres, ce qui a toujours été et sera vraisemblablement toujours la plus grande joie de l’homme.
De tout cela il faut conclure que les Russes ont tort de prétendre que le Turkestan est prêt à se jeter dans leurs bras avec enthousiasme à la première occasion. Le parti proprement russe est médiocre en somme ; seulement le voisinage des Européens a ouvert les yeux des p.294 indigènes sur les défauts de la domination chinoise et les a rendus plus difficiles à satisfaire. Le parti chinois, de beaucoup le plus nombreux, ne soutient le gouvernement de Pékin que comme un pis-aller et la Chine ne pourrait pas compter, en cas de complications extérieures, sur un appui bien franc et sans réserves de ce côté. Elle doit ne se fier qu’à sa force matérielle, c’est-à-dire à son armée, et malheureusement pour elle celle-ci est insuffisante. Il y a quelque vingt années, le gouvernement avait annoncé urbi et orbi qu’il avait organisé une armée à l’européenne. Cent mille hommes à Pékin, cent mille dans le Turkestan, tant pour l’armée active, tant pour la réserve, tant pour la territoriale. Quand j’arrivai au Turkestan, je pensais, sur la foi des bruits qui couraient, trouver quelque chose d’au moins présentable. Je fus vite détrompé. Au lieu des cent mille hommes annoncés il v en avait trente mille sur le papier, moins de quinze mille en réalité ; la solde des quinze mille autres servait à parfaire les appointements des généraux et colonels. Dans l’intendance de Kâchgar les troupes comptent au total sur le papier 6.250 fantassins et 1.075 cavaliers répartis ainsi qu’il suit :
Kâchgar, vieille ville, 500 fantassins 225 cavaliers
 — , nouvelle ville, 4.000 — 450 —
Yârkend, 800 — 200 —
Khotan, 450 — 200 —
Maralbâchi, 500 — 0 —
Ces effectifs médiocres sont commandés par des chefs militaires aux titres magnifiques. Il y a un tsiang-kiun, général en chef des Mantchous à Khouldja, maréchal chinois à Kâchgar, un général, à Tarbagatay. Mais ces hauts dignitaires sont de la plus complète ignorance, ils ne savent ni lire ni écrire et leurs secrétaires lettrés se moquent d’eux. Il n’existe pas d’approvisionnements sérieux en dépit des greniers publics. Pour envoyer quelques centaines de soldats au Pamir il fallut faire des réquisitions telles que les prix montèrent pour le riz de 100 sapèques à 137, pour le maïs de 30 à 55, pour le foin de 2 ½ à 7 et qu’elles faillirent soulever des émeutes. L’armement est p.295 fort défectueux pour ne pas dire ridicule, composé surtout de fusils à piston ; j’ai vu cependant quelques nouveaux canons de montagne allemands, mais ils sont mal servis. Les soldats sont insuffisamment exercés, mal disciplinés, et ne sont que trop souvent recrutés parmi les condamnés de droit commun. Joignez que cette faiblesse de l’armée d’occupation n’est pas corrigée, nous l’avons vu, par la facilité et la multiplicité des voies de communication entre la province frontière et la Chine centrale.
Dans ces conditions, la partie est évidemment belle pour la Russie et l’Angleterre, et la Chine n’a de sécurité que dans la rivalité de ses deux voisins. Entre ces deux voisins l’avantage est incontestablement du côté des Russes, qui sont plus proches, possèdent des voies de communication plus nombreuses et plus faciles, ont une clientèle plus considérable dans le pays. Ils voient dans le Turkestan chinois un complément ethnographique et économique de leurs possessions de l’Asie centrale, un poste excellent tant au point de vue militaire qu’au point de vue commercial à la porte de la Chine propre et ils n’attendent que le moment favorable pour s’y établir. Cependant ils ne négligent rien pour étendre leur influence et transformer peu à peu leur situation déjà importante en un véritable protectorat. Les Anglais, au contraire, ne peuvent occuper en Kachgarie qu’une position défensive. Leur but avait été autrefois de faire de la Kachgarie une sorte d’État-tampon comme l’Afghanistan et c’est pour cela qu’ils avaient soutenu le gouvernement de Yakoub Bek, tandis que les Russes réduisaient au minimum leurs relations même commerciales avec les insurgés musulmans et fournissaient des munitions et des provisions aux armées chinoises. Les Anglais se rendirent compte de l’impossibilité d’un pareil État, la Chine étant toujours assez forte pour empêcher qu’il se constitue ou qu’il dure. Ils ne pourraient le maintenir qu’en faisant la guerre à la Chine et alors autant vaudrait occuper directement Kâchgar : chose absurde que d’aller s’installer si loin de sa base d’opération en face d’une puissance comme la Russie, très décidée à ne point laisser à d’autres cette partie de l’Asie. Ce serait pour l’Angleterre se mettre de p.296 gaieté de cœur dans la gueule du loup. Ce qu’elle peut faire, c’est empêcher aussi longtemps que possible la Russie de s’emparer de la plaine, en s’appuyant sur la Chine, qu’elle avait dans la période précédente combattue de tous côtés, aussi bien dans le Yun-nan que dans le Turkestan. Aujourd’hui elle a mis dans cette partie de l’Asie l’intérêt commercial après l’intérêt politique, elle ne réclame aucun privilège commercial, à quoi bon ? et qu’est-ce que les quelques millions que peut fournir le Turkestan en balance des 15 milliards du commerce britannique ? demandent les Anglais, qui savent pourtant mieux que d’autres que les millions font les milliards. Les agents et les protégés du gouvernement de l’Inde disent partout, à Yârkend, à Khotan, à Kâchgar, du bien des Chinois et le parti anglais se confond avec le parti chinois. Tout en retenant la Russie, l’Angleterre essaye de s’avancer autant qu’elle peut dans les montagnes, jusqu’à la première crête dominant le désert, de façon que si la Kachgarie tombe aux mains des Russes, l’Inde soit protégée contre eux par un bourrelet, le plus épais possible, de montagnes difficilement praticables, habitées par des peuples différents de ceux de l’Inde et n’ayant pas avec ceux-ci de rapports étroits. C’est le système des marches, des compartiments étanches, chers à la politique chinoise, mais non moins chers à la politique indienne.
Dans ces dernières années la politique britannique a été de ce côté d’une activité remarquable. D’une manière générale la politique anglaise de l’Inde est admirable par la vigueur de son action, la précision de ses mouvements, la rapidité à profiter des circonstances et ces précieuses qualités d’énergie se font toujours sentir, même lorsqu’on proclame la fameuse politique d’abstention magistrale, masterly inactivity ; car à vrai dire cette inactivity est profondément modifiée par l’épithète masterly et une inactivité qui est magistrale ressemble fort à une activité sans épithète. Cela est frappant surtout quand on compare cette énergie à l’indolence à demi asiatique des Russes, qui, ce semble, sentent que le temps travaille pour eux, que l’avenir vient à leur rencontre, qu’il est inutile de se démener et de courir pour l’aller chercher.
p.297 Les derniers événements qui se sont passés sur le Pamir et sur la frontière du Turkestan chinois et qui ont abouti à deux traités l’un avec la Chine en 1892, l’autre avec la Russie en 1895, ont été un gros succès pour l’Angleterre. Elle a atteint le triple objectif qu’elle se proposait, à savoir : 1° posséder les abords septentrionaux de la passe de Baroghil, porte de la route qui mène par le Pamir du Turkestan russe à l’Inde, de même qu’elle possédait déjà par l’intermédiaire de l’émir de Kaboul les abords septentrionaux des trois autres portes de l’Inde : celle de Kayak, celle de Bamian, celle de Hérat ; 2° empêcher la Russie de tourner le Badakchan et la Bactriane en tenant le défilé du Ouakhân ; 3° se procurer une nouvelle route de l’Inde à Kâchgar. La tache à accomplir était considérable. Il fallait occuper au nord de Pechaour plus de cent lieues d’un pays hérissé d’âpres et hautes montagnes, infesté de brigands, d’abord les vallées du Souat et de l’Indus, où vivent en des gorges peu accessibles des tribus de musulmans sunnites, n’ayant d’autres chefs que leurs mouftis et leurs kâzis, bandits, meurtriers et voleurs intraitables, puis le Tchatral, le Ouakhân et enfin le Kandjout, dont les princes, brigands et marchands d’esclaves, rendaient le passage impossible. Cette dernière affaire était la plus délicate parce que les deux petites principautés du Kandjout, Nagar et Hounza, étaient vassales de la Chine. Voulant faire les choses régulièrement, les Anglais s’adressèrent à la puissance suzeraine, qui recommanda à ses agents de faire cesser les déprédations des Kandjouti. Mais tout se borna à des paroles et les Kandjouti continuèrent leurs déprédations. Un marchand hindou, s’étant avisé de traverser leur territoire avec une caravane, fut dépouillé de toutes ses marchandises. Il porta plainte aux autorités chinoises, lesquelles déclarèrent hautement que les méfaits de ces brigands ne les regardaient pas. Les Anglais prirent acte de la réponse et se décidèrent à faire justice eux-mêmes. Or, le prince de Nagar, Ouzour Khân, avait deux frères plus jeunes et d’une autre mère, l’un Sikander qui résidait à Tchaltar, petite principauté dont il était l’héritier et qui avait passé aux mains du maharadjah de Kachmir, l’autre Chîr Ghazab, radjah d’Açora, soumis au protectorat des p.298 Anglais auprès de qui il était en faveur. Ouzour Khân en conçut des craintes et résolut de le faire mourir. Il lui envoya une lettre lui annonçant qu’il était malade et le priant de le venir voir, mais Chîr Ghazab ne répondit pas. Quelques mois après, celui-ci reçut un nouveau message et des présents de son frère, qui lui faisait savoir sa guérison et réitérait en termes pressants son invitation. Il se laissa persuader, et, arrivé à la frontière de Nagar, il fut accueilli par les gens d’Ouzour Khân et tué à coups de pierres sous les yeux de sa propre mère ignorante du complot. Sikander Khân, instruit de ce qui s’était passé, se rendit à Gilgit et pria le commissaire britannique de l’aider à tirer vengeance de ce meurtre. Le commissaire demanda des explications à Ouzour Khân, qui répondit qu’il avait agi conformément aux usages du pays et qu’il n’y avait pas lieu de lui rien reprocher. Les Anglais profitèrent de l’occasion et envoyèrent 700 hommes, qui en 25 jours prirent le pays de Nagar et en même temps celui de Hounza, dont le prince, beau-frère d’Ouzour Khân, lui avait prêté son appui. L’incident venait à point pour les Anglais. Ils avaient excité leurs protégés les Afghans à occuper certains territoires du Pamir, et entre autres le Ouakhân, sur lesquels l’émir de Kaboul se rappelait que ses ancêtres avaient eu des droits ou au moins des prétentions. Les Russes s’en étaient inquiétés et avaient envoyé un colonel se promener dans les montagnes, car ils entendaient que tout le pays dût leur revenir jusqu’à la limite du partage des eaux, jusqu’à la crête de l’Hindou Kouch, de par la science géographique. La géographie est, comme toutes les sciences, très commode pour les hommes d’État. Quand elle peut fournir des arguments spécieux pour motiver une extension de frontières, ils ont recours à elle, quand elle a épuisé ses arguments, ils la mettent de côté et invoquent l’ethnographie, celle-ci manquant, ils se tournent vers l’économie politique ; l’économie politique fait-elle défaut ? on trouve toujours un général pour prouver par a + b : z que la science stratégique fait une nécessité absolue, supérieure aux contingences, d’occuper tel ou tel point, en sorte qu’en dernière analyse une frontière scientifique a ceci de commun avec la science qu’elle est toujours en progrès. C’est ce que démontrèrent les Anglais en s’emparant du Kandjout et du Ouakhân, qui n’étaient pas compris dans les fameuses frontières scientifiques inventées jadis par lord Beaconsfield.
Les successeurs de ce fougueux impérialiste en ont appelé de la science mal informée à la science mieux informée. Celle-ci leur a enseigné que lorsqu’une puissance s’est étendue dans une plaine jusqu’au pied d’une montagne, elle se doit à elle-même, pour défendre la plaine, de gravir la montagne jusqu’à son sommet et que lorsqu’elle est parvenue à la ligne de faîte il est de son devoir non moins strict de descendre l’autre versant, afin de protéger la ligne de faîte. C’est en vertu de ce principe très simple que les Anglais profitèrent de la première occasion pour prendre le Kandjout d’abord, puis le Tchatral, deux territoires dont la position au pied méridional de la grande chaîne de l’Hindou Kouch devait leur permettre d’occuper la passe de Baroghil au sommet de la chaîne et ensuite de descendre le versant septentrional jusqu’aussi loin qu’il serait possible. Pour réussir et devancer les Russes qui venaient par le nord afin de s’étendre jusqu’à l’Hindou Kouch, il fallait agir vite, et les Anglais montrèrent un esprit de décision et une promptitude peu communs qui déconcertèrent les plans des Russes.
Les Chinois n’avaient pas manqué de protester contre le coup de main des Anglais, qui leur prenaient une partie de leur territoire. Ils envoyèrent des troupes au Pamir et une grande excitation s’empara des indigènes du Turkestan ; on crut que le rideau allait se lever sur une tragédie, mais il en fut autrement et il fut décidé que pour cette fois on se contenterait d’une comédie. Les Anglais démontrèrent aux Chinois qu’au lieu de se quereller il valait beaucoup mieux s’entendre contre l’ennemi commun, que celui-ci n’avait d’autre intention que de mettre la main sur le Sarygh Kol, territoire chinois situé sur le versant chinois du Pamir, et dont la perte mettrait la Kachgarie à découvert. Les Anglais proposèrent aux Chinois de leur garantir contre toute attaque la possession de ce territoire, si nécessaire à la sécurité du Turkestan, et, pour prix de ce service, ils garderaient le p.300 Kandjout, pays insignifiant, que sa situation dans le bassin de l’Indus avait de tout temps destiné à devenir anglais. Les Chinois se laissèrent convaincre et admirent que la frontière commune serait désormais la ligne de partage des eaux. Les Anglais avaient réalisé ainsi la première partie de leur programme : ils étaient maîtres de la route la plus courte qu’ils puissent avoir entre l’Inde et la Kachgarie, route qui leur permet de s’opposer plus efficacement, le cas échéant, à toute tentative des Russes sur Kâchgar : en outre, en se portant garants de l’intangibilité de Sarygh Kol, ils se réservaient le droit de l’occuper en cas de danger et par suite d’être maîtres de l’un et de l’autre versant de la montagne jusqu’à la plaine turque.
Les négociations avec les Russes furent plus difficiles et plus longues. La Chine, soutenue par les Anglais, invoqua contre les Russes ses vieux droits historiques sur le Pamir. Puis les Anglais, ayant obtenu suffisamment de concessions, laissèrent les Chinois se débrouiller seuls et conclurent un traité avec la Russie en septembre 1895. Ce traité fixait la frontière au lac Victoria et à la passe de Bendersky, c’est-à-dire à environ cinquante kilomètres à vol d’oiseau au nord de la ligne de faîte de l’Hindou-Kouch. Il complète ainsi l’arrangement anglo-russe de 1873, confirmé par le traité de 1885. Aujourd’hui la chaîne de l’Hindou-Kouch est entièrement anglaise, tant sur son versant septentrional que sur son versant méridional, de sorte que la seule route encore libre qui reliât par terre la Méditerranée à la Chine est désormais anglaise, fait dont personne n’a semblé se douter. La plaine de l’Inde, qui était très proche de la frontière du côté de Pamir, est aujourd’hui protégée par un bastion de montagnes de cent lieues d’épaisseur. C’est là un très grand succès pour la politique britannique et l’importance en est accrue singulièrement par les mesures qu’a dernièrement prises le gouvernement de l’Inde pour fortifier sa situation en deçà des frontières. Il a consolidé les liens qui l’unissaient à l’émir de Kaboul et a obligé son allié à occuper sérieusement le Kafiristân au sud de l’Hindou-Kouch ainsi que le Badakhchân et le Ouakhân au nord ; lui-même s’est assuré non seulement du p.301 Tchatral et du Kandjout comme je l’ai indiqué, mais aussi des petits pays de bandits des bords de l’Indus, Tchilas et Palas, et de la vallée du Souat ; il a ouvert une route de Pechaour à la frontière chinoise, plus au sud il a dépassé les monts Souleyman, considérés naguère comme tout ce qu’il y a de plus scientifique ; il a occupé le Ouaziristân, s’est fortifié dans le Baloutchistan et se trouve aux portes même de Kandahar où le chemin de fer entrera bientôt. Il y a là un travail considérable à la fois d’extension et de concentration qui n’a pas attiré l’attention qu’il méritait. Sans doute il ne doit pas être tenu pour terminé, car les diverses peuplades soumises sont de caractère difficile et promettent de gros embarras aux Anglais ; le budget est lourdement grevé de toutes ces expéditions extrêmement dispendieuses — la campagne du Tchatral a coûté 65 millions de francs — ; mais le gouvernement de l’Inde a encore assez de ressources pour parer à tout et il estime que rien n’est si urgent que de matelasser sérieusement sa frontière et de fournir des distractions à l’Inde officielle, qui s’ennuie.
Tandis que les Anglais s’efforçaient de démontrer aux Chinois du côté de Pamir que la ligne de partage des eaux est la seule frontière rationnelle, ils tâchaient de leur prouver le contraire du côté du Karakoram, au nord du Tibet britannique. Le Karakoram est le point culminant de la route menant du Kachmir au Turkestan chinois. Au nord les eaux vont au Tarim, au sud elles sont tributaires de l’Indus ; au sud le pays est peuplé de Tibétains, au nord de Turcs Kyrghyz, et comme il y a entre ces deux peuples un désert d’horribles montagnes, large de sept jours de marche, ils n’ont aucune relation entre eux ; les Tibétains font leurs affaires avec le Kachmir et les Turcs font les leurs avec leurs congénères de la plaine turque. Il était donc raisonnable de considérer le Karakoram comme limite politique ; mais les Anglais tiennent partout à leur système de posséder à la fois les deux versants de la montagne, d’occuper les routes qui la traversent, autant que possible jusqu’à l’entrée de la plaine. J’ai rapporté (T. I, p. 140) les incidents qui eurent lieu en 1890 sur cette frontière et se p.302 terminèrent à l’avantage des Chinois, qui placèrent une borne frontière sur le sommet du Karakoram et bâtirent un peu en deçà le fortin de Souget Kourghân pour faire acte de possession. Les affaires en sont restées là, car les Anglais tiennent à ménager les Chinois et à conserver leur appui contre les Russes ; mais ils continuent à marquer sur leurs cartes la frontière beaucoup plus au nord, à Chahîdoullah.
Quant aux Russes, ils se sont du moins assurés de toutes les routes menant de leurs possessions au territoire chinois et s’ils ont laissé aux mains de leurs rivaux les routes conduisant de Balkh et de Pechaour à Tâchkourghân, il les serrent de près et les dominent d’une manière menaçante. Mais ils ne semblent point disposés à reprendre leur marche en avant du côté de l’Asie centrale. Ils sentent qu’un nouveau pas de leur part provoquerait une résistance acharnée de la part de l’Angleterre et ils jugent indispensable pour le quart d’heure de se fortifier chez eux. Ils ont relié directement leurs possessions du Turkestan avec la Russie d’Europe par Piétrovsk et Vladikavkaz. Le transcaspien a été prolongé qu’à Tâchkent et il le sera avant peu jusqu’à Viernyi et à la ligne transsibérienne de manière à permettre à la Russie de concentrer rapidement des troupes sur un point quelconque de sa frontière asiatique entre la Caspienne et le Pacifique. En attendant un équilibre momentané s’est établi en Asie centrale entre la Russie, l’Angleterre et la Chine et assure à celle-ci la tranquillité dans le Turkestan. Mais les efforts des Anglais et des Russes se sont reportés vers l’Extrême-Orient, vers le Yun-nan et le Siam, vers la Mantchourie et la Corée. Il en est résulté que, grâce au Japon et à la France, la Russie a fait de la Mantchourie un pays virtuellement soumis à son protectorat, que l’Asie russe forme dès lors un demi-cercle enserrant le Turkestan et la Mongolie et qu’elle ressemble à une main gigantesque, ouverte et se fermant déjà à moitié pour saisir ces deux proies. Les Chinois sentent profondément le danger et ils font remarquer avec mélancolie que toutes les fois qu’une puissance militaire forte s’est constituée sur leurs frontières septentrionale ou nord-occidentale, elle a conquis la Chine.

 HYPERLINK \l "table" @
APPENDICE
Races particulières du Turkestan chinois. Mongols. Kyrghyz. Saryghkoli. Loblyk.
Doulan. Tsiganes. Abdal.
 HYPERLINK \l "table" @
p.303 En dehors de la race qui habite les oasis disséminées entre Koumoul, Kâchgar et Khotan il existe dans le Turkestan oriental plusieurs variétés ethniques différentes. En commençant par l’est nous trouvons d’abord les Mongols de Karachahr, la seule ville non turque-musulmane de la région. Elle est renommée pour sa saleté, qui lui aurait valu, dit-on, son nom de Kara, noir, et pour ses chevaux, les meilleurs ou plutôt les seuls bons du Turkestan oriental, un peu petits et maigres et de formes médiocrement gracieuses, mais vifs autant que sûrs et résistants, très sobres, ambliers excellents, faits tout exprès pour les courses dans le désert, moins aptes que les chevaux kyrghyz aux voyages en montagne. Ces Mongols sont appelés Kalmak  par leurs voisins turcs. De ce mot les Russes ont fait Kalmouk. Ce n’est pas un terme dont le sens soit bien défini, car les Turcs l’appliquent aussi bien aux Tibétains du La-dag ou de Lha-sa et aux Mantchous qu’aux Mongols. Ils s’en servent aussi pour désigner le peuple mécréant, c’est-à-dire bouddhiste, qui occupait le Turkestan avant les musulmans ; et d’une manière générale ce mot est opposé à musulman p.304 en même temps qu’à chrétien. Cependant il n’est donné que rarement et par abus aux bouddhistes hindous ou chinois.
A l’ouest de ces Mongols et dans les pâturages des Ti’en chan sont les Kyrghyz de l’aile droite () à cheval sur le territoire russe et le chinois. Ils comprennent les tribus Boughou (le cerf) sur le Tékès, Sary Baghych (l’élan jaune) au sud de l’Issygh koul, Soltou (ou Soldouz ?), Tchong Baghych (le grand élan), Tchirik (l’armée) sur la route d’Och à Kâchgar par Ouzgan , à l’ouest et au nord de Kâchgar (Ghandjourgha, Tchakmak, Touyoun tupé, Tourough At arty). Les Russes appellent ces Kyrghyz soit Bourout ou Kara Kyrghyz, deux noms que les nomades eux-mêmes n’acceptent point. Ils prétendent être une branche des Kazak , appelés Kyrghyz par les Russes. Jadis, rapporte la légende, vivait un prince Kazak du nom de Saghyn Khân. Un jour, sa fille, accompagnée de quarante vierges, se promenait sur le bord d’une rivière lorsqu’elle aperçut, flottant à la surface de l’eau, une sorte d’écume blanche. Elle s’approcha, y trempa son doigt, ses suivantes l’imitèrent et toutes aussitôt devinrent enceintes. Le prince irrité les relégua dans les montagnes. Leurs enfants furent la souche de la peuplade qui reçut le nom de Kyrghyz parce qu’elle était issue des quarante vierges, kyrk kyz (). Cette tradition ne repose que sur un méchant calembour ; mais elle témoigne que les Kyrghyz se considèrent comme parents des Kazak, ce que ceux-ci ne démentent pas. Les uns et les autres se prétendent de la même origine que les Ouzbek, qui seraient le tronc dont les Khyrghyz et les Kazak ne seraient que les deux branches. Il est à remarquer que l’une des principales tribus Ouzbek est composée des Kyrk et des Youz et que le mot Kyrghyz semble bien être dérivé de ces deux noms joints ensemble. Les Kyrghyz ont le type mongoloïde beaucoup plus prononcé que les habitants des oasis. Ceux-ci les traitent de mécréants quoiqu’ils fassent p.305 profession de foi musulmane et en effet ils ont conservé le culte du feu, des montagnes, du tonnerre, des bois sacrés près desquels ils tiennent quelquefois des lampes allumées. Ayant donné ailleurs un certain nombre de détails sur leurs mœurs et leur organisation, je n’y reviendrai pas ici. Je noterai seulement que leurs tentes, qui sont de feutre et rondes, sont appelées kara uy ()  à cause de leur couleur sombre, par opposition aux tentes des Mongols, qui sont des tentes blanches ak uy. Les Kyrghyz se sont encore répandus sur les pentes orientales du Pamir, sur le cours supérieur du Yârkend daria et jusque sur les bords de la rivière de Karakâch (Souget Kourghân, Ali Nazar). Cette branche des Kyrghyz offre cette particularité d’avoir perdu son dialecte primitif et de parler la même langue que les indigènes de la plaine ; au reste la différence entre le kyrghyz pur et le turc de Kâchgar n’est pas très considérable.
A l’ouest de la chaîne du Mouztâgh, la vallée de Tâchkourghân ou Sarygh Kol  (la vallée jaune) abrite une population indo-européenne de langue et de type, se rapprochant beaucoup des Ouakhâni. C’est un reste des anciens Saka. A l’est du Karakâch daria les pentes septentrionales de l’Altyn tâgh sont habitées par des pâtres originaires des oasis des districts de Khotan et de Kéria. Ils n’ont rien des Kyrghyz, et leur dialecte est celui de Khotan, sauf que pour dire chien ils emploient toujours le mot persan seg au lieu du turc it. J’en ai assez parlé ailleurs pour qu’il soit inutile d’y insister de nouveau.
A Tcharkalyk et dans les environs du Lob nor vit une population présentant quelques traits particuliers. Elle fait remonter son origine aux Mongols, mais elle a été modifiée par des apports turcs, les Doulân. Au début de ce siècle Tcharkalyk a reçu des colons de Khotan et p.306 de Kéria, qui y ont développé l’agriculture auparavant presque nulle. Ces éléments nouveaux ne se sont pas encore entièrement fondus dans l’ensemble, et il existe toujours une colonie distincte de gens de Khotan et de Kéria. La langue, la religion, et en grande partie les mœurs et les coutumes sont celles du reste du Turkestan. D’anciennes coutumes se sont conservées. Par exemple, lorsqu’une personne meurt, on emporte dehors tous les vêtements qui lui ont servi et on ne les rentre que la nuit suivante, on fait du feu devant la porte de chacune des maisons du quartier jusqu’à ce que la porte soit noircie de fumée. Ces pratiques de purification ne sont pas connues à Khotan. Habîboullah Hâdji prit, dit-on, des mesures sévères pour mettre un terme à tous les restes d’idolâtrie, qui avant lui étaient encore nombreux à Tcharkalyk, et parvint à changer plus d’une coutume. Ainsi, m’a raconté un vieillard de ce village, vers 1860, les fiançailles se célébraient dès la naissance des enfants ; en cas d’infidélité de la femme une indemnité était payée par l’amant au mari ; les tombes étaient creusées sans la niche de côté obligatoire chez les musulmans. Les gens du canton de Tcharkalyk vivent surtout des produits de la pêche qui est abondante dans le Lob nor. Le métier de pêcheur étant pénible et dangereux à cause des maladies qu’il engendre, ce sont les vieillards de 60 ans qui sont chargés de s’y livrer, car ils n’ont plus beaucoup à jouir de la vie et s’ils gagnent la fièvre ils y perdent peu. On conserve les poissons en les faisant sécher. Lors de notre dernier voyage, nous nous en procurâmes une certaine quantité, mais au bout de quelques jours ils furent mangés de vers.
Les forêts qui bordent la rivière de Yârkend et le Tarim sont habitées par les Doulân (), qui sont nombreux surtout dans le district de Maralbâchi, célèbre par ses cerfs (boghou) et ses biches (mârâl). Il y en a aussi dans certaines oasis, à Yârkend, à Kâchgar, à Chah yâr, à Kourla ; je n’en ai point trouvé à Khotan, mais près de Kéria, le village de Kalouk est peuplé en majeure partie de Doulân. Ces Doulân disent appartenir à la tribu Kiptchak de la horde p.307 moyenne des Kazak ; ils seraient par conséquent frères des Kazak qui occupent la province de Tourgay au sud-est d’Orenbourg. Leur type se rapproche de celui des Kyrghyz, ils sont assez grands, plus robustes que les hommes des oasis ; leur barbe est très noire. Leurs femmes portent des turbans semblables à ceux des femmes Kyrghyz. Leurs maisons sont de roseaux recouverts de boue et s’appellent satma. Leur langue est le turc kachgarien un peu modifié par des différences d’accent. Ils cultivent fort peu la terre, vivent surtout des produits de leurs troupeaux, moutons, ânes, bœufs et vaches. Ils sont bons cavaliers, ardents chasseurs et sont tous armés de fusils. Très pacifiques d’ailleurs, ils sont grands amateurs de musique et de danse ; peu de jours se passent sans qu’ils dansent et chantent en plein air autour de grands feux de toghrak. Quand ils reçoivent un hôte de quelque importance qu’ils veulent honorer, ou un marchand dont ils désirent obtenir les marchandises à bon compte, ils donnent un machrab en son honneur, le placent au milieu des jeunes femmes sans mari ; celles-ci en dansant le frappent d’un mouchoir enroulé ; à la fin l’hôte, prenant le mouchoir, le laisse tomber devant la femme qui lui plait. Les Doulân ne sont point des maris sévères. Un homme rend-il visite à une femme qui n’est pas la sienne, en l’absence du mari, il a soin de déposer ses galoches à la porte de la maison. Si le mari revient et voit ces galoches, il se garde d’entrer. Quand un homme a quitté le lieu des danses autour du feu pour regagner sa demeure et revient presque aussitôt, on lui demande en riant : « As-tu vu les galoches ? » Les coutumes de ce genre sont trop répandues pour qu’il soit utile de faire des rapprochements. Il est cependant curieux de rappeler ce qu’Hérodote dit des Massagètes (I, 202,216), qui s’assemblaient par troupes autour d’un feu en plein air, s’enivraient, chantaient et dansaient et qui avaient précisément le même usage en ce qui concerne les femmes, sauf que le carquois tenait lieu des galoches. Marco Polo, de son côté, rapporte que les gens de Koumoul donnaient à leurs hôtes de passage l’hospitalité complète. Un autre usage, qui existait naguère parmi les habitants du bas Tarim et des p.308 environs du Lob nor, Doulân ou autres, était qu’en cas de petite vérole — maladie très répandue parmi eux — les personnes de la famille du malade l’abandonnaient seul dans la maison commune et allaient s’établir ailleurs. Cette coutume s’observe également chez les Kazak et chez les Tibétains pasteurs. Mais depuis que les Chinois ont fondé la ville de Lop et y ont installé un sous-préfet (1890), ils ont supprimé cet usage ; il y a même à Lop un secrétaire spécialement chargé d’y veiller.
Je dois me contenter de ces indications rapides sur ces populations des bords du Tarim, n’ayant pas eu l’occasion de vivre dans leur pays et n’en ayant vu que quelques spécimens isolés. Mais je signale aux voyageurs futurs l’intérêt qu’il y aurait à étudier d’un peu près les Doulân et les gens du Lob nor ; on n’a pour ainsi dire rien publié à leur sujet.
On rencontre quelquefois dans le Turkestan comme ailleurs des groupes de Tsiganes, vivant sous la tente et vagabondant par le pays. Nous avons vu le 19 décembre 1891 un de leurs camps volants installé près de Khotan. On les appelle Louli ou Aga. Filous et diseurs de bonne aventure, ils parlent une langue composite où se mélangent le persan, le turc, le baloutchi, divers dialectes hindous, l’arabe et des mots de racine indéterminable. Ex : Osmân, ciel. — Kochouk, cuiller. — Khar, maison. Pâni, eau. — Kelil, peu. — Noughour, œil. — Mantoz, enfant. — Dougout, viande, etc. Ils disent qu’ils sont originaires de l’Hindoustan. et que le véritable nom du peuple auquel ils appartiennent, est Baloutch.
Enfin il existe, disséminées dans les diverses oasis du Turkestan oriental, un certain nombre de familles qui vivent à part du reste de la population et forment une caste misérable et méprisée. En 1893, nous en avons découvert une cinquantaine tout près de Kéria et sept ou huit à Tchertchen. On les appelle Abdal et eux-mêmes se donnent le nom de Heynou. Leur type ne se distingue pas nettement de celui des Turcs leurs voisins. Ils parlent une langue spéciale que les autres ne comprennent pas et dont le fond est le persan. Ils s’occupent à peu près exclusivement de la fabrication de nattes de roseaux. Il y a environ p.309 trente ans, ils ne possédaient pas un pouce de terrain ; ils ne sont devenus propriétaires fonciers que lorsque Yakoub Bek eut distribué quelques menues parcelles des terres de l’État à ceux d’entre eux qui avaient servi dans son armée. Bien qu’ils se disent musulmans, qu’ils déclarent accepter la même loi et les mêmes juges que les autres habitants du pays, qu’ils envoient leurs enfants à la même école, les Turcs orientaux refusent de partager leur pain avec eux et de leur donner leurs filles en mariage. Les uns les accusent d’être juifs, les autres d’être les descendants des meurtriers des Imams Haçan et Houçeyn, condamnés pour ce crime à l’exil et dispersés par tous les lieux de la terre. Ces on dit n’ont aucune valeur et les noms que portent les Abdal ne fournissent pas d’indication certaine sur leur origine. Heynou est un mot qui m’est absolument inconnu ; quant à Abdal, c’est le nom d’une tribu afghane et c’est aussi celui d’une tribu turkmène, mais entre ces peuples et les Abdal du Turkestan chinois il n’existe pas, à ma connaissance, d’autre rapport que ce nom, que ceux à qui il est appliqué n’acceptent pas. J’ai pensé que les Abdal pouvaient être une variété sédentaire des Tsiganes-Louli, et en effet le principal élément de la langue de ceux-ci est également le persan et plusieurs mots dont je n’ai pu déterminer l’origine sont employés par les uns et les autres. Cependant, ces quelques expressions ont pu être empruntées par les Abdal aux Louli, dont une commune misère et un commun isolement les rapprochaient ; on remarque de grandes différences dans le vocabulaire comme dans la syntaxe ; enfin les mœurs, le genre de vie, les traditions ne sont point les mêmes. Leurs souvenirs, encore que très vagues, m’ont conduit à voir en eux les descendants des Chiites persans, qui furent les avant-coureurs de l’Islam dans le Turkestan oriental. Ils rapportent que leurs aïeux étaient originaires de Koufah, quittèrent cette ville à la suite de Imam Mohammed Ghezzâli, petit-fils de Ali, qui fut le premier à mener une armée musulmane dans le Turkestan oriental. Il périt le vendredi 10 Djoumada-el-aoual de l’année 121 de l’hégire (739 J.-C.) dans un combat contre les infidèles et fut enterré près de Kéria, à Boghâz Langar. Le peu de soldats qui lui survécurent restèrent p.310 dans le pays et plus tard furent exilés et dispersés sept par sept dans les différentes oasis de la Kachgarie. Que cette légende de Mohammed Ghezzâli soit fausse, c’est évident ; mais je démontrerai, dans l’examen que je ferai plus loin des teskérehs turcs des Imams, que les premiers musulmans ayant pénétré en Kachgarie étaient des Chiites, dont quelques colonies ont dû s’établir en Kachgarie dès le début du VIIIe siècle, soit par force, soit pacifiquement. Cela admis, je crois pouvoir en conclure que les Abdal sont les descendants de ces anciennes colonies chiites, qui furent dans la suite, en leur qualité d’hérétiques, opprimées et réduites au dernier degré d’abaissement par les orthodoxes vainqueurs. Aujourd’hui ils s’efforcent de cacher leur hérésie et de se faire passer pour sunnites sans pourtant se résigner à faire hautement et franchement profession de foi orthodoxe. D’ailleurs, bien que la doctrine chiite ne se soit pas conservée chez eux pure et sans alliage, elle n’en est pas moins reconnaissable et les vestiges qui en subsistent me paraissent d’autant plus démonstratifs qu’il était impossible à un groupe de population très peu nombreux, ignorant et noyé parmi des hommes d’autre croyance, de garder intactes ses doctrines. S’ils déclarent accepter Abou Bekr, Omar et Othman comme khalifes légitimes et interprètes infaillibles de la parole divine, , déclaration qui peut être imputée à la crainte autant qu’à une conviction sérieuse, ils continuent à célébrer chaque année le deuil de Houçeyn le plus secrètement possible et avec toutes les démonstrations de douleur en usage chez les Chiites. Ils affectent une vénération particulière pour les Imams, descendants de Ali, ils affirment être plus près du prophète que les autres musulmans, accusent ceux-ci d’être les soldats de Yézîd le maudit et de ne pas croire à la vérité de la parole de Ali. La mauvaise opinion qu’ils ont de la religion de leurs voisins, jointe au souvenir d’anciennes persécutions, les détourne de s’efforcer à faire cesser un isolement dont ils pourraient sortir s’ils le voulaient, grâce à la tolérance naturelle des Turcs orientaux, malgré la défiance vague que ceux-ci leur témoignent, reste presque inconscient d’un temps où la foi était plus vive et moins accommodante. La simple différence de secte est en p.311 effet insuffisante à expliquer l’état d’avilissement dans lequel les Abdal sont maintenus. A Yârkend, tandis que l’Afghan, sunnite rigide, détourne la tête avec mépris en rencontrant le Balti chiite, le Yârkendais fraye volontiers avec lui et n’éprouve aucun scrupule à lui donner sa fille en mariage. Mais à l’égard des Abdal, les sunnites du Turkestan ont l’idée que leur misère est la punition de quelque crime ancien et inexpiable, dont ils ne se donnent pas la peine d’approfondir la nature et qui, sans doute, est simplement la résistance opposée par ces Chiites aux premiers prédicateurs sunnites. Les Abdal semblent se complaire dans leur isolement, et cette obstination à se tenir à l’écart est cause qu’ils n’ont pas perdu complètement leur ancienne langue, dont ils se servent toujours entre eux. Cette langue, je devrais dire cet argot, quoique de plus en plus envahie par l’élément turc, contient encore assez d’éléments étrangers pour être inintelligible de ceux qui ne sont pas dans le secret. Le fond du vocabulaire est persan et sur 77 mots non turcs 37 sont purement persans et 11 sont du persan corrompu.


p.312 La numération est persane jusqu’à huit inclusivement ; mais, chose singulière, les Abdal ont oublié le nom de nombre dix . Ils le remplacent par , nô, qui signifie neuf en persan et pour dire neuf ils emploient la locution  yek kam nô, c’est-à-dire dix moins un. Onze se dit nô yek, douze, nô dou, etc.
Un certain nombre d’autres mots sont persans, mais altérés dans leur forme ou leur sens. Les Abdal substituent toujours dans les verbes la terminaison turque à la persane.
Les Abdal emploient quelques mots arabes qui ne sont pas connus dans le Turkestan :
viande  lahm, mourir  mât-lamak.
galid malade est’peut-être l’arabe  djalid, décharné.
Le mot paizé, ordre, est chinois (p’ai tzeu) et, d’ailleurs, est d’usage courant parmi la masse de la population indigène.
Un petit nombre de termes, en dehors de ceux empruntés au persan, sont communs aux Tsiganes et aux Abdal.
Choumoul aliment, nourriture (chamoul en tsigane)
Aassut ou arsut, pain (en tsigane charsit) probablement comme le précédent de la racine indienne cha manger. p.314
Ghanab mouton (corruption de l’arabe , mouton).
Degh bon.
Gider âne (en tsigane gadar, indien ghoda).
Enfin les mots suivants ne se rattachent à aucune langue qui me soit connue :
dongai melon parok aveugle sebké pastèque pilagha boiteux ghoulong abricot lekh fou heynalé pêche miçala ciel tchilba thé etta ville ila tabac ilip feutre sowa monnaie Dagha Turc de Kâchgar.sowa dadagha
rzidlamak riche
aller DaghaghinEuropéen ergalamak voir Lôm Chinois Tanglo, oreille, dérive du verbe tanglamak, entendre, qui n’est qu’une corruption du turc anglamak.
Aujourd’hui les mots turcs entrent pour une bonne part dans la composition de cet argot et le nombre s’en accroît chaque jour à mesure que diminue le souvenir des temps anciens et du langage originel ; au reste chacun, selon que sa mémoire est plus ou moins fidèle, a recours plus ou moins fréquemment aux expressions turques. Les pronoms, la conjugaison des verbes, la syntaxe sont devenus entièrement turcs. On dit : Khour-laghân, mangeant. — Groukhlang, allez-vous-en. — Khâblélé, dormons. — Mâtlapté, il est mort. — Batchalapté, il est né. — Rzidlamen, je vais. — Ergalaptym, j’ai vu. — Tanglap, ayant entendu. — Chap boulap kaldé, il fait nuit, la nuit est venue. — Itchim lagharlachté, j’ai faim, mon ventre est devenu maigre. — Menda yek khânah est, j’ai une maison. — Sowa-si nist, il n’a pas d’argent.
p.315 Il est naturel de penser que ces quelques individus perdus au milieu d’un peuple étranger, constamment obligés de parler la langue de ce peuple, finiront par oublier jusqu’au dernier mot de leur dialecte primitif, dont ils ne possèdent aucun monument écrit, comme ils ont déjà oublié les coutumes de leurs pères auxquelles ils n’étaient attachés ni par un zèle religieux intransigeant ni par un sentiment patriotique inaltérable. S’ils ont conservé si longtemps quelque chose de leur individualité, ils le doivent moins à leur opiniâtreté qu’à leur misère, qui ferme le cœur des autres à l’indulgence et entretient chez eux une sorte de sauvagerie défiante et craintive.

 HYPERLINK \l "table" @
Note sur l'ethnographie du Kan-sou
 HYPERLINK \l "table" @
LES MUSULMANS SALAR
p.451 Le Kan-sou est peut-être avec le Yun-nan la province la plus intéressante de la Chine au point de vue ethnographique et au point de vue historique. Carrefour où viennent converger toutes les routes de l'occident, du nord-ouest et du sud-ouest pour diverger ensuite vers l'orient, le sud-est et le nord-est, le Kan-sou a été le lieu où se sont de tout temps rencontrées, mêlées et combattues les diverses races qui ont contribué à peupler l'empire jaune : Chinois, Turcs, Mongols et Tibétains sans parler des peuples primitifs dont le souvenir n'a pas été conservé. Là, la steppe désolée du Gobi couverte de sel et de sable, les montagnes hostiles à la vie couvertes de neige et de glace du Tibet se transforment en vallées accueillantes, tièdes et humides, en coteaux ensoleillés et fertiles. Le terrain est devenu propice à la production des fruits du sol et à la floraison des arts humains, les camps mobiles et les vagues pâtures du nomade ont fait place aux champs bien arpentés et bornés, aux villes stables et murées du sédentaire. Les moissons de la terre, les trésors et les promesses des cités attirent l'armée turbulente des barbares, frelons assiégeant la ruche, capables de piller seulement, incapables de produire, et ainsi de temps immémorial ce pays a été le théâtre de la p.452 bataille entre la civilisation et la barbarie ; des États divers y ont été édifiés, détruits et reconstruits, des tentatives y ont été ébauchées pour initier à la vie policée des peuplades rudes et sans art, et, lentement, avec des alternatives de succès et de revers, la race industrieuse de la Chine orientale s'est avancée, refoulant ou absorbant les tribus nomades. A la vérité, son expansion ne paraît pas avoir été très considérable depuis l'époque la plus reculée que nous connaissions. Au IIe siècle avant notre ère, des soldats et des colons chinois étaient déjà installés jusque dans le bassin du Boulongir ; lorsque Hiouen Ts'ang visita Lan-tcheou en 629 il y avait de longs siècles déjà que cette ville était l'emporium du commerce de la Chine avec l'occident, le lieu de rendez-vous des marchands de Kâchgar, de Khotan et des contrées ultra-pamiriennes. C'est que, ces limites atteintes, les conditions climatériques et géologiques, les peuplades barbares qui n'étaient point indéfiniment compressibles opposaient un obstacle infranchissable à une plus grande extension de la culture matérielle aussi bien que de la culture morale. Mais ce que la Chine n'a pas gagné en étendue, elle l'a gagné en solidité, les points qui n'étaient que des postes de sentinelles perdues ont été occupés par le gros de l'armée chinoise, sont devenus part intégrante et indivisible du domaine national, et aujourd'hui Lan-tcheou joue le rôle que Si-ngan joua depuis la haute antiquité jusqu'à une époque relativement récente, celui de boulevard extérieur de la Chine à l'occident. Si, à cause des musulmans qui l'habitent, le Kan-sou est resté un foyer dangereux d'insurrections, il n'est plus la porte toujours ouverte des invasions, il n'est plus une proie sans cesse disputée par des princes de différentes races. Nous n'avons pas une vue assez nette de ce qu'il y a eu de superficiel et d'instable dans les conquêtes des anciennes dynasties chinoises, nous nous faisons volontiers illusion sur la puissance réelle des Han et des T'ang et ne sommes pas assez convaincus de cette vérité que le XVIIIe siècle a marqué l'apogée, sinon de la civilisation, du moins de la force matérielle de la Chine. Elle n'avait jamais atteint à un pareil degré, excepté peut-être, et seulement d'une façon plus éphémère, sous le règne de Khoubilay (mort en 1294), p.453 et c'est une chose digne de remarque qu'à l'une et l'autre époques l'empire du milieu ait été gouverné par des Mongols. Pour nous borner au Kan-sou, nous savons que toute la partie de cette province au nord de Kan-tcheou était au IIIe siècle avant notre ère entre les mains des nomades Yué-tchi dont la domination fut remplacée au IIe siècle par celle des Hioung-nou ; ceux-ci s'étendirent plus bas jusqu'aux bords du fleuve Jaune, menace perpétuelle pour Si-ngan. Cependant les Tibétains occupaient dès la plus haute antiquité tout l'ouest de la province jusqu'aux rivières de Si-ning et de T'ao. En 312, une de leurs peuplades sous la direction d'un chef turco-mongol, T'ou-kou-houn, forma une principauté qui s'étendit bientôt du Tsadam à Si-ning pendant que la Chine septentrionale passait entre les mains de princes turcs ou mantchous ; au VIe siècle, cette principauté des T'ou-kou-houn occupa toute la partie de la province qui est située au nord et à l'ouest du Hoang hô. Au VIIe siècle, les Chinois redevinrent maîtres à peu près uniques du Kan-sou, sauf du coin sud-occidental qui tomba avec tous les pays tibétains au pouvoir du roi de Lha-sa. Celui-ci, sans dépasser d'une manière permanente Si-ning et la rivière Min, ravagea à plusieurs reprises le Kan-sou au cours du VIIIe siècle et au commencement du IXe et lança ses troupes jusqu'à Si-ngan. Vers 700, les Turcs Ouigour établirent un royaume ayant Kan-tcheou pour centre. Vers 900 l'empire de Lha-sa démembré, les Tibétains T'ang-hiang prirent sa succession dans les pays des Ngo-log et du Kouk nor en même temps que l'un des leurs fondait la dynastie des Si Hia qui s'installa à Ning-hia en pays turc et régna sur le Kan-sou oriental jusqu'à ce qu'elle fût renversée par Tchingiz Khân au début du XIIIe siècle. Cependant le royaume ouigour de Kan-tcheou fut conquis par les Tibétains T'ang-hiang en 1028 en sorte qu'à partir de cette date et durant environ deux siècles le Kan-sou fut occupé à peu près en entier par deux dynasties tibétaines, nous ne disons point par deux peuples tibétains, car les populations de Kan-tcheou et de Ning-hia continuaient à être de race turco-mongole. Tchingiz Khân et ses successeurs mirent fin à toutes les dominations locales, indépendantes ou quasi indépendantes, qui ne devaient plus se p.454 relever. Néanmoins en 1368 nous trouvons encore une petite principauté vassale, celle de Koei, comprenant les environs de Koei-té et ceux du Kouk nor. Mais elle n'avait aucune importance et vécut peu. Le peuple chinois fut dès lors maître définitif du Kan-sou et s'y fortifia de plus en plus. L'époque de la dynastie des Ming fut pour la Chine une époque de recueillement, elle se retrempa dans ses traditions nationales et s'y renferma étroitement avec opiniâtreté. L'avènement et la durée de cette dynastie décidèrent que la Chine ne serait pas ce qu'elle aurait pu être sous une succession ininterrompue d'empereurs mongols ou mantchous, c'est-à-dire un pays largement ouvert aux hommes et aux idées du dehors, se transformant au contact de l'étranger et réagissant à son tour sur l'étranger, de manière à jouer dans l'histoire universelle un rôle en rapport avec la richesse de son sol, le nombre et l'intelligence de ses habitants, au lieu d'être conduit peu à peu à la paralysie générale par l'extrême rigueur d'un conservatisme aveugle, qui refuse de se soumettre aux changements, conditions nécessaires de la vie. Du moins, si cette dynastie ne se répandit pas à l'extérieur, elle fit beaucoup pour chinoiser les provinces frontières malgré les irruptions assez fréquentes des Tartares. Enfin, peu après son remplacement par la dynastie des Ts'ing, le travail d'occupation et d'assimilation fut jugé assez avancé dans le Kan-sou pour que ce pays fût érigé en province distincte du Chen-si, dont il avait été jusqu'alors une annexe.
Aujourd'hui, on observe dans le Kan-sou trois groupes particuliers de population en dehors de la masse chinoisée des habitants, à savoir des Tibétains, des Mongols et des Turcs, ayant conservé plus ou moins intégralement leur langue et leurs coutumes. Les premiers occupent les mêmes régions qu'ils occupaient dans l'antiquité ; ils sont répandus au sud de la rivière de Si-ning et à l'ouest de la rivière T'ao. Entre ce dernier cours d'eau et le Hoang hô ils forment presque toute la population excepté quelques enclaves dont nous parlerons plus loin. C'est le pays de Nga-mdo, qui ne compte pas moins de 30.000 lamas et de 24 couvents, dont le plus vaste est celui de Lha-brang, où logent, dit-on, 5.000 moines. Nulle part il n'y a autant d'incarnations p.455 du Bouddha relativement à la population et à la superficie ; la principale d'entre elles est le Ta-chou rin-po-tch'é qui réside à Koei-té. Le territoire compris entre la rivière de Si-ning et le Hoang hô contient beaucoup plus d'éléments étrangers. Les Tibétains y sont nombreux surtout dans le district de Tong kor, à Kou-boum, couvent de 3.500 moines, dans le village voisin où Tibétains et Chinois vivent côte à côte et le long de la route entre Kou-boum et Koei-té. Ailleurs ils occupent quelques villages dispersés çà et là, entre autres celui de Tchouen-k'eou sur la rive droite du Si-ning hô presque en face de Lao-ya. Ces Tibétains sont exclusivement agriculteurs, sont vêtus à la chinoise, mais ont conservé leur langue et sont administrés par leurs propres chefs indigènes t'ou-seu, qui dépendent du légat impérial de Si-ning et non pas de l'administration chinoise ordinaire. Ils sont appelés par leurs congénères du sud-ouest Tcha-hor, mot qui s'écrit Rgya-hor  et signifie les Hor de Chine par opposition aux Hor qui vivent entre Nag-tchou et le Kouk nor et ont gardé intacts leur costume et leurs coutumes. Les Tibétains du Kan-sou ne sont pas plus de 200.000 individus.
Les Mongols n'ont pas mis le pied dans le Kan-sou avant Tchingiz Khân et ne se sont installés définitivement dans quelques cantons qu'au XVIe siècle alors qu'ils allèrent conquérir les bords du Kouk nor et le Tsadam. Ils sont aujourd'hui, dans les limites de la province, au nombre de 50.000 environ. Ils sont appelés Dalda par les Mongols et reçoivent des Tibétains et des Chinois les mêmes noms que les Tibétains sédentaires établis au sud du Si-ning hô, c'est-à-dire ceux de Tcha-hor et de T'ou-jen (indigènes). On en compte cinq groupes séparés dont le plus important est celui d'Ouyambou au N. N. E. de Si-ning, dans les environs du grand couvent de Tcheibsen, le plus considérable du Kan-sou après ceux de Lha-brang et de Kou-boum. Les quatre autres groupes sont établis : 1° dans les environs de Ta t'oung, le long de la rivière de ce nom ; 2° dans la petite vallée du San-tchouen, affluent de p.456 gauche du Hoang-hô, au N.-O. de Hô tcheou ; 3° à Toun hien, entre Lan tcheou et la rivière T'ao hô ; 4° à Boou-nan, dans la vallée de l'Ourounvou entre Koei-té et Lha-brang. Ces derniers qui descendent jusque par 35°30' de latitude sont les plus méridionaux de tous les Mongols avec ceux de Chang par 95° de longitude. On peut ajouter à ces différents groupes les lamas mongols nombreux dans les divers couvents du Kan-sou ; on dit qu'il y en a 10.000 répandus dans les monastères du Nga-mdo. Les Mongols du Kan-sou parlent un mongol mélangé de chinois, de tibétain et d'un peu de turc . Ils sont cultivateurs et vivent dans des maisons. L'organisation de leurs tribus est très forte ; c'est la tribu qui est propriétaire du sol, quoique les individus en aient la jouissance indéfinie et soient capables de louer et d'aliéner ; mais nul ne peut vendre un morceau de terre qu'avec l'autorisation du chef et qu'à un membre de sa tribu. Une notable partie de ces Mongols appartient à la religion musulmane, mais la majorité professe un bouddhisme profondément empreint de chamanisme. Il y a parmi eux des chaman ou bô qui font l'office de sorciers et rendent un culte à diverses divinités qui n'ont lien de bouddhique et sont représentées par des dessins fort grossiers tracés sur des morceaux de toile. Ils ont gardé la plupart des vieilles coutumes mongoles : le culte du feu domestique dans lequel ils jettent en certaines circonstances de la viande, de la graisse et de l'eau-de-vie, la cérémonie printanière destinée à obtenir de bonnes récoltes et consistant à faire tourner trois fois la charrue, avant le labour, autour d'un feu de genévriers devant lequel on brûle des bâtons odoriférants, la manière de guérir les maladies en substituant au malade un autre homme ou une figure de terre, l'introduction solennelle au foyer marital p.457 de la nouvelle épousée, à qui son mari, placé au seuil de sa maison, tend un manche de fouet pour l'aider à sauter par-dessus une ligne de feux disposés devant la porte.
Signalons en passant les Mongols du bassin du Pouhain gol et du Tsadam qui, tout en étant hors du Kan-sou proprement dit, sont soumis à l'autorité du légat impérial de Si-ning. Ces Mongols, qui ont remplacé en 1512 l'ancienne population tibétaine, occupent un pays de plaines et de steppes plutôt que de montagnes. Ils font partie de ceux que les Chinois appellent yeo meou, nomades, à qui l'agriculture est interdite , et comprennent des fragments des tribus Khochot, Tourgout, Khoït, Tchoros et Khalka. Ils dépendaient primitivement de Lha-sa et ne sont devenus vassaux directs de la Chine qu'en 1697. Leur roi, qui descend de Gouchi Khân, réside près du Doulân nor. Au-dessous de lui il y a quatre princes (djassak ou peilé), ceux de Djoung, de Baron, des Korlouk, de Taichiner (Gholmo) ; enfin le petit pays de Chang, situé dans la boucle de la rivière du Tsadam est gouverné par un abbé relevant du Pang-tch'en rin-po-tch'é. Toute cette région est fort pauvre et ne nourrit pas plus de cinq mille familles possédant chacune une centaine de moutons et une dizaine de chevaux ou chameaux.
Dans la partie proprement tibétaine du Kan-sou se trouve une population turque musulmane qui s'appelle Salar. Elle a pour centre la petite ville de Sin-hoa t'ing ou Salar, située au sud du Hoang hô par Lg. 100° Lt. 36°50'. Elle occupe une bande de terrain sur la rive droite du fleuve Jaune depuis l'Ourounvou jusqu'au T'ao hô et quelques cantons sur la rive gauche sur une partie de la route assez accidentée et montagneuse qui mène de Si-ning à Hô tcheou. Dans cette dernière ville les Salar côtoient les musulmans ordinaires. Ces Salar se distinguent très nettement des Chinois par le type physique. Leur taille est haute, leur musculature sèche, leur nez grand et non épaté, leurs yeux noirs et droits, leurs pommettes très peu saillantes, leur face p.458 allongée, leurs sourcils très fournis, leur barbe abondante, noire et raide comme leurs cheveux ; leur front est fuyant, leur crâne aplati par derrière, leur peau basanée mais nullement jaune. En somme, ils ressemblent d'une manière frappante aux habitants du Turkestan oriental. Ils sont vêtus à la chinoise, mais ils ont la tête entièrement rasée et portent un bonnet polygonal et blanc et non pas rond et noir comme les Chinois. Ils sont assez rigides et quelque peu fanatiques dans leur religion. A la vérité, ils boivent de l'eau-de-vie comme des lansquenets ou des Tibétains, mais ils s'acquittent assez exactement des pratiques journalières, s'abstiennent rigoureusement du sang des animaux et de la viande de porc, affectent un grand respect pour leur clergé et, à la différence de leurs coreligionnaires de la même province, ils refusent de brûler l'encens et n'admettent point dans leurs mosquées la tablette de l'Empereur et la figure du dragon impérial avec l'inscription consacrée. Leur code religieux est conforme à la chériat de Boukhâra et, par conséquent, au rite hanéfite. Plusieurs de leurs mollas ou akhoun parlent et écrivent le persan et la plupart des gens du peuple connaissent les caractères arabes. On attribue cette sévérité relative avec laquelle les Salar observent leur religion et l'instruction élémentaire plus répandue chez eux que chez les autres peuples musulmans, à un réformateur nommé Ma Ming Hin qui, il y a environ 150 ans, les prêcha et ranima leur piété . Mais ce réformateur n'a point réformé les mœurs des Salar, qui aujourd'hui autant que jamais sont d'effrontés pillards. J'ai dit qu'ils entretiennent avec les bandits du haut fleuve Jaune d'amicales relations cimentées par une confraternité de brigandage et une communauté de haine contre les Chinois. La particularité la plus remarquable de ces musulmans, c'est leur langue qui est un turc corrompu. Sur 102 mots pris au hasard, on en compte 68, p.459 les noms de nombre mis à part, qui sont du turc pur et conformes au dialecte moderne du Turkestan chinois, 15 qui sont turcs encore, mais plus anciens ou corrompus, 5, qui sont persans ou généralement usités dans le Turkestan oriental, 1 qui est du persan corrompu et inconnu dans la dite contrée, 7 qui sont chinois et 6 dont je n'ai pu déterminer l'origine.
1° Mots turcs employés dans le Turkestan oriental :


p.461 parmi ces 68 mots il faut signaler particulièrement  qui ne sont pas en usage parmi les Sartes de l'ouest du Pamir, mais sont ordinairement employés dans le Turkestan oriental ;
2° Mots turcs non employés dans le dialecte du Turkestan oriental ou détournés de leur sens :


3° Mots persans :

L'emploi du mot obdân est caractéristique du dialecte du Turkestan oriental. De même, c'est principalement dans ce dernier pays que akhoun a pris le sens abusif de prêtre musulman en général ;
4° Mot inusité dans le dialecte du Turkestan chinois et inconnu dans le persan classique, mais communément employé dans le dialecte tadjik de Boukhâra et de Samarkand.
Fenêtre :  térédja.
5° Mots chinois, relatifs à des objets connus par les Chinois ou termes de muletiers, métier auquel beaucoup de Salar se livrent : fusil, yang-p'ao ; mulet, loça, pour louo-tzeu ; chandelle, la-tzeu ; cadenas, souo-tzeu ; voiture, tchee ; grand route, ta lou ; livre chinois, chou tzeu. Quand il s'agit de livres musulmans on dit kitâb. p.463
6° Mots d'origine indéterminée : sapèque, ellé ; porte, kao, peut-être le tibétain sgo (pron. g'o) ; haut pikhara ; bas, achkhara ; tasse à thé, tchongry ; grand, tchatâgh.
Ajoutons que tous les noms de nombre, les pronoms, l'adjectif démonstratif bou, chou bou, la particule interrogative mou sont les mêmes que dans le dialecte du Turkestan oriental. Une des corruptions les plus remarquables qu'ait subies la langue turque chez les Salar c'est que les temps du verbe ont disparu sauf, naturellement, l'impératif, qui est la racine même, et le participe en ghân ou gan, lequel sert pour tous les temps comme l'infinitif en français nègre. Ex. :
Syz Kàchgarden kelgan = Vous êtes venu, vous venez de Kâchgar.
Irta Landjougha bârghân men = Demain j'irai à Lan-tcheou.
Toutefois le parfait défini en dour, ou dé, subsiste, mais sans formes personnelles et souvent employé incorrectement. Ex. :
Sen mo keldo ? ah ! te voilà ! c'est toi qui es venu ? Keldo est pour kelding.
Aldégel, apporte, au lieu de alyp gel ou plus familièrement âp gel.
Aldévâr, emporte, au lieu de alyp bâr.
Les formes du génitif en et de l'accusatif en  sont supprimées.
Quand un mot au cas accusatif se termine par une voyelle et précède un mot qui commence également par une voyelle on ajoute l'n euphonique qui, en turc correct, sert d'appui au  de l'accusatif. Ex. :
Kaon âch, ouvre la porte.
C'est sans doute un reste de déclinaison.
La syntaxe est réduite à sa plus simple expression.
Comment allez-vous ? Yâkhchi mou ? Quelle affaire vous amène ? sen ich ah ? (mot à mot : Toi affaire hein ?)
Ce dialecte des Salar n'est point d'origine ancienne ; il est de p.464 beaucoup postérieur au Koudatkou bilik, qui date de 1068. Il est en somme conforme, abstraction faite des corruptions causées par un long isolement au milieu de populations étrangères, au dialecte moderne du Turkestan chinois sauf qu'il contient quelques termes archaïques. Ces termes exceptionnels se retrouveraient tous dans les auteurs de la fin du XVe siècle et du commencement du XVIe  et pour la plupart encore dans Aboul Ghâzi. On en peut inférer que ces Turcs Salar n'ont aucun rapport direct avec les Turcs Ouigour qui occupèrent Kan-tcheou et les environs entre 700 et 1028, ni en général avec aucun des anciens peuples turcs dont la langue et le type physique différaient beaucoup de la langue et du type des Salar. De l'examen de la conformation physique et du dialecte de ceux-ci il appert avec évidence qu'ils sont originaires du Turkestan oriental et qu'ils en sont sortis à une époque relativement récente, très probablement au XVe ou au XVIe siècle et plutôt au XVIe qu'au XVe.
Leurs traditions peuvent aider à confirmer et à préciser encore cette conclusion. Ils disent que l'islamisme leur a été enseigné pour la première fois par Oueïs Keïs Ouakkâs, ou Sa'ad ibn Abou-Ouakkâs, parent du prophète. Ce Oueïs Keïs Ouakkâs, parti de Samarkand en l'an 628 se transporta à Sou-tcheou en volant à travers les airs et disparut après avoir annoncé la bonne nouvelle. D'autres racontent qu'il faut voir dans Oueïs Keïs Ouakkâs trois personnages distincts dont les deux premiers moururent en chemin entre Samarkand et le Kan-sou, et dont le troisième seul parvint à Si-ngan auprès de l'empereur qui avait appris d'avance son arrivée par un songe où il avait vu, selon les uns, une étoile se levant à l'occident, selon les autres un homme enturbanné se tenant debout devant lui. L'empereur, ajoute la légende, fit un accueil très gracieux à l'envoyé du prophète et lui permit de faire transporter à Sou-tcheou plusieurs centaines de familles musulmanes p.465 de Koumoul . Or, les gens de Tourfân et de Koumoul attribuent leur conversion à ce même personnage et l'on montre son tombeau aux environs de Tourfân là où il périt martyr pour la foi, quoiqu'en réalité il soit mort et ait été enterré près de Médine en 673 ; mais, comme l'on prête toujours aux riches, les musulmans de Chine l'ont fait mourir une troisième fois et lui ont élevé un troisième tombeau à Canton. Les différentes étapes de la tombe du vainqueur du Kadésieh symbolisent la marche de l'islamisme d'ouest en est, et de la légende que nous venons de citer il faut retenir seulement ces deux faits, à savoir que l'islamisme est venu en Chine par le Turkestan et que si les Musulmans Salar ont le même patron que ceux de Tourfân, dont ils ont d'ailleurs le type et la langue, c'est qu'ils sont eux-mêmes originaires de Tourfân ou des environs et non point d'une autre région du Turkestan oriental dont les traditions diffèrent . Or, avant le XIVe siècle il n'y eut à Tourfân, centre d'un royaume ouïgour et bouddhiste, qu'une communauté musulmane peu importante, incapable d'essaimer ; ce fut seulement après que le prince djagatayide et musulman Khizr Khodja, profitant de la ruine de la dynastie des Yuen, se fut emparé en 1368 du royaume de Tourfân, que l'islamisme y prit une large place ; et encore voyons-nous dans le récit de l'ambassade de Châh Roukh qu'en 1420 une grande partie de la population était restée bouddhiste. Nous admettrons par conséquent qu'aucune colonie musulmane n'a pu venir de Tourfân s'installer dans le Kan-sou avant la date de 1368. On ne trouve en effet aucune mention de population musulmane dans cette province avant la dynastie des Ming ; mais dès le commencement de cette dynastie des négociants du Turkestan viennent s'établir à Si-ning et dans les environs. Le Hoang-tsing-tchi-kong-tou dit en propres termes que les Musulmans de Si-ning sont originaires du Turkestan, qu'ils vinrent s'installer dans p.466 le pays et particulièrement à Sin-tseng-pao à 40 lis (au nord) de la ville sous le règne de Hong-wou (1368-1399). Or, les Musulmans de Si-ning ont oublié leur langue, ce qui laisse supposer que les Salar, qui l'ont conservée, sont arrivés à une époque plus récente. Le Hoei tsiang t'ong tchi rapporte qu'en 1528, à la suite de l'invasion des Mongols qui allèrent s'emparer du Kouk nor, le gouverneur de Koumoul transporta son peuple à Sou-tcheou dans le Kan-sou . La population de Koumoul comprenait alors deux groupes distincts. L'un était le groupe des Ouïgour qui se liaient les cheveux en une touffe sur la tête et dont les femmes portaient des tresses à la mode mongole ; les Salar n'ont rien de commun avec ces Ouïgour. L'autre groupe était composé de Hoei-hoei ou musulmans qui se rasaient la tête et la couvraient d'une calotte . Il est probable que ces derniers sont la véritable souche des Salar, qui peu après la date de 1528 auraient quitté Sou-tcheou, sans doute par ordre supérieur, et auraient été transplantés en masse, selon un procédé très communément employé par les Chinois, dans la région qu'ils occupent actuellement, hors des voies commerciales, de manière à être séparés autant que possible de leurs coreligionnaires et congénères du Turkestan. Tout cela s'accorde parfaitement avec la tradition que nous avons exposée plus haut, avec le type semblable à celui du Turkestan chinois, avec la langue qui vient certainement de ce dernier pays et paraît dater du XVIe siècle.
Les Salar, qui comptent à peine 50.000 individus, ne forment qu'une très petite partie de la population musulmane du Kan-sou. En effet, la moitié des habitants de cette province, environ 2.500.000 personnes, adhèrent à l'islam. Ils sont très nombreux dans le nord, particulièrement dans le district de Sou-tcheou. Dans le sud j'ai constaté qu'ils forment la majorité de la population sur la route qui conduit directement de Si-ning à Lan-tcheou, à la ville de Si-ning est annexé un grand faubourg p.467 contenant au moins 10.000 habitants, tous musulmans, à Dou-ba tch'eng, Tong-kor, Chin tch'eng les sectateurs du prophète sont en foule. Hô tcheou, ville de 30.000 âmes, est peuplé à peu près exclusivement de musulmans, et cette cité, qui ne compte pas moins de vingt-quatre mosquées, peut être considérée comme le véritable centre de l'islamisme au Kan-sou. Les musulmans de cette province ne sont pas très stricts observateurs de leur religion. Leurs femmes sortent sans être voilées, à l'exception des riches, ils boivent de l'eau-de-vie publiquement et s'enivrent, ils accomplissent rarement le pèlerinage de la Mecque. Sur ces différents points ils ne se distinguent point des Salar, mais ils admettent, ce que ceux-ci ne font pas, la tablette de l'empereur dans leurs mosquées et brûlent de l'encens. Il ne faut pas du reste attacher une trop grande importance à une concession imposée par la politique et, tout compte fait, les musulmans du Kan-sou m'ont paru être pour le moins aussi zélés que leurs coreligionnaires du Turkestan oriental. Les édifices du culte ne sont pas dépourvus d'un certain luxe et sont entretenus avec un soin qui contraste avec la négligence dont on fait preuve à leur endroit en Turkestan.
Le gros des musulmans du Kan-sou mènent un genre de vie plus régulier et plus pacifique que les Salar ; néanmoins ce sont des sujets peu commodes. Leur port de tête hautain, leur regard assuré, leurs manières brusques, le mépris insolent qu'ils affichent pour leurs maîtres ne racontent rien de bon pour ceux-ci. Depuis leur formidable révolte de 1862-1875 le gouvernement chinois les tient à juste titre pour suspects. S'il ne leur a pas interdit tout accès aux fonctions publiques, il les a désarmés aussitôt après la pacification, leur a défendu sous des peines sévères de posséder ou d'acheter des armes, et aux Chinois de leur en vendre. Cet édit a eu la fortune qu'ont beaucoup d'édits dans l'empire du milieu, il n'a pas été exécuté. Les musulmans font venir tous les jours en secret des fusils et des munitions des ports ouverts aux Européens, en achètent publiquement dans les boutiques des villes et plus encore dans les casernes, peuplées de militaires aussi peu riches de scrupules que d'argent. Ils sont beaucoup plus profondément p.468 hostiles à leurs maîtres que les habitants du Turkestan parce que les Chinois sont infiniment plus nombreux parmi eux, partant plus gênants, et détiennent la plus grande part de la fortune publique. Ils n'attendent qu'une occasion pour s'insurger et les derniers événements l'ont démontré une fois de plus. Dans les cantons montagneux, où ils sont en majorité, ils sont de tout temps très indisciplinés et se livrent au brigandage sous le nez des autorités chinoises impuissantes à les tenir dans l'ordre. Ailleurs ils demeurent ordinairement tranquilles, mais ils vivent rigoureusement à part au milieu de la population chinoise. Ils portent le même costume que celle-ci et ils soumettent leurs femmes à la ligation des pieds ; cependant beaucoup d'entre eux ont le bonnet polygonal et se rasent entièrement la tête.
Ils ne font aucune propagande et ne se souviennent pas d'en avoir fait autrefois. Ils ne convertissent jamais aucun Chinois comme ils ne se convertissent jamais eux-mêmes et leur nombre ne s'accroît que par l'accroissement naturel des familles. ils achètent bien quelques enfants chinois qu'ils élèvent dans leur propre religion, mais ce n'est là qu'un appoint peu considérable. Pour eux comme pour tous les musulmans le sabre est le seul instrument efficace de propagande et depuis longtemps le sabre de l'islam a perdu sa vertu. Lors de l'insurrection de 1862, ils ont obligé les Chinois vaincus à faire profession d'islamisme sous peine de mort, mais les convertis par force ont renié Allah et son prophète dès qu'il leur a été possible. Religieusement et moralement, les deux éléments chinois et musulman ne se pénètrent pas l'un l'autre ; et physiquement ils ne se mêlent point. Les musulmans ne donnent jamais leurs filles aux Chinois, ni ceux-ci, sauf de rares exceptions, ne leur donnent les leurs. Cette répugnance mutuelle ne s'explique peut-être pas tout entière par la seule différence de religion ; dans le Tibet occidental les mariages mixtes entre Tibétains musulmans et Tibétains bouddhistes ne sont pas très rares. En réalité, la différence de race vient s'ajouter dans le Kan-sou à la différence de religion pour approfondir le fossé entre Chinois et musulmans. Ceux-ci ont un type physique se rapprochant beaucoup de celui des Salar, et par p.469 conséquent des habitants du Turkestan oriental. Chez quelques-uns cette ressemblance éclate avec évidence et à première vue, chez tous elle se découvre à un examen un peu attentif. La plus grande partie d'entre eux tirent comme les Salar leur origine du Turkestan chinois, mais il est probable que dans les commencements ils ont dû s'allier aux femmes indigènes, ce qui a eu pour résultat d'altérer plus ou moins leur type. Le fait qu'aujourd'hui ils parlent tous chinois ne prouve pas qu'ils l'aient toujours parlé ; s'ils ont perdu leur langue propre cela peut tenir, soit à ce qu'ils sont établis dans le pays depuis plus longtemps que les Salar, soit à ce que, vivant dans des villes de commerce et proches des grandes routes, ils ont entretenu des relations plus suivies et plus intimes avec les Chinois que leurs coreligionnaires installés dans des cantons reculés et sauvages. En fait ils ne se séparent point de ceux-ci et ils possèdent, concernant leur origine, la même tradition qui vient de Tourfân. Ils suivent également la chériat de Boukhâra ; ainsi que les Salar et que les gens du Turkestan, ils considèrent le tabac comme une chose dont il convient de s'abstenir, encore qu'ils ne s'en privent aucunement, et leurs prêtres portent le nom général de akhoun ainsi que dans le Turkestan chinois.
Cependant, en dehors de la tradition que j'ai rapportée plus haut, ils en ont une autre, en commun avec les Salar, et d'après laquelle tous les musulmans du Kan-sou seraient les descendants d'un certain Abdourrahmân Baghdâdi et des soldats qui l'accompagnèrent. Cet Abdourrahmân vint jadis de Baghdad, envoyé par le khalife à la tête d'une armée de musulmans recrutée à Samarkand et dans les pays environnants, lutta pour la foi contre les Kalmak, c'est-à-dire ici contre les Tibétains et fut tué dans un combat à Sin-hoa où l'on voit encore son tombeau, but de pèlerinage pour tous les fidèles du Kan-sou. Ceux de ses compagnons qui lui survécurent, restèrent dans la région, s'y marièrent et reçurent des terres de l'empereur. Les historiens chinois rapportent en effet qu'en 757 le khalife Abou Dja'far envoya un corps de troupes au secours de l'empereur attaqué par les Tibétains, qu'en 787 il y avait à Si-ngan 4.000 musulmans qui étaient venus du pays p.470 appelé aujourd'hui Turkestan (Ngan-si) en qualité de voyageurs, de députés, de marchands, avaient fondé des familles en Chine, touchaient des pensions du gouvernement et enfin furent incorporés dans l'armée . Le Nan-tchao nous apprend qu'en 801 une armée de Ta-chi à robe noire, c'est-à-dire de sujets des Abbassides, et de gens de K'ang, c'est-à-dire de Samarkand, opérait dans le Yun-nan sous les ordres d'un chef tibétain et fut obligée de se rendre aux Chinois, qui s'emparèrent alors de 20.000 armures . Il est probable que la légende d'Abdourrahmân Baghdâdi est un souvenir altéré de ces divers faits consignés dans les chroniques chinoises. Il est certain que dès le VIIIe siècle une foule de musulmans, venus principalement de Transoxiane, aventuriers, condottières, marchands, s'installèrent en Chine et furent la première souche des musulmans actuels qui ont ainsi parfaitement raison de se tenir pour originaires de Samarkand. Mais ce n'est point à ces pionniers de l'islam que remontent les Salar, car il n'est point démontré que ces colons de la première heure aient parlé la langue turque, et, l'auraient-ils parlée, ils l'auraient parlée tout autrement que les Salar ; ce n'est pas à eux non plus, ou du moins ce n'est pas à eux seuls que remontent les autres musulmans du Kan-sou ; car ils étaient trop peu nombreux pour avoir une si nombreuse postérité encore profondément empreinte du type original. Aussi bien les sources chinoises ne disent pas qu'ils se soient établis dans le Kan-sou actuel, mais seulement dans les environs de Si-ngan et dans le Yun-nan.
Au IXe siècle, la décadence de la dynastie des T'ang, les insurrections dans la Chine propre, les grandes guerres dans le Turkestan entre Turcs et Tibétains et entre les diverses dynasties turques, l'occupation du Kan-sou par des princes tibétains, qui interceptaient les routes conduisant d'occident en orient et prélevaient des taxes ruineuses sur les caravanes quand ils ne les pillaient point, furent autant d'obstacles au développement de la colonisation musulmane. La conquête du pays de Khotan par une dynastie turque et musulmane à la fin du Xe siècle mit p.471 le Kan-sou en contact direct avec le monde islamique par Cha tcheou, mais les Tibétains continuaient à couper les communications. Les Khotanais tentèrent de les rétablir par la force à la fin du XIe siècle sans que nous sachions rien sur le succès de leur entreprise ; il est seulement probable qu'elle échoua, car nous retrouvons dans la suite les Hia aussi puissants que jamais. L'invasion des Kara Khitay et la conquête qu'ils firent du Turkestan oriental au XIIe siècle ne permit pas à l'islamisme de s'étendre beaucoup à cette époque. Au contraire, la destruction des Hia et la création de l'empire mongol, qui fit régner la sécurité sur les routes et une tolérance relative dans les esprits, donnèrent un nouvel essor à l'expansion des serviteurs du prophète. La population musulmane du Turkestan oriental, plus active et plus vivace alors qu'aujourd'hui, se répandit en dehors des limites de la langue turque, et Marco Polo constate en passant que Cha tcheou et Kan-tcheou contenaient des colonies islamiques importantes, originaires probablement de Khotan. Mais ce fut surtout lorsque Tourfân et Koumoul eurent été convertis manu militari, que, toutes les portes donnant entrée au Kan-sou étant désormais grandes ouvertes, les musulmans pénétrèrent en nombre dans cette province, qui, désolée durant des centaines d'années par des guerres incessantes et toujours exposée aux invasions ou aux incursions des barbares, était encore fort peu peuplée. Nous avons vu qu'aux environs de l'année 1380 une colonie de Tourfân s'installa près de Si-ning et fut la souche de la population musulmane qui entoure cette ville, qu'en l'an 1528 une colonie de Koumoul s'installa à Sou-tcheou. Il n'est point douteux qu'entre ces deux faits certifiés par les auteurs chinois d'autres du même genre se produisirent, auxquels est due principalement l'islamisation de Kan-sou. Tourfân et Koumoul étant les centres musulmans les plus rapprochés, ce furent eux qui fournirent la plus grande part des colons et qui, par suite, imposèrent à tous leur légende locale.
En concluant, nous ferons remarquer que l'islamisation de Kan-sou est un fait de colonisation et non point de propagation religieuse. S'il y eut dans le commencement quelques conversions, surtout parmi p.472 les Turco-Mongols du nord elles ne durent jamais être bien nombreuses et cessèrent bientôt. L'élément chinois, ferme dans sa foi séculaire au culte ancestral, ne s'est point laissé entamer ; il a toujours été absolument réfractaire à l'islamisme comme il l'a été aux différentes formes du christianisme, parce que ces religions ne pouvaient point s'accommoder des croyances et des traditions nationales. Aussi n'y a-t-il ni à craindre ni à espérer que la Chine accepte jamais aucune religion dérivée de la Bible et ce n'est pas plus par le Coran que par l'Évangile que cette contrée s'ouvrira à la civilisation occidentale. J'insiste d'autant plus fortement sur ce point que des idées différentes ont été exprimées sans aucun fondement, mais avec une certaine habileté d'exposition, qui a paru faire quelque impression sur beaucoup de personnes ignorantes des choses de Chine.

 HYPERLINK \l "table" @




 C’est parce qu’on accepte le tracé des cartes anglaises, et parce qu’on arrête la province du Sin-kiang au pied nord de l’Altyn tâgh qu’on en estime la superficie à 1.320.000 kilomètres carrés seulement, tandis que je l’évalue grosso modo à 1.570.000.
 Le Hami des Chinois ; il vaut mieux employer le nom indigène quoique dans mon premier volume je me sois servi de l’autre, par habitude.
 La rivière de Khotan, par exemple, se dessèche complètement en hiver, avant d’atteindre le Tarim.
 On connaît la discussion entre Prjévalsky et Richthofen au sujet de l’ancien Lob nor que les vieilles cartes chinoises placent à 40° 30’ de latitude, c’est-à-dire beaucoup plus haut que les lacs vus par Prjévalsky. M. Pievtsof a justement découvert à l’est d’Ayrilghân, sur le bras oriental du Tarim inférieur, quatre petits lacs situés entre 40° 24’ et 39° 53’. Cette découverte semble à première vue mettre d’accord la théorie et la réalité ; néanmoins s’il n’est pas douteux que ces lacs de M. Pievtsof, le Kara bourân et le Kara kochoun ne soient les fragments disjoints d’une nappe d’eau primitivement unique, je ne crois pas que ces petits lacs soient les restes de l’ancien Lob nor. Je reviendrai plus loin sur ce point.
 Voir t. I, p. 80.
  HYPERLINK "http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k93159g.image.r=journal+asiatique.f140.langFR" Oppert, Journal asiatique, 4e série, vol. XIX, et  HYPERLINK "http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5726197r.r=oppert.langFR" Expédition en Mésopotamie, II, 174.
 Ptolémée compte ses longitudes à partir de 60° ouest d’Alexandrie. Il place Balkh à 19° trop à l’est et près de 4° trop au nord.
 Ptolémée a élargi le Pamir d’une manière invraisemblable ; au lieu de 9° de longitude entre Balkh et Kâchgar il en compte 24. C’est, ainsi que dans cette même région le li de Hiouen Ts’ang vaut deux ou trois fois moins qu’en Kachgarie et que Marco Polo compte 70 jours du Badakhchân à Kâchgar, pour une distance qu’il franchira en 16 jours dans les plaines du Turkestan.
 Il y a là une difficulté. Nous savons par les auteurs chinois que dès le IIe siècle avant J.-C. le Ferghânah (Ta ouan) était bien peuplé, pourvu de villes, qu’il entretenait des relations commerciales directes avec la Chine à qui il fournit les premiers plants de vigne. Il est singulier que Ptolémée en parle comme d’un pays de nomades. Mais on a beau examiner son texte, il est impossible d’en conclure que le pays des Sogdiens s’étendait jusqu’à Khokand et à Marghélân. Le silence de Ptolémée s’explique par ce fait que, le Ferghânah n’ayant point été compris dans l’empire d’Alexandre et de ses successeurs, on était dépourvu de renseignements à son sujet dans le monde grec, dont les relations commerciales avec la Chine se faisaient par deux routes laissant le Ferghânah de côté. L une était la route de Sogdiane, qui passait dans le pays des Komèdes. Ce pays était un grand massif montagneux, ¿Áµ¹½®, situé entre deux points dont Ptolémée donne les positions. Le premier, à la source même du Yaxarte, était le point par où l on passait de Sogdiane dans la contrée des Komèdes (¿Áµ¹½® ·Â · ½¬1±Ã¹Â ÀÌ Äö½ £¿³´¹±½ö½) ; c était vraisemblablement un col, soit celui de Yangi Sabak à la source du Khodja Bakarga, soit celui de Pakchif près de la source du Zerafchân, non indiquée par Ptolémée. Les caravanes de Sogdiane y arrivaient tantôt par la vallée de cette rivière, tantôt par Khodjent. Le second point, borne méridionale du pays, était à 4° plus au sud et au sud-est, au pied nord de l’Imaos, à l’est du Vandabanda et tout à côté de la gorge des Komèdes (Äp ´r ÀÁÌ ÄÇ Æ¬Á±³³¹ Äö½ š¿¼·´ö½). Or au sud-est du col Pakchif, à l est du Badakhchân et au pied nord de l Hindou kouch nous trouvons précisément la gorge du Serhadd ou Ouakhân sou. Le pays des Komèdes comprenait donc toutes les vallées occidentales du Pamir, du Karatégin au Ouakhân. Hiouen Ts’ang donne ce même nom, sous la forme Kiou-mi-t’o, à un pays qu’il place au nord du Choughnân, c’est-à-dire au Raouchân. A tort ou à raison, Ptolémée entend ce nom dans une acception beaucoup plus large. Le col des Komèdes franchi, les caravanes sogdiennes marchaient droit à l’est par le Karatégin et la vallée de l’Alay, seule voie pratique, passaient par la localité dite « la Tour de Pierre » aux environs d’Irkechtam et parvenaient à Kâchgar, près duquel se trouvait, au sortir des montagnes, à la fois caravansérail, magasin d entrepôt et forteresse à l usage des marchands. L autre route était celle de Bactriane, dont le point de départ était »µ¾¬½´Áµ¹± ú±Ä· dans le Badakhchân ; elle traversait le Ouakhân, aboutissait au défilé des Komèdes ou du Serhadd ; de là, elle se dirigeait par le Tchakmak koul, la vallée de l’Aksou et le grand Karakoul sur Kâchgar. C’est la route de Marco Polo. De ce que nous disent les auteurs chinois on peut conclure qu’il y avait au défilé des Komèdes deux bifurcations, l’une par le col de Ouakhdjir sur Douma et Khotan, l’autre par le col de Baroghil sur le Tibet. L’expression ½¬1±Ã¹Â ÀÌ Äö½ £¿³´¹±½ö½ implique, à n en pas douter, l existence de la route de Sogdiane, mentionnée encore plus tard par Ammien Marcellin, tandis que rien dans le texte de Ptolémée n indique une route de Bactriane ; l expression employée est très vague : Äp ´r ÀÁÌ ÄÇ Æ¬Á±³³¹ Äö½ K., d autre part tout à côté de la gorge des K. on a la position... Mais nous savons d ailleurs que les Bactriens entretenaient des relations commerciales directes avec la Chine ; ils n avaient aucune raison de faire un long détour par la Sogdiane lorsqu’ils avaient à leur portée un chemin très praticable et direct. Enfin, si Ptolémée cite la gorge des Komèdes et en donne la position, c’est qu’elle était située sur une voie commerciale, sans quoi il n’en aurait pas eu connaissance ; et il serait absurde de supposer que le ƬÁ±³¾, fût sur le même chemin que l ±½¬1±Ã¹Â, vu les positions respectives de ces deux points. Il est très probable que l une et l autre route se réunissaient avant d atteindre Kâchgar non loin de ›¯¸¹½¿Â ÀÍÁ³¿Â.
 Nalivkine, 0@0B:0O AB>@VO >:0=4A:02> %0=BA20.
 La Description du Si-yu a été rédigée entre 74 et 39 avant J.-C. Seu Ma Ts ien écrivait plus de 100 ans avant notre ère.
 Hyacinthe Bitchourine, , III, 6, 7, 48, 55, 65. Cet ouvrage est un recueil de documents traduits du chinois.
 Les caractères chinois peuvent se prononcer Houn-nou, ce qui donnerait en turc Khoun ou Khoun-louk. Il n y a décidément pas à douter que le grec §¿Í½½¿¹ ou ŸÍ½½¿¹, le latin Chunni ou Hunni, ne soit la transcription de ce nom. Peut-être doit-on y voir le nom de la rivière Orkhon, appelée simplement Koun dans d’anciens documents chinois ; en sorte que les Khounlouk seraient les gens des bords de l’Orkhon, à moins qu’au contraire l’Orkhon ne soit la rivière des Khoun.
 Les documents connus ne donnent aucune information sur la race des Yué-tchi, ce qui a laissé le champ libre aux hypothèses. On y a vu des Goths, car le nom de ceux-ci n’est pas beaucoup plus éloigné philologiquement de celui des Yué-tchi que la Scandinavie, patrie des Goths, ne l’est géographiquement du Gobi, patrie des Yué-tchi ; d’autre part, nous ignorons de quelle couleur les Yué-tchi avaient les cheveux, mais comme ils ont été chassés de la vallée d’Ili par un peuple blond, il y a tout lieu de croire qu’eux-mêmes étaient blonds, or les Goths étaient blonds, donc... Quelques-uns ont pensé que les Yué-tchi étaient les ancêtres des Djats de l’Inde, car ces deux peuples se ressemblent remarquablement en ce point que nous ne connaissons l’origine ni de l’un ni de l’autre. On a proposé de les ranger parmi les Tibétains sous prétexte que ceux d’entre eux qui n’avaient point émigré étaient restés dans les monts Nan chan au nord-ouest du Kouk nor, avaient reçu de leurs voisins tibétains le nom de Petits Yué-tchi et avaient fini mille ans plus tard par en adopter les mœurs et le langage, au rapport de l’historien T’ou Chi. D’autres ont préféré les assimiler aux Massagètes, vu que Yué-tchi aurait bien pu se prononcer Yué-ti, ce qui n’est pas sans analogie avec Gètes, que les Chinois se sont avisés de donner aux Yué-tchi émigrés, pour les distinguer des Petits qui étaient restés, l’épithète de Ta qui veut dire Grand, et que plusieurs siècles auparavant, les Massagètes, par une sorte d’harmonie préétablie, avaient ajouté ou laissé ajouter à leur nom ces deux syllabes massa qui ressemblent à maha et à maga qui signifient grand en sanscrit et en zend. Enfin l’hypothèse que les Yué-tchi étaient Turcs se soutient d’une manière un peu plus raisonnable. La chronique des Ouei, écrite dans la seconde moitié du VIe siècle de notre ère, dit formellement que les Yé-t’a-i-li-to ou Yéptalites étaient de la race des Yué-tchi, or les Yéptalites étaient des Turcs de la branche des Tcheu-seu : mais l’auteur de cette chronique savait-il bien de quelle race étaient les Yué-tchi qui avaient émigré et s’étaient mélangés avec d’autres peuples depuis sept siècles, et ne voulait-il pas dire simplement que les Yéptalites venaient du pays même qu’avaient occupé primitivement les Yué-tchi ? Le premier roi yué-tchi de Bactriane s’appelait Kieou-tsieou-k’io selon les auteurs chinois et Koujoulakadphisés selon les monnaies et l’on y peut reconnaître le nom turc Koutchlouk. Les rois turcs qui occupaient le Gandhâra à la fin du VIIe siècle réclamaient le fameux roi yué-tchi, Kânichka, comme l’ancêtre de leur race. La question est de savoir ce que valaient ces prétentions, si elles n’étaient pas une invention de la vanité et de la politique ou si elles n’étaient pas fondées uniquement sur des alliances matrimoniales. D’ailleurs, le texte de Maçoudi (I, 350) ne laisse pas douter que ces princes turcs n’aient été des descendants des anciens Tou-kiue qui n’apparaissent dans l’histoire que longtemps après les Yué-tchi. Toutefois le double fait que les Yué-tchi étaient originaires de Mongolie et qu’ils étaient nomades doit les faire tenir pour des Turco-Mongols jusqu’à preuve du contraire.
 Un Allemand, qui, je ne sais pourquoi, tenait beaucoup à descendre de ces barbares pillards, a soutenu qu’ils étaient de race germanique pour la raison que leur chef portait le titre de Kouen-mo, qui est le vieux mot allemand Kouning (König). Le calembour est faible. De pareilles fantaisies naissent d’une fausse conception des conditions de la vie nomade et des invasions des Asiatiques en Europe qu’on se représente comme un déménagement gigantesque. Un savant, rivé pour la vie à son fauteuil, se figure volontiers par un effet de la loi des contrastes que les peuples nomades jouissent d’une liberté de mouvements sans bornes, et il s’imagine les Huns ou les Mongols sous l’apparence d’une troupe de saltimbanques voyageant dans leur roulotte, et leurs chefs, les Attila et les Tchingiz Khân, comme de fabuleux impresarii en tournée. Avec ces idées il ne coûte rien de transplanter en quelques années tout un grand peuple d’une contrée à une autre éloignée de plusieurs milliers de kilomètres.
 Ts’ien Han chou, cité par Hyacinthe Bitchourine, op. cit., III, 33.
 Rennell, The geographical system of Herodotus examined and explained, London, 1800.
 « Ab Attacoris gentes Phruri et Tochari, introrsus ad Scythas versi. » Pline fait du pays des Attacores, voisin de la Chine, une peinture où l’on ne peut pas ne point reconnaître le Tibet : « Gens Attacorum, apricis ab omni noxio affatu seclusa collibus, eadem, qua Hyperborei degunt, temperie » ( HYPERLINK "http://remacle.org/bloodwolf/erudits/plineancien/livre6.htm" \l "07" Hist. nat., VI, 20). Chez Ptolémée les Attacores deviennent les Ottorokorrhes, situés au nord de l’Himalaya oriental sur un fleuve qui semble correspondre au Tsang-po, mais dont Ptolémée fait un affluent du Hoang hô.
 Il est bien délicat de hasarder des identifications ; cependant Thogara, placé sur le Bautisos (Hoang hô) vers le point où celui-ci sort du massif tibétain et se dirige vers le nord, et à l’ouest-nord-ouest de Séra metropolis (Si-ngan), ne peut guère être autre chose que Lan-tcheou. En tout cas Ptolémée met les Thagoures au nord-ouest de Si-ngan et cela revient au même.
Le Maha Bharâta signale les Tokhares à côté des Saka et des Kanka, ce qui prouve au moins que ce nom n’a pas été inventé par les Grecs. Le pèlerin bouddhiste Hiouen Ts’ang prétend que leur pays se trouvait autrefois à 400 lis à l’est de Nia. Mais son témoignage n’a absolument aucune valeur. Il est trop récent, en contradiction avec ce que nous savons de l’invasion des Yué-tchi, qui a passé par la route du nord et non point par celle du sud, et avec le recensement du Turkestan opéré sous les Han, recensement où il n’est pas du tout question des Touho-lo entre Khotan et le Lob nor et où, au contraire, plusieurs principautés sont signalées, que Hiouen Ts’ang ignore. Il est probable que le voyageur a lu ou entendu dire que les Tokhares étaient venus du pays à l’est du Khotan et qu’ils n’existaient plus dans leur patrie d’origine ; en traversant le désert, de son temps complètement inhabité, qui sépare Nia du Lob nor, désert où la tradition voulait qu’il y ait eu autrefois plusieurs cités, depuis disparues, il a supposé gratuitement, qu’une d’entre elles avait été la patrie des Tokhares.
 L’Oykharde, qui, selon Ptolémée, a trois sources, l’une dans les monts Aoudzaciens (T’ien chan) au nord-est de Kâchgar, la deuxième dans les monts Kaciens (Altyn tâgh-Nan chan) à l’est de Kâchgar, la troisième dans les monts Asmiréyens à l’est-nord-est de la précédente et au nord de Lan-tcheou. La première peut être la rivière d’Aksou ou même la rivière d’Ili dont Ptolémée aurait par erreur fait couler les eaux vers le Tarim ; la deuxième correspond soit à la rivière du Tchertchen, soit à celle de Cha tcheou , la troisième serait le Boulongir ou l’Edzina. Ptolémée a prolongé le Tarim beaucoup trop à l’est et semble avoir cru, conformément à la légende chinoise, qu’il se réunissait au fleuve Jaune (Bautisos) qui, d’après lui, recueille également les eaux du Tsang-po.
 Issédon sérique est placé par Ptolémée au pied de la partie la plus septentrionale de la chaîne de l’Altyn tâgh, un peu plus près de Sera metropolis (Si-ngan) que de Kâchgar : ces deux traits conviennent à Cha tcheou ; de plus, l’identification de ces deux villes expliquerait pourquoi Ptolémée range Issédon parmi les cités de la Chine et non de la Scythie. Enfin, la position qu’il lui donne sur un affluent du Tarim résulte d’une confusion qui lui a fait faire un seul fleuve de plusieurs. Malgré tout, cette identification est extrêmement douteuse : elle ne permet pas de se rendre compte d’Asmireya. J’inclinerais plutôt à voir Lop dans Issédon sérique, et, en ce cas, Asmireya serait Cha tcheou et Drosakhè serait la principale localité du Tsadam. La seule chose à peu près certaine, c’est qu’Issédon sérique n’était pas la même ville que Khotan.
 Mémoires sur les contrées occidentales, traduits du sanscrit en chinois par Hiouen Ts’ang en 648, trad. Stan. Julien, II, 319, 220. Témoignage répété dans les Annales des T’ang (Hyacinthe Bitchourine, III, 224).
 Une légende du Kafiristân prétend que les Kâfir blonds viennent du nord, c’est-à-dire du Turkestan. Peut-être étaient-ce des Slaves.
 Grigorief,. L’auteur soutient que les Saka étaient des Slaves. Ce n’est pas impossible, mais ce n’est point démontré. Il est plus que probable qu’ils étaient un mélange de diverses peuplades indo-européennes, parmi lesquelles il y avait des Iraniens et des Slaves.
 Nous ne savons à peu près rien de l’ancienne langue du Turkestan oriental, mais qu’elle était indo-européenne, cela résulte de l’origine aryenne de la race elle-même. En outre, dans la nomenclature géographique des Annales de Han nous ne trouvons aucun nom qui puisse se rattacher à une racine turque. Il est vrai que l’on n’en voit guère qui dérivent avec certitude d’une racine indo-européenne. L’étymologie sanscrite que le bonhomme Hiouen Ts’ang donne du nom de Khotan n’a.pas le sens commun. Les quelques noms sanscrits dont il affuble certains lieux des environs de cette ville ou bien ont été forgés par les moines savants du pays, ou bien ont été traduits de l’original populaire en sanscrit. Le roi de Khotan portait le titre de koua-ton et Bitter y voit l’allemand König ; cela ne mérite même pas d’être discuté. Toutefois c’est bien un nom indo-européen que celui de Kâchgar, qui n’apparaît que beaucoup plus tard dans les Annales chinoises sous la forme Kié-cha, mais qui était usité dès l’époque des Han, comme nous le savons par Ptolémée. La terminaison gar ou plutôt ghar est un mot aryen qui veut dire « maison » ou « ville » ; nous le retrouvons dans le baloutchi ghar — maison. Quant à kâch, peut-être est-ce le mot iranien , « jade », encore employé couramment dans le pays. Koutcha (Kiu-tseu dans les Annales des Han) rappelle le persan , rue, marché. Il n’est pas invraisemblable que certains termes iraniens désignant dans la langue moderne du pays des choses très familières ne soient des survivances de la langue primitive. C’est très probablement le cas pour le mot kend, village, qui subsiste et qui est vieux bactrien ou sogdien.
 Hérodote, I, 103.
 Le vieux poète Khérile, cité par Strabon, VII, 3, dit :

« Les Saka, pasteurs de race scythe, mais habitant l’Asie riche en froment, et, en effet, c’étaient des émigrés d’entre les nomades, hommes fidèles aux lois.
C’est le plus ancien document ethnographique sur l’Asie centrale, car Khérile écrivait vers 500 avant J.-C. : il est probable qu’il s’est fondé sur la tradition de l’invasion scythe, qu’Hérodote devait raconter un peu plus tard. L’historien Éphore de Cumes dit de son côté qu’une partie des Scythes des bords de la mer d’Azof avaient passé en Asie où ils avaient pris le nom de Saka.
 Je calcule approximativement que depuis 202 avant J.-C., date de l’avènement des Han, jusqu’à 175 après, date du dernier événement cité par les chroniqueurs de cette dynastie concernant le bassin du Tarim, cette contrée a été soumise au protectorat des Hioung-nou pendant 121 ans entièrement et 150 ans partiellement, et au protectorat de la Chine pendant 86 ans entièrement et 122 ans partiellement. Je me fonde sur les renseignements réunis dans la troisième partie de la compilation de Hyacinthe Bitchourine.
  HYPERLINK "http://www.archive.org/stream/inscriptionsdel00thomgoog" \l "page/n118/mode/2up" Inscriptions de l’Orkhon, déchiffrées par P. Thomsen, p. 117.
 Hyacinthe Bitchourine, op. cit., III, 137-151 ; Rémusat, Histoire de la ville de Khotan, pp. 25-26.
 Ed. Specht, Études sur l’Asie centrale, p. 19-21. Karachahr fut prise et ruinée par les Yeptalites vers l’an 500. Hyacinthe Bitchourine, III, 152.
 Voir plus loin dans la partie relative au Tibet quelques détails sur les T’ou-kou-houn.
 Rémusat, op. cit., p. 21-22 ; H. Bitchourine, , I. 74-82. Le voyageur chinois Song-yun rapporte que, lors de son passage en 518, Chan-chan était soumis aux T’ou-kou-houn.
 Cheu-hou est un titre, probablement yapghou en turc. C’était la première dignité après celle de khâkân.
 Kao-tchang et, depuis, Si-tcheou.
 Je note en passant que A-seu-na fit graver sur pierre le récit de ses exploits. Il n’est pas impossible que l’on retrouve cette inscription à Koutcha ou dans les environs.
 Par exemple le titre sylif, porté par le prince de Koutcha et dont les Annales des T'ang disent formellement qu’il avait été imposé par le khâkân turc. Le roi de Kâchgar avait le titre de Pei, peut-être bek ou bî. En fait de mot du langage vulgaire les Annales des T’ang n’en signalent qu’un, celui de pai-kié désignant une plante dont les fleurs servent à faire des tissus. S’agit-il du coton et pai-kié est-il une mauvaise transcription de mot ôþŽþ¨þ˜þêþ qui signifie coton dans la langue actuelle du Turkestan chinois ? Mais ce n est probablement pas plus un mot d origine turque que coton n est d origine française, puisque les Turcs primitifs ne connaissaient pas le coton.
 Par exemple Sou-lo devient Kié-cha qui, comme nous l’avons vu plus haut, est un nom plus ancien et d’origine indo-européenne. So-kiu (Yârkend) est appelé Tcho-keou-kia, mot qui ne peut pas plus que So-kiu se ramener à une racine turque. De Ou-mi (Kéria) on fait Pi-mo qui est peut-être tibétain.
 En effet, nous voyons qu’en 690 le La-dag envoie une ambassade à la cour des T’ang. L’objet en était vraisemblablement de demander du secours contre Lha-sa.
 Les auteurs arabes placent cet événement en 717 (Mémoires concernant les Chinois, XVI, 12). D’autre part, les auteurs chinois ne parlent pas de l’intervention des Turcs et des Tibétains. Il s’agit cependant bien du même fait. Les Chinois ne mentionnent aucune invasion de la Kachgarie par les Arabes avant 717, et les Arabes n’en mentionnent aucune après 715, et en effet, nous voyons que leurs troupes s’étant retirées dans le Khoraçân après la mort de Ouélîd (Djoumâda el akhir 96, soit en février 715) le Mâverânnahar fut perdu pour eux et qu’ils ne le reconquirent pas avant 738. Kouteyba dut partir en avril 715, mais il est possible que les Turcs et les Tibétains aient résisté encore assez longtemps jusqu’à ce que les Chinois aient réuni des forces suffisantes et que leur déroute définitive n’ait pas eu lieu en effet avant 717.
 On a supposé que les Oykhardes de Ptolémée étaient les Ouigour, sans autre motif qu’une vague ressemblance de noms. D’ailleurs, le géographe alexandrin paraît les placer à l’est du Lob nor.
 Hoei-hô est certainement la transcription du turc Ouigour. L’aspiration, qui y a été ajoutée, s’explique par le désir des Chinois de trouver un caractère de leur langue ayant un sens désobligeant tout en se rapprochant pour le son du terme indigène. Hoei veut dire en effet barbare. De même pour transcrire le nom des Huns ils ont choisi les caractères signifiant esclaves turbulents, Hioung-nou. En 788, Hoei-hô est devenu Hoei-hou à la demande expresse du khâkân ouigour (hou = gerfaut) ; enfin hoei-hou fut à son tour remplacé au XIIIe siècle par Ouei’ou-eul (= Oui-gou-r). Les inscriptions de l’Orkhon ne citent pas les Ouigour parmi les ennemis considérables de la puissance turque et tout ce que les Chinois racontent des Hoei-hô se rapporte à ce que les inscriptions disent des Tokouz Ogouz ; la raison en est que le khâkân turc a préféré l’appellation ethnique à la politique, qu’il voulait sans doute supprimer comme il voulait briser le groupe qu’elle désignait. Le mot ouïgour ne figure qu’une fois sur la stèle de Bilgé khâkân en un passage mutilé et obscur. Peut-être était-ce une tribu particulière qui donna son nom à la confédération entière dont les Tokouz Ogouz firent partie également. C’est ainsi que le nom de la tribu des Ouzbek s’est étendu dans l’usage vulgaire à tous les habitants du Turkestan russe, Sartes, Kyrghyz, Kazak, et qu’on l’applique même à ceux du Turkestan chinois. Remarquez que les peuplades turques changent facilement de nom, de même qu’elles se décomposent sans cesse en leurs éléments pour reformer de nouvelles combinaisons ethniques ou plutôt politiques. Aussi convient-il de ne pas attacher une trop grande importance à ce nom de Ouigour, dont le souvenir même est aujourd’hui entièrement aboli dans des régions où il a été universellement connu et employé durant des siècles. Nous lui avons, pour l’amour de la simplification, donné une extension excessive dans le temps et dans l’espace. Les Ouigour n’ont jamais occupé d’autres pays qu’une partie de la Mongolie centrale, septentrionale et occidentale, le nord du Kan-sou et le nord-est du Turkestan chinois. Quand nous disons que le Kondatkou par exemple, est un livre ouigour, c’est par abus ; c’est en effet un livre turc-karlouk, ce qui explique qu’il n’y est jamais question du peuple ouigour ni de la langue ouigour. Aboul Ghâzi, qui est pour beaucoup dans l’abus qu’on a fait du mot ouigour, lui attribue le sens d’alliés , le dérivant de  suivre, se conformer à. Malheureusement la stèle de Karabalgaçoun (800) donne ce nom sous la même forme, alors que selon la règle constante de la morphologie turque à cette époque on devrait avoir out au lieu de la forme moderne oui.
 Au rapport de Ouang Yen Té, envoyé par l’empereur à Kao-tchang en 981-982. La relation de l’ambassadeur se trouve dans la compilation de Ma Touan Lin et a été traduite par  HYPERLINK "http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k931495/f50.image.r=journal%20asiatique.langFR" Stanislas Julien, Journ. asiat., IX.
 Boghra signifie « chameau mâle ». Ces noms d’animaux sont fréquents chez les vieux Turcs comme noms de famille ou de tribu. C’est du totétisme. Les Turcs proprement dits prétendaient descendre d une louve Tchina (A-seu-na, en transcription chinoise). Le nom des Ogouz signifie « bSuf ». Nous venons de parler de la dynastie des lions et l on connaît la tribu actuelle de Tekké, les boucs.
 @=3>@L52J, >AB>G=K=.., p. 278 et suiv. Les arguments de l auteur sont, il est vrai, insuffisants.
 Maçoudi, Les Prairies d or, I, 289.
 Reinaud, traduction d Aboulféda, II, 297.
 D Ohsson, I, 435.
 Maçoudï. Les Prairies d or, I, 350. L auteur dit que les ancêtres des princes turcs du Tibet commandaient autrefois à toutes les tribus turques. Il dit la même chose des Karlouk.
Albirouni ( HYPERLINK "http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k93144f/f259.image.r=journal%20asiatique.langFR" Journ. asiat., 1844, II, 259-260) dit que les Turcs qui occupaient le nord et l’est du Kachmir, c’est-à-dire le Baltistân et le La-dag, sont devenus maîtres de Khotan. Albirouni écrivait au commencement du XIe siècle, après la conquête de Khotan par les princes de Kâchgar. Est-ce à cette conquête qu’il fait allusion, considérant les Turcs du La-dag et ceux de Kâchgar comme un seul et même peuple ? ou bien parle-t-il d’une soumission antérieure de Khotan par les Turcs du La-dag qui se seraient contentés d’une suzeraineté plus ou moins vague et qui auraient été remplacés par les Turcs de Kâchgar sans que l’auteur, qui se réfère à un temps plus ancien, en dise rien ?
En général, les renseignements que nous donnent les auteurs arabes sur le Turkestan oriental sort fort sujets à caution. Ils ne commencent à connaître quelque chose de précis qu’à partir de la conversion du pays à l’islamisme. Bien plus, Idrisi, qui écrivait en 1154, est aussi vague, aussi obscur, aussi inexact que Ptolémée.
 Ce n’est qu’après cette époque que l’on trouve les noms de Yârkend, Aksou et d’autres qui sont visiblement turcs. Aksou signifie : eau courante descendant des montagnes neigeuses, par opposition à kara sou, eau de puits ou d’étang. On a voulu y voir le nom de la ville que Ptolémée appelle ‘P¾±º¯±. Le rapport est lointain, de plus ‘P¾±º¯± semble être une mauvaise leçon pour ‘P¶±º¯±. Yârkend, c est la « ville des ravins ». Il est vrai que kend ou kent n est pas un mot turc, mais probablement indo-européen et plus particulièrement touranien, c’est-à-dire appartenant à la langue indigène de la Kachgarie ; mais il a été généralement adopté par les Turcs des deux côtés du Pamir.
 Remarquons toutefois que plusieurs noms géographiques pourraient bien être tibétains. Pi-mo (Kéria) rappelle le tibétain byé-ma, qui se prononce tantôt péma, tantôt Tchéma et qui signifie sable. Telle est peut-être aussi l’origine du nom de Pialma, village proche de Khotan et du vieux nom de Tchertchen, Tché-mo-to-na, dont les deux dernières syllabes représenteraient grong (pron. tong = ville) ou kr’om (t’om = bazar). Or, non seulement cette étymologie serait justifiée parce que ces trois localités sont en effet entourées de sables remarquablement profonds, mais encore c’étaient les trois premières localités importantes que les Tibétains rencontraient en débouchant dans le désert de Gobi, soit par la route de Gougourtlouk et de Polour, soit par celle du Karakoram et de Sandjou, soit par celle du Tsa dam, et ils avaient ainsi un aussi bon motif de les appeler « villes des sables » que les Chinois en ont eu de donner à T’oun-hoang le nom de Chalcheou, c’est-à-dire la Ville des sables. Kéria est appelé Ou-mi sous les Han et le nom de Pi-mo se trouve pour la première fois dans Hiouen Ts’ang, c’est-à-dire avant les invasions tibétaines du VIIIe siècle. Il n’est pas admissible que l’incursion des Toukou-houn au Ve siècle ait pu être la cause de ce changement de nom. Reste l’hypothèse que Pi-mo était bien l’ancien nom imposé par les premiers envahisseurs tibétains dont parle la légende, que Ou-mi était soit un autre nom de la ville, soit un nom de fantaisie imaginé par les Chinois, semblable à Yu-t’ien pour Khotan, à Sou-lo pour Kâchgar. Enfin Polour est peut-être le mot tibétain Polou qui désigne une station au pied d’un col, station composée d’une hutte en pierres sèches, comme il y en a au pied du col de Kar-dong (Kardong Polou) et au pied du col qui mène à Gougourtlouk, à Khân langar, un peu au sud du village actuel de Polour.
 Hyacinthe Bitchourine, op. cit., III, 2.
 On a émis l’opinion non justifiée que le centre de ce négoce était Khotan. V. plus loin, ch. IX.
 386-558. Bitchourine, op. cit.
 Rémusat.
 Cela résulte du recensement même où l’on compte en moyenne un soldat pour cinq habitants.
 Chan-chan : 4.000 (Fa-Hien) — Khotan : 5.000, Yârkend : ?500, Kâchgar : 10.000, Koutcha : 5.000, Karachahr : 2.000, Tourfân : ? (Hiouen-Ts’ang).
 Rémusat. Hist. de Khotan, p. 16. Bitchourine. op. cit., III, 201.
 Peut-être des ratons. Il y a un assez grand nombre de ratons dans les environs du Lob nor.
 Rémusat. Hist. de Khotan. Bitchourine, op. cit.., III, 214-218-225. Le 7 du 7e mois à Karachahr, sacrifice aux ancêtres.
 Chaman est le nom chinois littéraire pour désigner les prêtres bouddhistes. Les Turcs païens appellent leurs prêtres kam et les Mongols ho.
 On traduit ordinairement madjous par mazdéens et zénâdikeh par manichéens. Mais il est fort douteux qu’il y ait eu encore à cette époque de vrais mazdéens en Kachgarie ; on n’en trouve aucune mention certaine et l’auteur musulman a très bien pu confondre sous le même nom de madjous les mazdéens et leurs frères les manichéens. Quant à zénâdikeh (zendîk), ce mot s’applique à tous les athées ou à tous les païens indistinctement. Si les anciens auteurs arabes l’emploient surtout pour désigner les manichéens, c’est que les païens les plus connus de ces auteurs étaient pour la plupart des manichéens ; mais nous savons par le Kâmous que cette expression avait autrefois comme aujourd’hui un sens très général. Si l’on conserve l’ancienne traduction, il en résulterait que les bouddhistes de Kachgarie auraient été entièrement inconnus des auteurs arabes et cela est tout à fait invraisemblable vu le grand nombre des temples et des moines de cette religion qui existaient alors dans le pays. Maçoudi rapporte que le roi des Tokouz Ogouz était zendîk, et nous savons par les écrivains chinois qu’il était en effet bouddhiste. Enfin Ouang Yen Té ignore les mazdéens, il ne connaît que les manichéens et les mentionne comme assez peu nombreux, or cela serait tout à fait contraire au texte d’Ibn Khordâdbeh si l’on continue à traduire zénâdikeh par manichéens. Inversement, si l’on traduit ce mot par bouddhistes, les auteurs arabes et chinois se trouvent entièrement d’accord.
 St. Julien,  HYPERLINK "http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k931495/f52" Journal asiatique, IX, 52-66, 1847.
 Transcription turque de Sâdik 456789HILîáÍî½î¬Ÿ‹¬{¬fQD1$h‚zÜ5CJ$OJQJ\aJ$mH sH h¨uðhh{°CJOJQJ(h©büh‚zÜ5B*CJ(OJQJaJ ph(h¨uðh‚zÜ5B*CJ OJQJaJ phh¨uðhh{°0J>*CJOJQJ'jmh¨uðh×HkCJOJQJUh¨uðhNtùCJOJQJ!jh¨uðhNtùCJOJQJUh¨uðh€3µ0J>*CJOJQJ'jh¨uðh·CJOJQJUh¨uðh€3µCJOJQJ!jh¨uðh€3µCJOJQJU7IJKLP[ctužŸ åËËËËË˱ËË˙€€$dð$Ifa$gd$,8lÆ ÿH>dð¤$Ifgd²AlÆ ÿH>dð¤¤à$Ifgd©bülÆ ÿH>dð¤¤x$Ifgd$,8lÆ ÿH>dð¤¤h$Ifgd©bülÆ ÿH>LNOPZ[bcstuœžŸ¢¤¥¦«¬®¯²´ñáÑáÑáÁñ«˜ˆ˜xtmb[T[M[MF? h¨uðhêo« h¨uðhµ¶·à   A f ‚ ƒ ¬ ëãн®››ccc$„Pþdð¤¤]„Pþa$gd‚zÜlÆ ÿH>$„Pþdð¤¤x]„Pþa$gdóM,lÆ ÿH>\$„Pþ¤¤[$\$]„Pþa$gd+ý]$¤¤x[$\$a$gdóM,\$„Pþ¤¤[$\$]„Pþa$gdóM,\$„Pþ¤¤x[$\$]„Pþa$gdóM,dðgd$,8„„„ìÿdð]„^„`„ìÿgd$,8 ´·Ôß    $ & ' ? ùäϸ¡ŒwgTg?*)hóM,hóM,@ˆúÿB* CJ OJQJaJ$ph€)h‚zÜhóM,@ˆúÿB* CJ$OJQJaJ$ph€%h¨uðhóM,B* CJ OJQJaJ ph€hóM,B* CJ OJQJaJ ph€)h¨uðhóM,B* CJ OJPJQJaJ ph€)hóM,hóM,B* CJOJPJQJaJ ph€-hóM,hóM,@ˆüÿB* CJ OJPJQJaJ ph€-hóM,hóM,@ˆüÿB* CJ$OJPJQJaJ ph€)hóM,hóM,@ˆøÿB* CJOJQJaJ ph€)hóM,hóM,@ˆøÿB* CJ OJQJaJ ph€ h¨uðh”0ö ? @ A e f g z  ƒ † š › « ¬ Î Ï íÛÈí¸¥’í}h}hSD5h¨uðhsw˜B* CJaJph€h¨uðh+ýB* CJaJph€)h‚zÜh‚zÜ@ˆúÿB* CJ$OJQJaJ$ph€)hóM,h‚zÜ@ˆúÿB* CJ OJQJaJ$ph€)hóM,hóM,@ˆúÿB* CJ OJQJaJ$ph€%hóM,hóM,B* CJOJQJaJ ph€%h‚zÜhóM,B* CJ OJQJaJ ph€hóM,B* CJ OJQJaJ ph€%h¨uðhóM,B* CJ OJQJaJ ph€#h‚zÜB* CJ$OJPJQJaJ$ph€#hóM,@ˆúÿB* CJ$OJQJaJ$ph€Ï Ð Ò × Ø Ü Ý è ï ð ñ 


:
;
E
F
·
¸
»
½
Á
Â
ƒ „ …  Ù ðäØÌØÌÀ̱ð¢–ð¢ð¢ð¢…t…¢–¢ibWHhóM,h©büB* CJaJph `hóM,h©büB* ph ` hCŽh©büh¨uðhtB* ph€ h¨uðh·PøB* CJ\aJph€ h¨uðh+ýB* CJ\aJph€hædQB* CJaJph€h¨uðh+ýB* CJaJph€h¨uðhh{°B* CJaJph€hg[ƒB* CJaJph€hóM,B* CJaJph€heHB* CJaJph€h‚zÜB* CJaJph€h¨uðhÜHÿB* CJaJph€¬ ð ñ ƒ „ … † ‡ ˆ ‰ Š ‹ Œ  Ž   ¨ » Ð í óëëÜÍÍÍÍÍÍÍÍÍÍÍÍͼͯ $dð¤àa$gd©bü$„dð¤x^„a$gd©bü$„dð^„a$gd©bü$„dð^„a$gdßdðgd$,8 „pÿdð]„pÿgd?2Ù Ú ß à ã ä æ è ë í î ú û ü ý þ  ùêÛê̽ê½êª—„—qYF%h¨uðhdx°B*CJOJQJaJph.jh¨uðhdx°B*CJOJQJUaJph%h¨uðhôI„B*CJOJQJaJph%h¨uðh«kßB*CJOJQJaJph%h¨uðhQþB*CJOJQJaJph%h©büh\B*CJOJQJaJphh©bühªYiB*CJ(aJ(phÿh©bühôI„B*CJ(aJ(phÿh©büh¨uðB*CJ(aJ(phÿh©büh”0öB*CJ(aJ(phÿ h©bühßí î B  
`
–
ö
žß/ž'lßàððÙÂÙ٫««Â«”w$„0„0ý¤¤x[$\$^„0`„0ýa$gdQþw$„Є0ý¤¤x[$\$^„Ð`„0ýa$gd}kw$„À„@ù¤¤x[$\$^„À`„@ùa$gdXEw$„€„€û¤¤x[$\$^„€`„€ûa$gd}kw$¤¤x[$\$a$gdQþ   ? @ A B K P Q R h i j š › œ  ¦ ¬ ­ ® Ä åͻͨ™†s¨Í`EÍ»Ís™†s¨Í`4jøh¨uðhædQB*CJOJQJUaJph%h¨uðhdx°B*CJOJQJaJph%h¨uðhQþB*CJOJQJaJph%h¨uðh}kB*CJOJQJaJphh¨uðhQþCJOJQJaJ%h¨uðhp3B*CJOJQJaJph#h¨uðhp30J>*CJOJQJaJ.jh¨uðhdx°B*CJOJQJUaJph4jh¨uðhædQB*CJOJQJUaJphÄ Å Æ à ç þ ÿ 





!
"
8
9
:
åÍ»¦»”»Ín[nÍH-Í4jÎh¨uðhædQB*CJOJQJUaJph%h¨uðhdx°B*CJOJQJaJph%h¨uðh}kB*CJOJQJaJph%h¨uðhQþB*CJOJQJaJph%h¨uðhp3B*CJOJQJaJph#h¨uðhQþ0J>*CJOJQJaJ)h¨uðhp30J6>*CJOJQJ]aJ#h¨uðhp30J>*CJOJQJaJ.jh¨uðhdx°B*CJOJQJUaJph4jch¨uðhædQB*CJOJQJUaJph:
]
^
_
`
h
m
n
o
…
†
‡
“
”
–
Ÿ
¤
¥
¦
¼
½
¾
¿
À
ë
ì
ó
íÕ¯œ¯ÂՉnÕíÕ¯œ¯ÂՉSÕíDíDíhædQ0J>*CJOJQJaJ4j¤h¨uðhædQB*CJOJQJUaJph4j9h¨uðhædQB*CJOJQJUaJph%h¨uðhdx°B*CJOJQJaJph%h¨uðh}kB*CJOJQJaJph%h¨uðhQþB*CJOJQJaJph%h¨uðhp3B*CJOJQJaJph.jh¨uðhdx°B*CJOJQJUaJph#h¨uðhp30J>*CJOJQJaJó
ô
õ
ö
ÿ
EF›œèÕŲŸÕ…pS…?+?…'hXEhædQ0J>*@ˆþÿCJOJQJaJ'hXEhp30J>*@ˆþÿCJOJQJaJ8jhXEhædQ@ˆþÿB*CJOJQJUaJph)hXEhdx°@ˆþÿB*CJOJQJaJph2jhXEhdx°@ˆþÿB*CJOJQJUaJph%h¨uðhQþB*CJOJQJaJph%h¨uðh}kB*CJOJQJaJphh¨uðB*CJOJQJaJph%h¨uðhp3B*CJOJQJaJph.jh¨uðhdx°B*CJOJQJUaJphœž§¯°ÆÇÈÜÝÞßèîïêÚÇ´œ‰nœ\œI´ÇIœ‰.4jåh¨uðhædQB*CJOJQJUaJph%h¨uðhp3B*CJOJQJaJph#h¨uðhp30J>*CJOJQJaJ4jzh¨uðhædQB*CJOJQJUaJph%h¨uðhdx°B*CJOJQJaJph.jh¨uðhdx°B*CJOJQJUaJph%h¨uðhQþB*CJOJQJaJph%h¨uðh}kB*CJOJQJaJphh¨uðB*CJOJQJaJph)hXEhp3@ˆþÿB*CJOJQJaJph "#,-/8=>TUV›œž¦­èÖÇÖÇÖÇÖè´¡´èŽsèÖè´^I)hXEhp3@ˆþÿB*CJOJQJaJph)hXEh}k@ˆþÿB*CJOJQJaJph4jPh¨uðhædQB*CJOJQJUaJph%h¨uðhdx°B*CJOJQJaJph%h¨uðh}kB*CJOJQJaJph%h¨uðhp3B*CJOJQJaJphhædQ0J>*CJOJQJaJ#h¨uðhp30J>*CJOJQJaJ.jh¨uðhdx°B*CJOJQJUaJph­®ÄÅÆßà
$%'/78æѴ栌 x æeRe:.jh¨uðhdx°B*CJOJQJUaJph%h¨uðh}kB*CJOJQJaJph%h¨uðhp3B*CJOJQJaJph'hXEhædQ0J>*@ˆþÿCJOJQJaJ'hXEhXE0J>*@ˆþÿCJOJQJaJ'hXEhp30J>*@ˆþÿCJOJQJaJ8j»hXEhædQ@ˆþÿB*CJOJQJUaJph)hXEhdx°@ˆþÿB*CJOJQJaJph2jhXEhdx°@ˆþÿB*CJOJQJUaJph8NOPQRijkltu}~”•–ÜÝíìѹ§˜§¹…r_O…¹ì4¹§¹…4j‘h¨uðhædQB*CJOJQJUaJphh}kB*CJOJQJaJph%h¨uðh}kB*CJOJQJaJph%h¨uðhp3B*CJOJQJaJph%h¨uðhlyöB*CJOJQJaJphhædQ0J>*CJOJQJaJ#h¨uðhlyö0J>*CJOJQJaJ.jh¨uðhdx°B*CJOJQJUaJph4j&h¨uðhædQB*CJOJQJUaJph%h¨uðhdx°B*CJOJQJaJphíî 
 ijklmŠ‹Œ®¯èÕºè¨è•…mZ?m-m#hg[ƒhg[ƒ0J>*CJOJQJaJ4jqhg[ƒhg[ƒB* CJOJQJUaJph€%hg[ƒhg[ƒB* CJOJQJaJph€.jhg[ƒhg[ƒB* CJOJQJUaJph€hlyöB*CJOJQJaJph%h¨uðhlyöB*CJOJQJaJph#h‚zÜhlyö0J>*CJOJQJaJ4jüh‚zÜh}kB*CJOJQJUaJph%h‚zÜh‚zÜB*CJOJQJaJph.jh‚zÜh‚zÜB*CJOJQJUaJphàl±²³´Æî ù"èÔ½¦™Œ|fPb$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdædQw$„àdh¤¤x[$\$^„àa$gdcYw$¤¤à1$[$\$a$gddx° $dð¤àa$gd‚zÜ $dð¤xa$gdQzÊw$„0„0ý¤¤x[$\$^„0`„0ýa$gdQþw$„À„@ù¤¤x[$\$^„À`„@ùa$gdXEw„0dh¤¤x1$[$\$^„0gdg[ƒw$„À„@ù¤¤ð[$\$^„À`„@ùa$gdg[ƒ ¯±²³´µÆîï 
 ìÙÆ·¬Šr_Dr2r_#h¨uðhdx°0J>*CJOJQJaJ 4jêh¨uðhædQB* CJOJQJUaJ ph€%h¨uðhdx°B* CJOJQJaJ ph€.jh¨uðhdx°B* CJOJQJUaJ ph€%h¨uðhûZ:B* CJ OJQJaJ ph€h‚zÜhdx°B*CJ aJ phÿh¨uðhQzÊB* ph€h¨uðhQzÊB* CJaJph€%h¨uðhp3B*CJOJQJaJph%h¨uðhg[ƒB*CJOJQJaJph%h¨uðhg[ƒB* CJOJQJaJph€ ãåYZ„…†ìí"#$CDtuvÁÃ012¸¹º 
"#$^_deqržÃÄšñäÓäÓäÉÓäÓäÉÓ»ÓäÉÓ»ÓäÉÓäÓäÉÓäÉÓäÉÓäÉÓ¬ñ Ó»Ó»Ó»ÓŒ'h¶\›hædQ6B*CJOJQJ]phhh)CJEHúÿOJQJh×b7hædQCJEHúÿOJQJhædQB*CJOJQJphhædQCJOJQJ!h¶\›hædQB*CJOJQJphh¶\›hædQCJOJQJh‚zÜhædQCJEHúÿOJQJ0Ÿ¥¦§ !#$LMefst‚üý@A¦¬#$./89CDÐÑÞß=>QUÇÈÉÛÜCDžŸÀÁßàìíîÚɻɻɻɻɨɻɨɻɻɚɻɻɻɻɻɻɻɻɚɻŒÉ»É»É»É»É»É»jhædQ0JOJQJUh\&ŒB*CJOJQJph$h¶\›hædQB*CJH*OJQJphhædQB*CJOJQJph!h¶\›hædQB*CJOJQJph'h¶\›hædQ6B*CJOJQJ]ph!hædQ6B*CJOJQJ]ph7í89CDdež°±)IJijœµ¶¾¿ÍÎõöÿ ,6ýþ) * i j ® ¯ ¸ ¹ îàîàîàîÏîÏ™àîàîàîàîÏîÏîàî‹î}îoîàîàîàîàîàhÙ^æB*CJOJQJphhýCèB*CJOJQJphh\&ŒB*CJOJQJphhædQB*CJEHúÿOJQJph%h‚zÜhædQB*CJEHúÿOJQJph%h×b7hædQB*CJEHúÿOJQJph!hú
ƒhú
ƒB*CJOJQJphhædQB*CJOJQJph!h¶\›hædQB*CJOJQJph+¹ Á Â Å Æ Ö × !!!!/!0!1!î!ï!@"A"™"š"ø"ù"¿#Ë#Ì#Í#F&G&L&P&W&ö&ý&‹'îàîàîàîÒîàîàÄîàîàîàî·¨–†–¨ud¨X¨–¨hÙ^æCJOJQJaJ h‚zÜhædQCJEHúÿOJQJaJ h×b7hædQCJEHúÿOJQJaJhÚ+ÀhædQCJOJQJ]aJ"hÚ+ÀhædQ6CJOJQJ]aJhÚ+ÀhædQCJOJQJaJh¶\›hædQCJOJQJjhædQ0JOJQJUhÙ^æB*CJOJQJphhædQB*CJOJQJph!h¶\›hædQB*CJOJQJph!‹'Ž'Ó'Ô'à'á'â'(((( (5(:(÷+ø+--;-*CJOJQJ!jhædQhædQCJOJQJU'jWhædQhædQCJOJQJUhædQhædQCJOJQJòKóKôKõKöK÷KüKýKhMaNbNgPmPÍPÓPõPÿPOQPQUQVQåͻͨ™€sisis_sUsF™sh×b7h×b7CJEHúÿOJQJhÙ^æCJOJQJh\&ŒCJOJQJhuÜCJOJQJh¾2­h×b7CJOJQJh7/Çh×b7CJOJQJh×b7CJEHúÿOJQJh‚zÜh×b7CJEHúÿOJQJ%h¨uðhdx°B* CJOJQJaJ ph€#h¨uðhdx°0J>*CJOJQJaJ .jh¨uðhdx°B* CJOJQJUaJ ph€4jÄh¨uðhdx°B* CJOJQJUaJ ph€VQ‰QQ‘Q”QžQ Q¤Q®Q¯Q³Q¶QôQõQøQúQR&R'R(R)R,R-R1R3RùRSS SKSSSTSVS[S\S]S~S†S‡S‰S‹SŒSSÖS×SñSîÚÉÚîÉÚîÚɶîÚÉÚî¢É¢‘î¢ÉÚîÚÉÚî¢É¢ÉÚî¢É¢ÚÉÚîsîhuÜB*CJOJQJphhuÜB*CJOJQJ]ph!h¾2­huÜB*CJOJQJph'h¾2­huÜ6B*CJOJQJ]ph$huÜh×b7B*CJOJQJ]ph!huÜ6B*CJOJQJ]ph'h¾2­h×b76B*CJOJQJ]ph!h¾2­h×b7B*CJOJQJph-ñSòSúSûSüSýSTTTTTTTYT`TkTlTŽT•T*U7UV V!V"V/V0V>VEVˆV–VáVíVþVW
WWöWúW]Xñà͹¨¹¨¹¨¹à—àñà‰àñà¹àñà‰à‰àñà¹à¹à¹v¹à‰à$h¾2­h×b7B*CJOJQJ]phhýCèB*CJOJQJph!hú
ƒhú
ƒB*CJOJQJph!huÜ6B*CJOJQJ]ph'h¾2­h×b76B*CJOJQJ]ph$hú
ƒhú
ƒB*CJOJQJ]ph!h¾2­h×b7B*CJOJQJphhuÜB*CJOJQJph']X`XnXxX÷XþXYYYYaYgYZZ
ZX[Y["^)^˜^™^ bbbbõböbûbii3j4jÐkÕkƒpîÝÉÝ»ÝɪÉÝÉݗ„ÝwÝ»ÝiÝɪÉݗ„Ý[Ýw݄ÝhýCèB*CJOJQJphhV,’B*CJOJQJphh¾2­h×b7CJOJQJ%h‚zÜh×b7B*CJEHúÿOJQJph%h×b7h×b7B*CJEHúÿOJQJph!hýCè6B*CJOJQJ]phhuÜB*CJOJQJph'h¾2­h×b76B*CJOJQJ]ph!h¾2­h×b7B*CJOJQJph!hÙhÙB*CJOJQJph"ƒp‰prŽrvtwt‰tŠttAuBuvvvvv€v‚v„vŠvŒv–vœvžv vÄvXwñäÚäÚä˼äÚäµÚ䥚Œ~pšbšŒäQ!h¾2­h×b7B*CJOJQJphh3déh3déCJZ]aJhV,’h3déCJOJQJ]hV,’h3déCJZ]aJhú
ƒhú
ƒCJOJQJ]h3déCJOJQJ]h¾2­h×b76CJOJQJ]
h3déCJZh‚zÜh×b7CJEHúÿOJQJh×b7h×b7CJEHúÿOJQJh3déCJOJQJh¾2­h×b7CJOJQJh÷KB*CJOJQJph4jŠpÄ|—Œ=?4¤¾?ëééÓºŸ‰s]ï$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdË?Fó$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gd×b7x$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdV,’x$„÷„÷dh¤¤x1$[$\$]„÷^„÷a$gdNKVx$„8dh¤¤x7$8$[$\$^„8a$gd;Bx$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gd×b7ï$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gd×b7XwZw{y}yyyƒy†y›yœy­z¶z {!{Ã|“}”}™}ÕÞüý`€f€h€l€x€„€G‚ìÛǶǶÇۨۚۚۍ~oeeeZVOe hVsúhVsúhV,’hVsúhVsúOJQJhVsúCJOJQJh‚zÜh×b7CJEHúÿOJQJh×b7h×b7CJEHúÿOJQJh¾2­h×b7CJOJQJhVsúB*CJOJQJphh3déB*CJOJQJph!h3dé6B*CJOJQJ]ph'h¾2­h×b76B*CJOJQJ]ph!h¾2­h×b7B*CJOJQJph%jh3déh×b70JOJQJUaJG‚H‚I‚œ‚‚ž‚¥‚¦‚§‚ƒƒƒXƒYƒZƒcƒdƒeƒ¾ƒÃƒ„
„
„„9„óâÕÁâ±âó¤ó“†r“b“ó¤X¤H¤H¤h¾2­h×b76CJOJQJ]h«vÁCJOJQJhùvh×b70J>*CJOJQJ'j@
hùvh|[ÞCJOJQJUhùvhùvCJOJQJ!jhùvhùvCJOJQJUh¾2­h×b7CJOJQJh;Bh×b70J>*CJOJQJ'j1 h;Bh|[ÞCJOJQJUh;Bh;BCJOJQJ!jh;Bh;BCJOJQJUhú
ƒhú
ƒCJOJQJ9„:„‹„Œ„„ „¡„§„¨„©„D…E…S…ˆ…Œ……¡…¶…º…Ë…Ì…2†3†*CJOJQJ%hõláh×b70J6>*CJOJQJ]-j9 hõláh|[Þ6CJOJQJU]hõláhõlá6CJOJQJ]'jhõláhõlá6CJOJQJU]†³†·†Q‡R‡Z‡[‡„‡…‡‹‡Œ‡¥‡¦‡«‡Î‡Ï‡Ô‡Õ‡ˆ ˆ"ˆ&ˆ¶‰¸‰Ê‰Ì‰²Š¶ŠÁŠÂŠEŒNŒ–ŒñáÔÊÔ½Ô½Ô½Ô½Ô®ŸÔ½Ô½Ô•‰Ô½{½ÔlÔbÔXÔhNKVCJOJQJhV,’CJOJQJh¾2­h×b7CJOJQJ^Jh¾2­h×b76CJOJQJ
h'8HCJ
h;BCJh'8HCJOJQJh‚zÜh×b7CJEHúÿOJQJh×b7h×b7CJEHúÿOJQJhú
ƒhú
ƒCJOJQJhÙ^æCJOJQJh¾2­h×b7CJOJQJh¾2­h×b76CJOJQJ]hú
ƒhú
ƒCJOJQJ]"–Œ—ŒžŒŸŒªŒ«Œ±Œ²Œ)*89:;?Žëñ‘‘õ’ö’Ó•Ü•Ý•Þ•â•–öéöéÜéÜéÜéÜéÉéö»±¤•„•xéeé±éeéVhV,’h×b7@ˆüÿCJOJQJ%jhNKVh×b70JOJQJUaJhV,’@ˆCJOJQJ hNKVhV,’@ˆCJEHúÿOJQJhNKVhV,’@ˆCJOJQJh¾2­hV,’CJOJQJhNKVCJOJQJjD hxCJOJQJU%jh;Bh×b70JOJQJUaJhú
ƒhú
ƒCJOJQJh¾2­h×b7CJOJQJh;BCJOJQJ– –‚––ҖԖ֖薒˜“˜›˜œ˜µš¶šÀšÁš(›)›œœœœœœœ,œ.œ4œ6œ@œîœðœòœïàÑàÈÂȵ¨µ¨µ¨µ¨µž¨—“—“—“—¨µ„uµfS%jh¾2­h×b70JOJQJUaJh¾2­h×b7CJOJQJaJh‚zÜh×b7CJEHúÿOJQJh×b7h×b7CJEHúÿOJQJh. h.h.h åCJOJQJhú
ƒhú
ƒCJOJQJh¾2­h×b7CJOJQJ
hV,’@ˆüÿhV,’hV,’@ˆüÿhV,’hV,’@ˆüÿCJOJQJhV,’h×b7@ˆüÿCJOJQJ hV,’h×b7@ˆüÿCJEHúÿOJQJ òœ-Ÿ/ŸmŸvŸ×ŸØŸ    ƒ¢„¢‰¢¾£¿£4¤Þ§ « ««­óéóßóÕÈÁÈó²£ó™óŒ{hUD!h¾2­h×b7B*CJOJQJph%h‚zÜh×b7B*CJEHúÿOJQJph%h×b7h×b7B*CJEHúÿOJQJph!háxh×b7B*CJOJQJphháxh×b7CJOJQJha CJOJQJh‚zÜh×b7CJEHúÿOJQJh×b7h×b7CJEHúÿOJQJ hV,’ha hú
ƒhú
ƒCJOJQJh.CJOJQJhNKVCJOJQJhâ¸CJOJQJh¾2­h×b7CJOJQJ­'­v°° °¦°¬°­°É°Ê°Ë°± ±"±#±4±5±±‘±™±š±Ÿ± ±¼±½±Ç±Ê± ²*²¯²³²Ü²Ý²à²â²ú²îÝÉÝÉݻݭŸÝ‘݀݀ݑݑ݀݀ݑÝrÝÉÝÉaÉÝ!hiß6B*CJOJQJ]phhÙ^æB*CJOJQJph!hú
ƒhú
ƒB*CJOJQJphhißB*CJOJQJphjh×b70JOJQJUh×b7B*CJOJQJphhyB*CJOJQJph'h¾2­h×b76B*CJOJQJ]ph!h¾2­h×b7B*CJOJQJph!h¾2­hÙ^æB*CJOJQJph#ú²û²³³³³³³+³0³E³L³ª³«³´´þ´ÿ´µµ µ
µrµtµ—µšµY·Z·v¹¹‚¹ƒ¹ìÙÈ»®¤®»š»»†»†»®»®šx»j»†»š»\»®h¾2­h×b76CJOJQJhißh×b76CJOJQJjh×b70JOJQJUhißCJOJQJhuÜCJOJQJh×b7CJOJQJhNKVCJOJQJhú
ƒhú
ƒCJOJQJh¾2­h×b7CJOJQJ!h¾2­h×b7B*CJOJQJph%h‚zÜh×b7B*CJEHúÿOJQJph%h×b7h×b7B*CJEHúÿOJQJphƒ¹„¹Æ¹Ç¹È¹Ï¹Ð¹Ñ¹t»u»z»{»5¼6¼>¼?¼½½¾¾½¿¾¿ò¿îáÍî½î°£”…£tctctUt£H:Hjh×b70JOJQJUháxh×b7CJOJQJhV,’B*CJOJQJph!hú
ƒhú
ƒB*CJOJQJph!h¾2­h×b7B*CJOJQJphh‚zÜh×b7CJEHúÿOJQJh×b7h×b7CJEHúÿOJQJh¾2­h×b7CJOJQJhú
ƒhú
ƒCJOJQJhV,’h×b70J>*CJOJQJ'jBhV,’hV,’CJOJQJUhV,’hV,’CJOJQJ!jhV,’hV,’CJOJQJUò¿ø¿§À¨ÀÄÀÅÀÊÀJÂK§¨­®ÂvÃwÃxÃ!Ä(Ä6Ä>ĀăÄÅÅdÅhÅ{Å~ŝŞşÅUÆXÆuÆxÆÆÆöéÛé̽é³é̽¦•‡Û•y•y•‡•h•‡•h•‡Û•h•h•!hÙhÙB*CJOJQJphhÙ^æB*CJOJQJphh×b7B*CJOJQJph!h¾2­h×b7B*CJOJQJphh¾2­h×b7CJOJQJhV,’CJOJQJh‚zÜh×b7CJEHúÿOJQJh×b7h×b7CJEHúÿOJQJjh×b70JOJQJUháxh×b7CJOJQJh\&ŒCJOJQJ#ÆÆÇÆÛÆàÆáÆíÆîÆøÆùÆÇ ÇÇÇ"Ç#ÇSÇTÇ`ÈaÈfȹɺÉFÊPÊWÊ^ÊiÊîÝȳȳȳȳžÈÝîݐÝ}naWaMaMahÙ^æCJOJQJhV,’CJOJQJh¾2­h×b7CJOJQJh‚zÜh×b7CJEHúÿOJQJ%h×b7h×b7B*CJEHúÿOJQJphh×b7B*CJOJQJph)hÙ^æhÙ^æB*CJOJQJmH phsH )hÙ^æhú
ƒB*CJOJQJmH phsH )hÙ^æh×b7B*CJOJQJmH phsH !h¾2­h×b7B*CJOJQJph!hú
ƒhú
ƒB*CJOJQJphiÊjÊlÊmÊpÊqÊrÊsÊ~ÊʄʅʌʍÊFËOˮ˵ËéËêË Ì
ÌEÌHÌÜÏÞÏàÏðÏZÑfÑhÑjÑ|Ñ~ьѐђÑÖÑÜÑ:ÒDÒfÒjÒóæÜæÜæóæÒæóæóæÂæ¸æóæóæ«æ¤ ¤æ¤–Œæ–¤Œ~æ«ætæŒh«vÁCJOJQJjh×b70JOJQJUh×b7CJOJQJhË?FCJOJQJhV,’ hË?FhË?FhÙhÙCJOJQJhÙ^æCJOJQJh¾2­h×b76CJOJQJ]hyCJOJQJhÌ[“CJOJQJh¾2­h×b7CJOJQJhú
ƒhú
ƒCJOJQJ*jÒlÒ~ҀÒÓ Ó*Ó,Ó´ÓÆÓûÕÖ5×9×R׀ׁ׃׋׌×Ø؁؂ئØùòãÖǶ§–ˆ–z–z–m`Vm`mHmHmjhË?F0JOJQJUhË?FCJOJQJhú
ƒhú
ƒCJOJQJháxhË?FCJOJQJh×b7B*CJOJQJphhNKVB*CJOJQJph!h¾2­h×b7B*CJOJQJphh¾2­h×b7CJOJQJ^J h‚zÜh×b7CJEHúÿOJQJ^Jh×b7h×b7CJEHúÿOJQJh¾2­h×b7CJOJQJh¾2­h×b7CJOJQJ^J hË?FhË?F hV,’hV,’¦Ø§Ø¬Ø-Ù7ÙôÙ÷Ùÿٍۭ۬۾ÛÞÛåÛÆÜÈÜÊÜÌÜÖÜØÜÚÜâÜäÜæÜîÜðÜüÜþÜÝøÝþÝÞ,Þ^Þ`ÞjÞñâÕËÕ¾±Õ¡”¡”¡Õ‡}v}rv}rv}v‡hÕ¾ÕËÕZÕjhË?F0JOJQJUhÙCJOJQJhV,’ hÙhÙhÙ
hV,’CJhú
ƒhú
ƒCJOJQJhÙ6CJOJQJ]háxhË?F6CJOJQJ]háxhÙ^æCJOJQJhÙhÙCJOJQJhÙ^æCJOJQJháxhË?FCJOJQJh‚zÜhË?FCJEHúÿOJQJh×b7hË?FCJEHúÿOJQJ#jÞpޜޢÞØÞÚÞäÞß ß*ß,ß4ß6ß8ߌߎߐߒߔߞߠßêßðßàà&à(à0à2àB*CJOJQJphh¾2­h¹Y>CJOJQJh‚zÜh¹Y>CJEHúÿOJQJh¹Y>h¹Y>CJEHúÿOJQJh%B*CJOJQJph$hV,’h×b76B*CJOJQJph!hd^Phd^PB*CJOJQJphhÙ^æB*CJOJQJph!h¾2­h×b7B*CJOJQJphjh¹Y>0JOJQJUh¹Y>B*CJOJQJph?ë“ÿ\ 78UVd„­ÊÈ@"ééé××ÇÇ·Ç¡‹uð$„8dh¤¤x[$\$^„8a$gdBòð$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdâ3Hw$„àdh¤¤x[$\$^„àa$gdcYw$¤¤1$[$\$a$gdV,’w$¤¤à1$[$\$a$gddx°w$dh¤¤x[$\$a$gd¹Y>ð$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gd¹Y> µ¶VYç슋hiop˜™šáâãèéêïõÍñàÏàÁà³à¢à¢à¢à¢à¢Œ{bŒRŒ¢à³àhV,’h×b70J>*CJOJQJ0j÷BhV,’hV,’B*CJOJQJUph!hV,’hV,’B*CJOJQJph*jhV,’hV,’B*CJOJQJUph!hú
ƒhú
ƒB*CJOJQJphhV,’B*CJOJQJphh«vÁB*CJOJQJph!hÙhÙB*CJOJQJph!h¾2­h×b7B*CJOJQJphh×b7B*CJOJQJphÍÕÖÞè"$8:BDHî    < D | † ˆ Ž ëÚÉëÉ뺭œˆwfˆSˆœˆÚœÚœEœˆÚœh¹Y>B*CJOJQJph$hú
ƒhú
ƒB*CJOJQJ]ph!hV,’6B*CJOJQJ]ph!h¹Y>6B*CJOJQJ]ph'h¾2­h¹Y>6B*CJOJQJ]ph!h¾2­h¹Y>B*CJOJQJphh¾2­h¹Y>CJOJQJh‚zÜh¹Y>CJEHúÿOJQJ!h¾2­h×b7B*CJOJQJph!hú
ƒhú
ƒB*CJOJQJph'h¾2­h×b76B*CJOJQJ]phŽ  ” œ ž ¦ ´ ¶ ¼ ¾ Þ î 
(








. 6 € Œ Ê Ú 6 = > B C G K L O P Q V W ìÞͼͨ¼Í¼ÍÍŒÍ¨¼ÍyÞͼÍÞÍÞͨͨ¼Í¼Í¨¼ÞfÞͼ%j›KhV,’hV,’CJEHøÿOJQJU%jTGhV,’hV,’CJEHøÿOJQJU!hV,’hV,’B*CJOJQJphhV,’hV,’B*ph'h¾2­h¹Y>6B*CJOJQJ]ph!hú
ƒhú
ƒB*CJOJQJph!h¾2­h¹Y>B*CJOJQJphhV,’B*CJOJQJph%jôChV,’hV,’CJEHøÿOJQJU(W X Y [ \ !
(






EFKLfgstÜßefghßàálrñãÒÅ´¦´˜´˜´˜´ñã´ñƒp´˜´˜´˜´˜´ñãñ´ñ㴘´ñ$h¾2­h×b7B*CJOJQJ]ph(h‚zÜh×b7B*CJEHúÿOJQJ]phhV,’B*CJOJQJphhÙ^æB*CJOJQJph!h¾2­h×b7B*CJOJQJphh¾2­h¹Y>CJOJQJ!h¾2­h¹Y>B*CJOJQJphjh¹Y>0JOJQJUh¹Y>B*CJOJQJph&!"789PQRSTUV_`ñäÓë˜}«k«XE2E%h¨uðhdx°B*CJ OJQJaJ phÿ%h¨uðhdx°B* CJ OJQJaJ ph€%h¹Y>hdx°B* CJOJQJaJ ph€#h¹Y>h¹Y>0J>*CJOJQJaJ 4jøNh¹Y>hñEB* CJOJQJUaJ ph€%h¹Y>h¹Y>B* CJOJQJaJ ph€.jh¹Y>h¹Y>B* CJOJQJUaJ ph€h¹Y>B* CJOJQJaJ ph€!h¾2­h×b7B*CJOJQJphh¾2­h×b7CJOJQJh‚zÜh×b7CJEHúÿOJQJ`cdghpq|ƒ„¬­®ÅÆÇìÙÆÙƶƢŒyÆÙÆaN3a4jeOh¨uðhdx°B* CJOJQJUaJ ph€%h¨uðhdx°B* CJOJQJaJ ph€.jh¨uðhdx°B* CJOJQJUaJ ph€%hV,’6B* CJ OJQJ]aJ ph€+h¨uðhûZ:6B* CJ OJQJ]aJ ph€'hV,’hûZ:6B* OJQJ]aJ ph€hV,’B* CJ OJQJaJ ph€%h¨uðhûZ:B* CJ OJQJaJ ph€%h¨uðhdx°B* CJ OJQJaJ ph€%h¨uðhûZ:B*CJ OJQJaJ phÿÇÈÉÊÏpr”•234EF !•˜íÕ¯žžž‚tžž‚eXžD'h¾2­hž6B*CJOJQJ]phh¾2­hžCJOJQJh‚zÜhžCJEHúÿOJQJjhÇ@,0JOJQJUhÇ@,B*CJOJQJphhBòB*CJOJQJph!h¾2­hžB*CJOJQJph%h‚zÜhžB*CJEHúÿOJQJph%h¨uðhdx°B* CJOJQJaJ ph€.jh¨uðhdx°B* CJOJQJUaJ ph€#h¨uðhdx°0J>*CJOJQJaJ ˜
«­–œž÷ø‘¦È4 6 [ \ n o z { Ã!È!î!ï!"";""?"@"p"s"Á"Â"È"îÝÏÝî»ÝÏÝÏÝÏÝÏÝÏݪݪݗÝÏ݉݉{mÝÏÝmÝ_ÝhÙ^æB*CJOJQJphhžB*CJOJQJphjhâ3H0JOJQJUhâ3HB*CJOJQJph%h‚zÜhžB*CJEHúÿOJQJph!hú
ƒhú
ƒB*CJOJQJph'h¾2­hž6B*CJOJQJ]phhBòB*CJOJQJph!h¾2­hžB*CJOJQJph!hBò6B*CJOJQJ]ph%@"É".#AÂN$\íg˜oïÿŠ‹í×íÁÁ«‡qaw$¤¤à1$[$\$a$gdžó$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdžu$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdÿ |
„hdh¤x`„hgdÿ |ð$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdÿ |ð$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdâ3Hð$„8dh¤¤x[$\$^„8a$gdBòð$dh¤¤x[$\$a$gdBò
È"É"-#.#‡#‰#Ã#Ì#ã%å%‰'Š'((:(;(
)))Å)Æ)Ë)**S*T*½*¾*¿*>+@+ñàñàÒàÁàÒà³àñà³à³¥à˜‰|r|h|h¥|[hBò6CJOJQJ]hâ3HCJOJQJhBòCJOJQJh¾2­hâ3HCJOJQJh‚zÜhâ3HCJEHúÿOJQJhâ3Hhâ3HCJOJQJjhâ3H0JOJQJUhâ3HB*CJOJQJph!h¾2­hÙ^æB*CJOJQJphhžB*CJOJQJph!h¾2­hžB*CJOJQJphhBòB*CJOJQJph@+F+H+I+P+—+ž+Ì+Í+Ð+Ñ+;,A,n,o,p,E-F-G-Å-Ç-\.`.œ..¤.¥./¢/£/¤/J0i0­0®0³0´0¼0ðãÙËãÁã´ã´ãªã ’ãلã ãÙã´ã´ãÁ Áã ãÙuãd!h¾2­hâ3HB*CJOJQJphh‚zÜhâ3HCJEHúÿOJQJjhâ3H0JOJQJUjhBò0JOJQJUhBòCJOJQJh\&ŒCJOJQJhú
ƒhú
ƒCJOJQJhuÜCJOJQJhBòhâ3H6CJOJQJhâ3HCJOJQJh¾2­hâ3HCJOJQJh¾2­hâ3H6CJOJQJ]%¼0½0¾01111¹2À2à3á3ä3å3ý4þ455ê5ë5ì5*6/6‹6Œ66ƒ7„7–7—78888%8&8]8`8†9‰9n:s:Š::×:ñãÒÄÒÄÒ¶Ò¥Ò¥Ò¥Ò¥ÒñãÒÄÒñãҥҥҖ‰ñÒñÒxÒxÒñÒxÒ!hÙhÙB*CJOJQJphh¾2­hâ3HCJOJQJh‚zÜhâ3HCJEHúÿOJQJ!hú
ƒhú
ƒB*CJOJQJphhÙ^æB*CJOJQJphhBòB*CJOJQJph!h¾2­hâ3HB*CJOJQJphjhâ3H0JOJQJUhâ3HB*CJOJQJph+×:Ø:Ú:Û:¶;Ö;W=[=è=î=(>)>*>,>.>T>Y>h>q>®>¯>´>µ>AAAAAÏAÒAoBvB$DñàñàñàÒà¾à°¢ñ°à¾à¾à°“†à°¢à†uduÒu!hÙhÙB*CJOJQJph!h¾2­hžB*CJOJQJphh¾2­hâ3HCJOJQJh‚zÜhâ3HCJEHúÿOJQJjhâ3H0JOJQJUhâ3HB*CJOJQJph'h¾2­hâ3H6B*CJOJQJ]phhBòB*CJOJQJph!h¾2­hâ3HB*CJOJQJphhxB*CJOJQJph $D%D:D;DDD–D—D«D´DÉDÊDûEüEýE)F.F/F5F%G&GFGfGŠG‹GŽGGG‘G½I¾I"J&J¡JîÝîÝîÝîÝÏÝÁݳ¥Ý–‰Ý|r|r|e|e[¥|[|r|hâ3HCJOJQJhú
ƒhú
ƒCJOJQJhBòCJOJQJh¾2­hâ3HCJOJQJh¾2­hBòCJOJQJh‚zÜhBòCJEHúÿOJQJjhâ3H0JOJQJUhâ3HB*CJOJQJphhBòB*CJOJQJphhVsúB*CJOJQJph!h¾2­hžB*CJOJQJph!hú
ƒhú
ƒB*CJOJQJph!¡JªJ+K,K6K7K5L:L;L±MºM`NaN“N–NŸN£NÁNÂNLOMONO¨O©O«O­O°O±O²OÆOÇO'PöéÜéÜéÍé¼®¼¼¼¼é~p~_Q~Q~_~Q~hBòB*CJOJQJph!hú
ƒhú
ƒB*CJOJQJphjhâ3H0JOJQJU!h¾2­hžB*CJOJQJphhâ3HB*CJOJQJph!h°7-hâ3HB*CJOJQJphhVsúB*CJOJQJph!h¾2­hâ3HB*CJOJQJphh‚zÜhâ3HCJEHúÿOJQJhú
ƒhú
ƒCJOJQJh¾2­hâ3HCJOJQJhVsúCJOJQJ'P,PPPQQ‘QºQ»QÀQÁQ»RÛRBUGUHU¿UÂUIVJVrVsVuVvVxVyVzV{VPWpW–W—W3X4X5X@XCXƒX„XÞXäX¹YºYñàÒàĶਗ਼|Ò|š|Ò|Ò|k|Ò|Ò|k|Ò|Ò|Ķ|Ä|Ä|Ò|Ò!hú
ƒhú
ƒB*CJOJQJph!h¾2­hâ3HB*CJOJQJphh¾2­hâ3HCJOJQJh‚zÜhâ3HCJEHúÿOJQJhâ3Hhâ3HCJOJQJjhâ3H0JOJQJUhâ3HB*CJOJQJphhBòB*CJOJQJph!h¾2­hžB*CJOJQJphh«vÁB*CJOJQJph*ºY¨Z©Z«Z¯Z°Z±Z¼Z½Z?[|[}[~[[€[…[†[$\B\X\_\\‚\‰\‹\µ\¶\½\¾\Á\Ä\Ì\Ó\à\îàîàîÏîÏîµ¢µ˜Â˜Âà‡y‡k‡k‡Ï‡Ï‡Z‡y‡!hÙhÙB*CJOJQJphhâ3HB*CJOJQJphhuÜB*CJOJQJph!h¾2­hžB*CJOJQJphhBòCJOJQJ%jÒOhBòhBòCJEHøÿOJQJUhú
ƒhú
ƒCJOJQJhâ3Hhâ3HCJOJQJ!hú
ƒhú
ƒB*CJOJQJphhBòB*CJOJQJph!h¾2­hâ3HB*CJOJQJph!à\å\æ\ð\?]@]E]F]X]_]Ø]Ù]Û]Ü]Ý]3^4^8^9^’^™^Û^Ü^Ý^M_Q_Û_ä_``n`p`Ã`Ä`Å`Öa×aØaÙaÞaßañäÓƼƲƨƞƞÆƒÆƒÆ¨ÆžÆžÆ¼ÆyƼƞÆ¼Æ¼ÆlhBòhBòCJOJQJhNKVCJOJQJhú
ƒhú
ƒCJOJQJjhÿ |0JOJQJUhÿ |CJOJQJhuÜCJOJQJhyCJOJQJhBòCJOJQJh¾2­hÿ |CJOJQJ!h¾2­hžB*CJOJQJphh¾2­hâ3HCJOJQJh‚zÜhâ3HCJEHúÿOJQJ(ßaáaâaãaäaåaæa9b;bÒbÝb*c+c0c1c–c—c¤c­c~dd€dédðdÃeÎeãeäeóéóéóßÒéÒÈÒ»¬Ò›››qc›U›G›hyB*CJOJQJphhuÜB*CJOJQJphjhÿ |0JOJQJUhÿ |B*CJOJQJphhNKVB*CJOJQJphhBòB*CJOJQJph!h¾2­hÿ |B*CJOJQJphh‚zÜhÿ |CJEHúÿOJQJhÿ |hÿ |CJOJQJhyCJOJQJh¾2­hÿ |CJOJQJhÿ |CJOJQJhBòCJOJQJh¾2­hBòCJOJQJäe[f\fÞfãfäfêføfùf gg(g1g€gg¦g§g¨gÀgÊgìgíg1h8hMhOh|hh+iKi2j9jîàîÏàÏîàîàîÁî³î³¥î—îŠwlaYQhÙ^æB*phhBòB*phhÙhÙB*phh¾2­hÿ |B*phhuÜB*phh¾2­hžB*phh¾2­hÿ |CJOJQJhýCèB*CJOJQJphjhÿ |0JOJQJUhÿ |B*CJOJQJphhVsúB*CJOJQJph!h¾2­hBòB*CJOJQJphhBòB*CJOJQJph!h¾2­hÿ |B*CJOJQJph9jYjZj
k k7k8k9k:k=k>k@kEk¨k²kÉkËkÎkÏkÖkßkãkåkçkékClIl•l–lšllÏlÐlÑl*m+mKmQmRmSmUmXmYmZmåmæmém
nn"nGnRnTnVnZn]n‡nŠnŒnnŽnnôìôìôìôáôáôÖÏËÏÇÏÇÏÃÏËÏËÏ¿ÏÇÏËÏǵÏËϭϦÏËϦÏËÏËÏËÏ¢ÏËÏËÏ˛ÏËÏ h¾2­hBòhy hú
ƒhú
ƒhBòhÿ |6jhÿ |0JUh\&ŒhNKVhÿ |hBò h¾2­hÿ |h‚zÜhÿ |CJEHúÿhú
ƒhú
ƒB*phhBòB*phh¾2­hžB*ph=nn—n˜n¡n¢n®nÏnuovo“o”o˜oÑoÖo×oÝoÞoøoòpõpùqüq#t$tLuüõüõüõüõüõñõâÓÆ·¤“‚q‚^‚P‚hI B*CJOJQJph%h¾2­hÿ |B*CJOJQJ^Jph!hÙhÙB*CJOJQJph!h¾2­hÿ |B*CJOJQJph!hBòhÿ |B*CJOJQJph%hBòhÿ |B*CJOJQJaJphhBòhžCJOJQJaJhBòhÿ |CJOJQJhBòhÿ |CJEHúÿOJQJhBòhžCJOJQJaJ4hÿ | h¾2­hÿ |hBòLuMuNuhuquŒušuœu²v³v¸v¹v»y¿y8z;z÷zøz{{&{G{ä{ç{ý|}0}3}ÿ~—ñãÒÄÒ³ŸÒŽ{ÒndnWndnMndndnMndndnhVsúCJOJQJhÙhÙCJOJQJhI CJOJQJh¾2­hÿ |CJOJQJ%h‚zÜhÿ |B*CJEHúÿOJQJph!hÿ |hÿ |B*CJOJQJph'h¾2­hÿ |6B*CJOJQJ]ph!hI 6B*CJOJQJ]phhVsúB*CJOJQJph!h¾2­hÿ |B*CJOJQJphjhÿ |0JOJQJUhÿ |B*CJOJQJph—œî…ŒI‚L‚ „„ê„ô„U†Y†a†d†0ˆ1ˆxˆ}ˆ˜ˆ™ˆšˆÀˆñäÓä´´´¡“………ÂrÂdVÂjhÿ |0JOJQJUhÿ |B*CJOJQJph%h‚zÜhžB*CJEHúÿOJQJphhžB*CJOJQJphhýCèB*CJOJQJph$hI hž6B*CJOJQJphhI B*CJOJQJph!h¾2­hžB*CJOJQJph!h¾2­hÿ |B*CJOJQJphh¾2­hÿ |CJOJQJh‚zÜhÿ |CJEHúÿOJQJÀˆÈ+‰5‰gŠhŠiŠmŠnŠõŠþŠÿŠ‹‹‹‹‹‹îÝÏݾ°Ý¾ÝœwdIw7w#hžhž0J>*CJOJQJaJ 4jÊWhžhñEB* CJOJQJUaJ ph€%hžhžB* CJOJQJaJ ph€.jhžhžB* CJOJQJUaJ ph€h¾2­hžCJOJQJ'h¾2­hž6B*CJOJQJ]phhžB*CJOJQJph!hú
ƒhú
ƒB*CJOJQJphhýCèB*CJOJQJph!h¾2­hžB*CJOJQJph!hÙhÙB*CJOJQJph‹‹%‹&‹(‹)‹-‹L‹M‹N‹e‹f‹g‹h‹i‹j‹ìÙƳƠƍubGu5ub#h¨uðhdx°0J>*CJOJQJaJ 4j7Xh¨uðhdx°B* CJOJQJUaJ ph€%h¨uðhdx°B* CJOJQJaJ ph€.jh¨uðhdx°B* CJOJQJUaJ ph€%h¨uðhI B* CJ OJQJaJ ph€%h¨uðhûZ:B* CJ OJQJaJ ph€%h¨uðhûZ:B*CJ OJQJaJ phÿ%h¨uðhdx°B* CJ OJQJaJ ph€%h¨uðhdx°B*CJ OJQJaJ phÿ%hžhdx°B* CJOJQJaJ ph€‹)‹M‹j‹ð¨S½V½~Ïj×YÞïïÙ허r\Æ$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gd}xð$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gd>=+„hdh¤x1$`„hgd¼ $„@ù„@ùdh¤x1$]„@ù^„@ùa$gd¼ $„hdh¤¤x[$\$`„ha$gd¼ y$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gd>=+w$„àdh¤¤x[$\$^„àa$gdcYw$¤¤à1$[$\$a$gddx° j‹o‹mŽnŽöû&’,’ˆ’‰’š“›“÷“””8”¤”¥”ʔӔ›•¢•´•½•©–ª–w—z—6˜7˜k˜l˜m˜€™…™¡™«™ˆšŽšL›U›ó›ü›Ĝ˜&ž'ž@ŸFŸÛ Ü “¢ñäÚäñäÐäÚäÚäÚäÚäÚäÆä¼ä²äÚä¥äÚ䛍äñäƒäÐäÆäÆäÚäÚäÐäÚähÙ^æCJOJQJjh>=+0JOJQJUh>=+CJOJQJhÙhÙCJOJQJhNKVCJOJQJhuÜCJOJQJhVsúCJOJQJhV,’CJOJQJh¼ CJOJQJh¾2­h>=+CJOJQJh‚zÜh>=+CJEHúÿOJQJ3“¢˜¢­£°£¤ ¤®¤·¤S¥]¥˜¥Ÿ¥ ¥¡¥Ì¥Õ¥¦¦½¦ĦX§Y§©§°§?¨B¨ƒ¨„¨ð¨&©,©YªZªñä×ä×äÍäÃ乯¡ä—ää¹ää¹ä×ääzgzXh¼ h}x@ˆCJOJQJ%h¼ hÙ^æ@ˆB*CJOJQJph%h¼ h>=+@ˆB*CJOJQJphh¼ CJOJQJhNKVCJOJQJjh>=+0JOJQJUh>=+CJOJQJhuÜCJOJQJhÙ^æCJOJQJhVsúCJOJQJhÙhÙCJOJQJh¾2­h>=+CJOJQJh‚zÜh>=+CJEHúÿOJQJ Zª_ª`ªɪʪ­­*­+­µ­¶­¹­¼­Ñ­ñ­¯¯دۯİưç±ð±f²g²l²*µ,µ@¸A¸¹¹ó¹ü¹•»–»˜»ïàͺͺ͔ͧͧͺͺͺͺ́Íàïàràràràcàràh¼ hVsú@ˆCJOJQJh¼ h¼ @ˆCJOJQJ%h¼ hVsú@ˆB*CJOJQJph%h¼ hÙ@ˆB*CJOJQJph%jh¼ h}x0J@ˆOJQJU%h¼ h¼ @ˆB*CJOJQJph%h¼ h}x@ˆB*CJOJQJphh¼ h}x@ˆCJOJQJ h¼ h}x@ˆCJEHúÿOJQJ$˜»»ž»ß»à»D¼I¼ž¼Ÿ¼½½R½S½T½U½V½Ÿ½¡½HÂKÂoÄtÄÅÅpŐÅ%Æ&ÆÇÇØÇÙÇáÇäÇÈ
ÈkÈlÈáÈãÈAÉBÉdÉ„Éïàͺ͔͔ͧÍàˆvrnh}xhuÜh‚zÜh>=+CJEHúÿ h¾2­h>=+j¤Xh¼ Uh¼ %h¼ h¼ @ˆB*CJOJQJph%h¼ h«vÁ@ˆB*CJOJQJph%h¼ h}x@ˆB*CJOJQJph%h¼ h>=+@ˆB*CJOJQJphh¼ h>=+@ˆCJOJQJ h¼ h>=+@ˆCJEHúÿOJQJ+„ÉÊÉÑÉÖÉÙÉcÌl͕̐͢ΣÎ|Ï}Ï~ÏJÖOÖPÖ_Ö`ÖaÖbÖL×O×i×jׁوÙêÛíÛ8Ü9ÜqÝwÝñÝóÝôÝÞùõùñùíùâùñùñùÕÆÕµ§™§µˆµÕµzµˆµlµ^µ§lµhV,’B*CJOJQJphh¼ B*CJOJQJphhuÜB*CJOJQJph!hÙhÙB*CJOJQJphjh}x0JOJQJUh}xB*CJOJQJph!h¾2­h>=+B*CJOJQJphh‚zÜh>=+CJEHúÿOJQJh¾2­h>=+CJOJQJh‚zÜh>=+CJEHúÿhVsúh¼ huÜ h¾2­h>=+$ÞÞ ÞYÞÄÞÅÞßßÔàÕà(å+åÒæ×æØæûæüæýæÏèÐèßèàèŽêêåêæêì‚ìƒìdíiíóä×ÊÀÊÀÊÀʳʤʓ…w“f“f“X“X“…w“äh¼ B*CJOJQJph!hú
ƒhú
ƒB*CJOJQJphjh}x0JOJQJUh}xB*CJOJQJph!h¾2­h>=+B*CJOJQJphh‚zÜh>=+CJEHúÿOJQJhÙhÙCJOJQJh¼ CJOJQJh¾2­h>=+CJOJQJh¾2­h}xCJOJQJh‚zÜh}xCJEHúÿOJQJh}xh}xCJOJQJiíjíníÙîÜîáîâîô¯õ²õ>öCöDö\ö]ö^öU÷V÷W÷øøø²ùµùÔùÕùîùïùúöåØËØÁØ´Ë´¥´”†x”†x”†x”g”†”Y”h¼ B*CJOJQJph!hÙhÙB*CJOJQJphjhñE0JOJQJUhñEB*CJOJQJph!h}xh>=+B*CJOJQJphh‚zÜh>=+CJEHúÿOJQJh}xh>=+CJOJQJh¼ CJOJQJhÙhÙCJOJQJh¾2­h}xCJOJQJ!h¾2­h>=+B*CJOJQJphh}xCJOJQJYÞôàúÒ{ö%.Ç?4GL;^éÓ½ÓÓӧӑ{eÍ$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdñEÍ$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gd>=+ù$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdñE„$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdñEï$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gd>=+ï$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdñE„$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gd}x ú ú!ú+ú,úFúIúJúPúQú\ú]ú^ú_úaúfúgú—úšúÛúÜúÝúßúàúåüëÚÉÚÉë¸ëÚÉÚªœÉ€o^oªœo€M!h¾2­h>=+B*CJOJQJph!hÙhÙB*CJOJQJph!h¾2­hñEB*CJOJQJphh¾2­hñECJOJQJh‚zÜhñECJEHúÿOJQJjhñE0JOJQJUhñEB*CJOJQJph!h¼ 6B*CJOJQJ]ph!h}xh>=+B*CJOJQJph!hú
ƒhú
ƒB*CJOJQJph'h}xh>=+6B*CJOJQJ]phåüîüèýëý‰ÿÇÿÑÒÕØ÷ýVW\]©¬>AT
U
Z
ñàÏàÁà´à¦à˜à‹|o^Ï^oMÁM@|h‚zÜhñECJOJQJ!h‚zÜh>=+B*CJOJQJph!h¾2­hñEB*CJOJQJphh¾2­hñECJOJQJh‚zÜhñECJEHúÿOJQJhñEhñECJOJQJhV,’B*CJOJQJphhñEB*CJOJQJphh¾2­h>=+CJOJQJh4B*CJOJQJph!hÙhÙB*CJOJQJph!h¾2­h>=+B*CJOJQJphh¨B*CJOJQJphZ
[
: <   ¡ « ¬ à ã ¤ « ¶ ¼  Œ

£¬„s~ß苐‘þóâÔâÃâÃâÔâ²â¡âÔâ|ânâódóZóKóâh‚zÜhñECJEHúÿOJQJhVsúCJOJQJhyCJOJQJh}kB*CJOJQJph!h‚zÜhÙ^æB*CJOJQJph'h‚zÜhñE6B*CJOJQJ]ph!h46B*CJOJQJ]ph!hd^Phd^PB*CJOJQJph!hú
ƒhú
ƒB*CJOJQJphh4B*CJOJQJph!h‚zÜhñEB*CJOJQJphh‚zÜhñECJOJQJþ#øùü 
4=NknÀÆÈÉÏÐÑ()¾¿ÃÄùñàÒàÁ³à¥àÁà—³à†àraraQrà³àÁàÁàh4B*CJOJQJ]ph!h46B*CJOJQJ]ph'h‚zÜhñE6B*CJOJQJ]ph!hÙhÙB*CJOJQJphhVsúB*CJOJQJphh‚zÜB*CJOJQJphh4B*CJOJQJph!hú
ƒhú
ƒB*CJOJQJphhV,’B*CJOJQJph!h‚zÜhñEB*CJOJQJphhNKVB*CJOJQJphùÁá z{RWX\€‚‰‘’“ž¯ñàÒàÒàŲ¡’²o_L=+@ˆþÿB*CJOJQJphh‚zÜhñECJOJQJh4B*CJOJQJph!h‚zÜhñEB*CJOJQJphhyB*CJOJQJph¯°¸¹`kÜÞä; F ì!í!l"w"x"y"…"†"##`#k#l#m#q#r#«#¯#ì#í#X$a$r$…$ìÙìÙÉÙ¶ ÙÉِÙÉÙìÙìـÙÉÙìÙìـِÙpÙhVsú@ˆþÿB*CJOJQJphhI @ˆþÿB*CJOJQJphh4@ˆþÿB*CJOJQJph+h«vÁhñE6@ˆþÿB*CJOJQJ]ph%h46@ˆþÿB*CJOJQJ]phhy@ˆþÿB*CJOJQJph%h«vÁhñE@ˆþÿB*CJOJQJph%hú
ƒhú
ƒ@ˆþÿB*CJOJQJph"…$†$‹$Œ$ %%¶%·%»%¼%õ%ö%&&;&&B& &©&''L'M'Ò'éÐé½­½š½š½‹zlzlz^zPzlzlzhVsúB*CJOJQJphhI B*CJOJQJphh4B*CJOJQJph!h¾2­h>=+B*CJOJQJphh«vÁhñE@ˆþÿCJOJQJ%hú
ƒhú
ƒ@ˆþÿB*CJOJQJphhuÜ@ˆþÿB*CJOJQJph%h«vÁhñE@ˆþÿB*CJOJQJph0h«vÁhñE@ˆþÿB*CJEHúÿOJQJ]^Jph,h«vÁhñE@ˆþÿB*CJOJQJ]^JphÒ'Ü'ú'(C(G(I)P)p*q*r*´+»+Ø+Ý+,,›,§,¨,«,--‰--.îÝÏÝÁݳݥ—ݳ݈{q{d{W{q{M{huÜCJOJQJhÙhÙCJOJQJh¾2­hÙ^æCJOJQJh4CJOJQJh¾2­hñECJOJQJh‚zÜhñECJEHúÿOJQJjhñE0JOJQJUhñEB*CJOJQJphhuÜB*CJOJQJphhI B*CJOJQJphh4B*CJOJQJph!h¾2­h>=+B*CJOJQJph!h¾2­hÙ^æB*CJOJQJph.4¢4£4D5G5É8é8d9f9Å;Æ;Ö=Û=Æ?Ç?òAõA¬B®B9D=+B*CJOJQJph%h‚zÜhñEB*CJEHúÿOJQJphhyB*CJOJQJphh4B*CJOJQJph!hÙhÙB*CJOJQJph!h¾2­hñEB*CJOJQJphh¾2­hñECJOJQJh‚zÜhñECJEHúÿOJQJh¾2­h>=+CJOJQJ˜DÁDµF¶F»FßFèF3G4G]GaGÉGÊGH”HŸH HªH«H´HµH˜I¢I7J8JAJBJjJkJëÚɶ¥—¥ŠÚ|ÚnÚ|ÚnÚ]Ú]ÚLÚ]Ú]Úë!h¾2­hÙ^æB*CJOJQJph!hú
ƒhú
ƒB*CJOJQJphh!l·B*CJOJQJphhI B*CJOJQJphh¾2­hñECJOJQJhVsúB*CJOJQJph!h¾2­hñEB*CJOJQJph%h‚zÜhñEB*CJEHúÿOJQJph!hñEhñEB*CJOJQJph!h¾2­h>=+B*CJOJQJph'h¾2­h>=+6B*CJOJQJ]phkJlJnJpJ{JÃJÅJÆJÈJÊJÌJÓJÔJŒLL»L¾LNNN¸NºN¼N½N¾N¿NÆNËNÍN OOîÚîÚÉÚîÚîÚîÚɼɫÉîÚɚڊzÚÉiÚÉZh‚zÜhñECJEHúÿOJQJ!hy6B*CJOJQJ]phjhñE0JOJQJU]hñEB*CJOJQJ]ph!hñE6B*CJOJQJ]ph!h¾2­h!l·B*CJOJQJphh¾2­h>=+CJOJQJ!h¾2­h>=+B*CJOJQJph'h¾2­h>=+6B*CJOJQJ]ph!h!l·6B*CJOJQJ]phO5O7O”O•O\R]RaRbRsTtTzTÿTUWWWWˆYYZZü[ý[6^7^8^:^;^óéóéóÜóÜóÏ¿óé󲣖…w…i…i…[M…ójhñE0JOJQJUhñEB*CJOJQJphh!l·B*CJOJQJphhuÜB*CJOJQJph!h¾2­hñEB*CJOJQJphhÙhÙCJOJQJh‚zÜhñECJEHúÿOJQJhñEhñECJOJQJh¾2­hñE6CJOJQJ]h!l·6CJOJQJ]hú
ƒhú
ƒCJOJQJh!l·CJOJQJh¾2­hñECJOJQJ;^=+ ;^=+h>=+0J>*CJOJQJaJ 4jIëh>=+hñEB*CJOJQJUaJ phÿ%h>=+h>=+B*CJOJQJaJ phÿ.jh>=+h>=+B*CJOJQJUaJ phÿh>=+B*CJOJQJaJ phÿ
r^‰^Š^‹^Œ^^Ž^“^ò_ó_\b_bÞcãc-e0eŠeªeáhâhòhôh‘k’kmmmìѹ§¹ì–‡x‡i‡–‡i‡x‡x‡x‡x‡ZKh‚zÜh!l·CJEHúÿOJQJh!l·h!l·CJEHúÿOJQJh!l·hÙ@ˆýÿCJOJQJh!l·h!l·@ˆýÿCJOJQJh!l·h.k›@ˆýÿCJOJQJ h!l·h.k›@ˆýÿCJEHúÿOJQJ#h¨uðhdx°0J>*CJOJQJaJ .jh¨uðhdx°B* CJOJQJUaJ ph€4j¶ëh¨uðhdx°B* CJOJQJUaJ ph€%h¨uðhdx°B* CJOJQJaJ ph€mmmm.m3m6m>m¢m£m¤m¦m§m‘o’o“oq‘qÆqñéåÕÈÕ¸Õ­Õ}jW}D}%h!l·h!l·@ˆB*CJOJQJph%jh!l·h«DP0J@ˆOJQJU%h!l·h«DP@ˆB*CJOJQJph%h!l·h.k›@ˆB*CJOJQJphh ]Òh.k›CJOJQJjh«DP0JOJQJU]h«DPCJOJQJ]h ]ÒhÙ^æ6CJOJQJ]h«vÁ6CJOJQJ]h ]Òh.k›6CJOJQJ]h!l·j#ìh!l·Uh!l·h«DP@ˆýÿCJOJQJÆqÉqØqÙqWsXsYs]s^scsdsØtÙt’u“u”u–u—uKvMvìÙÆÙ³ Ù‘€‘m³\N@\N\2h!l·B*CJOJQJphjhx0JOJQJUhxB*CJOJQJph!h¾2­h«DPB*CJOJQJph%h!l·h«DP@ˆB*CJOJQJph h!l·h«DP@ˆCJEHúÿOJQJh!l·h«DP@ˆCJOJQJ%jh!l·hx0J@ˆOJQJU%h!l·hx@ˆB*CJOJQJph%h!l·h!l·@ˆB*CJOJQJph%h!l·h.k›@ˆB*CJOJQJph%h!l·hÙ@ˆB*CJOJQJphMvåxæxyyyy y yFyPy¿yÂyÃyÅyÆyÈyÄzÅz^{c{||j}m}~~ß~â~ &'îàî̻̻Ìî­î™»™»Ìîàî†îàîxîÌîgîgîT$hÑ/h«DP6B*CJOJQJph!hÙhÙB*CJOJQJphhÑ/B*CJOJQJph%h‚zÜh«DPB*CJEHúÿOJQJph'h¾2­h!l·6B*CJOJQJ]phhýCèB*CJOJQJph!h!l·6B*CJOJQJ]ph'h¾2­h«DP6B*CJOJQJ]phh!l·B*CJOJQJph!h¾2­h«DPB*CJOJQJph '()./17=>ABCEùƒúƒ„„„„Š„‹„gˆhˆe‰f‰m‰íÜÈ·ÈÜȷȧ—È܉Ü|m`ÜRÜRÜAÜ!hú
ƒhú
ƒB*CJOJQJphhÑ/B*CJOJQJphh¾2­h«DPCJOJQJh‚zÜh«DPCJEHúÿOJQJh«DPh«DPCJOJQJh«DPB*CJOJQJphjh«DP0JOJQJU]h«DPB*CJOJQJ]ph!hÑ/6B*CJOJQJ]ph'h¾2­h«DP6B*CJOJQJ]ph!h¾2­h«DPB*CJOJQJph$hÑ/hÑ/6B*CJOJQJphm‰n‰$Œ)Œœ’’‰“–––ð–ú–3˜=˜îšïšù›œœijýžŸý¢þ¢j¤m¤îÝÏÝÁϲ¥›¥Ž²Ž}o}o}Á}ŽeŽ[Ž²Ž›ŽNhÙhÙCJOJQJhNKVCJOJQJhýCèCJOJQJhýCèB*CJOJQJph!h ]Òh.k›B*CJOJQJphh ]Òh.k›CJOJQJhÑ/CJOJQJh¾2­h.k›CJOJQJh‚zÜh.k›CJEHúÿOJQJh«DPB*CJOJQJphhÑ/B*CJOJQJph!h¾2­h«DPB*CJOJQJph!hú
ƒhú
ƒB*CJOJQJph—u?‰“ú›F¢ên³o³˜³´³ϳì³í××Á׫››‹{ew$„àdh¤¤x[$\$^„àa$gdcYw$¤¤à1$[$\$a$gddx°w$¤¤1$[$\$a$gdîb6w$¤¤à1$[$\$a$gd.k›ð$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gd«DPï$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gd.k›$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gd.k›ï$dh¤¤x[$\$a$gdÑ/ m¤¸¤¹¤î§ó§ù§©©©­ª®ª¾ª¿ªÀªªê”«ž«a¬e¬”­ž­«­®­¯­óéóÚóɸªÉœÉœŽÉó}o}^}o}P?!hîb66B*CJOJQJ]phhîb6B*CJOJQJph!h¾2­hÙ^æB*CJOJQJphhýCèB*CJOJQJph!h¾2­h.k›B*CJOJQJphjh«DP0JOJQJUh«DPB*CJOJQJphhÑ/B*CJOJQJph!hÙhÙB*CJOJQJph!h ]Òh.k›B*CJOJQJphh‚zÜh.k›CJEHúÿOJQJhÑ/CJOJQJh ]Òh.k›CJOJQJ¯­³­ò®ù®4¯5¯9¯@¯¦¯«¯m³n³o³p³‡³ˆ³ëÚÌھڭڞ‘~nVC(4jŒh.k›h0màB*CJOJQJUaJ phÿ%h.k›h.k›B*CJOJQJaJ phÿ.jh.k›h.k›B*CJOJQJUaJ phÿh.k›B*CJOJQJaJ phÿ%h¨uðh«DPB* CJ OJQJaJ ph€h ]Òh«DPCJOJQJh‚zÜh«DPCJEHúÿOJQJ!hd^Phd^PB*CJOJQJphhîb6B*CJOJQJphhuÜB*CJOJQJph!h¾2­h.k›B*CJOJQJph'h¾2­h.k›6B*CJOJQJ]phˆ³‰³Š³‹³”³•³—³˜³™³š³³³´³Ƴdzϳгç³èÖè𝰊zŠjŠzŠR?%h¨uðhdx°B* CJOJQJaJ ph€.jh¨uðhdx°B* CJOJQJUaJ ph€hîb6B* CJ OJQJaJ ph€hædQB* CJ OJQJaJ ph€%h¨uðhûZ:B* CJ OJQJaJ ph€%h¨uðhûZ:B*CJ OJQJaJ phÿ%h¨uðhdx°B* CJ OJQJaJ ph€%h¨uðhdx°B*CJ OJQJaJ phÿ#h.k›h.k›0J>*CJOJQJaJ .jh.k›h.k›B*CJOJQJUaJ phÿç³è³é³ê³ë³ì³ñ³¸¸~¸¸˸θ¹#¹$¹‰¹Œ¹¿¹åͻͨ“€m€Z€Z€“€K*CJOJQJaJ .jh¨uðhdx°B* CJOJQJUaJ ph€4júŒh¨uðhdx°B* CJOJQJUaJ ph€¿¹Ĺºäºåºêºëºìºíº¸¼º¼U½X½“¿”¿›ÀœÀ¢À£À¤À¥À¨À©ÀªÀ«ÀÊÀÍÀÁ%Á`ÁeÁfÁ½ÁñâÓÄÓ¸ÓÄӸөӝÓÄӝӝÓÄӊөÓxÓgÓT%hxház+@ˆþÿB*CJOJQJph hxház+@ˆþÿCJEHúÿOJQJ"hxház+6@ˆþÿCJOJQJ]%jhxház+0J@ˆþÿOJQJUh§yÜ@ˆþÿCJOJQJhxhÙ@ˆþÿCJOJQJhîb6@ˆþÿCJOJQJhú
ƒhú
ƒ@ˆþÿCJOJQJhxház+@ˆþÿCJOJQJhxház+@ˆýÿCJOJQJhxh«vÁ@ˆýÿCJOJQJ 쳺YÅ[ÅcÏXÕüãþã%ä¶æéÓ¹§‘eeSð$dh¤¤x[$\$a$gdxð$„@ù„@ùdh¤¤x[$\$]„@ù^„@ùa$gdxð$dh¤¤x[$\$a$gd§yÜð$„hdh¤¤[$\$`„ha$gd§yÜù$dh¤¤x[$\$a$gdxù$„@ù„@ùdh¤¤x[$\$]„@ù^„@ùa$gdxù$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdoz…$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdáz+ ½Á¿ÁªÂ«Â¬Â³Â2Ã5ÆæèéýþÃÍÃÎÃýÃÄÄ7Ä8ÄXÄŽÄ“ÄéÄêÄúÄÅ/Å0ÅNÅïÜÉܶܣÜïܓÜÉÜï܃ÜïÜïÜÉÜïÜïÜs`%h§yÜház+@ˆüÿB*CJOJQJphhx@ˆþÿB*CJOJQJphhBò@ˆþÿB*CJOJQJphhÙ^æ@ˆþÿB*CJOJQJph%hxhÙ@ˆþÿB*CJOJQJph%hxhd^P@ˆþÿB*CJOJQJph%hxhx@ˆþÿB*CJOJQJph%hxház+@ˆþÿB*CJOJQJphh§yÜ@ˆþÿB*CJOJQJphNÅWÅXÅYÅZÅ[ÅmÅsÅtŃņÅßÅçÅèÅõÅìÙƳ¥’‚q`O`A3%h§yÜB*CJOJQJphjhoz0JOJQJUhozB*CJOJQJph!hÙhÙB*CJOJQJph!h¾2­ház+B*CJOJQJph!h¾2­hÙ^æB*CJOJQJphhÙ^æ@ˆüÿB*CJOJQJph%h§yÜhÙ^æ@ˆüÿB*CJOJQJphhxB*CJOJQJph$jghxB*CJOJQJUph%hxhx@ˆþÿB*CJOJQJph%h§yÜh§yÜ@ˆüÿB*CJOJQJph%h§yÜhx@ˆüÿB*CJOJQJphõÅÒÆÓÆêÆëƼȽÈßÈàȋɌɑɒɷɸÉÖÊØÊ Ë+ËnÎuÎ$Ï%Ï:Ï;ÏÏbÏcÏdÏÊÑËÑÐÑÑÑ*ÒîàîàîÒîàîŶ©˜Š˜à˜|˜|˜à˜à˜Šn˜©`îŶ©˜jh"JUmHnHujhoz0JOJQJUhÙ^æB*CJOJQJphhozB*CJOJQJph!h¾2­hozB*CJOJQJphh¾2­hozCJOJQJh‚zÜhozCJEHúÿOJQJhozhozCJOJQJház+B*CJOJQJphh§yÜB*CJOJQJph!h¾2­ház+B*CJOJQJph#*Ò0Ò2Ò4Ò8ÒBÒFÒHÒPÒ²ÒÔÔoÔuÔ.Õ4Õë×ëÄ´¤‘€o^M^?^1h§yÜB*CJOJQJphhozB*CJOJQJph!hÙhÙB*CJOJQJph!h¾2­ház+B*CJOJQJph!h¾2­hozB*CJOJQJph!h§yÜhozB*CJOJQJph$h§yÜh§yÜB*CJOJQJ]phh§yÜB*CJOJQJ]phh§yÜh§yÜB*CJZ]ph$h§yÜhozB*CJOJQJ]ph'h§yÜh§yÜ6B*CJOJQJ]ph'h§yÜhoz6B*CJOJQJ]ph4ÕWÕXÕÖÖÓÖÝÖ×Â×Ä×É×Ê×Ë×Ì×ý×ØØØØ ØˆØŠØ¶Ø·ØÁØÃØÈØÊØÿØíßÎßκέ£‚­x­h[h[h­£­Q­£h­hozCJOJQJh§yÜ6CJOJQJ]h¾2­ház+6CJOJQJ]hxCJOJQJh¾2­h§yÜCJOJQJ'h§yÜh§yÜ6B*CJOJQJ]phh§yÜCJOJQJh¾2­ház+CJOJQJ'h¾2­ház+6B*CJOJQJ]ph!h¾2­ház+B*CJOJQJphh§yÜB*CJOJQJph$h§yÜh§yÜ5B* CJOJQJph `ÿØÙÙÙ@ÙEÙÏÚÑÚÖÚ×Ú{Û|Û}Û‚Û†Û‡ÛŸÛ Û¡Û¢ÛªÛ«Û·Û¸ÛÀÛÄÛÆÛÇÛÕÞÖÞßÞàÞæßçß®à±à
áááðáóáâ#âÉãëã÷ãøãóæóæ×æ͹¬æóæÍæóæóæÍæóæóæ¢æóæóæóæÍæ•æ¹¬æ•æ×æ†w¬hsØhsØ@ˆÿÿCJOJQJhsØház+@ˆÿÿCJOJQJhÙhÙCJOJQJhBòCJOJQJh¾2­hsØCJOJQJ'h§yÜhsØ6B*CJOJQJ]phhsØCJOJQJh‚zÜház+CJEHúÿOJQJh¾2­ház+CJOJQJhú
ƒhú
ƒCJOJQJ.øãûãüãýãþãä%ä#å$åpåuåvå
æ æ æµæççèèè
è èZë[ë`ëaëöìÞì˸«ö«œ«‹}o‹«öb[bQC«b«bjhoz0JOJQJUhozCJOJQJ
hsØCJZhú
ƒhú
ƒCJOJQJhxB*CJOJQJphhNKVB*CJOJQJph!h¾2­ház+B*CJOJQJphh‚zÜház+CJEHúÿOJQJh¾2­ház+CJOJQJ$hóM,hx5B* CJOJQJph `$hóM,hóM,5B* CJOJQJph `jÃZhxCJOJQJUhxCJOJQJhsØCJOJQJaëbëcë¸ë¹ëÃëÄë|í~í†íˆíŠí’î”î¢î¤î°î²îúîüîdïfïrïtïŒïŽï
ðð]ð^ðcðÔðÕðÙðÚðTñUñYñòò
òóöèÛÎÛÎÛÎÇνÛÎÛ½³ÎÛ©ÛÎÛ½ÇÎ۟ےƒvÎvÎvÎv½ÇÎvh¾2­hozCJOJQJh‚zÜhozCJEHúÿOJQJhozhozCJOJQJhyCJOJQJház+CJOJQJhsØhsØCJZhsØCJOJQJ
hsØCJZhú
ƒhú
ƒCJOJQJh¾2­ház+CJOJQJjhoz0JOJQJUhozCJOJQJ)¶æ î&þöø S à
á >éÓ½«œŠxbb $„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdáz+ $dh¤¤x[$\$a$gdsØ $dh¤¤x[$\$a$gdsØ $¤¤[$\$a$gdsØ $dh¤¤[$\$a$gdsØõ$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdozk$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdozk$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdáz+ óó ó"ó&ó,ó4ó6ó:ó ø¥ø¦ø¨ø!ù&ù'ù)ùù„ùù¢ùú ú!ú"ú}ú~úƒúúŽú“ú”ú•ú–ú—ú½úÂúÃúñáÔáÇáñáÇáÔáÇáÔáǺǰǦ˜¦Ç‹|ÇoÇo¦˜¦Ç_Ôh¾2­hsØ6CJOJQJ]hú
ƒhú
ƒCJOJQJh‚zÜhozCJEHúÿOJQJhozhozCJOJQJjhoz0JOJQJUhozCJOJQJh«vÁCJOJQJhÙhÙCJOJQJh¾2­hozCJOJQJhsØ6CJOJQJ]h¾2­hoz6CJOJQJ]hú
ƒhú
ƒCJOJQJ]%ÃúÅú˜û¤û¥ûü
ü üüü&þáþâþ0ÿ1ÿVXdf˜šª¬ÔÖàâ&*:"\"]"^"f"g"•"œ"Á"Â"ä#å#ë#ì#2>é?ì?M@R@U@W@AAB‚BCCTCWCáCèCnDýDþDEEtEuE~EEBFCFHFIFSFTF]F^F_F`FÄFÅFÊFÌFÍFÎFcG{G|G‚GƒG“G”GGžG¡G¢G±G²G³G´G¸Gñä×ä×äÍäÍä×äñäÍä×äÍäÍä×äÃ䶩¶©¶©¶©¶©¶©¶©¶Í¶©¶©Í¶©Í¶Í©Í©¶©¶Í¶©¶©¶Í¶hú
ƒhú
ƒCJOJQJház+ház+CJOJQJhuÜCJOJQJhsØCJOJQJhÙhÙCJOJQJh¾2­h}kCJOJQJh‚zÜh}kCJEHúÿOJQJB¸G¹GÈGÉGÏGÐGÑGíGîGóGôGHHH HHH%H*H6H7HGHHHPHSHTHkHlHmHqHrH!I"I'I(I@IKITI™IžI¼OP’P®P¯PµP¼P|RóæóæÜóæóæóæóæóæóοæóæóæÜóæÜóÜóæóæóæµæ¤–¤‰¿‰Ü‰y‰h¾2­ház+6CJOJQJ]h¾2­ház+CJOJQJhyB*CJOJQJph!h¾2­ház+B*CJOJQJphhÙ^æCJOJQJh‚zÜház+CJEHúÿOJQJház+ház+CJOJQJ]hsØCJOJQJház+ház+CJOJQJhú
ƒhú
ƒCJOJQJ/|R}R~RƒR‰R¡R¢R¦R§R!S"S#S:S;SS?S@SISJSMSNSöèÛËÛ¾Û¾Û´£–‚£r£eR?R?R%h¨uðhdx°B*CJ OJQJaJ phÿ%h¨uðhdx°B* CJ OJQJaJ ph€hozház+CJOJQJhozhoz0J>*CJOJQJ'jƒ²hozh0màCJOJQJUhozhozCJOJQJ!jhozhozCJOJQJUhozCJOJQJhú
ƒhú
ƒCJOJQJh¾2­ház+6CJOJQJ]h¾2­ház+CJOJQJjhoz0JOJQJUhozCJOJQJNStSuSÊSËSÌSãSäSåSæSçSèSíSSTVT–U—U>VìÜìɱžƒ±q±ž^M*CJOJQJaJ 4jð²h¨uðhdx°B* CJOJQJUaJ ph€%h¨uðhdx°B* CJOJQJaJ ph€.jh¨uðhdx°B* CJOJQJUaJ ph€%h¨uðhdx°B* CJ OJQJaJ ph€hædQB* CJ OJQJaJ ph€%h¨uðhûZ:B* CJ OJQJaJ ph€èS—UL]N]jh¸rrWˆd(™ê›éÓÁ««•iéék$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdýÀk$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdÎ*âÀ$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdýÀï$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdýÀï$dh¤¤x[$\$a$gdx¢$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdÎ*âð$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdÎ*â
>V?V@VDVÈVÉVÊVÍVÏV‡XˆX‰XŒXŽX›X X¤XgYoY…Y‰YŠYŒYWZ_Z`Z•Z–Z¥Z¦Z®Z¯Z²ZG[H[k[m[r[s[ëÚëɵڵëɵڵëɢɕ…•…x…•…k•k•x…x…•a•a…khsØCJOJQJhú
ƒhú
ƒCJOJQJhsØ6CJOJQJ]h¾2­hÎ*â6CJOJQJ]h¾2­hÎ*âCJOJQJ%h‚zÜhÎ*âB*CJEHúÿOJQJph'h¾2­hsØ6B*CJOJQJ]ph!h¾2­hÎ*âB*CJOJQJph!hsØ6B*CJOJQJ]ph'h¾2­hÎ*â6B*CJOJQJ]ph&s[¯[°[Ç[Ê[Ï[
\\\o\x\L]M]N]~]†]i^j^k^o^q^À^Á^Â^Æ^W`óæóÙÉó¿±ó§óŸ•ˆxˆdSdEˆdSdˆhÙhÙCJOJQJ]!hsØ6B*CJOJQJ]ph'h¾2­hsØ6B*CJOJQJ]phhýÀhÎ*â6CJOJQJ]hýÀhÎ*âCJOJQJhxCJOJQJj]³hxUhNKVCJOJQJjhýÀ0JOJQJUhýÀCJOJQJh¾2­hÎ*â6CJOJQJ]hsØ6CJOJQJ]hú
ƒhú
ƒCJOJQJh¾2­hÎ*âCJOJQJW`\`]`(a+a3e4e5e9efffff¡f¥f¦f¨f«f­f³fVgZg[g]g`ghg†g‡gˆgŒgfhghhhjhohClñäÓÂÓ®®Ó®®‰Ó‰‰Ó{‰Ó‰‰Ó‰Ó®®Óm_mñäjhýÀ0JOJQJUhýÀB*CJOJQJphhsØB*CJOJQJph'hýÀhÎ*â6B*CJOJQJ]ph!hsØ6B*CJOJQJ]ph'h¾2­hsØ6B*CJOJQJ]ph!hÙhÙB*CJOJQJph!hýÀhÎ*âB*CJOJQJphhýÀhÎ*âCJOJQJh‚zÜhÎ*âCJEHúÿOJQJ$ClDlEl£m¤m§m¨m©mªmnn±o´o$p%p-p.pipnpopdqfqgqiq·r"t$t%tLvMvbxkxQyöèÛÎÛÄÛÎÛ·Û·ÛÎÛÎۨۗƒrƒ—ÛdTÛÄÛTÛhýÀhÎ*â6CJOJQJ]hsØhÎ*âCJOJQJ]!hsØ6B*CJOJQJ]ph'hýÀhÎ*â6B*CJOJQJ]ph!hýÀhÎ*âB*CJOJQJphh‚zÜhÎ*âCJEHúÿOJQJhÙhÙCJOJQJhsØCJOJQJhú
ƒhú
ƒCJOJQJhýÀhÎ*âCJOJQJjhýÀ0JOJQJUhýÀCJOJQJ QyUyZy\y^yzz"z#z$z%zIzczdzizjzkzÃ}ã}T~W~r¤€¥€ˆŠ“”5‚:‚‡"‡ɇʇˇχWˆ±ˆ²ˆSŠTŠ‹ ‹dóä×ó×Ê×À×Ê×ÀÊÀ×Ê×À׳צÀ¦À¦À¦ä¦–¦†y†¦×À×À×äצhsØ6CJOJQJ]h¾2­hsØ6CJOJQJ]h¾2­hÎ*â6CJOJQJ]h¾2­hÎ*âCJOJQJhÙhÙCJOJQJhsØCJOJQJhú
ƒhú
ƒCJOJQJhýÀhÎ*âCJOJQJh‚zÜhÎ*âCJEHúÿOJQJhýÀhýÀCJOJQJ,ȏɏœ ‘#‘ä“é“ê“0—4—5—6—7—F—G—'™(™֙יؙٙñ™ò™ߛá›é›ê›ë›öéßéßéÒéÃ鲟Œ²{²{²é²ŸŒŸ²m²_²éSj¤Ûh‚BCJEHúÿUh‚BB*CJOJQJphhsØB*CJOJQJph!hú
ƒhú
ƒB*CJOJQJph$hsØhsØ6B*CJOJQJph$hsØhÎ*â6B*CJOJQJph!h¾2­hÎ*âB*CJOJQJphh‚zÜhÎ*âCJEHúÿOJQJhÙhÙCJOJQJhsØCJOJQJh¾2­hÎ*âCJOJQJhyCJOJQJê›ì›©œ!Ÿº¥—®wÀÅË,Ô½æí××Á«•iS^$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdÎ*â¨$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdÎ*âð$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdýÀk$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdýÀ•$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdýÀï$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdýÀï$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdÎ*âï$dh¤¤x[$\$a$gd‚B ë›ì›ñ›!Ÿ¡¡±¡²¡F£Q£n¤s¤Œ¤¤’¤—¤¹¥
¦
¦§§6¨?¨N­S­ø­ý­š®£®0¯3¯Š¯‹¯D³ôåØËÁËÁË·Ë­Ë ‘ €ËsËÁËiËåË­Ë\ËsËÁËhýÀh6KCJOJQJhVsúCJOJQJhÙhÙCJOJQJ!hýÀhÎ*âB*CJOJQJphh‚zÜhýÀCJEHúÿOJQJhýÀhýÀCJOJQJhyCJOJQJhÙ^æCJOJQJhsØCJOJQJhýÀhÎ*âCJOJQJh¾2­hÎ*âCJOJQJh‚zÜhÎ*âCJEHúÿOJQJh‚BCJEHúÿOJQJ!D³N³´´kµlµ6¶;¶k¶p¶ϹйѹÒ¹ º¢º½€½¾¾¾¾:¾;¾C¾D¾y¾~¾ÀÀMÀRÀ5Á@fhnrŽ–˜¾¿ÀÁÉÎÙÞçè 
ÊË$%óèàèàèàèàèÙèÎèÎèÙèÎèàèÀÎèÙ¸´¥™¥™¥™¥™¥ŠŠ}hlóhÎ*â@ˆÿÿCJEHúÿ
h5% @ˆÿÿhlóhÎ*â@ˆÿÿhló5B* CJph `hlóhló5B* CJph `hlójEÀ hlóUh5% B*OJQJZphhú
ƒhú
ƒB*ph h¾2­hÎ*âh5% B*phh¾2­hÎ*âB*phhýÀhÎ*âCJOJQJ,Áè57bˆrt‚nåÓů™‡xffW@„dh¤x1$`„gd,Þ@$„dh¤x1$`„a$gd>`@„dh¤`UmHnHu h¾2­h6K h5% 6]h¾2­hÎ*â6]h¾2­h6K6] h6K6] h¾2­hÎ*âh5% 6B*]phh¾2­hÎ*â6B*]phh5% B*phhú
ƒhú
ƒB*phh¾2­hÎ*âB*phhlóB*phh,Þ5B* CJph `hlóh,Þ5B* CJph `$pƒ‰ÍÐîóô")ý"%.`a=>G_mnqrst‚ùïùïùïèùïÝÎÝÃݶ¬Ý¡“Ý„yqi\iMh>`h>`5B* CJph `jÐã
h>`B*Uphh>`B*phhì:B*phh¾2­hì:B*phh>`hì:5B* CJph `h¾2­hÎ*â6B*]phhì:6B*]phhì:@ˆB*phh>`hÎ*â@ˆB*phhÙhÙB*phh‚zÜhÎ*âB*CJEHúÿphh¾2­hÎ*âB*ph h>`6]h¾2­hÎ*â6] h¾2­hÎ*â‚Œ–¡¢çèí>?DE¹ºÆÈæçmnoqt’“ž68HIòåØåËåò¼å¬åËåòåòåËåò壕ŠŠtŠtŠl]V h¾2­hÎ*âh>`h>`5B* CJph `h>`B*phhú
ƒhú
ƒB*phhÙhÙB*phh¾2­hÎ*âB*phjh>`UmHnHuhì:hÎ*â@ˆþÿhì:hÎ*â6@ˆþÿB*]phhì:hÎ*â6@ˆþÿB*phhì:h>`@ˆþÿB*phhì:huÜ@ˆþÿB*phhì:hÎ*â@ˆþÿB*phhì:hì:@ˆþÿB*ph!nIì Ç#v+.[52`y$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdfR×y$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gd>`y$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdÎ*âð$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdÎ*âð$dh¤¤x[$\$a$gdì:
&„hdh¤x`„hgdÎ*â
IÓÚßæü  % ( * 4 ; < l m € ‰ Š Ž  ‘ œ  Ÿ £ ¥ ¦ ¨ © ¬ ¯ ± ² º » ¿ îàîÏî¼î¯¥¯¥¯¥¯¥¯—‰—~‰—‰—‰—~—n^n—‰—‰—hì:hì:6CJOJQJ^Jhì:hÎ*â6CJOJQJ^Jhì:6CJOJQJhì:hì:6CJOJQJhì:hÎ*â6CJOJQJhì:CJOJQJh¾2­hÎ*âCJOJQJ%h‚zÜhÎ*âB*CJEHúÿOJQJph!hd^Phd^PB*CJOJQJphhuÜB*CJOJQJph!h¾2­hÎ*âB*CJOJQJph$¿ À Ä Æ Ç Ê Ì Ð Ò Ó ë ï ð ò ó ô ø .!0!t!u!‡!ˆ!Ç!È!Ë!Í!""#"%"Y"Z"ñãØȸȦ”‚sf\f\fRf\f\f\f\f\f\f\f\h}kCJOJQJhì:CJOJQJh¾2­hÎ*âCJOJQJh¾2­hÎ*âCJOJQJ^J"h¾2­hÎ*â6CJOJQJ]^J"hì:hÎ*â6CJOJQJ]^J"hì:hì:6CJOJQJ]^Jhì:hì:6CJOJQJ^Jhì:hÎ*â6CJOJQJ^Jhì:6CJOJQJhì:hÎ*â6CJOJQJhì:hì:6CJOJQJ Z"‡"ˆ"##)#*#`#e#f#Æ#’%°%&0&-'.'O'P'b(u(_)`)e)f)**^,a,
---C-L-óéóéóéóÚóÉó¿ó¿ó¿²®² ²óÚ󑅑v‘gU‘U"h¾2­hÎ*â6CJOJQJ]aJhfR×6CJOJQJ]aJhÙhÙCJOJQJaJhfR×CJOJQJaJh¾2­hÎ*âCJOJQJaJhfR×hfR×6CJOJQJhfR×h{T¤hfR×CJOJQJhfR×CJOJQJ!h¾2­hÎ*âB*CJOJQJphh‚zÜhÎ*âCJEHúÿOJQJhì:CJOJQJh¾2­hÎ*âCJOJQJ!L-X-[-v.w.////™1œ1Ó1Ö122T5W5X5Y5·5¹599999•9o:p:q:F;K;¦;¯;ñâñÖñĵÄñâñâñ¤ñ˜Öˆñ˜ñĵÄñ¤ñÖ{ñoñ^ h>`hÎ*â@ˆCJOJQJaJhŠEzCJOJQJaJjœÎ h>`h>`EHðÿUjh>`0JOJQJUaJhfR×CJOJQJaJ h‚zÜhÎ*âCJEHúÿOJQJaJhfR×6CJOJQJ]aJ"h¾2­hÎ*â6CJOJQJ]aJh>`CJOJQJaJhÙhÙCJOJQJaJh¾2­hÎ*âCJOJQJaJ!¯;°;³;µ;¶;·;¸;ì;í;!*CJOJQJaJ ¡H¢H¹HºH»H¼H½H¾HÃHüJýJ#K,K2K3K9K>KCKDKÂKèÕºè¨èՓ€q€[H[€[H[€%h‹xT6B*CJOJQJ]aJph+h¾2­hŠ"6B*CJOJQJ]aJphh¾2­hŠ"CJOJQJaJ%h¾2­hŠ"B*CJOJQJaJph)h‚zÜhŠ"B*CJEHúÿOJQJaJph#h¨uðhdx°0J>*CJOJQJaJ 4jq‰
h¨uðhdx°B* CJOJQJUaJ ph€%h¨uðhdx°B* CJOJQJaJ ph€.jh¨uðhdx°B* CJOJQJUaJ ph€ÂKÇKÌKÍKLLLL L LLLLL!L"LNLVLXLYL\L_LaLdL'M,M.M/MµMÃMéÖ𝰍°°°°°wÖw°wÖw°b°°M(h‹xThŠ"6B*CJOJQJaJph)h‚zÜhŠ"B*CJEHúÿOJQJaJph+h¾2­hŠ"6B*CJOJQJ]aJphh‹xTB*CJOJQJaJph%hú
ƒhú
ƒB*CJOJQJaJph%h¾2­hŠ"B*CJOJQJaJph%h¾2­h‹xTB*CJOJQJaJph%h‹xT6B*CJOJQJ]aJph+h¾2­h‹xT6B*CJOJQJ]aJphÃMÄMýPþPÊRËR V%VšY»Ym[n[ª\­\)]*]¬^­^?_D_ b¢bòbób0c7c¤c¦cªc«cxd‚dƒd„dRhëØÉعؤععؑععؤعع؁ععØkXkØ%h‹xT6B*CJOJQJ]aJph+h¾2­hŠ"6B*CJOJQJ]aJphhuÜB*CJOJQJaJph%hÙhÙB*CJOJQJaJph)h‚zÜhŠ"B*CJEHúÿOJQJaJphh‹xTB*CJOJQJaJphh¾2­hŠ"CJOJQJaJ%h¾2­hŠ"B*CJOJQJaJph(h‹xTh‹xT6B*CJOJQJaJph"RhWh†j‡jckfkËlÐl mmm‘mEqJqxtyt:v;v'y)y¬yÌy&z+z} }},~.~X~ê×Ç״פה×Ç×êׅ×u×Ç×Ç×ê×`M×Ç×%h‹xThŠ"B*CJOJQJaJph(h‹xThŠ"B*CJOJQJ]aJphhyB*CJOJQJaJphh¾2­hŠ"CJOJQJaJh}kB*CJOJQJaJphh«vÁB*CJOJQJaJph%hÙhÙB*CJOJQJaJphh‹xTB*CJOJQJaJph%h¾2­hŠ"B*CJOJQJaJph)h‚zÜhŠ"B*CJEHúÿOJQJaJphX~Y~m~n~ÔÕçè'€(€:€;€K‚O‚%ƒ*ƒL„M„V„Y„¡„¢„£„¤…§…مڅډۉìÙìÙìÙìÙìÙìÙÉٴ٥ْقrْÙbÙM(hú
ƒhú
ƒB*CJOJQJ]aJphh‹xTB*CJOJQJaJphjh°Y0JOJQJUaJh°YB*CJOJQJaJph%hÙhÙB*CJOJQJaJphh¾2­hŠ"CJOJQJaJ)h‚zÜhŠ"B*CJEHúÿOJQJaJphhŠ"B*CJOJQJaJph%h¾2­hŠ"B*CJOJQJaJph%hú
ƒhú
ƒB*CJOJQJaJphytM„0‹ô—P›!žU §S­‰¶¡ºÓ¿MÇ
ÎéÓ½½§§§ÓÓӑ{§¶$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdŠ"²$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdŠ"y$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdŠ"þ$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdŠ"ð$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdŠ"$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdŠ"
ۉ݉à‰á‰â‰OŠPŠsŠvŠxŠzŠ|Š/‹0‹5‹6‹àŽáŽ&”+”ó—ô—O›tœéÓ¾¨•…•r¨r¨•cRc•…•=•c•c)h‚zÜhŠ"B*CJEHúÿOJQJaJph h‚zÜhŠ"CJEHúÿOJQJaJh¾2­hŠ"CJOJQJaJ%h‹xT6B*CJOJQJ]aJphh‹xTB*CJOJQJaJph%h¾2­hŠ"B*CJOJQJaJph+h¾2­hŠ"6B*CJOJQJ]aJph(hú
ƒhú
ƒB*CJOJQJ]aJph+h‹xThŠ"6B*CJOJQJ]aJph+h‹xTh‹xT6B*CJOJQJ]aJphtœxœþœŸƒŸŸžŸÁ  _¡`¡c¡d¡ô£õ£¤ ¤‰¤Š¤ó¥ø¥ù¥§¨¨s©u©¦ªôåÔåÈåÈå¼å¼åÈå°å¼å¼åŸå}m}]}hx6ÈB*CJOJQJaJphhuÜB*CJOJQJaJph%h¾2­hŠ"B*CJOJQJaJphh¾2­hx6ÈCJOJQJaJ h‚zÜhx6ÈCJEHúÿOJQJaJh°YCJOJQJaJhx6ÈCJOJQJaJhyCJOJQJaJ h‚zÜhŠ"CJEHúÿOJQJaJh¾2­hŠ"CJOJQJaJhŠ"CJOJQJaJ¦ª©ª««R­S­´®¹®ù¯°°²²²$²ˆ¶‰¶’·—·¸¸$¸%¸ º¡ºÒ¿žÀ£ÀìÙìÙÊٵٟŠÙzÙjÙÊÙµÙWÙWÙÊÙÊF h‚zÜhŠ"CJEHúÿOJQJaJ%hú
ƒhú
ƒB*CJOJQJaJphhVsúB*CJOJQJaJphhx6ÈB*CJOJQJaJph(hx6ÈhŠ"B*CJOJQJ]aJph+h¾2­hŠ"6B*CJOJQJ]aJph)h‚zÜhŠ"B*CJEHúÿOJQJaJphh¾2­hŠ"CJOJQJaJ%h¾2­hŠ"B*CJOJQJaJph%hÙhÙB*CJOJQJaJph£ÀðÀñÀYÂZ¦«‡đĒēÄÌÅÍÅÎÅÐÅÒÅÓÅØÅÚÅQÆRÆSÆTÆUÆWÆYÆ]Æ^Æ_Æ`Æ{Æ|Æ~ÆLÇLÈMȼÉÁÉ(Ê*Ê-Ë.Ë.ÌñåñåñÙñǸÇñåñåñåñåñ¬¬ñǸǝññ}ñåñlñåñåñ h‚zÜhŠ"CJEHúÿOJQJaJ%h¾2­hŠ"B*CJOJQJaJphjމ
h>`h>`EHðÿUhú
ƒhú
ƒCJOJQJaJh>`CJOJQJaJh>`6CJOJQJ]aJ"h¾2­hŠ"6CJOJQJ]aJhŠEzCJOJQJaJhx6ÈCJOJQJaJh¾2­hŠ"CJOJQJaJ*.Ì/Ì1Ì2Ì3Ì4ÌÒÌØÌeÏjÏ4Ð5ÐÑÑbÑ‚ÑÌÒÑÒÐÓÑÓtÔvÔdÕeÕfÕgÕÆÕÖ Ö(Ö)ÖZÖ[Ö\Ö]Ö˜ØñâÖâñâÄâ¸âÖâÖâÖâ§âÖâÖâñ•ñâ‚o‚o‚o]o‚"jΗ
h>`h>`B*EHðÿUph%hú
ƒhú
ƒB*CJOJQJaJph%h¾2­hŠ"B*CJOJQJaJph#jð“
h>`CJEHðÿOJQJUaJ h‚zÜhŠ"CJEHúÿOJQJaJhyCJOJQJaJ"h¾2­hŠ"6CJOJQJ]aJhx6ÈCJOJQJaJh¾2­hŠ"CJOJQJaJhú
ƒhú
ƒCJOJQJaJ#˜Ø™Ø»Ø¼Ø½Ø¾ØšÙëÙíÙBÛGÛÜ Ü‡Ü§ÜýÝþÝÞÞÞWÞ"à*à
ää¨æ©æ°æ±æ¯è°èÀèÁèïÜïÜïÜÍÁÍ°ÍÁÜïܝïܝÜ͋ͰÍ|l|Í|ÍÁhx6ÈhŠ"6CJOJQJaJhú
ƒhú
ƒCJOJQJaJ"h¾2­hŠ"6CJOJQJ]aJ%hú
ƒhú
ƒB*CJOJQJaJph h‚zÜhŠ"CJEHúÿOJQJaJhx6ÈCJOJQJaJh¾2­hŠ"CJOJQJaJ%h¾2­hŠ"B*CJOJQJaJphhx6ÈB*CJOJQJaJph
ΛÙXÞÍæîäüL %%&%O%u%’%éÓ½½½§§——‡qw$„àdh¤¤x[$\$^„àa$gdcYw$¤¤à1$[$\$a$gddx°w$¤¤à1$[$\$a$gdŠ"$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdŠ"y$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdŠ"˜$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdx6Ș$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdŠ" ÁèÂèÃèÄèÍéÎéÏéøéúévêwê-ë1ëÑìÖìCíDíFíGíí„í“í”íMîNîÒðÓðŽñ‘ñ¥ò¬òóóóóèÙ;¦Í¾Í¾Í¾Í¾•¾Í¾Í¾†¾Í¾Í¾Í¾†¾z¾hYhhx6È6CJOJQJ]aJ"h¾2­hŠ"6CJOJQJ]aJhuÜCJOJQJaJhÙhÙCJOJQJaJ h‚zÜhŠ"CJEHúÿOJQJaJ.j}¬
hx6Èhx6ÈB*CJEHøÿOJQJUphÿh¾2­hŠ"CJOJQJaJhx6ÈCJOJQJaJhú
ƒhú
ƒCJOJQJaJ.j©¥
hx6Èhx6ÈB*CJEHøÿOJQJUphÿ"óEõQõ”õ˜õšõõªõ¯õ9ö:öYþ\þ]þbþcþdþeþhþlþqþrþCÿLÿ˜ÿ™ÿ78)ñåñÓÄÓñ³ñåñÓÄÓ£Ž£Óñ³ñ{e{U{U{hx6ÈB*CJOJQJaJph+h¾2­hŠ"6B*CJOJQJ]aJph%h¾2­hŠ"B*CJOJQJaJph(jò±
hx6Èhx6ÈCJEHøÿOJQJU]hú
ƒhú
ƒCJOJQJ]aJ h‚zÜhŠ"CJEHúÿOJQJaJhx6È6CJOJQJ]aJ"h¾2­hŠ"6CJOJQJ]aJhx6ÈCJOJQJaJh¾2­hŠ"CJOJQJaJ)*-âã %=BCXY[\  H K ê ë K L *0| +ìàÑàÑÅÑ´Ñ£•£‡£‡£v£‡£i£[£v£‡£huÜB*CJOJQJphh¾2­hŠ"CJOJQJ!hÙhÙB*CJOJQJphhx6ÈB*CJOJQJphh6KB*CJOJQJph!h¾2­hŠ"B*CJOJQJph h‚zÜhŠ"CJEHúÿOJQJaJh«vÁCJOJQJaJh¾2­hŠ"CJOJQJaJhx6ÈCJOJQJaJ%j¸
hx6Èhx6ÈCJEHöÿOJQJU+0ÒÓŸªLQŽ8;ïð — œ ?"B"G"$%%%&%'%>%ìÛÍÛ¼ÛìÛÍÛ«ÛÍÛÍÛÍ۝ìۊzbO%hŠ"hŠ"B*CJOJQJaJ phÿ.jhŠ"hŠ"B*CJOJQJUaJ phÿhŠ"B*CJOJQJaJ phÿ%h¨uðhdx°B* CJ OJQJaJ ph€h}kB*CJOJQJph!hÙhÙB*CJOJQJph!h¾2­h6KB*CJOJQJphhx6ÈB*CJOJQJph!h¾2­hŠ"B*CJOJQJph%h‚zÜhŠ"B*CJEHúÿOJQJph>%?%@%A%B%K%L%N%O%P%Q%_%`%j%k%u%v%%åͻͨ•‚•o_o_o_oG4%h¨uðhdx°B* CJOJQJaJ ph€.jh¨uðhdx°B* CJOJQJUaJ ph€hædQB* CJ OJQJaJ ph€%h¨uðhûZ:B* CJ OJQJaJ ph€%h¨uðhûZ:B*CJ OJQJaJ phÿ%h¨uðhdx°B* CJ OJQJaJ ph€%h¨uðhdx°B*CJ OJQJaJ phÿ#hŠ"hŠ"0J>*CJOJQJaJ .jhŠ"hŠ"B*CJOJQJUaJ phÿ4j®Í
hŠ"h0màB*CJOJQJUaJ phÿ%Ž%%%‘%’%—%Ÿ'¦'À'Ä'++Ð+Ñ+ï-ð-....!."./.0.5.6.åͻͨ•„q„q„•„d„V„E„V„E„E„E!hú
ƒhú
ƒB*CJOJQJphhx6ÈB*CJOJQJphh¾2­h%R.CJOJQJ$hx6Èh%R.6B*CJOJQJph!h¾2­h%R.B*CJOJQJph%h‚zÜh%R.B*CJEHúÿOJQJph%h¨uðhdx°B* CJOJQJaJ ph€#h¨uðhdx°0J>*CJOJQJaJ .jh¨uðhdx°B* CJOJQJUaJ ph€4jÎ
h¨uðhdx°B* CJOJQJUaJ ph€’%Ñ+'/`5€82=ýH}KM¹P˜Q±T“[¹[mf«glééÓÓééééééé齫••k$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gd%R.ð$dh¤¤à[$\$a$gdøqqð$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gd>`ð$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdx6Èð$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gd%R.6.&/'/^/_/c/d/e/f/•/–/›/œ//ž/š0œ0ã0ä0ô0õ0þ0ÿ0L1M1\1|1*333¥3§3´3¹3º3Õ3Ö3ù3þ3ÿ344#4$4îáîÐîÂîÐîÐî¯ÐîÂîÂîÐîÐîÂîÂî¡îÂîŽîá„ázám„m„h%R.h%R.CJOJQJh«vÁCJOJQJhx6ÈCJOJQJ%h‚zÜh%R.B*CJEHúÿOJQJphhVsúB*CJOJQJph%jˆÎ
hx6Èhx6ÈCJEHøÿOJQJUhx6ÈB*CJOJQJph!hú
ƒhú
ƒB*CJOJQJphh¾2­h%R.CJOJQJ!h¾2­h%R.B*CJOJQJph*$40414t4u4Ï4Ù4÷4ø4"5#5:5;5[5\5]5_5`5l5m5„5†5—5˜5¯5°5¶5·5Ã5Ä5È5É5Ù5Ú5å5æ5è5é5ê5ë5666£6¨6©6óéóéóéóéóéóéóßÑóéóéóÇóéóºóºóºóé󫜫œœ«œœóóh‚zÜh%R.CJEHúÿOJQJhx6ÈCJOJQJ^Jh%R.h%R.CJOJQJ^Jhú
ƒhú
ƒCJOJQJ^Jhú
ƒhú
ƒCJOJQJh6KCJOJQJjh%R.0JOJQJUh%R.CJOJQJhx6ÈCJOJQJh%R.h%R.CJOJQJ-©6{8|8}88ª8³899U9V9Y9Z9[9j9k9q9r99‚9Œ99Ú9Û9à9á9:::::i:j:k:l:y:z:†:‡::Ž::ž:¥:¦:¸:¹:¾:¿:Ì:Í:Ø:Ù:è:îàÒîŻű¤±Å¤Å¤Å¤Å¤Å¤Å¤Å¤Å¤Å¤Åî“î…î“î“î“î“î“î“î“î“î“îhx6ÈB*CJOJQJph!hú
ƒhú
ƒB*CJOJQJphhú
ƒhú
ƒCJOJQJhx6ÈCJOJQJhVsúCJOJQJh%R.h%R.CJOJQJjh%R.0JOJQJUh%R.B*CJOJQJph!h%R.h%R.B*CJOJQJph4è:é:ï:ð:ñ:ò:ÿ:;; ; ;;;;';(;4;5;;;;?;;‚;†;‡;›;œ;«;¬;±;²;³;Æ;Ç;È;É;Ø;Ù;$`k$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gd%R.k$„0ý„hdh¤¤[$\$]„0ý`„ha$gd>`k$„hdh¤¤[$\$`„ha$gd>`ð$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gd%R.ð$dh¤¤x[$\$a$gd>`ð„€û„Pþdh¤¤[$\$]„€û^„Pþgdøqq u«v«¬¬c¬d¬j¬k¬l¬m¬­ ­|®}®‘®’®º®¯¯)¯*¯+¯1¯2¯¢°£°Ö°×°U²Z²/³ùìâìÕìËìÕìËìâìÁ®ppbbO%h‚zÜh%R.B*CJEHúÿOJQJphhøqqB*CJOJQJph!hú
ƒhú
ƒB*CJOJQJphhâ¸B*CJOJQJphh>`B*CJOJQJph!h¾2­h%R.B*CJOJQJph$h>`h>`5B* CJOJQJph `h%R.CJOJQJhøqqCJOJQJhú
ƒhú
ƒCJOJQJh>`CJOJQJh¾2­h%R.CJOJQJ h>`h>`/³0³ͳγϳгÕ³Þ³ë³ì³í³î³ï³ð³õ³÷³ÿ³´´´BµCµEµFµGµHµ‰µñàÓƾ«›«›ˆzgz›«›«›«àñàVCVà%jøhhøqqhøqqCJEHøÿOJQJU!hú
ƒhú
ƒB*CJOJQJph$jÝh>`B*CJOJQJUphh>`B*CJOJQJph$h>`h>`5B* CJOJQJph `h>`5B* CJOJQJph `$h>`h>`5B* CJOJQJph `h>`B*phjæ(h>`B*Uphh¾2­h%R.CJOJQJ!h¾2­h%R.B*CJOJQJphhøqqB*CJOJQJphгí³î³ð³´E¹h»Ã¼È)Ê+ÊPÊí×½½×ק‘{aa$„@ù„@ùdh¤¤x[$\$]„@ù^„@ùa$gdˆ5¶$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gd%R.ó$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gd%R.k$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gd%R.ð$„@ù„@ùdh¤¤x[$\$]„@ù^„@ùa$gd>`ð$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gd%R.ð$dh¤¤x[$\$a$gd>` ‰µŽµ¶'¶0¶2¶w¶x¶æ¶ç¶d¸g¸¸“¸D¹E¹P¹Q¹‚¹ƒ¹ˆ¹‰¹â¹ã¹ä¹å¹è¹é¹õ¹ö¹û¹ººº»º¼º¿ºÀºźƺɺʺϺкÓºÔº»ëÚÌÚÌÚÌÚÌÚ»Ú»Ú®ÚÌڝŽ®ÚÌÚÌÚÌÚ}ÚÌÚ}ÚÌÚÌÚÌÚÌÚÌÚyÚhøqq!hú
ƒhú
ƒB*CJOJQJphh‚zÜh%R.CJEHúÿOJQJ!h¾2­h%R.B*CJOJQJphÿÿÿh¾2­h%R.CJOJQJ!hÙhÙB*CJOJQJphhøqqB*CJOJQJph!h¾2­h%R.B*CJOJQJph'h¾2­h%R.6B*CJOJQJ]ph.»
»>»?»g»u»v»w»z»}»~»'¼(¼¾•¾$¿&¿3¿:¿*À1ÀzÀ|À³ÀºÀtÁwÁûÁüÁÂÂ$Â%Â-Â.Â0Â3Â4ÂNÂVÂöÂ÷Â#Ä$Ä/Ä0ÄrÄyĸÄñàÒàŸŮŸŮşŮŕŅŮŅŮŸŸŸ®Å®Å¸Å…ŮŸŸŕÅh¾2­h%R.6CJOJQJ]huÜCJOJQJh‚zÜh%R.CJEHúÿOJQJhøqqCJOJQJhú
ƒhú
ƒCJOJQJh¾2­h%R.CJOJQJhøqqB*CJOJQJph!h¾2­h%R.B*CJOJQJphhuÜB*CJOJQJph0¸Ä»Ä©Å¹ÅÕÅÖÅ(Æ2ÆÜÆàÆâÆåÆlÇqÇ–Ç—Ç¡Ç¢ÇÕÇÞÇ.È2ȼÈåÉ$Ê(Ê)ÊóæÖæÌæ¿æÖ²Öæ£æ–æ–æÖæÌæ…r_Qhˆ5¶B*CJOJQJph%høqqhøqq@ˆýÿB*CJOJQJph%høqqh%R.@ˆýÿB*CJOJQJph!h¾2­h%R.B*CJOJQJphhú
ƒhú
ƒCJOJQJh‚zÜh%R.CJEHúÿOJQJhøqq6CJOJQJ]h¾2­hâ¸CJOJQJhøqqCJOJQJh¾2­h%R.6CJOJQJ]h¾2­h%R.CJOJQJhÙhÙCJOJQJ)Ê*Ê+ÊeÊfÊgʕʘÊÿÊËÎÍÑÍ|Î}ΒЗбеÐêÐñÐJÑKÑëÛÈÛÈ·¦·¦·˜·˜·ƒp]pJp7%høqqhøqq@ˆB*CJOJQJph%høqqhd^P@ˆB*CJOJQJph%høqqhx6È@ˆB*CJOJQJph%høqqh%R.@ˆB*CJOJQJph)høqqh%R.@ˆB*CJEHúÿOJQJphhøqqB*CJOJQJph!hÙhÙB*CJOJQJph!h¾2­h%R.B*CJOJQJph$hˆ5¶hˆ5¶5B* CJOJQJph `hˆ5¶5B* CJOJQJph `'jCnhˆ5¶5B* CJOJQJUph `PÊgÊ’ÐAØ ÛÎâìâãã!ã‰ãíÛů™ŠŠ™r[ð„`ú„`údh¤¤[$\$]„`ú^„`úgdøqqw$„`ú„`ú¤¤à1$[$\$]„`ú^„`úa$gdøqqð$¤¤[$\$a$gdøqqð$„hdh¤¤[$\$`„ha$gdøqq¼$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdøqq¼$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gd%R.$dh¤¤x[$\$a$gdˆ5¶$dh¤¤x[$\$a$gdˆ5¶
KєҕҴӵӷӸӼӽӾÓÝÓÞÓàÓäÓåÓæÓçÓèӇՋՌՐՑՔժիխհյնչÕÒÕÓÕÖÕ×ÕØÕÝÕÞÕëÕôÕìÙìÆìÙìÙÆìÆìÙƳ ³ìŠtŠtŠìÙìيtŠìÆì³Ù³ÆìŠ+høqqhøqq6@ˆB*CJOJQJ]ph+høqqh%R.6@ˆB*CJOJQJ]ph%jhøqqhnQ0J@ˆOJQJU%høqqhnQ@ˆB*CJOJQJph%hú
ƒhú
ƒ@ˆB*CJOJQJph%høqqhøqq@ˆB*CJOJQJph%høqqh%R.@ˆB*CJOJQJph'ôÕ÷ÕøÕ2Ö=ÖEÖWÖ\ÖbÖM×N×W×X×Ê×Î×ØØ@ØA؆؋ØÝØéÓÀÓÀ«ÀÓÀ˜À˜ÀƒÀpÀp_PCh¾2­h%R.CJOJQJh‚zÜh%R.CJEHúÿOJQJ!h¾2­h%R.B*CJOJQJph%høqqhøqq@ˆB*CJOJQJph(høqqh%R.@ˆB*CJOJQJ]ph%hú
ƒhú
ƒ@ˆB*CJOJQJph(høqqh%R.6@ˆB*CJOJQJph%høqqh%R.@ˆB*CJOJQJph+høqqh%R.6@ˆB*CJOJQJ]ph+høqqhnQ6@ˆB*CJOJQJ]phÝØáØâØæØ_Ùj٢٩٭ٯٵÙÚÚwÚxڝڠÚÛðÛñÛ÷ÛøÛAÜpܸܹܲܳÜdßlßðãðÖÌÖ»§–§»ˆ»w»f»ÖÌÖÌÖ»ÖYÖYÖ»hú
ƒhú
ƒCJOJQJ!hÙhÙB*CJOJQJph!h¾2­hnQB*CJOJQJphhøqqB*CJOJQJph!høqq6B*CJOJQJ]ph'h¾2­h%R.6B*CJOJQJ]ph!h¾2­h%R.B*CJOJQJphhøqqCJOJQJh¾2­h%R.CJOJQJhøqq6CJOJQJ]h¾2­h%R.6CJOJQJ]lßmßqßrßsßt߉ߊߒߓߙߞ߯߶ßà#àcàdà«â¬âÍâÎâÏâñâòâüâýâ ããîÝÏÝîÝîÝîݼݮݚ݌ÝÏÝÏÝ|k|k|X$høqqhøqq5B* CJOJQJph `!hú
ƒhú
ƒB* CJOJQJph `høqq5B* CJOJQJph `jhøqqUmHnHu'h¾2­h%R.6B*CJOJQJ]phhÙ^æB*CJOJQJph%h‚zÜh%R.B*CJEHúÿOJQJphhøqqB*CJOJQJph!h¾2­h%R.B*CJOJQJph!hú
ƒhú
ƒB*CJOJQJphããã ã!ã$ã7ã8ã9ã:ãPãSãdãgãˆã’ã“ã£ã¤ã¥ã¼ã½ã¾ã¿ãíÝȸ¥•¥•¥•¥•¥•¥•¥Ý}jO}=#h%R.h%R.0J>*CJOJQJaJ 4jðãh%R.h0màB* CJOJQJUaJ ph€%h%R.h%R.B* CJOJQJaJ ph€.jh%R.h%R.B* CJOJQJUaJ ph€høqq5B* CJOJQJph `$h>`høqq5B* CJOJQJph `h%R.B* CJOJQJaJ ph€(j©høqqB* CJOJQJUaJ ph€høqqB* CJOJQJaJ ph€$høqqh%R.5B* CJOJQJph `‰ã£ã¤ãÁãÍãä0ä€éÓïœ÷LûíÕŵµŸ‰see
„hdh¤x`„hgdnQ¼$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdnQ$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdnQw$„àdh¤¤x[$\$^„àa$gdcYw$¤¤à1$[$\$a$gddx°w$¤¤à1$[$\$a$gd%R.w$„`ú„`ú¤¤à1$[$\$]„`ú^„`úa$gdøqqð$dh¤¤x[$\$a$gdøqq
¿ãÀãÁãÊãËãÌãÍãää+ä,ä-ä.ä/ä0äèÕ¯œ¯‰q^Cq1q^#h¨uðhdx°0J>*CJOJQJaJ 4j]äh¨uðhdx°B* CJOJQJUaJ ph€%h¨uðhdx°B* CJOJQJaJ ph€.jh¨uðhdx°B* CJOJQJUaJ ph€%h¨uðhûZ:B* CJ OJQJaJ ph€%h¨uðhûZ:B*CJ OJQJaJ phÿ%h¨uðhdx°B* CJ OJQJaJ ph€%h¨uðhdx°B*CJ OJQJaJ phÿ%h%R.hdx°B* CJOJQJaJ ph€.jh%R.h%R.B* CJOJQJUaJ ph€0ä5ä­æ°æéé8é9éGéNéé€é¸ë¾ëÍëØë=ìDì*í+íAíDíˆî‰îOïPïaïbï»ïÌïÎïÐïÒïÓï²ðìÛÊÛìۼۮۡۍۍۮÛÛÊÛÛnÛnÛ`Û`Û¡Y h¾2­hnQhyB*CJOJQJph!hú
ƒhú
ƒB*CJOJQJphhhN=B*CJOJQJph'h¾2­hnQ6B*CJOJQJ]phh¾2­hnQCJOJQJhuÜB*CJOJQJphhøqqB*CJOJQJph!hÙhÙB*CJOJQJph!h¾2­hnQB*CJOJQJph%h‚zÜhnQB*CJEHúÿOJQJph"²ð³ð·ð¸ðññññjñkñlñoñÆñËñÌñ ò ò
òòòò|ò~òò„òŽòò*õ-õböcö"÷)÷)ù*ù+ù/ù¢ù£ùúúLûcûdûåûæûêûðûñûôûüü%ü&ü-ü0üJüùòùòèáèò×á×òÌòȾȺòÈòºò³òºò³òºò¬ò¥¡¥òºòÌòš“š“š“š“šš“š“šhy hhN=hhN= hhN=hnQh⸠h¾2­h⸠hd^Phd^P hÙhÙhhN=jhnQ0JUhnQh‚zÜhnQCJEHúÿh¾2­hhN=6] hhN=6]h¾2­hnQ6] h¾2­hnQ hú
ƒhú
ƒ8LûÜûhü‚üšüäü(ý\ý˜ýÅýÿýrþÿú ííííÙÃ³í¡“““…““
„hdh¤ý?ýBýCýFýIýPýeýgýjýpýqýuývý…ý†ý–ý ý«ý¬ýüõîõãØãØãØãØãØãØãÊü󪳡õîõîõÊõ–îõîõîõîõõîõîõîõîîõîõ hhN=huÜ hhN=hd^PhhN=hhN=hhN=@ˆûÿhhN=huÜ@ˆûÿhhN=hnQ@ˆûÿ hú
ƒh¨ hú
ƒhhN=jhhN=UmHnHuhhN=hhN=mH sH hhN=hnQmH sH  hhN=hhN= hhN=hnQhy8¬ý±ýÄýÅýÿýþ þuþ|þþ—þàþêþÿÿÒÿÓÿ3:KL_`…†rucdÀÁÖÜŽ§¨µ¶ÍÎÐÜÝÞö÷]def’ùòùëòäòÝòÝòÙòùòùòÎÅëÁë½ë½ë½ë¶ë½ë½ë²ë«ë«ë«ë«ë¤ë«ë«ë«ë«ë² –ë¶jhnQ0JUhnQ h¾2­h⸠hú
ƒhú
ƒhuÜ hÙhÙhhN=hÙ^æhhN=hnQCJh‚zÜhhN=CJEHúÿh¨ hhN=hd^P hhN=huÜ h¾2­hnQ hhN=hnQ hhN=hhN=;’¤¥þ
(CMÑÒ× 34D E N O Ê Ë O
V




Q X “  ° ¶ ¼ Æ  ‘ ’ ” › « ± +,klqry×ØŒŽŽùõùñùñùñùñùæÛù×ùõùõùõùõùÓùÌùÌùÅùñù×ùñùÁ·ùÅù×ùõù³ùÁ¨ùÓùõù¤šùÌjh0mà0JUh0màh‚zÜhnQCJEHúÿhâ¸jhnQ0JUhnQ hd^Phd^P hú
ƒhú
ƒhuÜh\&Œh‚zÜhhN=CJEHúÿhhN=hhN=CJEHúÿhÙ^æhhN= h¾2­hnQ< CªØ†´ß 5 û F
ùx–ƒ¥#)»,R-/£3¹:à:ññññãññññññññññññññññññÖ
„8dh1$^„8gdhN=
„hdh¤¥>¦>¨>­>|?À?@:@
A A(A)ACC C!CoCqC€CC¡C¤CÚCÛCæCçCDD'D(DlDsD¹DºD»D¼D/E4E+F4FWF^FnGrGsGùõùñçùÜùØùØùÑùÑùÑùÑùØùØùÊùÑùÑùÑùÑùÃùؼØù­¢š¢’¢Š‚hO£B*phhI B*phhuÜB*phhNKVB*phh¾2­hnQB*phh‚zÜhnQB*CJEHúÿph h¾2­hhN= hd^Phd^P hÙhÙ hú
ƒhú
ƒhhN=h‚zÜhnQCJEHúÿjh0mà0JUh0màhuÜ h¾2­hnQ0sGH$H&H¼H¾HòHôHöH6I8IZI\I”I–I¦I¸IJJJJJJ'J(J K
KKKGKgKsKtK¢K©KÉKÊKíKôKøKL“L³LMMBMIMnMuMÙNÜN§OôãôØôãɽصصحإØôصصØôصصصص؝صؕؕصص؝ؕ؊ØhÙhÙB*phhÙ^æB*phhuÜB*phhNKVB*phhyB*phhO£B*phhO£B*OJQJphhú
ƒhú
ƒB*OJQJphh¾2­hnQB*ph!hO£hO£B*CJOJQJphhú
ƒhú
ƒB*ph3§O¬O¹PºP¹R¼R7S8SÔTÛTbUiUÐVÑV|XX[[™^œ^a$a*a+aðåÞͼͮ͠͏ͮÍ|ÍobUbFbgLghhh h
h h)h+h£h¤hªh­høhúhiiióæÖóÌóÌóÌóÌóÌóÌóÂóÖóÖóÖóÖ󱝌|±n±n±n±n±n±h2¶B*CJOJQJphh2¶B*CJOJQJ]ph!h2¶6B*CJOJQJ]ph'h0màhnQ6B*CJOJQJ]ph!h0màhnQB*CJOJQJphhVsúCJOJQJh2¶CJOJQJh0màhnQ6CJOJQJ]h2¶6CJOJQJ]h0màhnQCJOJQJ+ii3i4i®i³i6j7j8k9k9l:lAlBl\l]lelflslul•o–oœoŸo o¡oÉpÊpgrlrjslsëÚÌÚ¹ÚÌÚÌÚ¨Ú¨Ú¨Ú¨ÚÌÚ¨•‚•¨Úud¹dÌ!h¾2­hnQB*CJOJQJphh0màhnQCJOJQJ$h2¶hnQ6B*CJOJQJph$h2¶h2¶6B*CJOJQJph!hú
ƒhú
ƒB*CJOJQJph%h‚zÜhnQB*CJEHúÿOJQJphh2¶B*CJOJQJph!h0màhnQB*CJOJQJph'h0màhnQ6B*CJOJQJ]phlsms't*týtuRv[vuvwvv‘v–v—v¿vÀvËvÌv4w5www·w¹wìwíwðwòwúwûwQxSx]x^xzz{ëÚÉÚÉڸڪڙڙڙڙڪڪڪڙڪڙڪڌ}n}h2¶hâ¸@ˆýÿCJOJQJh2¶hnQ@ˆýÿCJOJQJh¾2­hnQCJOJQJ!hú
ƒhú
ƒB*CJOJQJphh2¶B*CJOJQJph!h¾2­hâ¸B*CJOJQJph!hÙhÙB*CJOJQJph!h¾2­hnQB*CJOJQJph'h¾2­hnQ6B*CJOJQJ]ph${{E|K|M|Ë~€€c€j€äƒéƒòƒóƒ „
„„„.„/„¦„Ƅ……!…"…‹…”…ۅïàμ੖©ƒ©n©[©[©[©[©–©[©[©H©%h2¶hVsú@ˆýÿB*CJOJQJph%hú
ƒhú
ƒ@ˆýÿB*CJOJQJph)h2¶hnQ@ˆýÿB*CJEHúÿOJQJph%h2¶huÜ@ˆýÿB*CJOJQJph%h2¶h2¶@ˆýÿB*CJOJQJph%h2¶hnQ@ˆýÿB*CJOJQJph"h2¶hnQ6@ˆýÿCJOJQJ]"h2¶h2¶6@ˆýÿCJOJQJ]h2¶hnQ@ˆýÿCJOJQJ h2¶hnQ@ˆýÿCJEHúÿOJQJ^xË~‡f¦‘ܔޔ •ì–¼—éÓÓÓ½¦yg­$dh¤¤x[$\$a$gd2¶­$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdnQ­$„Pþ„Pþ¤¤ð[$\$]„Pþ^„Pþa$gd2¶­$„`ú„`ú¤¤[$\$]„`ú^„`úa$gd2¶œ$„hdh¤¤æåçæçççïçõç÷ç6ê;êê•ê˜êhëiëkëoëpëuëvë|ë}ë~ëëPìWì`ìaìííFíGí~í„í…í+î,îðáÔÊÔÀÔÀÔ²ÀÔÀÔÀÔÀÔÀԣԖðÔÀ‡ÔÀÔÀÔÀÔÀÔÀÔÀÔÀÔÀÔzÀzÀh¾2­h²oCJOJQJh²oh²oCJOJQJ^JhÜä6CJOJQJ]h‚zÜh²oCJEHúÿOJQJhÜähÜä6CJOJQJhÜäCJOJQJhVsúCJOJQJh²oh²oCJOJQJh²oh²oCJOJQJ^Jh²oh²o6CJOJQJ]0,îðððððð)ñgñ‡ñ/ò0ò1ò?òDòEòGòHòJòjòpòqòtò±ò¶ò«ó­ó¼öÂö÷÷:÷a÷÷
ø øNøOøûóæóÜóæóÏÅÏ»­ÏžÏŽŽÏŽŽÏÅÏÅÏÅÏÅÏpbpbpbphÜäB*CJOJQJph!h¾2­h²oB*CJOJQJphhÜä6CJOJQJ]h²oh²o6CJOJQJ]h‚zÜh²oCJEHúÿOJQJjh²o0JOJQJUh²oCJOJQJhÜäCJOJQJh²oh²oCJOJQJhâ¸CJOJQJhú
ƒhú
ƒCJOJQJh¾2­h²oCJOJQJ&ûûjüqüsütü}ýý•þ–þ©þªþÙþàþáþæþïÿôÿ³´>?FGçì14@A¿ìÛʺ¦Û˜Û˜Û˜Û¦Ê¦Û˜Û‹ÛzÛzÛìÛiۋ\h²oh²oCJOJQJ!hÙhÙB*CJOJQJph!hú
ƒhú
ƒB*CJOJQJphh¾2­h²oCJOJQJhÜäB*CJOJQJph'h¾2­h²o6B*CJOJQJ]phhÜäB*CJOJQJ]ph!hÜä6B*CJOJQJ]ph!h¾2­h²oB*CJOJQJph%h‚zÜh²oB*CJEHúÿOJQJph¿ÈËÎÏÓ‚‹LMSTÏÐÖ×ÜæSTWXA
B
L
M
s
x
ï ð P U ›

ðãðÖðãðÉ»Éãðã®ã®ã®ã®ãðã®ã®ã¤ãšãŒã¤ã}ãl!h¾2­h²oB*CJOJQJphh‚zÜh²oCJEHúÿOJQJhÜäh²o6CJOJQJhâ¸CJOJQJhÜäCJOJQJhú
ƒhú
ƒCJOJQJhâ¸hŠEzCJOJQJ]hŠEz6CJOJQJ]hÜä6CJOJQJ]h²oh²oCJOJQJh²oh²o6CJOJQJ]&ñ

jqrvâã{|qs,KLV¼½ÂÃÄÅúûüýñàÌ»Ìàñàñàñàñ­œà~ñk^à^Kñ%jÚYhÜähÜäCJEHøÿOJQJUh¾2­h²oCJOJQJ%jÉ8hÜähÜäCJEHøÿOJQJUh‚zÜhÜäCJEHúÿOJQJhÜähÜäCJEHúÿOJQJ!h¾2­hâ¸B*CJOJQJphhâ¸B*CJOJQJph!hÜä6B*CJOJQJ]ph'h¾2­h²o6B*CJOJQJ]ph!h¾2­h²oB*CJOJQJphhÜäB*CJOJQJphÅûýRTœ">âDN%R'RíÛų‡‡‡‡uð$dh¤¤x[$\$a$gdœSÛ^$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gd²o¼$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gd²o¼$dh¤¤x[$\$a$gdÜäð$„Àýdh¤¤x[$\$]„Àýa$gdÜäð$dh¤¤x[$\$a$gdÜäð$dh¤¤x[$\$a$gdÜä ý:;NOQRSTMPVYZ\`h¤§
fgìÙìÙìÊ·¦•„•p_p•N•„•p_p•@hÜäB*CJOJQJph!h¾2­hâ¸B*CJOJQJph!hÜä6B*CJOJQJ]ph'h¾2­h²o6B*CJOJQJ]ph!hÙhÙB*CJOJQJph!h¾2­h²oB*CJOJQJph!hÜähÜäB*CJOJQJph%j*|hÜähÜäCJEHøÿOJQJUhÜäh²o@ˆûÿCJOJQJ%hú
ƒhú
ƒ@ˆûÿB*CJOJQJph%hÜäh²o@ˆûÿB*CJOJQJphgÛÜáâèñõþ\a“™¯°¸¹Àäé ¢îðñ!!!!J!îàîàîÏ»îªî—î‰î‰»Ï»î‰î|î‰îi»î‰îXî‰î!hÙhÙB*CJOJQJph$hÜäh²oB*CJOJQJ]phh¾2­h²oCJOJQJhÜäB*CJOJQJph%h‚zÜh²oB*CJEHúÿOJQJph!h¾2­hâ¸B*CJOJQJph'h¾2­h²o6B*CJOJQJ]ph!hÜä6B*CJOJQJ]phh²oB*CJOJQJph!h¾2­h²oB*CJOJQJph"J!K!z!!„!ˆ!!Ž!!÷!""›"œ"P$Q$X$c$e$f$¿$Ä$%%~&&¼&½&8'9'l'o'(ñàÌà»Ì»Ìàñªà†y†j†```ShÙhÙCJOJQJh3 «CJOJQJh‚zÜh²oCJEHúÿOJQJh²ohâ¸CJOJQJhÜäCJOJQJh²oh²oCJOJQJh¾2­h²oCJOJQJ!h¾2­hÜäB*CJOJQJph!hÜä6B*CJOJQJ]ph'h¾2­h²o6B*CJOJQJ]ph!h¾2­h²oB*CJOJQJphhÜäB*CJOJQJph ((Œ***+++,+-+¬+¯+ª,«,Â,Ä,±-¶-%.&..“.å.æ.…/¥/001020C1I1€1…1F2f2g2ñ5ö5?6@6‹6Ž66‘6Û8Þ8ß8à8á8â899·:öéöéöéöéÜéöéöéÍéöéÜéöéöéÃéÃé¶é¨éžéÍéöéƒöƒéƒöƒöƒéöéh²oh3 «CJOJQJjh²o0JOJQJUh²oCJOJQJh3 «h²o6CJOJQJh²ohâ¸CJOJQJh†>Ú>ß>??l?m? ?¡?¢?«?T@W@Y@Æ@É@¤A§A©AçAêABBB B
B BþCD D#D$D%D‡DˆD‘D–DóæÙÏæÙÏÙæóæÙÏæÏæÂÙϳÂóÂÏÂÏ©ÂÙÏÂóÂÙÏÂ󙌙Œ™ÂÏÂÙÏÙÂÏÂÏh3 «6CJOJQJ]h¾2­h²o6CJOJQJ]hVsúCJOJQJh‚zÜh²oCJEHúÿOJQJh¾2­h²oCJOJQJh3 «CJOJQJh²oh3 «CJOJQJh²oh²oCJOJQJhÙhÙCJOJQJ7–DE%EE‘EÅEÆEdGkG×GÜG0H3H¯I¹I#J$J¡M£M±M²MxNyNŠN‹NŒNNŽNNcOhOxQóéóßóßóÒóÃó¶ó¦óœóßóßóó…w…óhWh hœSÛh²o@ˆþÿCJEHúÿOJQJhœSÛh²o@ˆþÿCJOJQJjh²o0JOJQJUh²oCJOJQJhú
ƒhú
ƒCJOJQJhSgnCJOJQJh¾2­h²o6CJOJQJ]hÙhÙCJOJQJh‚zÜh²oCJEHúÿOJQJh¾2­hSgnCJOJQJhœSÛCJOJQJhVsúCJOJQJh¾2­h²oCJOJQJxQyQ~QQ%R&R'R¬R¼R½R×RØR&T)TùTÿTýVWWW‘W¡WñâñâÕǴ⟐{âlââ[â´H´%hœSÛhœSÛ@ˆþÿB*CJOJQJph hœSÛh²o@ˆþÿCJEHúÿOJQJhœSÛhÙ@ˆþÿCJOJQJ)j½hœSÛhœSÛ@ˆþÿCJEHøÿOJQJUhœSÛhœSÛ@ˆþÿCJOJQJ)jÙ hœSÛhœSÛ@ˆþÿCJEHøÿOJQJU%hœSÛh²o@ˆþÿB*CJOJQJphhœSÛB*CJOJQJphjÝ£hœSÛB*UphhœSÛh²o@ˆþÿCJOJQJhú
ƒhú
ƒ@ˆþÿCJOJQJ¡W¢W
XXXX©ZªZn[o[¶\·\¸^½^¾^ó^õ^_
__W_X_oapa½aÀabbìÙîÃÙìٛٛي{ٛÙeÃٛٛÙRٛ%hœSÛhÙ@ˆþÿB*CJOJQJph+hœSÛhœSÛ6@ˆþÿB*CJOJQJ]phhœSÛh²o@ˆþÿCJOJQJ hœSÛh²o@ˆþÿCJEHúÿOJQJ%hœSÛhœSÛ@ˆþÿB*CJOJQJph(hœSÛh²o@ˆþÿB*CJOJQJ]ph+hœSÛh²o6@ˆþÿB*CJOJQJ]ph%hœSÛh²o@ˆþÿB*CJOJQJph%jhœSÛh²o0J@ˆþÿOJQJUbb½b¾böbùbccccc8c9cd"d#d'd(d)d*d,deìÙÆÙ³ÙÆìÙ¤“…“q`q`P@q“jh²o0JOJQJU]h²oB*CJOJQJ]ph!hœSÛ6B*CJOJQJ]ph'h²oh²o6B*CJOJQJ]phhœSÛB*CJOJQJph!h²oh²oB*CJOJQJphhœSÛh²o@ˆþÿCJOJQJ%hœSÛhÙ@ˆþÿB*CJOJQJph%hœSÛhœSÛ@ˆþÿB*CJOJQJph%hœSÛh²o@ˆþÿB*CJOJQJph%jhœSÛhœSÛ0J@ˆþÿOJQJU'RcŸjMr«s­sïsttu/q˜~©éééÛÏÁµ£éééw^$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdZÉð$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdíK?ð$dh¤¤x[$\$a$gdZÉ „hdð`„hgdZÉ
„hdh¤x`„hgdíK? $dh1$a$gdZÉ
„hdh¤x`„hgd²oð$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gd²o
eeºgÚg¯hÂhiiiii!i+i0iui}iii“i˜išiœii¬iajcjŸjýjþjl!lÊlél¿mÀmêmïmAnñäÚäÊäʽʽÊäÊäʽÊäʽʽÊäÚ䬞¬¬‚¬t¬a¬%h‚zÜh²oB*CJEHúÿOJQJphh²oB*CJOJQJphhíK?B*CJOJQJphh«vÁB*CJOJQJphhZÉB*CJOJQJph!h¾2­h²oB*CJOJQJphhZÉ6CJOJQJ]h²oh²o6CJOJQJ]hZÉCJOJQJh²oh²oCJOJQJh‚zÜh²oCJEHúÿOJQJ%AnInJnPn]n£n¤n¥n‰oŠo‹ošo›op
p$r%rLrMr«s¬s­sìsîsþsÿsë×Æ뵧™µ§™µ‹µzµ‹µmf^ZRfNG híK?híK?híK?hZÉh²o6hZÉjghZÉU h¾2­h²oh¾2­h²oCJOJQJ!hÙhÙB*CJOJQJphhZÉB*CJOJQJphjhíK?0JOJQJUhíK?B*CJOJQJph!h¾2­h²oB*CJOJQJph!hZÉ6B*CJOJQJ]ph'hZÉhZÉ6B*CJOJQJ]ph'h¾2­h²o6B*CJOJQJ]phÿstttt t#t$t9t:tttutŠt‹tºt»tÈtÍtÏtÐtìtítútÿt¨z­zo{õñäÖű ±±±±±Å|h±±Å[HÅ%h‚zÜh²oB*CJEHúÿOJQJphh¾2­h²oCJOJQJ'híK?h²o6B*CJOJQJ]ph$híK?h²o6B*CJOJQJph!hZÉ6B*CJOJQJ]ph!híK?6B*CJOJQJ]ph'h¾2­h²o6B*CJOJQJ]ph!h¾2­h²oB*CJOJQJphhZÉB*CJOJQJphjA9hZÉB*UphhíK?h‚zÜhíK?CJEHúÿo{p{r{u{ˆ{‰{|||./m‚r‚s‚Ÿ‚¢‚îƒïƒ÷ƒøƒþƒ
„„;„*CJOJQJ'jÀîhZÉhZÉCJOJQJUhZÉhZÉCJOJQJ!jhZÉhZÉCJOJQJUhú
ƒhú
ƒCJOJQJh¾2­h²o6CJOJQJ]h¾2­h²oCJOJQJhZÉCJOJQJ"~©ò©ó©ô©õ©5ª6ªˆª‰ª™ªšª««««« «s«‹«–«š««Æ«Ç«îÝÊÝî¼îÝ©Ýîݖ…îÝîxgxZxMhú
ƒhú
ƒCJOJQJhÙhÙCJOJQJ!híK?h²oB*CJOJQJphh¾2­h²oCJOJQJ!hZÉhZÉB*CJOJQJph%júhZÉhZÉCJEHøÿOJQJU$hZÉh²o6B*CJOJQJphhZÉB*CJOJQJph%j-ïhZÉhZÉCJEHøÿOJQJU!hú
ƒhú
ƒB*CJOJQJph!h¾2­h²oB*CJOJQJph~©t«¯²°²Ú²ô²³+´)½ݾ?Î×ׯÝQàí ñéÓÃóÓÓӇӇÓӇ^$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdíK?w$„àdh¤¤x[$\$^„àa$gdcYw$¤¤à1$[$\$a$gddx°w$¤¤à1$[$\$a$gdíK?ð$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdíK?ð$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gd²oÇ«È«Ö«׫ث٫¬ ¬¬¬-¬.¬7¬8¬9¬:¬ЬÓ¬Ú¬Û¬ܬݬH­M­N­ý®ìßÕµߵߵߵ߮›µßŽ~µkµß\ßK!h¾2­h²oB*CJOJQJphh‚zÜh²oCJEHúÿOJQJ%j-hZÉhZÉCJEHøÿOJQJUh¾2­h²o6CJOJQJ]hZÉ6CJOJQJ]%jÜhZÉhZÉCJEHøÿOJQJU hZÉhZÉhú
ƒhú
ƒCJOJQJ%jª hZÉhZÉCJEHøÿOJQJUhZÉCJOJQJh¾2­h²oCJOJQJ%j hZÉhZÉCJEHøÿOJQJUý®¯F°l°m°t°u°v°w°¾°¿°â°ã°ë°ì°í°î°ü°ý°
± ±±±'±(±)±*±±±—±˜±™±š±9²ÚCÚFÚGÚHÚIÚJÚKÚ¥Û«Û°ÛöéßéÒéßéÒéßéßÒߺéÒéÒé¢é’…’{bÒéßSh‚zÜhíK?CJEHúÿOJQJ1j,KhŠEzhŠEzB*CJEHøÿOJQJU]phÿhŠEzhŠEz6]hŠEz6CJOJQJ]híK?híK?6CJOJQJ].jSEhŠEzhŠEzB*CJEHøÿOJQJUphÿ.j\;hŠEzhŠEzB*CJEHøÿOJQJUphÿhú
ƒhú
ƒCJOJQJhŠEzCJOJQJhíK?híK?CJOJQJh}kCJOJQJ °ÛuÜvÜw܂܃܄܅ÜZÝ[ݓݔݯݷ޸ÞÂÞÉÞPàQàiàlà„à…àŠà‹àŽàà‘à’à©áªá«á¬á²á³áÕáÖá×áóæÜóÜÄæóÜóÜó³¥³—³Šó}óæósós`æóæósóæóæó%jÓ]h©C h©C CJEHøÿOJQJUh©C CJOJQJhÙhÙCJOJQJh¾2­híK?CJOJQJhuÜB*CJOJQJphh©C B*CJOJQJph!h¾2­híK?B*CJOJQJph.jQhŠEzhŠEzB*CJEHøÿOJQJUphÿhŠEzCJOJQJhú
ƒhú
ƒCJOJQJhíK?híK?CJOJQJ%×áØáÞáßáââ™âšâ›âœâéãêã$ä)ä¬ä­äääåäçäéä å åÒåÓåäåååŠæŒæ¬æ­æ3é4éí í5íöéÜé˺¬™ËºËº†ºËºËº¬ºËºËºËºxºxº¬ºi\h¾2­híK?CJOJQJh‚zÜhíK?CJEHúÿOJQJhíK?B*CJOJQJph%h‚zÜhíK?B*CJEHúÿOJQJph%j•gh©C h©C CJEHøÿOJQJUh©C B*CJOJQJph!híK?híK?B*CJOJQJph!hú
ƒhú
ƒB*CJOJQJphhú
ƒhú
ƒCJOJQJhíK?híK?CJOJQJh©C CJOJQJ"5í6í°î·îÕîÖî×îØîQïSïlïrï ñqñrñ’ñ“ñ£ñ¤ñ¥ñ¦ñ¨ñÞòßò,ó€óó„ó…ó†óˆóöéÜéÒÄÒéºéºé«Ÿ«Ÿ«s«Ÿ«fYfºfºhú
ƒhú
ƒCJOJQJhíK?híK?CJOJQJh©C B*PJaJph!jòlh©C h©C EHøÿPJUaJhú
ƒhú
ƒB*PJaJphhÆB*PJaJphhÆhíK?B*PJaJphh©C CJOJQJjhÆ0JOJQJUhÆCJOJQJhd^Phd^PCJOJQJh¾2­híK?CJOJQJhíK?CJOJQJ ñ,ó+÷¿ýÍ«Ö{Ø
ŸŽOØ2ìÖÖÀªª˜Àª˜ªªªª˜^$dh¤¤x[$\$a$gd©C ^$„8dh¤¤x[$\$^„8a$gd©C ^$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdíK?ð$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdíK?„hdh¤x1$9DH$`„hgdƈó‰óŠóõõõ*÷+÷’÷•÷›÷¼÷¿÷øø¨ø°øòøóø¹û½û¾ýüýþœÿŸÿÌìßÒö¥¶¥”€¥o¥€¥€¥a¥S¥¶Ã¶F¶hÙhÙCJOJQJhíK?B*CJOJQJphh©C B*CJOJQJph!hÙhÙB*CJOJQJph'h¾2­híK?6B*CJOJQJ]ph!h©C 6B*CJOJQJ]ph!h¾2­híK?B*CJOJQJphh¾2­híK?CJOJQJh‚zÜhíK?CJEHúÿOJQJhíK?híK?CJOJQJhú
ƒhú
ƒCJOJQJ%j¨rh©C h©C CJEHøÿOJQJUÌΤ¥`a©«ÕÖøÿº



´ µ ×

žŸzšãå
CDØÙNO×Øqr2 *BFGöéöéöéöéöéÚéöéÐéÆéöéöéöéöéöéöéÚéöéöéöéöéöéöéöéöéµ¢µ”µ”µ”µéh©C B*CJOJQJph%h‚zÜhíK?B*CJEHúÿOJQJph!h¾2­híK?B*CJOJQJphh}kCJOJQJhuÜCJOJQJh‚zÜhíK?CJEHúÿOJQJh¾2­híK?CJOJQJh©C CJOJQJ:2GÌ,àF³MKOahui_oéÓ½§‘‘{eS^$dh¤¤x[$\$a$gd¨^$„8dh¤¤x[$\$^„8a$gd¨^$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdÆ^$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdíK?ð$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdíK?ð$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdÆ$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdÆ›$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdíK? G: @ 0!3!W!^!"
",%-%9&C&G&N&j&p&t&{&‚(ƒ(­)®)]*c*ô*ù*w+~+Õ+ß+r,u,,‚,‘,’,Þ/`0a0 1111ø2ù2óéóÜóÏóÀó¶ó¬ó¬ó¢ó¬ó˜ó¶ó¶óÀó¬ó¬ó¶ó¶ó¶ó‰}‰}ósósh¨CJOJQJh¨@ˆþÿCJOJQJh¨híK?@ˆþÿCJOJQJhâ¸CJOJQJh\&ŒCJOJQJhÙ^æCJOJQJh©C CJOJQJh‚zÜhíK?CJEHúÿOJQJhd^Phd^PCJOJQJhÙhÙCJOJQJhŠEzCJOJQJhÆhíK?CJOJQJ-ù2†3¦3ß3ä3)4*4“4œ4(5+5a6b6¼7Í77989ÓÇ>É>ò>õ>??A?H?1E?E¦E«EóéóÚóéóéóÍóéó½óéóÚéó°ó½£½•½óéó‚éóéóéóxókóÚhÆhâ¸CJOJQJhuÜCJOJQJ%jšxh¨h¨CJEHøÿOJQJUhú
ƒhú
ƒCJOJQJ]h¨6CJOJQJ]hú
ƒhú
ƒCJOJQJhÆhíK?6CJOJQJ]hÆhÆCJOJQJh‚zÜhíK?CJEHúÿOJQJh¨CJOJQJhÆhíK?CJOJQJ*«E FFF FàFRGUGXGYG[G’G•G–G™GÀGÉGÊGÓGÔGÕGÖGåGæG¼HÄHÅHÉHÜHÞHóæóÜóÏÅϲÜÏ¢•¢Ï‡zÏmZÜÏmÏ¢•¢Ï•%jM’h¨h¨CJEHøÿOJQJUhú
ƒhú
ƒCJOJQJh¾2­h¨CJOJQJh¨h¨6CJOJQJh¨6CJOJQJ]h¾2­híK?6CJOJQJ]%j;„h¨h¨CJEHøÿOJQJUhøqqCJOJQJh¾2­híK?CJOJQJh¨CJOJQJhÙhÙCJOJQJhÆhíK?CJOJQJÞHßHàHãHäH÷HúHûHýH¯I°I±I·I»I¼IÁIÂIÃIÄIÅIÈIðãðÒÁ­œ­ÁŽ€Á­œ­mXmEÁ$h¨híK?B*CJOJQJ]ph(jªžh¨h¨CJEHøÿOJQJU]$hú
ƒhú
ƒB*CJOJQJ]phjhÆ0JOJQJUhÆB*CJOJQJph!h¨6B*CJOJQJ]ph'h¾2­híK?6B*CJOJQJ]ph!h¾2­híK?B*CJOJQJph!h¾2­h¨B*CJOJQJphh¨6CJOJQJ]h¾2­h¨6CJOJQJ]ÈIÍIÎIÔIÕIÖI×IØIáJäJæJèJëJìJïJðJñJòJóJôJõJËKîÝîʵʥ”†rÝrÝrÝr]R?r”$h¨híK?B*CJOJQJ]phh¨6B*]ph(j´­h¨h¨CJEHøÿOJQJU]'h¾2­híK?6B*CJOJQJ]phh¨B*CJOJQJph!h¾2­híK?B*CJOJQJphh¨B*CJOJQJ]ph(j¤h¨h¨CJEHøÿOJQJU]$hú
ƒhú
ƒB*CJOJQJ]ph!h¨6B*CJOJQJ]ph!hÆ6B*CJOJQJ]phËKÎK L.L/L0L1L2L3LFLOLuLwL¾LÅLÏLÓLáLäLñLöL…M†M”M•MîÝɶ¡¶ŽÉÝÉ݀݀ÝrÝdÝQÝ@Ý@!hú
ƒhú
ƒB*CJOJQJph%h‚zÜhíK?B*CJEHúÿOJQJphhøqqB*CJOJQJphhx6ÈB*CJOJQJphh¨B*CJOJQJph$h¨híK?B*CJOJQJ]ph(j!»h¨h¨CJEHøÿOJQJU]$hú
ƒhú
ƒB*CJOJQJ]ph'h¾2­híK?6B*CJOJQJ]ph!h¾2­híK?B*CJOJQJph!hÙhÙB*CJOJQJph•M¦M§M²M¨N©NdPgPhPiPªR­RõSöS÷SùSTTCUHUd^i^Q_R_aXfYf²f³fîàîÓÉÓ»­»Ó£Ó–~tӖÓeÓeÓtÓXtXNhÆCJOJQJhÆhíK?CJOJQJh‚zÜhíK?CJEHúÿOJQJh¨CJOJQJ.jrÅh¨h¨B*CJEHøÿOJQJUphÿhú
ƒhú
ƒCJOJQJhøqqCJOJQJh¨h¨6CJOJQJh¨híK?6CJOJQJhâ¸CJOJQJh¾2­híK?CJOJQJh¨B*CJOJQJph!h¾2­híK?B*CJOJQJph³f´fÍfÒfùfúf$g'gVgWghh|h…hh‘hÊhÕhÛhÜhðhñhii0i1itiui‹iŽiåiæiKjLjÊjËjðjójkkk7kVkWkvkyk˜k™kllŠl‹lªl«lülýl7m;mPmQmompmžmñäÕäËä¾äËäËä´äËä§äËäËäËäËäËä¾äËäËäËäËääËäËä¾äËäËäËäËäËääËäËäh}kCJOJQJhÆhâ¸CJOJQJhVsúCJOJQJhÙhÙCJOJQJh¨CJOJQJh‚zÜhíK?CJEHúÿOJQJhÆhíK?CJOJQJjhÆ0JOJQJU>žmŸm¤m¥mnn™nœn«n¬nÃnÈn_o³o¹otquqatft‘w–wËxÍxNyUy(z1z¶{·{D}G}~öéöéöéÜéöéÍé¼®¼ ¼’¼¼ ¼q¼ ¼ ¼`¼!hÙhÙB*CJOJQJphhuÜB*CJOJQJph%h‚zÜhíK?B*CJEHúÿOJQJphh«vÁB*CJOJQJphh¨B*CJOJQJphhŠEzB*CJOJQJph!h¾2­híK?B*CJOJQJphh‚zÜhíK?CJEHúÿOJQJhÙhÙCJOJQJhÆhíK?CJOJQJh¨CJOJQJ_o~‚~Ÿ~®~Ñ~ö~ƒ"„&’éÙÙɹɣwa^$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdÆœ$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdÆÉ$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdÆw$„àdh¤¤x[$\$^„àa$gdcYw$¤¤1$[$\$a$gdcYw$¤¤à1$[$\$a$gddx°w$¤¤à1$[$\$a$gdÆ$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdíK?
~‚~ƒ~š~›~œ~~ž~Ÿ~¨~©~­~®~Ð~Ñ~ö~ï×ĩחׄq^K^8(8hcYB* CJ OJQJaJ ph€%h¨uðhûZ:B* CJ OJQJaJ ph€%h¨uðhûZ:B*CJ OJQJaJ phÿ%h¨uðhdx°B* CJ OJQJaJ ph€%h¨uðhdx°B*CJ OJQJaJ phÿ%hÆhdx°B* CJOJQJaJ ph€#hÆhÆ0J>*CJOJQJaJ 4jÉÌhÆhÆB* CJOJQJUaJ ph€%hÆhÆB* CJOJQJaJ ph€.jhÆhÆB* CJOJQJUaJ ph€hÆB* CJOJQJaJ ph€ö~÷~"„'„t„u„v„À„Á„
††dˆeˆ
 ’!’&’9’=’´“èÕºè¨èՙŒ™ŒuŒŒhŒuŒ™ŒuŒWIWh¨B*CJOJQJph!h¾2­hÆB*CJOJQJphh¾2­hâ¸CJOJQJh¨CJOJQJhú
ƒhú
ƒCJOJQJh¾2­hÆCJOJQJh‚zÜhÆCJEHúÿOJQJ#h¨uðhdx°0J>*CJOJQJaJ 4j6Íh¨uðhdx°B* CJOJQJUaJ ph€%h¨uðhdx°B* CJOJQJaJ ph€.jh¨uðhdx°B* CJOJQJUaJ ph€´“·“ù•þ•–€–Ǘ̗s˜t˜ϘИˆ™‰™m›n›“œ”œìžížŸŸ Ÿ Ÿ  t¡w¡¤¤=¨B¨0ª1ªn«o«ã«ä«P¬Y¬>°C°ñîÝÊݼݼݼݼݼݼݼݼÝÊݼÝîÝîݯ¢“¢‰¢‰¢x¢n¢“¢hVsúCJOJQJ!jh¨hÆ0JOJQJUh¨CJOJQJh‚zÜhÆCJEHúÿOJQJh{fhÆCJOJQJh¾2­hÆCJOJQJh¨B*CJOJQJph%h‚zÜhÆB*CJEHúÿOJQJph!h¾2­hÆB*CJOJQJph!hÙhÙB*CJOJQJph*&’¤R¾‡Ä8È…Î0äÿé9êdê„ê¤êÈêtïéÓÓ½§§Ó››››w$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdÆ
„hdh¤x`„hgd{6 „hdh`„hgd{6^$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdƼ$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdÆ^$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gd{f—$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdÆ
ṉ̃å±æ±±²¸²ä²å²ï²ö²?³F³`µcµ··N·T·w·z·S¹X¹p¹q¹ìºíºîºü»ý»q½r½v½z½—½›½Q¾R¾¾€¾\¿b¿À4ÀyÀ|ÀÁöéßéÕéßéÈéÕé»é®éßé»éŸéß镇éßéßé}é}éßéßéséßéßéhŠEzCJOJQJhBòCJOJQJjh{f0JOJQJUh{fCJOJQJh‚zÜhÆCJEHúÿOJQJh{fhâ¸CJOJQJhÙhÙCJOJQJhd^Phd^PCJOJQJhuÜCJOJQJh¨CJOJQJh{fhÆCJOJQJhNKVCJOJQJ-ÁÁ#Á$Á,Á/ÁÑÁÖÁ×Á^ÂcÂdÂgÂ;Ã>ÇÄDÇEÇ7ȼʿÊÄʧˮËöéßéÒéô餗¤éÒé†x†kÒ\kLh¾2­hÆ6CJOJQJ]h‚zÜhÆCJEHúÿOJQJh¾2­hÆCJOJQJh{6B*CJOJQJph!h¾2­hÆB*CJOJQJphh¨6CJOJQJ]h{fhÆ6CJOJQJ]h{fh{fCJEHúÿOJQJh‚zÜh{fCJEHúÿOJQJhÙhÙCJOJQJh¨CJOJQJh{fhÆCJOJQJhÙ^æCJOJQJ®Ë¯Ë.Ñ/Ñ7Ñ8Ñ9Ñ:ѤҥÒÛÒÝÒÞÒâÒ ÓÓgÓmÓ¢Ó§Ó.Ô/ÔhÕqÕq×v×RÙVÙWÙ^ÙÀÜÅܥߧߩ߳ß'àæÙÌÙÂÙÌÙÂٵµ٨٨ٙÙÂُمÙuhuٙÙuhuÙh{66CJOJQJ]h¾2­hÆ6CJOJQJ]h«vÁCJOJQJhVsúCJOJQJh‚zÜhÆCJEHúÿOJQJh¾2­hâ¸CJOJQJh¾2­h{6CJOJQJh{6CJOJQJhú
ƒhú
ƒCJOJQJh¾2­hÆCJOJQJ1j£Íh{6h{6B*CJEHøÿOJQJU]phÿ$'à/à0à‚àƒà0ä?åDåaæbæççNç[çuçvçÿéêê êêê)ê*ê8ê9êÇêÈê"ë%ëíöèÛÑÛĵÄÑĨĘÄÑĔ‰‰‰…‰~m\m!hÙhÙB*CJOJQJph!h¾2­hÆB*CJOJQJph h¾2­h{6hÆh{6 h¾2­hÆhuÜh{fhÆ6CJOJQJ]hÙhÙCJOJQJh‚zÜhÆCJEHúÿOJQJh{fhÆCJOJQJh{6CJOJQJh¾2­hÆCJOJQJjh{f0JOJQJUh{fCJOJQJíí2í4ítíyíÎíÏísïÏòØò ó)ó7óqô‘ôYõ`õ=öBöKöLöböcö`øaø#ù*ùÛùàùøùúù1ú:úHýñàñàÍà¿à²¨²¨ž²ž²”²…²ž²ž²{²n²d²ž²¨²h«vÁCJOJQJhd^Phd^PCJOJQJh†`B*CJOJQJph%h‚zÜhÆB*CJEHúÿOJQJph!h¾2­hÆB*CJOJQJphh{6B*CJOJQJph"tï¸û
ÿâ B ² ù& è, 4
4 *4 54 ééÓ½§½‘遁rð$¤¤à[$\$a$gdÍkîw$¤¤à1$[$\$a$gd{fð$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdÍkîÍ$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdÆð$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdÆ$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gd{f^$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdÆ Hý^ýtýý¨ý±ý
ÿÿÖ × 
 „ ‰ ] ^ ¨ ¬ Ê Ì   á ì   O S § ° 

q
r
* . O S


/ ðãðãðãÔǽdzǦǽǜǒLjÇ{ÇÔLjǦLjÇqLjÇqÇqÇhÍkîCJOJQJh{fhÍkîCJOJQJhBòCJOJQJhâ¸CJOJQJhI CJOJQJh{fhâ¸CJOJQJhuÜCJOJQJh{6CJOJQJh{fhÆCJOJQJh‚zÜhÆCJEHúÿOJQJh¾2­hÆCJOJQJh¾2­hÆ6CJOJQJ](/ 7 8 o s â = > A B “ ” • – „ … ä í ª « ¿ Ä V _ f k È Ï ± ² Æ Ç S" T" _" ðâÕËÕº¬ºŸº¬º¬º¬º‘º¬º~º‘ºpºbºŸº¬º¬ºhuÜB*CJOJQJphhÆB*CJOJQJph%h‚zÜhÆB*CJEHúÿOJQJphhVsúB*CJOJQJphh¾2­hÆCJOJQJhÍkîB*CJOJQJph!h¾2­hÆB*CJOJQJphhBòCJOJQJh{fhÆCJOJQJhÍkîhÆ6CJOJQJhÍkîhÆ6CJOJQJ]"_" c" •" š" Â# Å# o$ r$ ø% ù% ø& Ý( Þ( ÷* ø* + + %+ 3+ F+ K+ L+ Q+ W+ ³+ ´+ ä+ å+ ½- À- Æ- Ç- "/ #/ ¶/ ¹/ ñàÍà¼à¼à®à¡—¡Š¡Š¡—¡{—qd¡—¡—¡Z¡—¡—¡ZhøqqCJOJQJh¾2­hâ¸CJOJQJhâ¸CJOJQJh‚zÜhÆCJEHúÿOJQJhú
ƒhú
ƒCJOJQJhÍkîCJOJQJh¾2­hÆCJOJQJhÍkîB*CJOJQJph!hÙhÙB*CJOJQJph%h‚zÜhÆB*CJEHúÿOJQJph!h¾2­hÆB*CJOJQJphhBòB*CJOJQJph#¹/ ï1 ð1 4
4 4 %4 &4 '4 (4 )4 *4 +4 44 54 ;4 óéóÙÁ®“ÁÁqaP?.!hÍkîhÍkîB* CJ OJQJph `!hÍkîhyÌB*CJOJQJphÿ!hÍkîhyÌB*CJ OJQJphÿhyÌB* CJOJQJaJ ph€hdx°B* CJOJQJaJ ph€#h{fh{f0J>*CJOJQJaJ 4jeÓh{fhyÌB* CJOJQJUaJ ph€%h{fh{fB* CJOJQJaJ ph€.jh{fh{fB* CJOJQJUaJ ph€h{fB* CJOJQJaJ ph€hÍkîCJOJQJh¾2­hÆCJOJQJ;4 *CJEHúÿOJQJ4jÒÓhÍkîhÍkîB*CJEHúÿOJQJUph%hÍkîhÍkîB*CJEHúÿOJQJph.jhÍkîhÍkîB*CJEHúÿOJQJUph!hÍkîhyÌB* CJ OJQJph `!hÍkîhÍkîB* CJ OJQJph `hÍkîB* CJ OJQJph `54 †4 Ÿ4 ¼4 »9 ŽD õF ªN .[ ”\ S_ Dx ðá˵µµŸŸ‰µs^$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gd:)¼$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdyÌð$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gd:)ð$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdyÌð$„hdh¤¤x[$\$`„ha$gdÍkîð$¤¤à[$\$a$gdÍkîð$¤¤[$\$a$gdÍkî 26 86 7 7 ¤7 ¥7 ¦7 A9 F9 º9 : : : : : F: r: s: z: {: —: ˜: ¤: ¥: Æ: Ç: Ó: Ô: å: æ: ó: ô: þ: ÿ: ; ; ; ëÚëÚ̹ڦڙŒyŒo™Ú^Ú^Ú^Ú^Ú^Ú^Ú^Ú^Ú^Ú^Ú!hú
ƒhú
ƒB*CJOJQJphhú
ƒCJOJQJ%jÛhú
ƒhú
ƒCJEHøÿOJQJUhú
ƒhú
ƒCJOJQJh¾2­hyÌCJOJQJ%h‚zÜhyÌB*CJEHúÿOJQJph%j?Ôhú
ƒhú
ƒCJEHøÿOJQJUhú
ƒB*CJOJQJph!h¾2­hyÌB*CJOJQJph'h¾2­hyÌ6B*CJOJQJ]ph$; $; /; 0; 1; S; T; Y; ^; _; Š; ‹; ,< -< .< 0< –< —< U= X= m= n= W> Z> _> `> a> ñàÒÄà³à¦œ¦¦œ|l¦œ¦_¦œ¦lRœhú
ƒ6CJOJQJ]hÙhÙCJOJQJh¾2­hyÌ6CJOJQJ]%jœáhú
ƒhú
ƒCJEHøÿOJQJUhú
ƒhú
ƒCJOJQJhú
ƒCJOJQJh¾2­hyÌCJOJQJ!hú
ƒhú
ƒB*CJOJQJphjhUƒ0JOJQJUhUƒB*CJOJQJph!h¾2­hyÌB*CJOJQJphhuÜB*CJOJQJpha> b> c> > ï> ð> ¥@ ¦@ â@ ç@ è@ )A *A ›A œA `B gB hB iB jB kB ìßÒÁ³Á¥Á}Á¥Á¥Ál\I4I(jMíhú
ƒhú
ƒCJEHøÿOJQJU]$hú
ƒhú
ƒB*CJOJQJ]phhú
ƒB*CJOJQJ]ph!hUƒ6B*CJOJQJ]ph$h¾2­hyÌB*CJOJQJ]ph(h‚zÜhyÌB*CJEHúÿOJQJ]phhú
ƒB*CJOJQJphhUƒB*CJOJQJph!h¾2­hyÌB*CJOJQJphh¾2­hyÌCJOJQJhú
ƒhú
ƒCJOJQJ%jÅèhú
ƒhú
ƒCJEHøÿOJQJUkB lB mB ÒB ÔB ÕB ÙB ;C BC vC zC {C |C –C —C D ŽD ÉD ËD ÙD ÚD ðàϼ¦’ρÏsÏbÏbÏUÏGÏ9hUƒB*CJOJQJphhú
ƒB*CJOJQJphh¾2­hyÌCJOJQJ!hú
ƒhú
ƒB*CJOJQJphhx6ÈB*CJOJQJph!hd^Phd^PB*CJOJQJph'h¾2­hyÌ6B*CJOJQJ]ph+h¾2­hyÌ6B*CJOJQJ]^Jph$hú
ƒhú
ƒ6B*CJOJQJph!h¾2­hyÌB*CJOJQJphjhUƒ0JOJQJU]hUƒB*CJOJQJ]phÚD ÛD ÜD ÝD ìD íD IE ME €E „E °E ¶E ŽF ’F ¢F ¦F ôF õF G !G ”G •G ¡G ÄG H H H H ñàÏàÏàÁà³à¥à‘à‘à„wmwcwcwTwGhÙhÙCJOJQJh‚zÜhyÌCJEHúÿOJQJhú
ƒCJOJQJhÙ^æCJOJQJh:)hyÌCJOJQJh¾2­hyÌCJOJQJ'h¾2­hyÌ6B*CJOJQJ]phhuÜB*CJOJQJphhx6ÈB*CJOJQJphhBòB*CJOJQJph!hú
ƒhú
ƒB*CJOJQJph!h¾2­hyÌB*CJOJQJphjhUƒ0JOJQJUH 8H ;H @H CH HH IH JH LH }H ~H äH I %I &I µJ ÀJ ÂJ ÃJ K !K ML vL ”L ÷L þL ÔM ÕM âM åM yN zN ©N ÏN ÖN ýN O O óéóéóéóéóéóÜóÜóÒóéóéóÁ°Á¢Á”ÁƒÁ”Áóvóéihú
ƒhú
ƒCJOJQJhd^Phd^PCJOJQJ!hÙhÙB*CJOJQJphhú
ƒB*CJOJQJphhÙ^æB*CJOJQJph!h:)h:)B*CJOJQJph!h:)hyÌB*CJOJQJphhÙ^æCJOJQJh:)hUƒCJOJQJhú
ƒCJOJQJh:)hyÌCJOJQJ%O O O 6O 7O 9O =+ dð¤xgdI  dð¤xgdÿ | dð¤x1$gdÿ |dðgdÿ | dð¤xgdâ3H dð¤xgdBòdðgdâ3HÃs
ás
âs
t

t
t
~u
u
¨u
©u
Ýu
éu
öv
÷v
øv
ùv
¶w
·w
¸w
¹w
Áw
x
x
³x
¸x
Ëx
Ôx
%y
Fy
Ny
Vy
ay
jy
’y
“y
 y
¡y
ªy
³y
Îy
Òy
ëy
ìy
÷y
øy
"{
{
÷íá÷Ø÷Ø÷Ø÷Ï÷ËÁË´ËÁˤ´—´¤´¤´¤´¤´¤´Š´Š´¤´€´Š´Š´whâ3HhO£CJhXEB*CJphhú
ƒhú
ƒB*CJphhÙhO£B*CJphh°7-hO£6B*CJ]phh°7-hO£B*CJphjhO£0JUhO£h°7-hXECJhú
ƒhú
ƒCJh°7-hO£6CJ]hú
ƒhú
ƒCJ]h°7-hO£CJ.{
•{
















Ž
‘
’









ã‚
ä‚

ôëôëåëôëôÛÊüë­ë “ “ ƒ ƒu k \kjhO£B*CJUphhO£B*CJphjhO£0JUhO£hâ3HhO£6B*CJ]phhú
ƒhú
ƒB*CJphhâ3HhO£B*CJphjKa!hBòhO£CJEHøÿU
hO£CJ]
hXECJ] j¥X!hBòhO£CJEHøÿU]hBòhO£CJ]
hXECJhâ3HhO£CJhâ3HhO£6CJ] Eƒ















†„
ˆ„
„
’„
œ„
΄
Є
ê„
ö„
ȅ
̅
æ…
è…
ê…
ì…


²†
îßÔÌÔ¾²ß£Ÿ•ŸŒ€w€m€Œ€wdw€w^wŸ•ŸUŸwhBòhO£CJ
hO£CJhú
ƒhú
ƒCJhú
ƒhú
ƒCJ]h”H£hO£CJh”H£hO£6CJ]hO£6CJ]jhO£0JUhO£hâ3HhO£B*CJ]phhBòhO£0JCJ]hBòhO£0J6CJ]hXE0JCJhBòhO£0JCJjhO£B*CJUph"jïi!hO£B*CJUph!²†
´†
¶†
¸†
Ɔ
Ȇ
҆
ð†
þ†
‡













€‡
‚‡
„‡
–‡
¸‡


€ˆ
ˆ
‚ˆ
äˆ
åˆ
æˆ
òˆ
üòüéãé×éüòüÊÀÊÀÊüòüʶÊüòü­£­˜­ƒ|mƒahXEhO£0J6CJjk!hXE6CJU
hXE6CJjhXE6CJUhú
ƒhú
ƒCJhÿ |hO£CJaJ4hÿ |hO£6CJhÿ |hO£CJhO£B*CJphhXEB*CJphh”H£hO£B*CJphh”H£hO£6CJ]
hO£CJh”H£hO£CJjhO£0JUhO£$òˆ




‰
™‰
µ‰
·‰
ô‰
õ‰


‹



Ό
ό
Ќ
ь




–
 
Í
ƍ
ò
Ž





ªŽ
¬Ž
®Ž
°Ž
õéà×Ì×ÌÄÌÄÌÄÌ×ÌÄÌÀ¶À©™©™©™©Œ©‚wh©wh©‚whhI hO£B*OJQJphhI hO£B*phhO£B*CJphhÙhO£B*CJphhÿ |hO£6B*CJ]phhÿ |hO£B*CJphjhO£0JUhO£hO£CJaJ4hÿ |hO£CJaJ4hÿ |hO£CJhú
ƒhú
ƒCJjhXE6CJUhXEhO£0JCJ'°Ž
²Ž
ºŽ
¾Ž
Ў




‡
ˆ
‰
Š
à
æ
ç
ì
í


‘









€‘
ƒ‘
»‘
¿‘
À‘
ʑ
ü‘


’

’




’







”
‡”

•
óä×Ç×Ç×Ç×ùÃ×Ǭ׬ןÇ×Ç×Ç×ÇןǟÇ×ǟÇ×ǬןÇ׬ןŸÇ׬×Ç×Ç×hú
ƒhú
ƒB*CJ]phhO£6B*CJ]phhú
ƒhú
ƒB*CJphjhO£0JUhO£hÿ |hO£6B*CJ]phhÿ |hO£B*CJphhI hO£B*OJQJphhO£B*OJQJph7
•



–

ʖ
Ж






ɗ
ʗ
˗
̗
ã—
ê—
ô—
õ—
ö—
÷—










õèõèØèØèËè¾è¾èº°¥””¥°ºtõº°ºgWº°ºh}xhO£6B*CJ]phh}xhO£B*CJphh>=+hO£B*CJph$h¼ hO£6B*CJmH phsH !h>=+hO£B*CJmH phsH h>=+hO£mH sH jhO£0JUhO£hú
ƒhú
ƒB*CJphhÙhO£B*CJphhÿ |hO£6B*CJ]phhÿ |hO£B*CJphhO£B*CJph!{˜
‚˜
ƒ˜
„˜
…˜
†˜
ߘ
à˜
á˜
â˜
ë˜
ô˜
õ˜
ü˜
ý˜










š

÷ñíãíÖíãí÷ñÍñÍñ÷ñ÷ñ÷ñ÷ñ÷ÃÖÃÖÃÖÃÖÃÖÃÍ÷ÍñíãíÖ³¤Öíãí֗ÖíãíÖ³hÙhO£B*CJphh}xhO£B*CJ]phh}xhO£6B*CJ]phhO£B*CJphhú
ƒhú
ƒCJh}xhO£B*CJphjhO£0JUhO£
hO£CJh}xhO£CJ9y˜
„˜
à˜

¸™

š

ä 


æ
´è
Âê
Ží
Æí
î


Δ


õëããÛÛÛÛÛÛÑÑÛÉÉÁÁÉɹdðgdáz+dðgdxdðgd«DP dð¤xgd«vÁdðgdñEdðgd}x dð¤xgd}x dð¤xgd¼ Fš





š
š
‘š
’š

›




›




‰›
Œ›



œ
‚œ
ã 
ä 
å 
æ 
ð 
ñ 
ò 
ó 

ñä×Ⱦ׺°º× × º°º× × ×“× †×†×º°ºä¾ätghO£6B*CJ]ph"jhO£6B*CJU]phhú
ƒhú
ƒB*CJphhÙhO£B*CJphh}xhO£6B*CJ]phjhO£0JUhO£hO£B*CJphhñEhO£B*CJH*phh}xhO£B*CJphhñEhO£B*CJphhñEhO£B*CJ]ph$1¡











¢
æ

æ
æ

Ôæ
Úæ
²è
´è
¶è
¸è
Àè
ëÙËÀÙ³¯¥¯³“„‚q¯bYJ>JY¥¯³hO£@ˆüÿB*CJphh«vÁhO£@ˆüÿB*CJphh«vÁhO£@ˆüÿjh«vÁhO£0J@ˆüÿU!hO£B*CJOJQJZ]phUhO£6B*CJ]^Jph#hñEhO£6B*CJ]^JphjhO£0JUhO£hñEhO£B*CJphh¼ hO£0JCJh¼ hO£0J6CJ]"jhO£6B*CJU]ph(jKl!hO£6B*CJU]ph¼þŽþªþÕþ
 La capitale des Hia était Ning-Hia. Les princes turcs de Khotan, vassaux de Kâchgar, essayèrent au XIe siècle de rétablir la liberté du commerce ou au moins d obtenir des conditions meilleures. En 1097, ils firent la guerre aux Hia. Nous n en connaissons pas les résultats ; en tous cas l invasion des Kara-Kitan mit fin à ces tentatives.
 Les Kâzi sont les membres du clergé chargés de rendre la justice. Les molla sont les simples clercs. Le P. Goes les distingue très bien ; il appelle les premiers cacisces, mot qu il traduit par sacerdotes, et les seconds mullas, mot qu il traduit par literati.
 L ouvrage de Grigorief sur le Turkestan chinois m a beaucoup aidé dans la rédaction de ce chapitre et du précédent. Quoique j aie cru devoir reprendre le travail ab ovo, j ai tenu le plus grand compte des observations de l érudit auteur russe, et les nombreuses références qui se rencontrent dans son livre m ont permis de remonter rapidement aux sources.
 Exactement : des broches.
 Publiées par M. Pantouçof.
 
 
 C est-à-dire l Empereur de Russie et le Vice-Roi des Indes.
 On a dit que le désert est monothéiste, c est pourquoi le peuple du Gobi occidental est resté polythéiste durant des milliers d années et n est devenu musulman que par la force. On connaît le cliché de la libre fierté des enfants du désert.
 Ce vieux nom touranien signifiait primitivement aussi bien ville que village.
 Le nom de Khotan est d un usage plus commun. Il désigne aussi bien la province que la ville, tandis que Iltchi ne désigne jamais que la ville.
 Yangi-Hiçâr est le nom de la citadelle ; la ville turque s appelle Laoua.
 On traduit souvent þíþïþ par maison ; le sens primitif en est tente, le sens dérivé chambre. Maison se dit þíþßþðþ ou £þíþßþðþ aouli, primitivement groupe de tentes, par suite groupe de chambres.
 Les Chinois usent au contraire de coussins très minces.
 Je compte toujours l once d argent au prix fort, 7 fr. 50.
 Peut-être une corruption de l arabe ; mais le djoua du Turkestan est tout autre chose que la djoubba arabe.
 Plante indigène dont les feuilles pressées donnent un suc vert foncé. On trempe dans ce suc l extrémité d un bâtonnet enveloppé de coton, on le passe ensuite plusieurs fois sur les sourcils qui prennent en séchant une couleur noir bleuté.


 Le lac Bagrach koul est très poissonneux et l on dit qu on y pêche des poissons de la grosseur d un homme.
 Le hachîch ou nacha n est pas autre chose que le chanvre ordinaire. Les anciens Scythes s enivraient de la fumée des graines de chanvre qu ils faisaient griller sur des pierres brûlantes. Hérodote, IV, 75.
 Comme je compte le taël à 7 fr. 50, je compte le rouble à 4 francs.
 Voir le chapitre X. On comprendra mieux la théorie du kâlyn que je viens d exposer, si on la rapproche de ce que je dis des cérémonies qui accompagnent le mariage dans le Turkestan et des anciennes croyances qu elles supposent.
 IV, 27. Mariage interdit avec les mères, filles, petites-filles, sSurs, tantes, nièces, belles-mères, belles-filles, nourrices, sSurs de lait et pupilles.
 La proportion est exagérée ; mais il y a certainement beaucoup plus de femmes que d hommes.
 Dutreuil de Rhins note le commencement de cette pratique au premier jour du mois de mai 1892, qui correspond au mois de chaoual 1309. Je n ai pas pu savoir si cette pratique enfantine se répète tous les mois de chaoual ou tous les mois de mai (4e mois de l année chinoise).
 
 Voir sur l hospitalité chez les Kyrghyz, t. I, p. 32.
 Le marchand le plus riche de Kâchgar passe pour avoir un capital de 750.000 francs.
 Les indigènes mesurent les céréales au poids au moyen du tchaïrek, qui vaut 7 kg, 75.
Pour faire un hectolitre, il faut 10 tchaïreks de froment à raison de 75 kilogrammes à l hectolitre, et 9 1/3 de maïs à raison de 70 kilogrammes à l hectolitre.
Voici un apercu des cours du blé et du maïs (fr.)
Khotan, Juillet 1891, maïs 3,51 - 3,86 ; blé 6,58.
Khotan, Décembre 1891, maïs 5,26 ; blé 7,52.
Pialma, Novembre 1892, maïs 4,90.
Khotan, 1er Décembre 1892, blé 9,40 (neige).
Sampoula, Août 1891, mais 3,34.
Nia, 20 Octobre 1891, maïs 4,39.
Kerghalyk, Janvier 1892, maïs 4,72 ; blé 6,58.
Yarkend, Janvier 1892, maïs 4,39.
Kachgar, Août 1891, blé 5,65.
Tchertchen, Août 1893, maïs 4,39 ; blé 6,58.
Les prix avaient haussé à Tchertchen à cause du passage des chercheurs d'or.
La farine de froment se paye en moyenne à Khotan 10 francs le quintal. Le pain se vend en petites galettes d une sapèque dont, le poids varie légèrement selon le cours du blé et l honnêteté des boulangers ; règlementairement il est de trois onces = 113 grammes. Le pain coûte ainsi 0 fr. 166 le kilogramme qui contient également un kilogramme de blé valant 0 fr. 0876.
 A Khotan, en juillet 1891, 22 fr. 66 ; en décembre, 27 fr. 60.
 Voici la liste des principaux instruments dont se servent les agriculteurs : houe (ketmen), pelle (kurek), bêche (bel), faucille (faux inconnue)(ourgkak), râteau (ternak), herse (mala), cylindre (souram), van (saourtchak), crible à grands trous (parak), crible fin (ghalba).
 Le rendement de ces gisements était insignifiant. Deux ouvriers y recueillaient en quinze jours pour 4 francs de soufre.
 Il y a une fonderie de cuivre à l est de Koukyâr, à Egizarak Kourghân. 3 fours.
 ou  est un vieux mot signifiant à la fois lumineux et blanc ; il désigne quelquefois l ouverture du sommet de la tente par où vient la lumière blanche. Dans les inscriptions de l'Orkhon il sert d épithète à kumuch, argent. Le sens primitif était : gauche et par suite orient, d où l idée de lumière et de blancheur. Les annales des Ouei septentrionaux (Ve siècle) donnent à la rivière qui coule à l est de Khotan, le nom de Ki-chi, peut-être Kâch ?
 est un vieux mot turc d où il paraît bien que nous avons dérivé notre mot jade. Dans le Turkestan chinois cette pierre s appelle kâch, vieux mot touranien. Persan : yechm, mongol : khass, chinois : yu.
 Gul, qui signifie fleur en général, veut dire ici motif d ornementation.
 Mot d origine persane,  faire halte,  ancre.
 Kâchgar est par cette route à 3.935 kilomètres de Si-ngan, à 5.324 de Pékin.
 Khotan est ainsi à 3.350 kilomètres de Si-ngan, à 4.740 de Pékin.
 Tâchkent à 3.775 kilomètres de Lan-tcheou, Orenbourg à 5.790.
 12 jours. Un cheval : 8 roupies en été, 12 en hiver.
 Tel est le nombre de jours que m ont donnés divers indigènes qui ont parcouru cette route. Ils comptent 8 jours jusqu à Tâch kourghân (310 kilomètres), 11 jusqu à Gilgit (400 kilomètres), ce qui est bien rapide, très possible pourtant, et 10 jusqu à Kachmir (300 kilomètres).
 Actuellement le commerce entre l Inde et Khotan se fait par Kiliân et Gouma sans passer par Kerghalyk. Les droits d importation sont acquittés à Gouma.
 Variante un peu plus au nord par le La-nag la et le Mar-si-mig la.
 Il y a incertitude sur la position exacte de Kiu-seu ; car à un autre endroit du même ouvrage, on le place à 835 lis de Karachahr, ce qui correspondrait à Tourfân ou à un lieu très voisin , tandis que si l on parcourt 1.400 lis à partir de Kourla, on aboutirait à mi-chemin entre Tourfân et Koumoul. Je crois qu il s est glissé une erreur dans ce dernier chiffre et que le pays de Kiu-seu était bien celui de Tourfân et de Pitchân ; en effet, les Chinois ne signalent rien nulle part entre Karachahr (Yen-ki) et Kiu-seu, et ils identifient ce dernier pays avec Kao tchang, qui était sans conteste Tourfân même.
 House of commons. Sessional papers. La valeur totale des échanges peut être estimée à un peu plus de 2.500.000 roupies par an.
 D après Forsyth : Mission to Yarkund. Il donne les prix de Yârkend, toujours un peu plus bas que ceux de Khotan.

 Ils peuvent réclamer l intervention du bek, mais celui-ci a la faculté de refuser s il le juge à propos.
 Pour tout ce qui concerne les Turcs de Sibérie, voir l excellent livre de M. Radlof : Aus Sibirien.
 Voyages de Fa Hien.  Recueil de Hyacinthe Bitchourine, III.  A. de Rémusat : Histoire de Khotan.  Girard de Rialle : Mémoire sur l Asie centrale. Hérodote, III, 8.  Robertson Smith : Kinship and marriage in early Arabia.  Goldziher : Le culte des ancêtres chez les Arabes.
 Il en est ainsi chez les Kazak et les Kyrghyz ; mais chez les Turcs de l Altay le repas a lieu immédiatement, ce qui prouve que l usage n est pas nécessairement d origine turque.
 Annales de Youan Ouei cités par Hyacinthe Bitchourine, op. cit., III, 158.
 
 
 Avec cette différence que les hommes y participent comme les femmes ; c est que les femmes restent plus longtemps fidèles aux vieux usages que les hommes.
  ou  est un très vieux mot qui signifie prairie ; mais il n est pas certain qu il ait ce sens dans le chant nuptial. Il est connu avec cette signification par les Kyrghyz ; mais si l on en demande l explication à l un d eux, il répond : Ce mot a deux sens : prairie et chant nuptial.
 C est le p ei tcheou, l écharpe des Chinois.
 Je crois que c est dans cet ordre d idées qu il faut chercher l explication du simulacre d enlèvement et de lutte violente qui accompagne le mariage turkmène. C est le souvenir des guerres que les tribus se livrèrent autrefois pour obtenir les unes des autres le jus connubii.
 H. Bitchourine, III, 218. A Koutcha au premier jour de l an on organisait des luttes de moutons, de chevaux et de chameaux, d après le résultat desquelles on augurait si l année serait féconde ou stérile.
 Les mendiants ne payent pas, mais ils sont enregistrés comme les autres.
 Il y a également des dorgha préfectoraux.
 A Tchertchen 1 franc par habitant plus une somme égale pour l administration locale. A Khotan davantage, sans qu il me soit possible de préciser, peut-être 4 francs. Pour l impôt foncier il faut remarquer qu il est allégé par les fausses déclarations ; il y a toujours une portion de la récolte qui échappe au fisc.
 Le khân de Khokand reconnut la suzeraineté de la Chine en 1759, celui des Razak fit sa soumission en 1757, le Badakhchân en 1759, le Baltistân en 1760. Boukhâra envoya un ambassadeur à Pékin en 1760, l Afghanistan en 1762.
 Voir page 165.
 Tome I, pp. 29-31.
 Orthographié quelquefois Ouzgent.
 Et non pas yourt, mot qui signifie contrée.
 Ne pas confondre kol  qui signifie rivière encaissée dans les gorges des montagnes avec koul  qui signifie lac. Kol est le même nom que le mongol gol.

 Rgya est une abréviation familière pour Rgya-nag la contrée noire, c'est-à-dire la Chine.
 Potanine cite les mots suivants : Pag, jardin ou bois ; ana, mère ; tach, pierre ; pylei, enfant ; bazyr, ville ; samsyk, ail. On remarquera sur ces six mots deux mots persans.
 Il y a cependant quelques cultures dans le Tsadam, mais réduites au strict minimum.
 Ce Ma Ming Hin (Mohammed Amîn) venait du Turkestan ; il s'appliqua surtout à substituer la récitation à haute voix des prières à leur récitation mentale. Il en résulta des querelles violentes et des troubles graves. Ma Ming Hin, mis en prison, fut délivré par ses sectateurs révoltés et le gouvernement chinois eut grand'peine à rétablir l'ordre (Renseignements oraux).
 Comme par exemple Baber qui semble cependant plus archaïque ; mais chez Baber l'archaïsme est en partie une affectation littéraire.
 Je tiens cette légende de deux mollas de Si-ning. Elle concorde assez exactement avec celle que M. Déveria rapporte d'après des textes chinois dans la Notice sur les origines de l'Islamisme en Chine qu'il a publiée dans le « Centenaire de l'École des Langues orientales vivantes ».
 Voir plus loin la légende de Khotan.
 Je dois la communication et la traduction de ces textes à l'obligeance de M. Déveria.
 Géographie des Ming, commencée en 1370, publiée en 1461.
 G. Devéria, op. cit.
 Bushell : The early history of Tibet.









Le Turkestan chinois et ses habitants

 PAGE 313














kecioren evden eve nakliyat gaziantep evden eve nakliyat mardin evden eve nakliyat alucrabeylikduzu escort beylikduzu escort bayan hacklink hacklink